Annonce printanière 2020

Bonjour,

Comme tout le monde depuis plus d'un mois maintenant je suis confinée chez moi et cela n'a fait qu'accélérer l'émergence de projets. Certes, j'ai dû abandonner ceux initialement prévus, comme par exemple celui de me rendre en avion jusqu'à prudhoe bay sur l'océan glacial Arctique tout au nord de l'Alaska et de descendre ensuite à vélo par les Rocheuses puis par la côte ouest jusqu'à San Diego au sud des États-Unis.

Dès le 15 mars, voyant dans quelle situation nous allions être pour les semaines qui suivraient, j'avais changé mon fusil d'épaule. Je me suis dit qu'il serait peut-être plus judicieux cette année de rester en France. Effectivement, l'avenir ne m'a pas donné tort puisqu' il se pourrait que les frontières soient fermées tout l'été.

C'est donc l'occasion rêvée pour réaliser ce qui me tient à cœur depuis plusieurs années : sillonner à pied et en profondeur les massifs montagneux français que je ne connais que trop peu. Partir à pied de chez moi et tracer mon chemin en suivant si possible les pointillés (je ne referai pas les chemins noirs de Sylvain Tesson), voire rien, couper à travers comme j'aime le dire (et le faire). M'éloigner autant que possible des sentiers de grande randonnée qui seront peut-être bondés. Tenter au mieux de me noyer dans la nature profonde, de passer inaperçue, et d'aller causer du pays avec les gens qui peuplent ces régions que j'aimerais merveilleuses, qui y travaillent et qui les aiment, en tâchant de ne pas me faire happer par les lieux trop touristiques.

Les massifs où je compte passer quelques temps sont entre autres l'extrême sud du Jura, les Bauges, les Aravis, Belledonne, la Chartreuse, les Grandes Rousses, le Taillefer, le Vercors, le Dévoluy, le Diois, Bochaine, les Baronnies et plus au sud encore si j'en ai le temps, le Luberon, les Maures, les calanques. Je ne connais pas non plus le Massif Central, qui est vaste, ce sont donc des milliers de kilomètres qui peuvent se profiler devant mes chaussures. Pyrénées et Corse me sont également totalement inconnues. Je suis en train de définir un itinéraire grossier, qui sera inévitablement amené à évoluer en cours de route, en fonction de mes envies, des opportunités, de ma forme et ma motivation, de la météo aussi.

Côté modalités je l'ai déjà dit, je compte partir depuis chez moi à pied avec mon sac sur le dos. Mon mode d'hébergement sera le plus simple possible, c'est-à-dire la tente, le bivouac sauvage, les abris sommaires,  les granges en ruine et occasionnellement un hébergement si le besoin s'en fait sentir, si possible au contact des habitants. Je me laverai à l'eau des rivières et des ruisseaux, cuisinerai à celle des sources, me baignerai dans les lacs quand ce sera possible et m'approvisionnerai dans les magasins et épiceries que je trouverai sur mon chemin. Tout ça, c est ce que je souhaitetais vivre... Bref, cette année je ne serai pas cyclonaute mais vagabonde.

Mes affaires sont déjà quasiment toutes prêtes, mon sac à dos n'est pas bouclé mais pas loin. Dès que ce confinement sera terminé et que je pourrai donc compléter ma préparation je le ferai et partirai très rapidement ensuite, ce qui signifie avant fin mai je l'espère.

La durée de ce projet n'est pas vraiment déterminée à l'heure qu'il est mais j'aimerais pouvoir partir jusqu'à mi-novembre si la météo veut bien être clémente jusque-là et descendre au fur à mesure de plus en plus vers le sud.

Le but, s'il en est un, de cette excursion, ne sera pas de cumuler des kilomètres au compteur mais de prendre le temps, de prendre des photos, et de goûter vraiment aux joies de vivre dans la nature, loin des voitures, du bruit, de l'effervescence humaine. Traverser et sillonner toutes ces régions pour tenter d'en comprendre les différences et les subtilités, les nuances. 

Ce post est le premier que je fais totalement avec seulement mon téléphone. En effet par souci d'allègement, je ne prendrai pas d'autres outils informatiques sauf un appareil photo. Et une liseuse... Je me suis donc habituée à procéder par reconnaissance vocale pour la prise de notes et l'écriture des articles, également à naviguer à l'aide des applications qui sont très bien faites comme Iphigénie par exemple pour la France, transférer les photos depuis mon appareil jusque sur des clés USB et mon téléphone sans multiplier le matériel, bref à utiliser la technologie qui est aujourd'hui accessible pour ménager mon dos, mes pieds et mes genoux.

Voilà je crois que les grandes lignes sont dites, et maintenant il ne reste plus qu'à attendre d'avoir purgé la fin de notre peine pour pouvoir remettre le nez dehors et partir.

 

Les sentiers du sud du Jura.

 

Comme annoncé il y a environ un mois me voici donc lancée sur les sentiers des massifs montagneux français . Lancée à faible vitesse , certes , car chargée de mon toujours trop lourd sac à dos , je pourrais craindre de me faire dépasser par les tortues .

 

Samedi 16 mai 2020 , six mois exactement après être rentrée de mon long voyage de 7 mois en Europe à vélo, je ferme le gaz , le jus , l'eau et la porte. J'ai l'habitude des départs . Je reste en france , je ne serai jamais très loin mais dans ma tête c'est bien un grand et long voyage que j'entame. Deux vaillants septuagénaires m'accompagnent les deux premiers jours, mes parents. Il y a des ajustements encore à faire , dans le choix des souliers (ce sera chose faite le premier jour) et dans les réglages du sac (première semaine). La météo est annoncée belle . 

 

Deux heures après être partie , je suis sur les crêtes , sur le premier pli du Jura , celui qui domine directement le Léman . Cette crête je l'ai suivie du Mont Sala au-dessus de mon village jusqu'à l'extrémité sud du massif , juste avant Chambéry. Les principaux sommets en sont : le Mt Sala, le Noirmont, la Dole, le Montrond, le Colomby de Gex, le Crêt de la Neige, le Reculet, le Grand Crêt d'Eau. Ensuite il faut descendre profondément pour passer la Semine et la Valserine , deux rivières aux eaux d'une limpidité phénoménale , et remonter en face sur le plateau du Retord , que j'ai traversé dans sa longueur jusqu'au Grand Colombier . Bugey, je suis dans l'Ain depuis un moment. Plateau du Retord, terre de maquis et de résistants. J'ai fait le détour par la chapelle du même nom et l'ancienne Chartreuse. Du Grand Colombier, envahi en ce jeudi de l'ascention par les motards et les bruyants pique-niqueurs citadins, la vue est impressionnante sur le Rhône, le canal de dérivation et le lac du Bourget. Les Alpes en arrière-plan. Puis c'est la dégringolade vers Culoz. La Dent du Chat est étrangement rarement considérée comme jurassienne alors que géologiquement parlant elle fait pourtant bien partie de l'arc . 

 

Durant cette première semaine , les seuls nuages que j'aie vus étaient sur les Alpes , la bise a soufflé fort et m'a parfois fait vaciller . Si l'herbe est trop rase encore pour permettre aux vaches de monter dans les alpages, en bas ils ont déjà fait une première fauche . Tout l'étagement en 1000 m , en deux heures. Des bourgeons parfois tout juste éclos aux anthyllides vulnéraires presque fanées par endroits. C'est qu'il fait déjà chaud et sec depuis un moment cette année. Les sources indiquées sur ma carte sont parfois déjà taries, 18 mai, ça fait peur pour la suite. J'ai campé, j'ai trouvé des cabanes, j'ai partagé un succulent barbecue avec deux familles montées à la fraîche voir les étoiles et le type "spécial" de Culoz, habitant de Romagneux, qui a tout le monde à dos ici, m'a offert son histoire à la fois trucculente, triste, belle, ainsi qu'une bière fraîche et un coin paradisiaque pour installer ma tente avec vue sur le lac du Bourget et les cimes des Bauges.

J'ai toujours pu, non sans une sacrée chance parfois, trouver de l'eau en quantité suffisante. C'est que sur ces massifs calcaires karstiques à mort, à courir sur les crêtes sans jamais descendre sur les flancs, les points d'eau sont rares. Et précieux. Les alpages n'étant pas encore occupés, mes rencontres furent rares mais toujours sympathiques.

 

Culoz, c'est la fin, ou le départ, en tout cas l'extrémité de la GTJ, la Grande Traversée du Jura. Je suis dans le voyage, les habitudes sont vite reprises. Mon sac est trop lourd mais je ne vois pas quoi ôter. Mes pieds sont en bon état, j'y veille, et mes genoux ne couinent presque plus. Je vais tranquille, entre 20 et 25 km chaque jour, les bâtons me sont précieux.

Je n'avais jamais suivi la crête du Jura vers le sud au delà du Reculet, j'ai été assez époustouflée, j'y étais seule et c'était bien...

N'ayant que l'écran de mon smartphone pour le choix des photos, la mise en page, taille des photos etc, veuillez svp me signaler les anomalies. Merci.

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De Culoz à Saint Egrèves, fin du Jura et Ouest Chartreuse.

 

J'en étais restée à Culoz, souvent considérée comme l'extrémité sud du massif jurassien. Hors, les monts qui se dressent devant moi par delà la plaine sont bien issus de la même dynamique géologique. Après avoir traversé les marais de Lavours dans lesquels j'aurais bien aimé pouvoir photographier la petite nymphe au corps de feu (mais elle bougeait tout le temps) et m'être esquinté les pieds sur une étape plate de macadam par 29 degrés à l'ombre, je suis récupérée et bichonnée par Christine et Bernard. Mes pieds sont bien gonflés et Christine est kiné, elle me remet sur pied c'est le cas de le dire, à force de drainage lymphatique et autres tortures, ahah ! Je passe une journée pluvieuse à me faire dorloter, et ma foi, outre le plaisir que j'ai eu à revoir ces amis, ce repos a fait du bien, surtout avec ce qu'il est tombé. Ils me posent là où ils m'ont trouvée et me voici repartie. La Dent du Chat domine le lac du Bourget. Il y a foule, c'est invivable, embouteillages dans les échelles et passages câblés, drônes et chiwouawoua, tout y est ! L'Epine et le Mont Grêle sont plus calmes et ce n'est qu'une fois descendue à Saint Thibault de Couz que je peux me considérer comme étant sortie du Jura. Quand même, quel beau et grand massif ! Mais non, je ne suis pas chauvine. 

 

Bien, la Chartreuse. J'ai prévu d'y passer deux fois, la première en descendant, la seconde en remontant vers les Bauges depuis le Vercors. Donc, à la descente, je reste sur la partie Ouest du massif. Je commence par gravir le Mont Outhéran d'où la vue sur le massif entier donne une idée de ce qui m'attend pour les prochains jours. Les sommets sont bien distincts et séparés les uns des autres, avec des vallées bien profondes où il faudra descendre à chaque fois. Les villages sont lovés au fond de ces vallées, pas bien gros et accessibles on se demande comment. Bien, la descente du mont Outhéran nécessite un peu de désescalade, avec le sac de 18 kg et les bâtons à la main, je ne fais pas la maligne. Le lendemain, idem pour descendre de la roche Veynard vers Saint Pierre d'entremont. Bon, c'est plus escarpé que dans le Jura. À noter une nuit entre un Petit et un Grand Som, et une autre juste sous le Charmant Som. Entre temps j'ai traversé les Guiers, mort et vif, et suis passée à la Grande Chartreuse, cherchant en vain à entrer dans l'enceinte pour découvrir le secret de fabrication d'un certain breuvage dont la réputation n'est plus à faire. 

À noter aussi un bout en stop de 3 km sur macadam pour choper in extremis l'épicerie avant la fermeture de mi journée qui dure 3 heures… à Saint Pierre de Chartreuse. À l'alpage du Charmant Som, je retombe dans ce que j'aime, la foule. Et pour satisfaire cette foule une vache seule, oui seule, un magnifique spécimen a été monté là. Elle se tient immobile sur ses 4 pattes dans son minuscule enclos, les yeux tournés vers la chaîne enneigée de Belledone, dans le seul but de se faire prendre en photo. Rrrooo, c'est beau, mais qu'est ce que c'est débile. J'avais eu l'intention de camper dans les parages, j'ai pris de l'eau à la source et j'ai foutu le camp plus loin. Et puis en Chartreuse j'ai croisé des moines, et ce n'était pas des Chartreux, parce qu'autant d'abbayes, autant d'ordres. Et ceux-ci étaient des frères de Bethléem mais il y a apussi des soeurs, 25, et 15 moines. Grosse communauté juste en dessous du belvédère de None qui donne sur le Bugey. J'ai terminé cette première partie de Chartreuse par l'ascension de la Grande Sure, ils ont de ces noms ici ! Et à côté il y a les Bannettes, j'ai dormi entre les 2, un bivouac à 1800 m avec des moufflons pour voisins et un beau coucher de soleil sur les Grandes Alpes.

 

J'ai pris mon rythme de croisière. Je me limite à 20-25 km par jour, entre 1200 et 1700 m de positif. Avec mon chargement c'est pas mal, mais je suis à l'aise, ça me laisse beaucoup de temps à côté pour ne pas faire grand chose. Prendre les fleurs en photo, lire, entre autres. Les vaches ici non plus ne sont pas encore montées aux alpages, pas de confrontation avec les patous. Comme dans le Jura j'ai dû être particulièrement vigilante pour l'eau. Massif calcaire, sécheresse, les sources sont rares et parfois taries. En prévoyant un peu j'ai toujours pu faire mais j'ai aussi et surtout toujours de quoi grignoter sans avoir besoin d'eau et de cuire. Ceci dit, j'alterne purée bouillon cube légumes déshydratés avec polenta concentré de tomates. J'ai découvert un massif petit mais très joli, densément boisé sous les sommets, et qui offre plein de fromages à goûter. J'ai été étonnée par l'affluence humaine sur les sommets, même en semaine…

 

Cette partie Ouest de Chartreuse fut belle et la météo plus que complaisante, pas vu un nuage, températures parfaites, petit vent frais tous les jours. J'ai bien le temps d'avoir trop chaud. 

 

En ce samedi 30 mai, je vais descendre bien bas pour passer l'Isère et remonter en face et visiter le Vercors...

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De l'Isère à la Drôme...

 

Une fois passée l'Isère au niveau du Carrefour de St Égrèves, je longe la rivière quelques kilomètres jusqu'à Sassenage où j'oblique vers le château. Les cuves de Sassenage (grottes) sont fermées et la visite est donc vite faite. Je remonte le Furon où des adeptes du canyoning assurent le spectacle. Foule. Un peu plus haut un mémorial me colle dans le crâne le "Maquis, maquisard" de No One is Innocent. Je plante mon bivouac à proximité du barrage d'Engins. Le lendemain je monte sur le plateau par la Molière, Plénouze, le plateau Sornin, karstique plein de lapiaz de ouf et où se trouve d'ailleurs le gouffre Berger, bien connu des spéléologues. Puis je suis toute la falaise nord du massif qui me met les jambes en compote. Les vues du haut des murailles impressionnantes sur la Chartreuse et plus encore, sur le Bugey, ou Grenoble, sont superbes. Les nuages accrochent encore et toujours la chaîne de Belledonne. La Sure, la Buffe, le Bec de l'Orient, … on m'a vue dans le Vercors mais je n'ai pas sauté à l'élastique. Je tourne autour d'Autrans sans jamais y passer. C'est dimanche, je passe inaperçue entre les pintades qui gloussent, les mecs qui braillent, les gosses qui chialent et les chiens qui aboient. Mais pourquoi y a t-il des routes qui montent jusqu'en haut des montagnes ? Pour le soir j'ai avisé une cabane, fait mon plein d'eau à une source 1,5 km avant mais la cabane de Nave est occupée par une famille avec 4 gosses qui font griller des shamallows sur le feu de bois. J'aurais pu rester mais la nuit s'annonçant calme et sèche, j'ai pris mes jambes à mon cou et suis allée installer ma toile un peu plus loin au plus profond de la forêt. Sauvage ! Puis je suis passée par le canyon des Écouges et j'ai compris pourquoi un tunnel, même étroit et non éclairé, a remplacé l'ancienne route littéralement accrochée à la paroi, pendue au dessus du vide. La montée du col du Neurre m'a pris un peu plus de temps bien que ce soit une des montées les plus raides que j'aie jamais faite sur piste forestière : un mur de 400 m de dénivelé. De là, hop, pas du Follet qui domine Malleval et me voici de nouveau sur le plateau. La météo annoncée orageuse a l'air de se maintenir, je poursuis. Un petit détour par La Lunette et me voici au Faz. Et je suis vraiment sur le côté forestier du massif, les prairies sont rares, les hauts plateaux de l'autre côté du massif. il me faut arriver au Morel pour que le paysage s'ouvre un peu. Des cultures céréalières et du fromage de brebis. Je campe dans un gros buisson avant Serre Cocu que je gravirai le lendemain. D'ailleurs au Serre Cocu, il y a un gîte d'étape, occasionnel est-il marqué, avec une vue de dingue, il se nomme l'Amer… à Serre Cocu ! 

 

Descente sur Pont en Royans, son pont, ses maisons suspendues au dessus de la Bourne, ses ruelles en escaliers. Joli village. L'unique épicier pratique dans sa minuscule échoppe des prix que tje qualifierais de déraisonnables. Mais je n'ai pas le choix, même si c'est indécent. Passée la Bourne et ses pittoresques gorges, je remonte sur le plateau par le Pas des Voûtes. Rien de difficile mais l'attention est nécessaire, parcours sur des vires, sous des voûtes, c'est magnifique. Je ne vois personne, il fait beau sur la Petite Cornouze. Le soleil éclaire le lac et les falaises de Chorange. Après un passage aux baraques en Vercors devant le mémorial des Grands Goulets et une longue discussion avec un type d'ici, je vais planter ma tente à proximité du belvédère des rochers d'Echevis. Le lendemain je grimpe jusqu'à Révoulat avant de rejoindre La Chapelle en Vercors. La météo annoncée n'incite qu'à une chose : me trouver un abri pour les 2 jours qui viennent. Ce sera chose faite grâce au réseau Warm Shower. Je me retrouve logée en écolodge chez Bernard et Annette, Noé, Charlène et les enfants. Marionnettistes, accueil de chantiers de jeunes internationaux, éveil à la nature, gîte en habitat naturel (yourte, tipi, écolodge), radio, voyages en tandem debout/ couché fait maison, vie dans un bus aménagé pour certains, chapiteau pour les spectacles, bric et broc… des gens formidables qui me laisseront leur maison entre Vassieux et la falaise qui tombe de 1400 m vers le Diois alors qu'ils partent pour 4 jours faire du kite surf à Gruissant avec la carabane. La carabane ? Un arrière de C15 ou dans le genre, coupé, bricolé, personnalisé, monté sur un châssis remorque qui sert à la fois de remorque pendant le voyage et de cabane pour les enfants le reste du temps. Une heure avant de partir le poste à souder chauffait encore et la carabane était les deux fers en l'air… Un bonheur que d'être avec ces gens, pas de chichis, top. 

 

Ce sud du Vercors, La Chapelle, Vassieux, me fait dire pour la première fois que c'est un endroit où je vivrais volontiers. Marché très sympa, il y a un truc, des barbus, des chevelus, des sourires. Je reste 3 nuits. Un jour de repos pour cause de pluie incessante et un autre pour une rando en boucle sans mon gros sac par temps humide. Mais c'est beau quand même avec les brumes qui vont et viennent, comme dans le Jura. J'ai tout de même eu la vue sur le Diois depuis le But de l'Aiglette.

 

Le Vercors est une île, un rocher de 60 km de long, et 30 de large, posé sur le reste du monde. Une île que se partagent les départements de l'Isère au nord et de la Drôme au sud. Juché sur de hautes murailles qui le délimitent entièrement, on y trouve des villages, petits, des forêts, grandes, des stèles, trop nombreuses, de maquisards tombés aux mains de l'ennemi, des "buts" et des "pas", des "scialets" et des "jasses", comprendre respectivement des sommets, des passages de sentiers dans la falaise, des trous, failles et gouffres dans le calcaire et des bergeries, mais aussi des gorges profondes, des routes accrochées dans le vide, des brumes, des vents... Mais à cette latitude les forêts sont feuillues, parfois mixtes. J'ai traversé des bois entiers de buis où le sentier étroit frayait son passage entre l'arbuste victime de la pyrale et les grappes jaunes et odorantes des cytises en fleurs. 

 

À part les plateaux, le froid, la faible densité humaine et la pratique du ski de fond comme sport national, je vois dans le Vercors d'autres similitudes avec le Jura : le karst encore, le peu d'eau sur les hauteurs et surtout, surtout l'utilisation du fer à repasser uniquement pour farter les skis.

 

De Vassieux, je suis montée à Fond D'Urle par le col de La Chau. Au passage j'ai vu les carcasses de planeurs avec lesquels les 600 Allemands ont été débarqués sur le plateau, rayant de la carte derrière leur passage les 2 villages de La Chapelle et Vassieux. Nécropole, musée, mémorial… Fond d'Urle et Ambel sont 2 grands plateaux de pâturages estivaux qui se terminent au sud par des hautes falaises qui plongent sur le Diois. L'extrémité de l'île… C'est très beau. Les moutons ne sont toujours pas montés et il est vrai que l'herbe est encore bien rase. Pas beaucoup d'humains non plus malgré le fait qu'on soit samedi, ils ont tous foutu le camp en ce premier week end où il est possible de nouveau d'aller à plus de 100 km de chez soi. Par contre le refuge visé ( propriété du département) est fermé et le garde à cheval, après une brève discussion m'indique une bergerie ouverte. C'est que la pluie est toujours annoncée pour la nuit et la journée du lendemain. Il y a un autre refuge à 20 mn, mais il est au bord de la route au niveau du parking et nous sommes samedi soir… et il s'avérera lui aussi fermé. Je trouve une botte de foin pour mettre sous ma bâche et ma tente.

 

Le lendemain est d'abord pluvieux, venteux, puis brumeux. Col de la Bataille, l'Echaillon, je plonge sur Leoncel et son abbaye puis me dirige vers les gorges d'Omblèze, la cascade de la Pissoire puis un peu plus loin la chute de la Druise. Je suis dans le Diois. Des noyers, des chênes et autres feuillus, des odeurs différentes, des tuiles "canal", des maisons en pierres, des minuscules hameaux perdus dans la campagne, à moitié morts. Les sentes ne sont pas balisées, et je joue parfois à pile ou face sur le fait que j'en trouverai une pour aller d'ici à là, pariant sur le fait que ces passages qui reliaient une vallée à l'autre par la montagne doivent peut-être encore être visibles sur le terrain. Et ça marche, j'ai les fleurs jaunes des genêts qui me chatouillent les aisselles mais ça passe. Et je descends toujours quand au détour d'un virage me sautent soudain dans les pupilles à la fois la Drôme aux eaux turquoises et les vignes qui font la clairette. De Die. 

 

Je suis à Sainte Croix, minuscule village tout en pierre, avec une magnifique ancienne abbaye. Un stage de constructions écologiques s'y déroule et je trouve à me loger chez Simone. Elle me met à dispo pour une nuit un appartement qu'habituellement elle loue. J'en profite pour faire une lessive avant l'arrivée de la pluie, recharger mes batteries, prendre une vraie douche. Merci Simone pour ton hospitalité.

 

Je suis à 7 km de Die. Et je remonte ensuite sur les hauts plateaux du Vercors...

 

Retrouvez des photos du Vercors (première partie) et du Diois dans la galerie et pardonnez moi le fait qu'elles soient dans le désordre, je ne parviens pas à régler le soucis. 

 

Du Diois au Vercors, encore.

 

Que s'est-il passé depuis Sainte Croix dans le Diois ? Je suis descendue à Die sous un crachin malsain en longeant plus ou moins la Drôme et me suis enfilée direct dans un magasin de sport pour y acheter une nouvelle paire de souliers car les miens, pourtant quasi neufs, prennent décidément trop l'eau. Quatre pas dans la rosée et j'ai les pieds trempés jusqu'au soir, gros inconfort et risque de plaie aggravé. Je ressors avec des Meindl aux pieds. Visite express de Die sous les nuages. Le crachin a cessé, c'est déjà ça. Macadam jusqu'à l'abbaye de Valcroissant puis chemin jusqu'à Laval d'Aix où je suis attendue par Andjali et Camille. Bergers sur la montagne de Glandasse, ils sont en plein préparatifs, les brebis arriveront le 21 du sud de la France par camions. La dépose en hélico de tout le nécessaire pour les deux mois s'est mal passée, une sangle a cassé et les 700 kg de nourriture et autres se sont écrasés par terre. Trouver l'impact, nettoyer au maximum, et tout refaire. À l'alpage de Chatillons et Laval d'Aix, ils accueillent 1700 moutons venant de 2 éleveurs différents. Ces derniers fournissent également 12 chiens de protection (patous), et le berger monte avec son chien de travail, un border. Camille et Andjali sont aussi de grands voyageurs à vélo qui ont traversé l'Asie… La discussion va bon train autour du succulent repas.

 

Le lendemain je quitte la maraude aux cerises, les champs de lavande et les vignes pour retourner en altitude. Je quitte le Diois et retrouve le Vercors. La montée est rapide jusqu'à la montagne de Glandasse à plus de 1800 m. Je me pose une première nuit à la cabane de Chatillons. Et attends le soleil… Je viens d'entrer dans la réserve.

 

La réserve naturelle des Hauts Plateaux du Vercors, la plus grande de France métropolitaine, fait 17 000 hectares. Espace préservé, désert, secret et sauvage. C'est un territoire inhabité mais toujours exploité par l'homme. Des alpages, des moutons, des bergers, 11 bergeries pour 16 000 moutons sur la réserve. Dureté du climat, absence d'eau, difficulté d'accès. Cependant on y trouve des sites archéologiques témoignant de la présence de chasseurs nomades, on y voit des carrières romaines qui fournissaient la ville de Die. Fours à poix, extraction de minerais, charbonniers, exploitation forestière…

 

Le matin du jour suivant, le brouillard a disparu mais le soleil est bien timide. Au moins ai-je la visibilité. Une petite boucle sur l'alpage avant de partir m'offre de superbes vues sur le cirque d'Archiane que j'ai juste sous les yeux. Je passe par quelques sommets desquels je vois Die, la Drôme, et tout le Diois avant de descendre et remonter vers la cabane de Chaumailloux et sa vue sur le Mont Aiguille. Cette cabane occupe un petit coin de paradis ; un vert pâturage, la bergerie un peu plus bas, un minuscule plan d'eau, assez rare pour être noté, un monument et des tombes de résistants, l'entrée étroite d'une grotte qui donne ensuite accès, paraît-il, à une rivière souterraine, la vue sur le Grand Veymont et le Mont Aiguille juste en face. Des marmottes jouent autour du refuge et aujourd'hui j'ai vu des bouquetins, des chamois, un chevreuil… Et j'aimerais un peu plus de soleil à la place des averses.

 

J'ai ensuite fait une boucle à la journée, profitant d'éclaircies entre les nuages épais qui parfois crèvent et m'arrosent. Tête Chevaliere, belle vue sur le Mont Aiguille, rayon de soleil et bouquetin. Puis après avoir rejoint la Croix de Lautaret, je suis descendue dans le Jardin du Roi. Je n'y ai vu ni Brigitte ni Manu, la bergerie était peut-être trop spartiate, à moins que ce soit la vaisselle qui ne convienne pas. Beaucoup de hors sentier pour cette journée en boucle avec un sac léger. Je dors dans la même cabane mais si la veille j'y étais seule, nous sommes maintenant 12. 

 

Le lendemain, la météo est annoncée pluvieuse dès la mi-journée, je pars tôt pour me rendre à la cabane des Aiguillettes par les rochers du Parquet, y laisser mon sac et gravir le Grand Veymont, point culminant du massif, en aller retour et sans sac. Mais la pluie s'est invitée beaucoup trop tôt et j'arrive bien mouillée aux Aiguillettes où je passerai la journée. C'est une cabane minuscule et bien sommaire mais je suis à l'abri des intempéries. Dans la soirée la pluie cesse et je monte au Grand Veymont après souper. Le sommet restera cependant dans les nuages à partir de 2200 m. 

 

Le dimanche est annoncé beau mais c'est encore du crachin au réveil. J'attends. Le soleil se pointe vers 10 h 30. Je pars à 11 h en direction de la plaine de la Queyrie et ses anciennes carrières romaines. Un peu plus tard je pose mon sac à la cabane de Pré Perret et fais l'aller retour à vide jusqu'aux rochers de Plautrel. Les nuages menaçants sont déjà de retour… je reste à la cabane jusqu'à ce qu'une équipe de vrais beaufs débarque. Il y a déjà beaucoup de monde. À 20 heures je recharge tout et m'en vais camper. Et là je vois le Grand Veymont complètement dégagé, je suis verte, il est trop tard pour y monter ce soir, je suis trop loin, je mets le réveil à 5 h 30. 

 

Driiiing ! Coup d'oeil dehors, cool, c'est dégagé, je remballe ma tente trempée, ne déjeune pas et file au sommet, pour arriver... 15 minutes après les nuages. Après deux heures d'attente dans le froid et le vent, d'une éclaircie qui ne viendra jamais, je continue mon chemin… J'ai mal joué hier et du coup, ai laissé passer le seul créneau météo qui m'aurait permis la vue. Il faudra revenir ! Par le GR, je rejoins la cabane de Carrette puis Corrençon en Vercors où je suis cueillie par Annick et emmenée jusqu'à Villard de Lans chez elle et ses fils Thibaut et Yoël. Je profite d'un voyage chez Expé pour acheter un nouveau réchaud, en ayant marre de me battre une heure tous les 2 jours avec le mien, les démontages et nettoyages s'avérant inefficaces. À Villard de Lans, où la station de ski est maintenant propriété de Tony Parker le basketteur, j'attends le soleil bien au chaud et au sec, bien décidée à ne pas quitter ce massif sans avoir vu sa muraille Est dans de bonnes conditions.

 

Avec Annick nous faisons une belle boucle par le Col Vert, balcon Est et Pierre Virari avant de redescendre et aujourd'hui je suis allée en boucle également visiter les scialets, les gouffres, les grottes dans le secteur d Herbouilly.

 

Comme vous l'aurez compris, la météo bien capricieuse et aléatoire a totalement conditionné mon avancée et mes détours sur le Vercors. J'ai tourné, traîné, visité beaucoup d'endroits dans le seul but d'attendre des jours meilleurs et des vues bien dégagées. Et je suis têtue, comme tout le monde le sait. Ceci dit, je n'ai vraiment aucun regret car cela m'a permis une belle immersion dans ce massif qui donne envie de revenir. Mon sac était prêt pour partir ce matin et continuer par les crêtes mais ce fut un faux départ, ce sera pour demain…

 

Je vais repartir un peu vers le sud, une journée, avant de filer vers le Nord. Annick m'accompagnera un bout demain matin et des amis viendront me rejoindre pour le bivouac de samedi soir. 

 

Les prochaines nouvelles viendront peut-être des Bauges...

 

Du Vercors aux Bauges en passant par la Chartreuse

 

Jusqu'au bout le Vercors aura gardé sa pudeur extrême, ne se dévoilant que bien difficilement et par tous petits bouts. En partant de chez Annick après y être restée tout de même 3 nuits, je croyais vraiment aller vers du temps dégagé, donc je n'ai pas fait la fainéante, je suis montée sur Soeur Agathe, oui, c'est le nom d'une montagne, tout près de la Moucherolle mais une fois de plus après m'être bien gelée à attendre l'éclaircie, j'ai capitulé, dépitée, alors qu'une heure avant c'était dans le bleu. J'ai alors contourné la Grande Moucherolle pour arriver au col du même nom et pour le même résultat. Demi tour. Et pour finir je m'installe ce jour là dans une cabane ouverte d'arrivée de télésiège à 2050 m sur la crête. Malgré le vent violent, je reste dans les nuages et ma visibilité est réduite à une trentaine de mètres. C'est pas beaucoup. Misère !

 

Et soudain, vers 21 h, tout se dégage en 10 minutes. J'enfile doudoune et coupe vent, et file gravir la Petite Moucherolle toute proche alors que le soleil se couche. Toutes les falaises sont à l'ombre mais j'ai vu, enfin, la grande muraille du Vercors. J'espère le soleil levant pour éclairer les falaises le lendemain matin.

 

Au réveil, gelée blanche, fort vent, je pars avec les surgants mais très motivée. D'une part le temps est dégagé, j'ai ce pour quoi j'ai tant tourné dans le massif, enfin, et d'autre part je dois retrouver des amis venus pour le week-end. Le Pas de la Balme avec son passage sous la grande voûte est facile et très esthétique tandis que déjà les brumes montent à l'assaut des sommets. Le Pas de l'Oeille est bien engagé et je suis bien contente de le passer à la montée. En haut, une bonne vingtaine de bouquetins posent pour les photos, avec des cornes É-NORMES. Je ne traîne pas et retrouve mes amis à la cabane de Roybon. Ensemble, nous allons jusqu'à Fontaine Froide où Simon se charge même de ma poche à eau de 4 l. Nous montons au Pic Saint Michel qui s'est enfin découvert et campons un peu plus loin, pas très loin de la plateforme au dessus du vide. Grégory fait ses tests de matos et les discussions vont bon train. Après un bivouac très humide à 1800 m, nous atteignons le lendemain le faîte du Moucherotte, dernier sommet pour moi dans ce massif qui m'a occupée trois semaines. Nous nous séparons, je descends vers Grenoble, avec un bout en stop pour économiser mes pieds et mes genoux dans ce plongeon inintéressant vers l'Isère et les températures élevées.

 

Trois semaines dans le Vercors… Je l'ai pas mal usé mais plus je voyais de choses, plus je voyais de choses à faire et à voir, comme souvent. Cependant je crois que j'ai eu un bon aperçu. C'est un territoire intéressant, à tous points de vue et mon passage m'a donné envie d'y revenir en hiver, les lumières doivent y être magiques. 

 

Je fais un petit tour dans le centre ville de Grenoble, où je me fais alpaguer par un randonneur un peu particulier, se définissant lui même comme étant un marcheur des villes. Torse nu et kilt écossais, sac à dos minuscule, petit tapis matelas. Il m'offre un pain au chocolat tout écrasé qu'il comptait donner aux oiseaux car lui est végan. Encore une rencontre bien insolite. Un kebab plus loin, je traverse l'Isère et monte par la Bastille, le col de Vence et le fort St Eynard où des militaires jouent, ou s'entraînent à la guerre. Après passage à Le Sappey en Chartreuse, je gravis la Pointe de Chamechaude, point culminant du massif et qui présente la caractéristique de n'être aligné ni avec les sommets Ouest, ni avec ceux de l'Est. La pointe se dresse entre les deux et offre donc une belle vue globale du territoire. 

 

Je devais ensuite retrouver mes parents au col du Coq mais la route est fermée et je descends donc à St Hugues en Chartreuse. Le programme des jours suivants reste celui qui était prévu : Dent de Crôôôôlles par le trou du Glaz, col de Bellefont , l'alpette des Dames, chalet de l'Alpe, col de l'Alpette, montée au Granier par le Pas des Barres, descente à la Plagne par la baulme, montée à la pointe de Gorgeat et descente sur les environs de Challes les Eaux vers Chambéry pour en terminer avec la Chartreuse. Mes parents m'ont accompagnée deux jours et demi et nous nous recroiserons quelques jours plus tard.

 

C'en est donc terminé de la Chartreuse qui est tout de même un territoire minuscule. J'en ai gravi les principaux sommets, n'y ai eu que du beau temps. Petits villages, vaches tarines, moutons qui se font bouffer par les loups dans les alpages et qu'il faut "démontagner" quelques jours seulement après les avoir montés, bergers dépités et inquiets. Des sentiers qui demandent beaucoup d'attention, escarpés, abrupts, parfois engagés ou exposés. Des lapiazs, des gouffres, des grottes. Ici les bergeries s'appellent des "habert", et les fontaines en cascades dans les alpages des "bachassons", comme dans le Vercors. Un refuge non gardé est un "couchage", parole de berger. Les fromages y sont bons…

 

Après les petits villages de montagne et leur coopérative, Challes les Eaux avec son centre thermal, son casino et son château créent la surprise. Je ne m'attarde pas, l'orage menace, je monte à Curienne où je suis accueillie dans la famille de Stanislas. Ils m'emmènent voir le lac naturel de la Thuile avant d'ingurgiter un succulent repas. Stan et sa fille aînée de 12 ans partiront dans quelques pour une virée à vélo, en bivouac. Me voici donc dans les Bauges.

 

Dès le lendemain je passe à la croix géante du Nivolet, qui domine le lac du Bourget. La Feclaz, le Revard, résidences secondaires, tourisme de masse, samedi soir, je passe sans m'attarder et plante ma tente à proximité du sommet. Cependant, je n'aurai pas le loisir de goûter au coucher du soleil car mon matelas est crevé et les tentatives successives de réparation seront vaines, il est mort et je suis condamnée à m'allonger sur du dur. J'en fait expédier un en poste restante au Chatelard, dans trois jours à pied.

 

Un petit tour sur le plateau du Revard et les tourbières de Creusate, un pique nique offert à Chavonnes et je grimpe sur la montagne de Margériaz. Gros orages annoncés, je m'installe sous l'arrivée du télésiège quand j'apprends que mes parents sont dans la vallée aux Aillons. Je remballe et descends. Ici dans les Bauges, on ne parle plus de trous, de scialets mais de tannes pour définir les gros lapiaz ou gouffres dans le calcaire. Je rencontre mon premier patou gardien d'un troupeau de chèvres, qui a bien fait son travail… et m'a par conséquent bien intimidée. 

 

De Aillon le Jeune je me rends au Chatelard en passant par le mont Colombier. Chèvres au sommet. Mon matelas n'arrive pas, je dois attendre... Ce repos est cependant le bienvenu car voici 10 jours qu'une douleur dorsale tenace gâche une partie du plaisir. Je peux ainsi me soigner pendant que mon matelas envoyé de Villers le Lac en poste restante est en train d'arriver dans les Bauges via Bar le Duc et Clermont Ferrand... 

 

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À bientôt !

 

Dépasser les Bornes.

 

J'en étais donc au Chatelard, au coeur des Bauges, coincée à attendre un matelas envoyé en poste restante. Celui-ci n'arrivant pas le jour espèré, j'ai contacté Marion et Samuel, membres du réseau Warm Shower, à La Compote et suis allée attendre chez eux. Une journée de repos supplémentaire pour mon dos, une journée bienvenue. Comme d'habitude, la rencontre est profitable, de bons moments passés avec mes hôtes. J'y suis restée deux nuits, retournant chercher mon matelas enfin arrivé en stop. 

 

Le lendemain je reprends les chemins en direction du mont Trélod. Malheureusement, un crachin persistant et désagréable me fait faire demi-tour avant d'atteindre le sommet. Un peu plus bas je retrouve de la visibilité, les nuages se déchirent pour faire place au soleil et je suis quasi seule sur la Montagne du Charbon. 

 

C'est ensuite la dégringolade vers Doussard, à l'extrémité du lac d'Annecy. Je dévalise la boulangerie, quitte les Bauges et entre dans le massif des Bornes qui regroupe la Tournette et le Bargy. Monter à la Tournette sur un week-end n'est pas forcément une bonne idée à cause de la surfréquentation du site. Une véritable procession de gens souvent sous équipés et aux comportements inadaptés, mais je ne peux pas toujours choisir mes jours, je trace mon chemin indifférente à ce genre de considérations. La seule chose qui me préoccupe est de ne pas passer sur les lieux de ravitaillement un dimanche après-midi, le reste n'a guère d'importance. Je plante ma tente au niveau du refuge fermé et attends la fin du cortège pour partir à l'assaut du sommet, légère et en soirée, au seul moment de la journée où les nuages lâcheront la montagne. Nous sommes 3 sur le piton rocheux, pas d'embouteillage dans les passages câblés ou les échelles, nickel, je profite du paysage et du silence, de la vue sur le lac d'Annecy, le Mont Blanc, entre autres. Le coucher de soleil aux couleurs éclatantes viendra clore cette belle journée.

C'est ensuite la descente jusque dans la vallée de Thones. J'y arrive au niveau du cimetière militaire de Morette et Eva, une amie, vient m'y chercher en auto. Je passe une nuit chez elle, lessive, ravitaillement et bonne surprise : son compagnon est kiné/osteo et s'occupe de mon dos de manière efficace. Ma prochaine "étape" se situe au Grand Bornand, 12 km par la route, enviton 100 par mon itinéraire sauvage. 

Passage câblé de La Bourse, vallon d'Ablon, Croix du Bénitier, vallon de Perthuis, Tête du Parmelan et son extraordinaire et gigantesque lapiaz, plateau des Glières et son monument à la mémoire des Résistants décimés, la Montagne et la Tête de Sous Dine, un rapide passage au Petit Bornand avant d'aller arpenter le plateau de Solaison, les rochers de Leschaux, le plateau de Cenise. De là, la vue sur le petit chaînon du Bargy est impressionnante. Des cols raides en éboulis calcaire entre des sommets comme des forteresses. C'est pourtant là que je me dirige. Montée au Petit Bargy ( vue d'en haut sur la chartreuse du Reposoir) par le lac Bénit et le col d'Encrenaz entre deux chutes de pierres, Tête des Bécus, lac de Peyre et Pointe de Balafrasse, Aiguille Verte, lac de Leyssi, col de la Forclaz, descente sur le Grand Bornand chez Claire, Batiste et leurs filles. Claire est une accompagnatrice en montagne que j'ai connue quand elle travaillait dans le Jura avant de s'installer ici.

 

Le Bargy est un petit secteur en triangle délimité au sud par le Grand Bornand, au nord ouest par Saint Pierre de Faucigny et au nord est par Scionzier. Si dans les Bauges je ne voyais quasi que des vaches, ici, c'est un joyeux mélange de chèvres, vaches et moutons. On y fabrique entre autres du Reblochon et les sommets s'appellent des Têtes, les bergeries des chalets. 

 

Au chalet de la Colombière j'ai connu Emeric et Viviane, les bergers. Rencontre extraordinaire et fortuite. J'étais adossée à l'ombre contre le.mur de leur chalet quand ils sont arrivés. Considérant mon statut différent de celui des centaines de promeneurs qui montent au lac de Peyre, je me retrouve rapidement devant une bière, attablée au frais devant une assiette bien remplie. Ils sont nomades, se déplacent, suivent le troupeau de moutons, vont là où il y a de l'herbe. Donc l'été ils sont là, et l'hiver ils vivent dans une caravane. L'après-midi midi est passé trop vite, je monte au lac et à la pointe de Balafrasse une fois la cohue redescendue, légère. Quand je repasse prendre mon sac, ils m'indiquent un endroit où passer la nuit tranquille et me font faire connaissance avec leurs deux patous. Les gros chiens dormiront à quelques mètres de ma tente et je vois leurs yeux briller dans la nuit lorsque je me relève assouvir une envie naturelle. Je suis bien gardée !

 

Dans le Bargy, les sources sont rares et les ruisseaux quasi inexistants. Entre ou sur les sommets rocheux parfois difficilement accessibles au tout-venant, sur les crêtes effilées, j'ai vu des bouquetins qui avaient l'air en parfaite santé… et des rapaces que je pense être des gypaètes.

 

Ces derniers 10 jours, certains ont proposé de m'offrir le café en passant, d'autres se sont arrêtés spontanément en auto pour m'éviter 3 km de macadam, on m'a offert une bière, un repas, des connaissances, des bons moments… Et puis et puis… depuis les sommets je voyais ceux du Jura comme s'ils étaient à portée de main. C'est qu'en fait, ils sont à moins de 40 km à vol d'oiseau. 40 km de mon lit et mon chez moi. Je vois très bien le radome de la Dole, et même le Mont Sala. 40 km à vol d'oiseau, j'en ai fait assurément plus de 1000… et ce n'est que le début !

 

Aujourd'hui samedi 11 juillet, jour de repos complet chez mes amis. Il pleut, les brumes se transportent au gré des courants d'air et dansent sur le flanc des montagnes. Je repartirai demain pour découvrir ce que j'appelle l'envers des Aravis, c'est à dire le versant Est. Dans une autre vie j'avais skié les pentes des différentes combes du Toblerone géant !

 

Arvi pa !

 

Aravis, Bauges, Beaufortain

 

Maintenant que je suis sortie de la Yaute, je peux le dire sans craindre de me faire casser la gueule au détour d'un sentier : je trouve que les Hauts Savoyards manquent d'imagination. Oui parce qu'en trois jours j'ai passé 4 cols de la Forclaz. Quelle originalité ! Bon, de chez Claire et Batiste au Grand Bornand je suis partie par le col des Annes, Méry, puis suis montée sous la Pointe d'Areu que j'avais déjà gravie en d'autres temps. Et j'ai basculé vers Doran par le passage de…. dans le mille… la Forclaz ! Puis le col Doran, Chombaz, les Fours, Croisse Baulet où paissent des moutons des Bouchoux dans le Jura, Bonjournal, et toutes les crêtes hérissées de pylônes de remontées mécaniques jusqu'à plonger sur la Giettaz au pied du col des Aravis et où je fais un petit ravitaillement. De là, montée vers le Charvin que je préfère contourner d'abord, passant par le lac, pour le gravir par le sentier le plus facile plutôt que par les câbles. Oui parce que c'est 14 juillet, donc la fête du slip, et qu'il est hors de question que j'aille m'entasser avec d'autres sur cette crête aérienne, à cause du Co Vide. Co, partager. Co Vide, partager le vide, et accessoirement les chutes de pierres. La procession du dimanche. Le cortège dominical. J'ai contourné disais-je, suis allée poser ma tente et mon sac vers le refuge de l'Aulp de Marlens et ai attendu quelques heures. Repos. À 16 h 45, après avoir sifflé une bière et engouffré une glace à 2 boules et 4 balles, j'ai enfilé les chaussures et suis allée au sommet en un aller-retour express efficace, seule dans la montagne, toute la cohue ayant regagné son chez soi dans son automobile. C'était bien même si au final, ça m'a fait une journée à 2300 m de positif. Quand même, et 26 km. 

 

Le lendemain je suis descendue dans la vallée à Marlens, et j'ai donc quitté les Aravis. J'ai tendu le pouce jusqu'au Carrouf d'Ugine et suis repartie illico presto dans le versant pentu après avoir remis 4 jours de nourriture dans mon sac. Retour dans les Bauges. Je serais bien passée par la Dent de Cons, rien que pour le nom, mais 5,5 km de crête effilée m'ont un peu refroidie. Et puis la Dent de Cons, comme un fait exprès, c'est la séparation entre la Savoie et la Yaute, et comme chacun le sait, faut pas mélanger les serviettes et les torchons. Déjà une Dent pour les séparer (celle qu'ils ont les uns contre les autres ?), c'est quelque chose mais en plus la Dent de Cons ! Bon, j'ai grimpé sur cette crête, mais plus loin, comptant mettre à mon actif la Belle Étoile mais le lendemain est sans visibilité, je navigue dans le brouillard, le sol est très glissant, je me contente de passer le col de l'Alpettaz (encore un !), de repasser donc dans la Yaute et de plonger sur Tamié, célèbre pour son abbaye que je n'ai aperçue qu'entre les houppiers fournis des grands hêtres. Ensuite, j'ai été invitée à me mettre à table dans une famille franco kurde dans un hameau regroupant une douzaine de maisons. Kebab, ayran, thé et café, on me propose même une douche, on me propose tout, même ce dont je n'ai pas besoin. Sillonner les sentiers de montagne de l'Hexagone pour se faire inviter par des Kurdes ! Au refuge de la Tournette, je m'étais vue offrir des fruits frais par une équipe d'Iraniens étudiants à Lausanne que j'avais photographiés à leur demande avec leur téléphone. Ah, que de bons souvenirs cela a fait réapparaître… Pendant ce temps, chaussures et chaussettes sèchent au soleil. Oui parce que ce matin, la végétation haute et touffue sur les bords du sentier très étroit m'a trempée jusqu'à la taille, et par moments jusque sous les bras. Si si. 

 

Bien, ils m'ont remerciée de n'avoir pas eu de scrupules à entrer chez eux ! Tu parles d'une joie ! Ce n'est pas le tout, après avoir immortalisé ces visages accueillants, il a fallu repartir, et monter en haut du télésiège de la Sambuy, par le versant sauvage et raide. Comme je suis repassée dans la Yaute, le passage délicat, que j'évite, s'appelle comme au Charvin, le pas de l'Ours. Toujours très inspirés ces sacrés Hauts Savoyards ! Je passe la nuit sous un abri couvert luxueux en espérant que le lendemain les nuages me lâcheront. Mais c'était croire au Père Noël, je suis dans le brouillard au sommet de la Sambuy et dans la purée de pois à Chaurionde. Du coup j'abandonne l'idée de l'Arcaloz et descends direct le vallon d'Orgeval jusqu'à École. Après renseignements pris sur l'état de la source de la grange du col de Potat, je monte bivouaquer à l'Epion sous la dent d'Arclusaz que je gravis le lendemain à la fraîche et avant la cohue du samedi. S'ensuit une descente en stop du Col du Frêne jusqu'à Albertville où je suis logée chez une amie avant de retrouver mes parents pour quelques jours dans le Beaufortain.

 

Le temps des cerises, on le sait, s'est enfui depuis longtemps et a été remplacé par celui des fraises et des framboises qui jalonnent les bords de sentiers et dont je me gave dès que possible.

 

Dans le Beaufortain, le relief, la montagne sont différents, les sentiers plus roulants, moins caillouteux, les vaches brunes maquillées. Les cols s'appellent des Cormets. Avec les deux fidèles septuagénaires (193 ans à nous trois), nous avons débuté par une demie journée vers le refuge d'Arolle et le lac de Brassa. Le Mont Blanc est dans les nuages mais il fait beau tout de même, des ruisseaux coulent, c'est beau. J'ai déjà marché dans ce massif mais plus au Nord et je suis fort contente d'y repasser, en ayant gardé un bon souvenir… de brouillard, d'orages et autres réjouissances du genre. J'ai une revanche à prendre.

 

Avec mes parents nous avons gravi le Mont Mirantin, sommes passés au col des Lacs et celui de la Bathie, celui de la Forclaz (oui encore !) et celui de la Louze vers les lacs de la Tempête. Le Grand Mont à 2686 m ne nous a pas résisté depuis le lac Saint Guérin (Saint Guérin est le protecteur des troupeaux) tandis qu'un orage s'abattait sur Albertville et sur le nord du massif, donnant lieu à des éclairages particuliers très contrastés. Le jour suivant nous écourtons la rando pour cause d'orage, prenons la grêle et faisons juste la crête dominant le lac de Roselend entre le passage de Miraillet et celui de la Charmette par les monts Acrays, discutons avec l'agricultrice venue s'occuper des 50 vaches dont la moitié sont en pension et ne leur appartiennent pas, pour la plupart des tarines. Comme dans les Bauges où les versants sont pentus, on peut voir ici des petits tracteurs, avec des petites pirouettes, des petits andaineurs bref, une agriculture à taille humaine. Un Beaufort est fabriqué avec le lait d'un troupeau unique, pas de mélange, beaucoup de salles de traite mobiles, agriculture de montagne, prairies fleuries, pas d'engrais, coopératives et groupements d'éleveurs pour l'estive. J'aime cette moyenne montagne facile, moins escarpée que les massifs précédents et donc plus reposante. Et qui regorge d'eau.

 

Mes parents repartent dans le Jura, me posent à Beaufort où Stéphanie d'Albertville me récupère. Nous montons jusqu'au Plan de la Lai et effectuons une très belle boucle par le Col Du Coin, le lac D'Amour, le col Tutu, le refuge de Presset le col du Grand Fond et rejoignons la route du Cormet de Roselend. Sur les cartes, le col Tutu se nomme le Passeur de la Mintaz, il est situé au pied de ce bout de rocher que Gargantua a envoyé valser d'un bon coup de pied depuis les Aravis, la Pierra Menta. D'ailleurs la Tournette constitue le fauteuil de ce même géant. Dans le Beaufortain, le mot de Passeur définit également un col, plus escarpé toutefois qu'un Cormet qui est toujours large et ouvert. Mon petit tour dans le Beaufortain, un extra qui n'était pas prévu, s'achève sur cette magnifique journée. La pluie donne prétexte à un jour complet de repos, qui en définitive s'annonce bien ensoleillé. Je reprendrai la route demain après avoir défini la suite de mon parcours...

 

Albertville - Chamrousse

 

Salut, 

 

J'ai repris mon chemin solitaire depuis Albertville après avoir passé quasi une semaine en bonne compagnie dans le Beaufortain. D'abord avec mes parents, puis avec Stéphanie chez qui je suis ensuite restée une journée complète pour préparer la suite et me mettre à jour. J'ai apprécié la compagnie mais je dois avouer que c'est également avec plaisir que je retrouve mon rythme, ma liberté, mon mode de vie et ma solitude. 

 

Droit dans le pentu. De 368 à 2484 m.

 

Sur les hauteurs d'Albertville face aux Bauges, se trouvent deux chaînons méconnus qui font partie de la Vanoise : Grand Arc et Lauzière. C'est par là que je suis passée. Sur le Grand Arc on peut suivre la crête tout le long, plusieurs kilomètres avec quelques passages nécessitant les mains ou bien aériens, mais la Lauzière est trop escarpée, à part le mont Bellacha dont le sommet est facile. Pour la suite j'en ai suivi le flanc Est jusqu'à Saint François Longchamp. Espaces très peu habités, sauvages, j'y fis quelques jolis bivouacs sur fond de Mont Blanc et Vanoise avant de plonger par le col de Sarvatan dans la vallée de l'Arc, que je traverse à Épierre. Comme l'autoroute.

 

Belledonne. 

 

Nouveau massif, totalement inconnu de moi. Il me tardait d'y être. 

M'y voilà. 

La partie nord est là aussi très peu peuplée, même les alpages y sont rares en comparaison avec le Beaufortain où la vie était partout. Il faut dire qu'ici, on passe très rapidement de la forêt à la caillasse et les pentes sont abruptes. Peu de place pour les troupeaux, sauf ceux de bouquetins, verts pâturages quasi absents du paysage. J'en verrai toutefois quelques jolis, de part et d'autre du col de Merlet. Ici, pas d'élevage pour le lait, ce serait trop compliqué à cause du relief et des accès, alors on n'y fait que du nourrissage pour la viande. On ne fabrique pas de fromage sur Belledonne.

 

Des pierriers de gros blocs beaucoup, des sentiers très peu roulants, une muraille, des névés, de l'eau, une multitude de lacs, des rhododendrons, des myrtilles. Au nord, pas bien des randonneurs, à fortiori quand je sors du GR qui traverse le massif en 9 jours. Pour cause le peu de refuges gardés ouverts, le terrain accidenté, les accès parfois un peu éloignés qui rebutent les touristes glacière à la main. Pour moi c'est bonheur ! La moitié sud est beaucoup plus fréquentée, c'est la cour de récréation des Grenoblois.

 

Quelques rencontres. Franck, membre de l'équipe organisatrice de l'Échappée Belle, qui me prend en photo et trouve mon projet "dingue". Simon, un jeune avec qui j'ai partagé une cabane et une demie journée de marche. La dame du refuge du Pré Carré qui trouve mon entreprise si folle qu'elle m'offre le thé, et qu'elle en parle à d'autres randonneurs qui du coup, me reconnaissent avant de me connaître, dont un avec qui je trotte quelques heures. Les vendeuses de l'épicerie associative de Saint Colomban m'offrent une part de tarte aux fruits, maison. Bref, ils me donnent l'impression d'être en expédition, d'être une extra-terrestre, de faire un truc hors norme. Certains me disent que je suis sortie du système, je les rassure, il n'en est rien, je suis rattrapée par les impôts qui depuis 15 jours et par un incessant échange de mails me réclament ma 2035, faite par précaution le 23 avril sur le net mais qu'apparemment je n'aurais pas signée… L'enregistrement que j'en avais fait ne leur suffit pas, iI me faut tout refaire. Re bonheur !

 

Bref, je rappelle que je ne fais que marcher, jour après jour, j'ai toujours une carte vitale, une carte bancaire et il me faut gérer la paperasse en cours de route avec mon seul téléphone. Je fais partie du "système", on ne peut s'en défaire, je mets un masque pour entrer dans les épiceries que je place sur ma route. Et je suis probablement beaucoup moins dingue ou méritante que tous ces gens que je vois aujourd'hui passer devant ma porte, le dos courbé sous leur poncho, transis de froid, trempés de pluie, marchant depuis plusieurs heures sans ne rien voir puisque la visibilité est réduite à quelques dizaines de mètres, et me demandant si le refuge est loin encore. Où est le plaisir ? 

 

C'est que le ciel est un peu capricieux depuis deux ou trois jours. Les endroits de bivouac doivent être choisis avec attention, non pas en fonction de la vue ou du soleil mais de la sécurité. Pas de creux, pas de pied de falaise ni de gros bloc rocheux, pas trop près d'étendues d'eau, pas sur les crêtes, à l'abri des possibles bourrasques, accès à l'eau, attention aux ruissellements… Je me suis demandée un soir alors que le son et lumière battait son plein jusqu'à quelle taille de grêlons une toile de tente pouvait résister. À des gros grains de maïs sans problème pour la mienne ! Rebelote deux jours plus tard aux Sept Laux.

 

Je suis en ce moment dans un espace très sommaire, depuis hier soir, la première cabane de berger du secteur. Un des murs est constitué du rocher de la montagne, elle est en pierres, le sol en béton, aucune ouverture à part la porte qui baille, une palette pour poser mon derrière, une armature bancale en guise de bas-flanc. C'est que le ciel était annoncé méchant, j'avais fait ma réserve de nourriture en conséquence, pris 2 jours de rab, et étudié longuement la carte pour savoir où m'arrêter quand viendraient les nuages. Plan A, plan B, plan C. Il faut aussi de l'eau pour un bivouac, et beaucoup d'eau si on pense se trouver coincé un jour ou deux. J'ai constitué ma réserve avant le déluge. J'ai de l'essence assez pour manger et boire chaud plusieurs jours. 

Je me suis arrêtée avant la pluie, vers 15 heures.

Je suis au sec. 

Je suis à l'abri du vent.

Je pisse dans ma gamelle pour ne pas sortir sous le déluge dans la tempête et la rince ensuite.

Il ne fait pas bien chaud mais j'ai ce qu'il faut.

Les souris me tiennent compagnie, j'hésite à en faire rôtir quelques unes et suspends mon sac à un clou pour la nuit.

En arrivant, juste avant la pluie, je voyais Grenoble, le sud de la Chartreuse et le nord du Vercors où j'étais il y a plusieurs semaines. La vue depuis cet endroit quand tout est dégagé doit être spectaculaire. Troisième passage aux alentours de Grenoble.

Par la porte ouverte, je vois passer des gens qui sont "obligés" d'avancer. Parce qu'ils n'ont qu'une semaine de congés, parce que tout est minuté, programmé, parce qu'ils ont réservé tous leurs hébergements, parce qu'ils n'ont pas de tente, parce qu'il faut rentabiliser jusqu'au temps "libre", parce qu'ils ont de l'argent mais que ni le temps ni la liberté ne s'achètent. Ils vont se chercher avec les dents, se gagnent. Si confort et liberté vont rarement de paire et que nous ne les marierons point, aujourd'hui ma liberté et mon temps me permettent de rester au sec. Confort par ce temps de chien. Mon sac pèse 17 kilos, parfois plus quand je sors de l'épicerie, mais aujourd'hui je suis au sec, je ne marche pas dans le brouillard, le vent, le froid et sous la pluie pour rejoindre par obligation un refuge réservé qui sera plein et bruyant. Certes chauffé ! Je verrai le paysage quand le soleil reviendra. Ce n'est pas moi la courageuse, la dingue…, ce sont eux, à s'imposer ces terribles conditions.

 

Certes, la liberté n'existe pas. Ce qui existe, c'est le degré de contrainte qu'on accepte. Dans un article sur la survie en milieu naturel, l'auteur disait trois secondes, trois minutes, trois jours, trois semaines, trois mois. Trois secondes sans faire attention, trois minutes sans respirer, trois jours sans boire, trois semaines sans manger, trois mois sans se laver. Des contraintes indépassables. Enfin si tu veux vivre. Au delà, la limite à ta liberté, c'est la contrainte que tu acceptes.

 

La liberté n'existe pas. Ce qui existe, c'est le degré de contrainte qu'on accepte ou qu'on s'impose. (Merci Olivier)

 

Je lis, j'écris, je me repose. Demain sera un autre jour, peut-être le même, j'attendrai encore. J'ai une source à moins de 5 minutes. Le luxe du temps.

 

Le berger qui habite à côté de la source marquée sur la carte mais non visible du sentier, est passé hier soir. J'avais vu sa compagne en allant chercher de l'eau. Ancien accompagnateur en moyenne montagne fatigué des évolutions de la clientèle et du métier, qui lui apportaient plus de déceptions et dépit que de plaisir, il garde chèvres et moutons qui lui appartiennent, sur ce terrain communal qu'il loue l'été, bail de 6 ans. 300 têtes, 4 patous et plusieurs autres chiens. Le loup est bien présent, une attaque quotidienne en moyenne sur l'ensemble du massif. De jour. Car le loup a compris que la nuit les moutons sont en enclos et gardés étroitement par les chiens. Ce berger là arpente le terrain avec son troupeau tous les jours, et aujourd'hui, c'est loin d'être idyllique ! Un autre me disait que les alpagistes ont du mal à trouver des éleveurs, que ceux-ci n'ont pas envie de donner leurs agneaux et brebis en pâture aux prédateurs, que le terrain n'est plus entretenu, que la forêt est "sale" et les pentes herbeuses avalancheuses faute d'être "tondues".

 

Deux fois déjà dans ma cabane, des marcheurs se sont engouffrés, paniqués, croyant se faire attaquer et poursuivre par les 4 gros patous. Pourtant, partout sur les sentiers, des panneaux indiquent la conduite à tenir avec les chiens de travail… Ces gens savent-ils lire ? Ils se mettent à courir, et les chiens derrière eux aboient encore plus fort et gambadent à leurs trousses. La surfréquentation de certains secteurs est un réel problème pour les bergers, des gens viennent se promener avec des chiens, non tenus en laisse… à proximité des troupeaux.

 

À dix minutes peut-être, en contrebas de mon antre, il y a un refuge gardé. J'aurais pu y aller, enfin non… hier soir il était plein, j'ai écopé du surplus de clients sans tente, qui pensaient pouvoir dormir à la belle… avec la météo pourrie annoncée. Doit-on continuer à faire en sorte qu'un maximum de gens aient accès à la montagne, à coups de clics et de paiements paypal ? Je ne le pense pas, la montagne, comme la plongée sous-marine ou le parapente, il faut apprendre, progressivement. Je vois décidément trop d'aberrations sur les sentiers, surtout les week-ends. Ce matin je n'avais pas envie de descendre au refuge, pas envie de porter un masque toute la journée, pas envie de retourner dans la société, j'y aurais à coup sûr engouffré plusieurs dizaines d'euros en crumble et autres gourmandises. Dans ma tanière, il y avait un kilo de spaghettis, j'ai tapé dedans, ça change des coquillettes. Sauf que manger des spaghettis à la petite cuillère n'est pas simple. Je n'ai pas de fourchette par économie de poids. Tout se mange à la cuillère, … sauf les spaghettis ! 

 

Je suis à une petite journée de marche de Chamrousse, qui marquera la fin du massif de Belledonne. Je suis quasi sous le Grand Pic de Belledonne, point culminant du massif et sous lequel subsiste l'unique glacier du chaînon. Pour combien de temps encore ? J'ai sillonné pas mal, dessinant de jolies arabesques en 3D sur la carte en 2D. La ligne droite ou les sentiers trop bien balisés ne suffisant toujours pas à me satisfaire, il faut toujours que j'aille voir de l'autre côté. Le poids du sac empêche les parcours hors sentiers en mode sanglier et me cantonne sur des sentes. Les dénivelées positives allant de 1600 à 2300 m par jour, tous les jours depuis Albertville, pour une vingtaine de km, j'ai mérité mon jour de repos. Pas plus ici qu'ailleurs la Terre n'est plate.

 

Mon itinéraire depuis Albertville est passé par la Thuile, le Grand Arc, le Petit Arc, Bellacha où un magnifique spoutnik explosé marque le sommet, col de la Madeleine, St François Lonchamp pour ravitaillement, le col de Sarvatan, le col de la Perche, la pointe de Rognier, le col de prè Rèmy, le col du Fort, le col de la Frêche, les Grands Moulins, Ferice, Pré carré, col de Merlet, lac et col des Balmettes, col de Bellard, Glandon, lac et col de la Croix, col de la Vieille, les Sept Laux, col de la Vache, Pas de la Coche, lac de Crop, col de la Mine de Fer, le col de la Sitre et celui de la Pra avant de rejoindre Chamrousse par des lacs encore.

 

J'ai fini par décoller de mon antre, une éclaircie m'a fait sortir du duvet le lendemain vers 9 heures. Je me suis mise en route, les intestins en vrac, sans manger. L'éclaircie était prometteuse mais j'ai fait l'étape avec une visibilité limitée et n'ai pas vu les sommets blanchis par la neige de la nuit ni les lacs sous le soleil. Vent, froid, mais pas de pluie. En descendant sur Chamrousse, je vois le Mont Aiguille entre deux nuages. Je me paie le luxe d'un lit dans un gîte, première fois que je paie pour dormir depuis le début de ce périple. Et j'ai trop d'administratif et de bricoles à faire (ma 2035 entre autres choses) pour envisager repartir le lendemain matin, je reste donc deux nuits, salutaires pour mes intestins. Une fois toutes ces tâches terminées, je suis allée me promener quelques heures vers le lac Achard et la Croix de Chamrousse histoire de voir une montagne complètement défigurée par les remontées mécaniques moches et les travaux en tous sens, entendre le bruit des installations et des pelleteuses, me noyer anonyme dans la foule. Je vois tout le Vercors et la Chartreuse, je vois les Grandes Rousses, la Meije et la barre des Écrins, je vois aussi la suite de mon parcours : le Taillefer et l'Obiou.

 

Des montagnes à perte de vue...

 

La Grande Tête de l'Obiou se paie la mienne. De Chamrousse (Belledonne) à Vallouise (Écrins).

 

Bon ce matin, cool, je prends mon temps pour aller à Corps sans crier, je prends mon temps pour faire des courses, me restaurer, recharger mes batteries un peu, oublier mes bâtons à l'épicerie, y retourner, cueillir des framboises en chemin. Grosse chaleur, après le pont au dessus du barrage du Sautet, je monte tranquille jusqu'au col de Samblue où je prends de l'eau, déjà, à seulement 1470 m. Il va falloir porter lourd et longtemps. J'atteins le col des Faïsses au pied de la Grande Tête de l'Obiou. Et là je vois qu'il n'est finalement que 14 h 30 donc vu que demain est annoncé nuageux le matin puis orageux l'après-midi, je me dis que je peux tenter le sommet aujourd'hui. 1000 m de dénivelé en plus des 1000 déjà faits seront vite avalés sans mon gros sac. Je le pose donc à 1950 m. à un endroit où je pourrai bivouaquer au retour. Je prends juste ma chemise, ma petite doudoune, un chouillas à manger, mon fric, mes papiers, mon téléphone, mon appareil photo, un buff, ma frontale sait-on jamais, mes bâtons et c'est parti. Je monte dare-dare. C'est tout de même bien technique, je comprends pourquoi certains passages assez longs sont en pointillés sur la carte, il faut avoir le pied sûr mais je suis en forme et j'avance très fort. Le col est vite atteint, vue superbe et assez impressionnante, belles lumières. Je croise les dernières personnes qui redescendent, me voilà seule dans la montagne, en tête-à-tête avec elle. Des vires, de la varappe beaucoup, il faut mettre les mains, les deux, et il y a parfois du gaz, il ne faut pas se louper mais les prises sont bonnes et nombreuses, un gros escalier… Je suis les points rouges qui indiquent le cheminement. Des petites descentes et remontées, du vide à gauche, des passages sous voûtes spectaculaires, j'avance bien, l'alti grimpe lui aussi. Je ne suis plus très loin. Tout va bien, sauf qu'au détour d'un virage, un changement de direction, le dernier avant le sommet, une autre vue, un autre coin de ciel s'offre à ma vue, mais celui-là n'est pas bleu, il est gris foncé, bien en enclume. Carrément. Un beau nuage noir, le seul du ciel, et le vent qui vient dans ma direction. S'il y a un endroit où ne pas se faire prendre par la pluie ou l'orage, c'est bien ici ! Je me tâte, je suis si près du sommet, c'est vraiment la dernière ligne droite et pas la plus difficile, il ne me reste que très peu de pointillés, la fin est débonnaire. Mais il faudra redescendre. Je regarde encore ce nuage noir, je suis seule, il est 16 h 45, tout le monde est redescendu, je ne peux pas prendre le risque, je ne peux pas attendre non plus de voir la suite, pas ici, où tout n'est que falaise et rocher délité. La prudence me dit de descendre, et vite. C'est ce que je fais, à regrets, crever si près du but alors que j'étais en top forme, il n'y avait pas d'orage annoncé. Je jette un coup d'oeil à Iphigénie, mon appli de cartographie embarquée, je suis 120 m sous le sommet, je suis à 2660m, je suis à la crête qui mène au sommet voisin. Non, je ne peux pas me mettre en danger, même ou surtout pour 120 m de cailloux empilés, je fais demi-tour et descends dare-dare. C'est con, ça laisse un petit goût amer. Bien sûr il n'est rien tombé, ce nuage noir s'est étalé puis dissipé. Je suis verte. Je ne sais pas ce qui s'est passé mais cet épisode météorologique soudain et bizarre m'a fait manquer le sommet de la Grande Tête de l'Obiou, ou est-ce le temps perdu à retourner chercher mes bâtons à l'épicerie... Je ne remonterai pas demain, je resterai sur ma faim. Crever à la porte. À 17 h 45, je suis à mon sac, des heures de jour devant moi encore. J'ai cavalé comme jamais. J'ai monté ma tente dans les bourrasques, le vent est partout, pas d'endroit à l'abri même dans les creux, je me suis lavée dans ma tente, j'ai mangé deux barres de chocolat fondu, j'ai pris mes présentes notes, ça aurait été tellement beau de tout faire le même jour : passer les 1500 km et les 100 000 m de dénivelé positif et gravir la Grande Tête de l'Obiou ! Ce sommet est si esthétique vu d'en bas, une forteresse. Ainsi va la vie ! Pas de bol sur ce coup là ! Les nuages annoncés le lendemain matin sont venus vers 14 heures, mais je suis ailleurs déjà, loin…

 

Bon, mais nous n'allons pas rester là dessus hein ! Et puis avant, depuis Chamrousse, il y a eu le plateau des lacs et le sommet du Taillefer, beaux, il y a eu le Coiro avec son sentier taillé dans la falaise dans des temps anciens. Et puis après la Grande Tête de l'Obiou, il y a eu tout le flanc de ce côté Ouest du Dévoluy, qui n'est pas sauvagement massacré par les stations de sports d'hiver, pas de remontée, pas de pylône, rien que des alpages et une cabane de berger de temps en temps. Et puis des Chourums. Chourum ? Oui chourum. Ce sont des gouffres. Le Dévoluy est calcaire, karstique, sans eau, et il est tout troué comme un Emmental, et il y a donc des gouffres appelés ici des chourums, mais il y a aussi des avens, et des baumes. Ils figurent sur la carte. En tout cas entre le col des Faïsses et le col du Charnier je n'ai croisé personne, ni eau. À ce dernier col j'ai eu la surprise de constater que j'entrais de nouveau dans la réserve du Vercors, oui oui, au dessus de la Jarjatte, mais je suis bien toujours géologiquement dans le Dévoluy, vous suivez ? Et j'y ai pris un orage qui a duré 5 heures, coincé dans ce cul de sac. Il est tombé des sacs d'eau sur ma tente.

 

Bon, à force de tournicoter et de tricoter, col des Aiguilles, col du Festre et crac, La Joue du Loup. Seulement le nom fait rêver, l'endroit beaucoup moins. En plein dans les remontées de la montagne de Bure, que j'avais idéalisée. Entre ça et Supermochedévoluy, il y a de la ferraille au mètre carré dans la montagne ! Bon, j'ai débarqué sur le plateau de Bure où il y a de grandes paraboles qui regardent le ciel. J'aurais aimé des explications, je suis allée voir sur le net. Là haut, même si l'endroit est touristique à mort : rien, pas un petit panneau sur l'activité et la présence de ces appareils. Pic de Bure, et descente sur Gap en passant par Matachare, Conode, la Barre des Baux et les Baux où je suis invitée spontanément par Patrick et Nadine. Je plante ma tente dans la pelouse toute jaune mais profite d'une vraie douche, d'une petite lessive, d'un super bon repas, bref, des bonnes gens comme je les aime. Il y avait aussi David et Virginie et les enfants, des cousins. Convivialité au menu. Le lendemain j'arrive à Gap sous les nuages noirs et suis logée dans l'hypercentre chez Isabelle en WS. Son fils habite en vallée de Joux à 15 km de chez moi et elle en revient aujourd'hui même. Me voici prête à remonter au nord vers les Écrins par le sud du Champsaur...

 

Nan parce qu'ici, c'est vraiment le Sud. Il y a l'accent qui commence à chanter, il y a de la lavande un peu dans les côteaux, les tuiles sont plates, les insectes frottent leurs élytres à n'en plus finir, il y a beaucoup plus de piquants dans la végétation, l'herbe est jaune et ça sent fort la bonne odeur des pins et des mélèzes quand le soleil cogne. Et il cogne fort. J'ai aimé rencontrer Cyrille, un accompagnateur en montagne sympathique avec qui j'ai partagé un (son) pique-nique et des infos en Retrouvance.

 

Le Dévoluy, si on enlève la partie station, est un territoire très peu peuplé qui était beaucoup plus vivant il y a 140 ans et était aussi et d'ailleurs beaucoup moins boisé. La montagne était occupée, elle ne l'est plus, c'est relativement sauvage, la Retrouvance, le Buech. Hameaux oubliés, voire en ruines. Mais encore une fois un bel endroit. 

 

À partir de Gap, je suis dans le Champsaur, le Sud des Écrins en quelques sortes. Je commence par m'extirper de la ville en bus gratos avec mon masque et ma casquette, incognito, puis tends le pouce encore pour 5 km. Ensuite j'ai foulé la pointe Saint Philippe et le Piolit, superbe vue sur le lac de Serre Ponçon, puis le col de la Coupa, les Gourniers, le col de la Règue à deux pas du Mourre Froid, puis le col des Tourettes qui porte bien son nom. Je ne vois personne, le silence est impressionnant, carrément, à part le glissement d'un planeur de temps en temps, rien. Des kilomètres sans croiser âme qui vive, la montagne pour moi. En ce 15 août, qui est aussi un samedi, la fin des vacances pour beaucoup, les Français sont sur les routes. À moins qu'on ne soit reconfinés et que je ne sois pas au courant… À l'étage sous les sommets schisteux, il y a des pelouses nickelles et des sources à profusion, c'est facile. Bivouacs de rêve entre 2000 et 2500 mètres d'altitude, au frais. Col des Terres Blanches, lacs de Faravel et Palluel, c'est bien joli, l'accès routier n'est pas très loin, je recroise des randonneurs. Je vais planter mon bivouac vers le Clôt Chichin mais n'y ai pas vu Fred. Encore une soirée avec un gigantesque son et lumière, j'y prends goût. Toute petite sous ma toile de tente dont je viens de resiliconer toutes les coutures, je suis bien, au milieu des éléments déchaînés, je me sens tellement vivante. Une dernière journée, longue comme un jour sans pain à cause d'un sentier inexistant qui m'oblige à un long détour, et me voici à l'Argentière la Bessée où je me ravitaille pour les 6 prochains jours. Mon ami Julian me récupère sur la route et je suis chez lui et Carine sa coloc, à Vallouise pour un jour complet de repos. Je repasserai ici dans 300 km...

 

De Vallouise à … Vallouise. 

Tournerais-je en rond ?

 

De Vallouise, pour mon jour de repos, je n'ai pu m'empêcher tout de même d'aller jusqu'au Pré de Mme Carle au dessus d'Ailefroide. En stop. Là haut, on peut voir des restants de glaciers qui descendent des grandes montagnes que sont le Pelvoux et la Barre des Écrins. Et puis Ailefroide est un spot mondial d'escalade en tous genres, les gens se promènent baudriers autour de la taille et crashpad sur le dos. D'autres font les via ferrata. Bref, ça grouille de partout. 

 

Bien, j'ai repris les sentes par la crête des prés des Bans, avant de passer au Col du Bal puis au pas de la Cavale. Ahah, vous les mettrez dans l'ordre que vous voudrez ! Je ne vais pas vous détailler tout l'itinéraire, j'ai passé, entre Vallouise et Vénosc, deux à trois voire 4 cols quotidiennement. Les Écrins, massif de hautes montagnes, ne me permettant pas de trotter sur les sommets, je me contente de tourner autour et d'emprunter les cols. Il ne reste pas grand chose des glaciers mentionnés sur ma carte et certains ruisseaux de fonte ont par conséquent disparu. IGN, Michelin et consorts devraient rapidement gommer pas mal de bleu sur leurs cartes. Car si le massif est encore généreux en eau grâce à ces quelques tâches de glace qui résistent comme elles peuvent, si les bergers s'enorgueillissent d'avoir des alpages traversés par de tumultueux ruisseaux, cela ne saurait durer bien des années encore. Pour le reste, c'est de la caillasse. Et des petits villages où on trouve une épicerie saisonnière seulement s'il y a plus de deux campings. 

 

J'ai eu droit encore à des bivouacs somptueux en tenant compte de la législation du parc national (entre 19 et 9 heures à plus d'une heure de marche des limites du parc), en face du Vieux Chaillol, ou avec la Grande Tête de l'Obiou dans le lointain ou encore le scintillement des paraboles du plateau de Bure au sud. Et une fois, depuis le col du Vallon, vue depuis mon lit à 2530 m sur le Rateau, la Meije, l'aiguille du Plat de la Selle, la Barre des Écrins fermant l'horizon. J'ai croisé du monde, ils font tous le GR54 du tour des Écrins, j'en suis sortie plusieurs fois pour des variantes et des rallonges. Champsaur, Valgaudemar, Oisans. J'ai mis plein de lacs aussi sur mon itinéraire. J'ai croisé et discuté longuement avec un jeune berger qui travaille sans patou sans avoir plus d'ennuis que les autres. Ces histoires de loups me paraissent au final bien compliquées à comprendre mais il me paraît évident après toutes ces discussions que les "petits" troupeaux qui sont moins dispersés sont tout de même moins touchés...

 

De Vénosc en Oisans, village faussement traditionnel regorgeant de galeries d'artistes et artisans dans le plus pur style bobo à mort, où ne subsistent des temps anciens que quelques outils suspendus aux façades de vieux chalets et le cadran solaire, où les cartes sont en double langue et les prix en triple tarif, il y a un télécabine qui monte jusqu'aux 2 Alpes, 700 mètres plus haut. J'ai pris le sentier, suis montée pendant plus d'une heure quinze sous les grincements, tremblotements métalliques et autres jérémiades de cet engin mal graissé. En haut, on vous propose de vous transporter par moyens mécaniques toujours jusqu'au glacier de la Girose à 3300 m, histoire probablement d'en accélérer la fonte. L'hiver les remontées vont jusqu'au pic de la Grave à 3600 m. Ceci dit, le petit télésiège très lent, couinant lui aussi, 2 places et non débrayable fonctionne pour descendre gratuitement les piétons des 2 Alpes jusqu'à Mont de Lans. Il est communal et fait partie du réseau de transport en commun gratuit pour relier les différentes parties de la station. J'en ai profité, je dois l'avouer, pour économiser 400 m de dénivelée négative à mes genoux. Prendre une remontée pour descendre, en short, et avec la muselière obligatoire sur le bec : digne des Bronzés. 

 

De là, j'ai pris le maquis, quittant les GR et même les chemins balisés pour tracer sur les sentes ancestrales qui sont un plaisir à suivre, voire à chercher sur le terrain entre les piquants. En effet, elles étaient faites pour des gens chargés souvent et des animaux, elles sont parfois bordées de jolis murets pour les séparer des champs, elles sont soutenues par des murs dans les endroits délicats, la pente en est régulière… Ayant quitté les hautes montagnes, j'ai renoué avec les lignes de crêtes à suivre sur des kilomètres dans les herbes folles, et les sommets accessibles. J'ai ainsi gambadé toute une journée sans voir un chat avec à ma gauche le massif des Grandes Rousses ou survivent là aussi quelques reliquats de glaciers et à ma droite le massif d'Arves et ses fameuses aiguilles. Depuis les sommets jurassiens, elles apparaissent comme deux oreilles de chat, reconnaissables sans erreur possible entre tous ces pics. Elles sont en fait 3. 

 

Après un bref passage à St Jean d'Arves, commune composée de 22 hameaux je suis montée pour traverser ce chaînon d'Arves au niveau du col d'Emy par une sente non balisée d'un côté et une descente en freeride sur l'autre versant. J'atterris alors à Valloire où la muselière est obligatoire dans la rue. Pour ne pas avoir à la porter, je me débrouille pour toujours être en train de manger quelque chose !

 

Quittant le massif d'Arves, j'entre dans celui de Thabor-Cerces. Je suis quasi à la frontière italienne. Ici aussi les marmottons s'aventurent à l'extérieur des terriers et apprennent à donner l'alerte. Ils s'époumonent tant qu'ils peuvent mais ne sortent de leur petit corps que de petits couinements qui me font mourir de rire. 

 

Ce n'est pas la première fois que je viens traîner dans ce secteur du Thabor. En 2003, sur le GR5, nous étions passés au pied, dans la Vallée Étroite, dont la partie amont a la particularité d'être en France mais dont tous les accès sont italiens. Et puis une autre année, j'étais venue en raid à ski de rando dans le coin mais la mauvaise météo avait limité les sorties. Je tiens donc ma revanche sauf que.... depuis deux jours je sais qu'une forte perturbation se pointe et que la seule solution pour gravir le Thabor (3178 m) est d'y aller en direct sans faire les détours prévus par le lac de la Bissorte notamment. Soit. Je fonce, faisant quelques très grosses étapes, et je parviens au sommet sans un nuage à l'horizon, avec une vue superbe sur les alentours immédiats aux roches colorées ainsi que sur les grands sommets des Écrins et beaucoup plus loin encore. Enfin !

 

Pendant une journée et demie encore je bénéficie d'un temps correct et en profite pour sillonner les Cerces, voir de haut ou de près ses très nombreux lacs et tourbières magnifiques au pied d'aiguilles et de pics bien pointus. Je vois aussi à plusieurs reprises des vestiges de mines de fer dont une, à 2700, était suffisamment importante pour qu'on y monte l'électricité, en témoignent l'alignée de restes de poteaux en bois. Depuis Vallouise, mes bivouacs se situent entre 2000 et 2700 m, presque tous dans d'excellentes conditions et offrant des vues somptueuses, le dernier au bord du lac des Cerces ne déroge pas à la règle. Les nuits sont fraîches, pas froides encore. 

 

Puis la perturbation annoncée déboule en quelques heures, je passe un dernier col à 2700 m sous les premières gouttes et dégringole à Le Monetier les Bains. Un coup de stop jusqu'à Briançon où Carine me récupère et me rapatrie à Vallouise le temps de laisser passer le déluge. Oui, parce que l'aventurière se met au sec car n'aime pas l'eau, surtout froide. En fait, de très fortes précipitations sont prévues avec un gros rafraîchissement et une limite pluie-neige vers 2000 m. Passer 2 jours pleins sous ma tente sans bouger à me peler et surveiller les possibles infiltrations me paraît stupide quand j'ai la possibilité de rejoindre facilement et passer de bons moments avec mes amis Carine et Julian, au sec. Je ferai le tronçon manquant dès que le soleil réapparaîtra pour en terminer avec ce tour des Écrins augmenté. Un colis m'attend à Vallouise, avec des légumes déshydratés préparés pendant le confinement en avril, de nouvelles semelles intérieures, et des gants. 

 

Début septembre, la rentrée scolaire dans deux jours, prémices d'automne, la population sur les sentiers devrait considérablement diminuer, les commerces saisonniers ferment leurs portes, je ne pourrai plus compter sur les épiceries de stations pour me ravitailler, les jours diminuent, mes étapes se feront probablement plus courtes (et c'est bien ainsi). Après le petit bout qu'il me manque dans les Écrins, je continuerai vers le Queyras puis l'Ubaye. En ces temps difficiles où porter la muselière devient une obligation de plus en plus répandue, plus je pourrai rester longtemps marcher dans les montagnes sans infos et connexions réelles mieux je me porterai… Tant que la météo sera favorable et les températures supportables, je continuerai à descendre peu à peu vers le sud. Quelques belles régions encore en perspective...

 

Et aujourd'hui l'eau tombe drue et sans interruption. Quel délice que d'être au sec, au chaud, le frigo plein, une bonne compagnie et un pot de cancoillotte à portée de bouche ! Je devrais faire mes Vallouise lundi.

 

Vers le Sud à petits pas.

 

Vallouise. Vallouise. J'ai eu bien du mal à m'arracher. Ok, 1 jour de déluge, un autre avec pluie le matin et averses l'après-midi mais que trouver comme excuse quand le lundi matin il fait beau et que j'ai juste envie d'un vrai jour de repos, lecture musique sieste. Parce que les 2 précédents ont été très occupés, pas vraiment des vacances : définition de l'itinéraire précis pour les 6 à 7 semaines à venir, lessive, entretien des chaussures, réparation de mon bâton de marche, exécution de quelques tâches administratives… En ce lundi matin les éventuelles quelques gouttes qui pourraient tomber dans l'après-midi ont été celles de trop. Je connais ça, ce n'est pas une baisse de motivation ou un coup de mou, c'est seulement que j'ai besoin de me poser. Et je suisctrop bien ici. Et tous comptes faits, je ne suis pas à un jour près, un bon millier de kilomètres pour descendre jusque dans le Lubéron, peut-être les calanques de Cassis, deux mois. Ceci dit quand les zamis ont commencé à parler de me faire payer partie du loyer, j'ai pris mes jambes à mon cou !

 

1er septembre, rentrée des classes, je reprends le chemin de l'école... buissonnière, de la vie. Je ne pars donc que mardi matin pour faire à l'envers ces deux journées qui auraient du m'amener ici. Il est tombé tant d'eau et tant de neige au dessus de 3000 m que j'aurais vraiment souffert de devoir attendre sous ma tente. 1700 m de dénivelée positive, paf, direct, de Vallouise à Condamine à 2940 m. Les sommets sont plâtrés, ça a de la tronche. Sous le Col de la Pisse je discute si longtemps avec le berger que je finis par poser ma tente à quelques centaines de mètres de son chalet. La nuit sera bien froide, bonne gelée, la tente est raide et blanche de gel le lendemain matin mais les premiers rayons du soleil viennent vite faire fondre la glace. Après avoir rejoint Le Monetier par le lac de l'Eychauda, je fais du stop jusqu'à Briancon. Je dois absolument trouver une paire de semelles intérieures correctes pour mes chaussures, faire mon plein d'essence et un tout petit ravito. Je trouve tout ce qui me convient dans la zone commerciale y compris les semelles dont je rêvais. Je refais du stop pour sortir de la ville et me fait prendre par Sophie, qui habite dans un hameau dans la montagne, pile poil sur mon itinéraire. Je me retrouve invitée à manger et passe la nuit au chaud et me laisse faire. Je suis maintenant au pied du Queyras.

 

Mon itinéraire dans ce massif zigzague dans tous les sens. Je commence par du hors sentier, sur la montagne de l'Alpavin, déserte. Dans les creux, des lacs. Sur les sommets, de la caillasse. Entre les deux, des pâturages. Ce sera comme ça plusieurs jours. Je cherche les itinéraires sans sentier mais pas trop raides pour que ça passe sans me mettre en danger, et les sentiers non balisés. Col de Neal, col de la Rousse où une vipère me file entre les pieds. À Arvieux, ravito et dévalisage de la pâtisserie très sympa, sandwich, quiches etc. Là je rejoins pour un court tronçon le GR5, lac de la Roue où nous avions bivouaqué en 2003, Souliers. Col de Peas, et une variante par celui de Marsailles, où je plante la tente avant de descendre sur les Fonds de Cervieres par les lacs. Aux Fonds, jamais on ne m'a servi un sandwich si bien garni, en qualité et en quantité, pour un prix normal (4,5 euros). Et ça fait du bien car je passe le nombre de fois où on me tranche deux lamelles de pain transparentes tellement elles sont fines, entre lesquelles on glisse une tranche de jambon blanc premier prix et du fromage insipide acheté débité et sous plastique pour des tarifs qui défient l'entendement, jusqu'à 6 euros à l'auberge de Basse Rua ( que je refuse de payer, faut pas déconner, le foutage de gueule a des limites, j'en enlève 2 et c'est encore trop cher payer pour la bouchée fournie). Je trouve que je suis souvent beaucoup trop polie et que je manque cruellement de répartie. Je suis souvent extrêmement déçue et évidemment reste sur ma faim. Le touriste de fin de saison n'est pas le mieux reçu. C'est comme pour avoir la météo dans les refuges CAF (les Drayeres vers Nevache et Chambeyron). Avant, elle était systématiquement affichée et actualisée. Mainten7ant, même en la réclamant, je ne suis pas entendue. Leur mission première a visiblement changé, il ne s'agit plus maintenant de renseigner le montagnard ou le randonneur, de l'héberger, mais de tirer des bières et de vendre des tartelettes myrtilles à un tarif prohibitif ( la plupart du temps importées, congelées, cueillies par des gens payés au lance-pierre, sur des pâtes qu'il n'y a plus qu'à dérouler). Parfois 3 ou 4 jours sans réseau, il serait pourtant bon de savoir un minimum à quoi s'en tenir avant de s'engager sur certains itinéraires. Ok, voilà, j'ai fini de râler, certains établissements m'ont mise en colère, je me suis tue et me suis barrée, le poing dans ma poche et le sourcil en chevron, retournant à mes paisibles marmottes.

 

Col du Malrif, Abries Ristolas, col vieux, Agnel et Chamoussiere. Je renonce à grimper à l'observatoire de Château Renard en aller retour en voyant le manque d'intérêt de la chose depuis le bas et file directement au col de la Noire, Maljasset, col Tronchet, la Riaille, col Albert, de Clausis, Ceillac. Ravito. L'église est toujours la même, l'épicerie aussi, très sympa, comme le boulanger. En 2003, j'avais effectué une descente express en courant du col Fromage pour arriver avant la fermeture de la mi journée qui dure 3 h 30. Refusant de passer encore par le lac Saint Anne, je gravis le pic d'Estreins, descends dans le val Rua et emprunte un morceau du tour des pics de Font Sancte par le col des Houerts pour ensuite aller couper l'Ubaye dont j'ai vu la source en amont de Maljasset. Là encore,j'emprunte une sente et remonte jusqu'au col le vallon de Chillol pour retrouver un sentier au niveau des lacs Marinet. Un petit tour en Italie pour contourner les aiguilles de Chambeyron et je recroise l'Ubaye au pont du Châtelet (Fouillouse), que j'avais encore bien en mémoire. Et hop, je remonte aussi sec en face au col de Serenne pour suivre la crête jusqu'au col de Vars. C'est sur ce tronçon là que j'ai chopé les intempéries, ça tombe bien, je dors à 2720 m près d'un petit lac sur la crête. Hum... la nuit fût fraîche mais tranquille. Le lendemain, après avoir traversé la route au col de Vars, je grimpe dare dare au col du Crachet et installe ma tente dans le vallon en contrebas alors que les premières gouttes s'écrasent. Il est midi. Demie journée repos, je m'enfourne un San Antonio entier, doucement bercée par le bruit de l'impact des gouttes sur ma toile. 

 

Le Queyras est un massif lumineux, d'ailleurs il regorge de cadrans solaires. Lumineux par son ciel, par ses lacs à l'eau limpide, par ses mélèzes dont le vert est printanier quand ils sont éclairés et qui laissent passer les rayons quand on se trouve dessous, lumineux car les vallons sont ouverts et larges, lumineux par la couleur de la roche (pas toujours). Petits hameaux accrochés aux flancs montagneux, maisons couvertes de bardeaux, fontaines rafraîchissantes, agriculture de montagne avec des petits engins et des bras costauds, sentiers souvent très roulants.

 

Et je suis passée en Ubaye, descendant gentimment vers le sud. Là aussi j'ai cheminé hors sentier sur des crêtes magnifiques. Hop, un coup je vois Barcelonnette, hop, le lac de Serre Ponçon, hop, les Orres. Les sommets sont des tas de cailloux en pile d'assiettes, la porcelaine est fragile et les bouquetins provoquent des chutes de pierres. J'ai traversé le tunnel de Parpaillon, où motocyclistes et propriétaires de gros 4 x 4 viennent s'amuser et surtout faire des selfies avec leur engin sur une piste, devant un tas de cailloux au bord du ravin. 3 virages en piste, un tunnel boueux et étroit, 3 virages sur l'autre versant et ils se prennent pour des héros, gopro rivée sur le casque. Pfftt ! Un troupeau de moutons faisait obstruction à la sortie du boyau.

 

Sur mon chemin, j'ai eu affaire à des cohortes de sauterelles qui m'ont assaillie parfois, tentant d'imiter Tarzan avec les poils de mes mollets. J'ai aussi été spectatrice, lors de mon bivouac de ouf en face des aiguilles de Chambeyron, d'un combat de bouquetins. C'est le début du rut. Face à face, debout sur leurs pattes arrières avant de se laisser tomber, têtes baissées, j'entends le bruit des cornes qui s'entrechoquent, une heure de bagarre. Les marmottons grossissent, les vautours volent en meute et les os blancs et parfaitement nettoyés des moutons jonchent parfois les alpages. En Italie, juste avant de repasser en France par le col de la Gypière, j'ai reposé mon corps une nuit dans un "bivouac", une espèce de container amélioré, une table, 9 couchettes garnies de matelas et couvertures. Juste qu'il faut manger un par un car l'espace est extrêmement réduit… j'y étais seule. 

 

En partant de Vallouise, je m'étais promis de ne plus bivouaquer au dessus de 2000 m, à cause du froid qui commence à piquer, surtout avec cette météo perturbée. Je n'ai jamais dormi aussi haut, souvent aux alentours de 2500 m, mais aussi à 2825 m, 2720 m etc. Parce que c'est à ces hauteurs que se trouvent la lumière du couchant ou du levant, les sources, le silence. Ah j'ai été fort tranquille et c'était très beau. Les promesses n'engagent que ceux qui y croient…

 

Poursuivant mon bonhomme de chemin, j'ai suivi un moment le sentier de ceinture en Ubaye, mais étant en forêt souvent et à plat tout le temps je m'y suis vite ennuyée et suis remontéevsur les crêtes dès que ce fut possible. Tête de la Gipyere, Petit et Grand Ferrant, col de la Rousse, cirque magnifique de Bragouse et pic de Charance pour une jolie vue sur le cirque de Morgon. Arrêt à la cabane de l'Aiguille, où Félix et Noemie seront jusqu'à fin octobre avec leur troupeau. Encore une fois je traverse l'Ubaye, à Lauzet, et la suite sera pour la prochaine fois.

 

Mon itinéraire ces 15 derniers jours était une fois de plus exigeant au niveau physique, des dénivelés de taré, souvent au delà de 2000 m positif par jour pour juste 20 km. Mais il était beau, sauvage, hors des sentiers battus. J'ai pu parfois ressentir cette impression qui m'est exquise, de petitesse, d'être à la merci des éléments, consciente (et c'est bien ça qui est jouissif) que personne ne viendra ou ne passera par là pour me ramasser si je fais un faux pas. Je redouble de prudence. L'étude de la carte au préalable, je scrute, analyse, plans A, B, parfois C. Des heures, parfois une journée entière sans voir personne, que c'est bon. Des cheminements en crête, des cols où je me demande bien, au pied, où va bien pouvoir passer la sente. Toute petite dans la grande montagne. À part les week ends, c'est devenu très tranquille, ça commence à tourner au roussi par endroits. Une autre saison va commencer.

 

Et l'organisme ? Le corps suit, je me demande comment mais il suit sans broncher. Certes, je n'oublie pas de lui donner du carburant, lui procure des heures de sommeil longues et réparatrices et ne prends pas les descentes en cavalant. Et de l'eau. Mais tout de même, à accumuler ainsi les journées difficiles et les bivouacs frisquets, je le trouve bien résistant et doté d'une capacité de récupération impressionnante. Fourbue et courbatue le soir, fraîche et toute neuve le lendemain matin. J'ai pris mon rythme de croisière, élevé, mais un rythme qui me convient bien, puisque je ne saurai donc jamais faire dans la demie mesure, ni rester sans rien faire. Je ne cherche à faire aucune performance, je me lève le matin, en général de bonne heure car impatiente de démarrer pour aller voir de l'autre côté de la montagne, et je marche, toute la journée, pas forcément très vite, mais comme quelqu'un qui marche depuis 4 mois en montagne, et le soir je m'arrête assez tôt, pour avoir le temps de choisir mon emplacement, de me laver, de m'installer tranquillement, de me faire à manger, de prendre mes notes, le tout avant la nuit. Et au final, ce sont donc 8 à 9 heures de progression quotidiennes, d'où la distance parcourue et les mètres gravis. (2200 km, 153 000 m de d+)

 

S'il fallait, pour une quelconque raison, que le périple s'arrête maintenant, il me comblerait déjà. Depuis Vallouise (pourquoi Vallouise ?) tout n'est que bonus. Je vis conformément à ce que j'avais rêvé, je m'abreuve aux sources, me lave et cuisine avec l'eau trouvée dans la nature, je dors sur la terre, dans l'herbe, sous les arbres, sous la lune, bercée par le bruit du vent, le bruissement des feuilles, le cri des marmottes, le grondement du torrent ou dans le silence obsédant. Je cueille autant que je le peux les baies succulentes qui bordent mon chemin et m'enivre des odeurs naturelles. Je tape la discute avec les bergers et les bergères. Je suis dehors H24, 7/7 à part quelques incursions rapides dans les pâtisseries et épiceries. Je surveille la couleur du ciel et les irrégularités du terrain, je m'extasie des couleurs sur les (ou des) reliefs, loin des préoccupations et turpitudes du monde fou et de l'époque déraisonnable que nous vivons.

 

Que d'aventures ! 

 

Quelques anecdotes de bourlingue pour cette nouvelle mise à jour. 

 

Quand je dois remplir ou compléter la bouteille d'essence pour mon réchaud, j'essaie d'aller dans une station-service. J'attends que quelqu'un fasse le plein de sa bagnole en essence et je demande poliment, pour éviter de faire une CB pour genre 20 à 60 cts d'euros, s'ils peuvent regarder le montant après leur plein, puis remplir ma bouteille et regarder le montant après afin que je leur paie la différence en liquide. Les réactions sont diverses, souvent positives, certains tiennent à se faire payer leurs 38 cts, question d'honneur ?, d'autres s'en contrefoutent mais jamais on ne m'avait fait ce que je vais vous narrer maintenant. J'étais à la station-service de l'intermarché de Seyne les Alpes. La dame à qui je fais ma demande me répond sans me regarder "Je ne vous vois pas, je ne vous entends pas, vous n'existez pas" Texto. Je suis restée la bouche en rond comme une carpe. Plus tard, je me dis que j'aurais du lui balancer ma main dans la tronche pour voir si elle était aussi privée, en plus de l'ouïe et de la vue, du sens du toucher...

J'ai fait une CB pour 18 cts.

 

Pendant que l'autre à la station-service m'ignore superbement, un type est en train de réparer mon second bâton et d'y mettre une pointe itou celle que j'avais mise à Vallouise. Mon bâton est réparé, pas un service rendu, non, bien payé pour moins de 5 minutes, mais mon bâton est réparé.

 

De Seyne et après un petit tour dans les montagnes de la Blanche je fais un détour de quelques jours dans le massif des Monges. Je n'en avais jamais entendu ne serait-ce que le nom. Et pourtant il est vaste, situé entre Gap et Dignes, et culmine à plus de 2000 m au sommet du même nom. Pas de village en hauteur, pas d'habitat permanent, quelques hameaux en ruines et quelques cabanes de bergers. Un désert humain. Des pâturages, des lignes de crête douces pour la plupart, dénudées, le massif m'a fait penser à une étoile de mer, avec des branches longues qui partent du point central, le sommet. Je vois la montagne de Ceuze au dessus Gap, le chapeau de Napoléon, le pic de Bure, la tête de l'Obiou entre autres. Une découverte. La végétation est sèche, vraiment du sud, mélèzes et pins, chardons, herbes jaunes. Je ne sais pas si le loup y est bien présent mais je me suis confrontée à des chiens bergers qui ne sont plus des gentils patous, mais des bergers d'Anatolie. Colliers munis de pointes, une tête plus grosse que celle du patou, je ne vous parle pas de la mâchoire, enfin… pas tout de suite. Le corps plus fin, moins poilu, plus foncé, plus haut. Bref, je les ai vus de loin, 3, seuls, je veux dire ni moutons bien que j'entende les bruits des clochettes dans le sous-bois environ 1 km en contrebas, ni personne. Je suis sur une ligne de crêtes, ne peux contourner. Contourner quoi d'ailleurs ? Eux aussi m'ont vue. Ils viennent en gueulant, je fais comme d'habitude, je m'arrête, j'attends, je cause, je ne les regarde pas dans les yeux, pas de gestes brusques. Ils viennent me renifler, ok, puis s'éloignent. Je repars tranquillou, 200 mètres, mais je ne sais pas ce qui ne leur a pas plu, ils sont revenus super furax, je m'arrête à nouveau. Mais là ils viennent vraiment au contact, la gueule au niveau de mes avant-bras pliés à l'équerre. J'attends et laisse faire, n'ai pas le choix. Je me retrouve avec l'avant-bras dans la gueule d'un des molosses, je n'esquisse pas le moindre geste, je ne tremble pas, juste je ferme les yeux et je parle. Les battements de mon coeur n'accélèrent pas, je n'ai pas la moindre contraction musculaire. Il n'a pas serré, du tout, il m'a juste laissé une énorme traînée de bave que je n'ai même pas essuyée. De l'autre côté, la truffe humide du second sur mon autre avant-bras tandis que le troisième me renifle le derrière. Pas fière ! Puis ils sont partis devant moi sur le sentier. Ça a duré encore 500 m avant qu'ils n'obliquent vers le bruit des clochettes. Le tout a duré une quinzaine de minutes, une éternité… Je suis étonnée moi-même par mon sang froid. Que serait-il advenu de moi ou de mon bras s'ils avaient senti la moindre peur, le plus petit tressaillement ? Je n'ose y penser. Par la suite et depuis cet épisode, je suis juste soulagée quand j'entends des clochettes, de voir que le troupeau est gardé par des patous, finalement des bons gros nounours en comparaison.

 

Du massif des Monges, je suis descendue à Barles, ai traversé la vallée et comptais faire du stop sur 7 km pour rejoindre Verdaches et monter au Blayeul. Sauf que la route est coupée à la circulation, pas une seule auto, c'est bien ma veine. Allez, à pinces. Mais je débute du coup l'ascension du Blayeul par un autre endroit. Les sources et tous les points d'eau marqués sur la carte sont taris, l'orage approche et bien sûr, je finis par prendre l'eau du ciel avant celle du sol. Je m'abrite deux heures sous un avant-toit de cabane de berger, habitée, mais la bergère est absente. Je n'entre pas. J'y prends de l'eau à la fontaine et une fois le déluge et le son et lumières terminés, je marche encore 30 minutes avant de trouver 6 mètres carrés plats pour poser ma maison. Limite nuit. Je cuisine et me lave à la frontale sous le ciel de nouveau dégagé et étoilé.

 

L'ascension du sommet le lendemain matin est une affaire vite réglée. Le temps de descendre au col de Labouret et je remonte en face de nouveau dans le massif de la Blanche. C'est aussi le nom de la rivière qui y prend sa source. Les sommets connus de ce massif sont notamment le Pic de l'Estrop à quasi 3000 m, les 3 évêchés, le pic des Têtes. Sur l'autre versant se trouve Allos et la source du Verdon. J'ai encore pris de l'eau. J'ai monté ma tente en catastrophe à midi, pour une heure. Le soleil est ensuite revenu, la tente a séché, j'ai tout remballé pour de nouveau me poser en quatrième vitesse 3 heures plus tard. Je suis toujours étonnée de la résistance au vent des arceaux et de la toile, c'est impressionnant. Bourrasques, grosses averses, je suis alors à 2400 m sous le pic de l'Estrop et par ignorance dans la réserve biologique de Lavercq, donc très probablement hors la loi. J'ai encore traversé de magnifiques zones humides d'altitude et pour la troisième journée consécutive, n'ai croisé aucun marcheur. C'est comment dire, euh, bien sauvage par ici. Massif de la Blanche, il y a la Blanche tout court et j'ai vu aujourd'hui au niveau des Eaux Tortes, les sources de la Blanche de Lavercq, sous de grandes dalles très lisses et peu inclinées, tandis qu'en face se dressaient la magnifique Grande Seloane et sa petite soeur. Entre les dalles, les myrtilles virent au rouge. L'Estrop, des dalles de grès rose partout...

 

Sachant que je passerais à Allos, j'ai repris contact avec un copain de vieille date que je n'avais pas vu depuis une quinzaine d'années, et qui habite ici. Éric. J'arrive trempée comme une soupe après une déviation sur le sentier et il vient me chercher en auto un bout. Je passe 2 jours chez lui et Lisa sa compagne, et Elno leur bébé. 2 jours de repos à regarder tomber les averses, à préparer la suite et fin de mon parcours. Que c'est bon ! Éric me pousse alors au bout de la route et je reprends mon chemin par le Mont Pelat.  J'entre dans le Mercantour. Cette montagne c'est pas rien, c'était mon premier 3000 m alors que j'étais ado et que nous avions passé une semaine en vacances ici, à Allos. J'en redescends juste avant l'amoncellement de nuages et me mets à l'abri sous un local ouvert où je monte ma tente pour… 40 heures ! Assignée à résidence par la pluie. Deux Ellroy plus tard et le soleil réapparaissant, je repars. Tous les sommets sont blancs de neige et bien vite mes chaussures aussi. La météo aurait du aller en s'arrangeant ce jour, j'ai du subir un micro climat… Quelques giboulées, un vent qui forcit, de moins en moins de visibilité et un parcours quasi complet hors sentier entre 2600 et 2900 m donc sur du terrain pas facile masqué par 10 cm de poudre froide. Je comptais sur les blockhaus du col de Restefond pour me loger. Le premier est fermé, le second est inutilisable, le troisième inaccessible. Le vent glacial me fait réellement tituber, l'heure tourne. Je dois m'arrêter. Je trouve une petite dépression dans le terrain et m'y installe. Une source coule à proximité. Je suis relativement abritée. Relativement signifie que je parviens à monter ma tente, sur la neige, sans que tout s'arrache ou s'envole. Mes doigts sont insensibles, je vais chercher de l'eau mais je suis incapable de cuisiner. Je ne peux pas rester mains nues, je ne peux pas installer le réchaud à l'extérieur à cause du vent, pas plus qu'à l'intérieur à cause du danger. Repas froid en vitesse et vite dans le duvet. Les arceaux ont courbé comme jamais malgré tous les haubans en place, la neige rentre dans ma chambre, sur mon lit. Très vite avec ma chaleur, l'extérieur de mon duvet est trempé et je croise les doigts pour que ça ne traverse pas. Voeu exaucé. Et je mets les boules quies pour ne pas entendre le vent hurler et tenter de dormir un peu. J'ai entendu un craquement dans l'armature de ma tente mais rien ne semble avoir bougé. Au matin, 2 cm de neige fine sur mon duvet, le vent toujours aussi fort et glacial mais ciel bleu incroyable de limpidité et soleil. Paysage magnifique. Ma poche à eau est un énorme glaçon de 3 kilos. Je ne vais pas la massacrer pour la vider… et pas non plus la laisser sur place. Je trimballerai mon glaçon un moment, partirai le ventre vide, tentant de replier mes affaires le plus vite possible pour me mettre en mouvement. Un kilomètre plus loin, un blockhaus aurait fait mon affaire, je marche dans des congères de 40 cm, pieds et doigts ont retrouvé vie après une bonne onglée. C'est la vie. Le soleil me permet de tout décongeler et faire sécher dans la journée.

 

J'ai ensuite flirté avec la frontière italienne un moment, col des Fourches, lacs de Vens superbes, plan Tenibre où je monte ma tente dans un barraquement ouvrier à l'abandon, Rabuons. Dans cette partie du Mercantour, en montant assez haut, on peut rencontrer des moufflons, j'ai eu cette chance ! Je suis le sentier "de l'énergie" taillé à flanc dans la roche parfois et jalonné de tunnels. Et je finis par descendre traverser la Tinée en aval de Saint Étienne. Je suis ensuite passée au col d'Agnelle où je bivouaque et les molosses qui gardent les moutons gueulent toute la nuit. Il reste de la neige au col de Gialorgues, somptueux. Je rejoins alors Les Tourres par la baisse de Moulières et le col des 30 souches. Oui parce qu'ici un col est une "baisse". Mais pas tout le temps. Comme les nuits continuent à être ventées et glaciales, je monte ma tente une nuit dans une espèce de bunker au col de Pal avant de rallier Beuil (ah, enfin une épicerie), par la Baisse de Barrel, Roya Haut, le col de Crous, la stèle de La Valette et le Mounier.

 

Bon, ce que je n'ai pas dit c'est que 2 nuits avant Beuil, mon armature de tente a montré un sérieux signe de faiblesse, un taraudage complètement foiré. Au col de Pal, je parviens à faire une réparation que j'espère durable. La casse est due je pense à un desserage progressif dont je ne me suis pas rendue compte, plus qu'aux coups de vent encaissés. Toujours est-il qu'à Beuil, tout me reste dans les pattes à nouveau. Je trouve le mécano du village, Serge, au bar. Il fait ce qu'il peut, ça me coûte un ballon de rouge offert de bon coeur, ça a l'air de tenir… 5 minutes. J'ai épuisé les solutions de réparation. Je contacte mes parents pour qu'ils mettent au courrier mon ancienne tente réparée qui était stockée chez eux… au cas où. Et en attendant, je trouve une famille d'accueil, membre du réseau WS, à 2 km et chez qui j'irai le lendemain. Tout ne va pas si mal. Cette nuit là, je dors sous une toile toute déformée. Les cerfs en plein rut brament comme des tarés dans ma pâture et cavalent. Je ne suis pas plus fière que ça. Quand j'ouvre la tente, je vois leurs yeux briller dans le faisceau de ma frontale. 

 

J'ai visité les gorges du Cians et fait une rando d'une journée dans le secteur. Je suis toujours chez Quentin, Alice et leurs 2 filles de 4 ans et demi. Aujourd hui vendredi, alerte météo, les écoles sont fermées…

 

J'en ai terminé avec les "grandes montagnes", terminé avec les dénivelés monstrueux, les pierriers à flanc de coteaux, et les espaces dénudés. Je ne passerai plus au dessus de 2000 m que ponctuellement, pourrai camper à l'abri du vent sous le couvert forestier. En cet automne bien capricieux et un brin hivernal, c'est une bonne chose, je pense pouvoir poursuivre. Dès que le soleil se montre, short et tee shirt sont encore d'actualité.

 

L'itinéraire que j'aimerais suivre avant de rentrer chez moi passe par les gorges de Daluis, le sentier Martel et les sommets du Verdon, la montagne Sainte Victoire, les calanques de Cassis, la montagne de Sainte Baume, les Maures, l'Esterel. Un bon mois de marche.

 

Et aujourd'hui vendredi, jour de déluge, je suis contente d'être au sec chez ces nouveaux amis et j'espère vraiment que mon colis arrivera avec le facteur ce jour.

 

Dernières hauteurs

 

Salut, 

 

Je profite d'une journée de repos à Riez pour donner quelques nouvelles.

 

Des Launes vers Beuil où j'ai donc passé 3 jours en tout, je reprends mon chemin après avoir reçu ma tente et laissé le ciel s'épancher violemment et abondamment. Cependant aucune comparaison avec ce qui est survenu quelques vallées plus à l'Est. Des temps à ne pas être sous une tente tout de même. Quentin, Alice et leurs filles, une bien belle rencontre. La limite de la neige est à 2000 m, autrement dit, tout est blanc tout autour. Je suis bien contente d'être descendue d'un étage, il était temps. Ce n'est pas la météo et les températures annoncées qui feront fondre dans les prochains jours. 

 

Je suis partie par les crêtes tout de même, cime de la Pra, dôme de Barrot d'où je vois le Grand Mounier et le reste sous la neige (si je n'étais pas sortie des grandes montagnes, j'aurais dû renoncer à certaines parties, maintenant trop enneigées), col de Roua, pour descendre traverser le Var au niveau des gorges de Daluis. Et j'ai fait une erreur, ne pas me méfier de ce pont, sur la carte, qui en fait n'en est pas un. Juste un gué. Mais le Var a décuplé de volume, son flot est gris et impétueux, il est impossible ne serait-ce qu'imaginer le traverser. Soit, je remonte de 300 m de dénivelé jusqu'au hameau de Liouc pour les redescendre et aller chercher un pont. Ensuite je longe ces gorges impressionnantes, rouges comme celles du Cians, passe par le point sublime et remonte dans les montagnes. Le lendemain est annoncé pluvieux, voire neigeux, et venté, mais quand je me lève, le ciel est bleu. Je pars et marche 2 h avant de m'arrêter dans une grange avec une fontaine à proximité. Je n'ose pas m'engager sur les crêtes, il me faudrait plusieurs heures avant d'avoir de nouveau, peut-être, un endroit abrité. À 12 h 45, la première averse me donne raison et les suivantes plus encore. Il fait froid, je suis à 1450 m et bienheureuse d'avoir anticipé. Pas envie de me mettre encore dans des galères, les prochains jours sont annoncés beaux… 

 

Les petits villages de résidences secondaires sont morts. Il n'y reste que quelques habitants, comme à Braux, pays de la châtaigne. Ce jour, je passe de la Gore tex et surgants sur les hauteurs au short et tee-shirt en bas. Ce temps de mistral et nuageux de surcroît a raison de ma motivation et je passe sous la crête de la Bernarde et sous celle du Teillon au lieu d'y monter. À Vauplane, j'ai cru m'envoler...

 

Castellane. J'imaginais cette bourgade plus grosse. J'ai contacté un WS et dois attendre quelques heures avant qu'il n'arrive. Je vais à l'office du tourisme :

- Bonjour madame. J'aimerais emprunter le sentier Martel dans les gorges du Verdon et je viens donc me renseigner sur la faisabilité au vu des derniers épisodes météo. Le sentier est-il praticable s'il vous plaît ?

- Oui bien sûr mais il vous faut un taxi, il faut réserver.

- Ah ! Pourquoi ?

- Parce que le sentier fait 13 km et qu'il n'y a pas de transport en commun.

- Mais pourquoi aurais-je besoin d'un transport, je compte le faire à pied.

- Pour vous ramener !

- Ah ! Mais je ne compte pas revenir ici, je ne fais que traverser.

- Vous allez ensuite à la Palud ?

- Oui madame.

- Alors il vous faut un taxi depuis le chalet de la Maline jusqu'à La Palud.

- Votre mari est taxi, vous avez des actions que vous voulez absolument me faire prendre un taxi ? Je suis autonome et si le bout de macadam est trop long je ferai du stop.

- Ce n'est pas conseillé.

- Oui, je sais. Au revoir.

 

Ça c'est constructif comme échange !

 

J'ai encore du temps à tuer. Le port du masque est obligatoire en ville. J'avise la terrasse du café des touristes. J'entame la conversation avec un habitué édenté, il me dit de m'asseoir car debout je dois mettre le masque et la police tourne et verbalise avec zèle, mais pas assise. Il faut m'expliquer, comme beaucoup d'autres choses d'ailleurs. Le virus ne serait-il dangereux qu'au dessus d'un mètre cinquante ou peut-être a-t-il des couloirs de navigation comme les avions ? Je m'asseois. À l'intérieur le masque n'est pas obligatoire, nous sommes plus de 10 personnes, mais je n'aurais pas le droit d'avoir 10 amis chez moi. Si quelqu'un est capable de me prouver que tout ça n'est pas un foutage de gueule, je suis preneuse. Au café des touristes, les habitués jouent aux cartes avec le patron et des jetons en plastique font office d'argent, et des clips de Mylène Farmer, Rita Mitsouko et Mickaël Jackson défilent à l'écran. Bonne ambiance. 

 

Mon hôte, Maxime, est un spécialiste des sports d'eau vive et me donne des renseignements sur la suite de mon parcours, ainsi que ma cops Élo. Le lendemain le mistral se calme et je ressors le short. Chasteuil, le Suech, Rougon, les gorges, le sentier Martel à une heure où tout le monde en est sorti. Pendant une journée, du matin au soir, j'ai pu me délecter des détonations et fracas de mes impôts et taxes qui partent en poussière et fumée au champ de tir de Canjuers tout proche. À quelques milliers d'euros à chaque déflagration qui se répand en écho dans les gorges, ça envoie du lourd… Attention, chutes de pierres ! D'ailleurs en préparant mon itinéraire, je voulais passer par la colline d'Estelle mais ai dû abandonner l'idée en me rendant compte que toute cette zone est totalement inaccessible, et pour cause...

 

La Palud, ravitaillement succinct.

 

Le Verdon ce n'est pas que la rivière, il y a même dans la partie "bas Verdon" des montagnes qui effleurent les 2000 m et que je me fais un plaisir d'aller gravir, profitant de quelques belles journées encore. 

 

Pas de bol lors de mon dernier bivouac à 1500 m, la seule bourrasque du matin est passée alors que j'avais ôté les sardines mais pas encore plié les arceaux. 10 secondes. J'ai retenu la tente pour ne pas qu'elle s'envole, paf contrainte, et pof bris d'un arceau. J'ai ce qu'il faut pour réparer, ouf. Au milieu de cette nuit là, trois chiens hurlant sont passés à quelques mètres de ma tente à la poursuite d'une bestiole non identifiée. L'un d'entre eux s'est arrêté, je l'entendais me renifler à travers la toile, sa truffe à dix centimètres de mon museau. Je n'osais pas bouger, pensant qu'il s'en irait mais il s'est couché et je l'entendais respirer, soupirer parfois, une épaisseur de tissu pour nous séparer, il était silencieux. Alors je lui ai parlé. Il est resté des heures, je me suis endormie. Plus tard, j'ai dû me lever pour aller vider ma vessie. Le chien est il encore là ? J'ai parlé avant de sortir histoire au moins de ne pas le surprendre. Il était parti…

 

Mourre de Chanier, Grand Mourre, Portail de Blieux, Chiran, Montdenier. Très beau. Je vois les grandes Alpes enneigées et le Pic de Bure tout blanc, et la mer de l'autre côté. Ce n'est pas la première fois, je l'avais vue depuis le dôme de Barrot déjà. Ici les sommets sont des Mourres et je trouve très élégant de désigner un col par le mot "portail". Poétique même, évocateur en tout cas.

 

La descente sur Moustiers Sainte Marie est agréable, le lac de Sainte Croix et ses eaux turquoises un peu plus loin en contrebas. J'arrive dans la cité par en haut, par Notre Dame de Beauvoir. Le patchwork de toitures aux tuiles canal me réjouit, le village est pittoresque et ni trop ni trop peu fréquenté en cette saison. 

 

Et là, j'ai un moment de faiblesse. Une amie qui habite à Riez (13 km) et chez qui je passerai me propose que son fils qui sort du boulot à 17 heures à Moustiers m'emmène avec lui. J'aurais dû y aller le lendemain mais je succombe à la tentation. La raison ? Marcher sur le macadam à plat n'est pas ma tasse de thé. Pas bien de l'intérêt le long du parcours. Je file chez ma cops et prends un jour complet de repos que j'ose dire bien mérité. 

 

Maintenant à moi le sud alors que le mistral est de nouveau annoncé. Je ne monterai guère au dessus de 1000 m maintenant, étage où la végétation est présente et me protègera… j'espère !

 

 Bienvenue dans le monde des humains

 

À Riez, j'ai passé un bon moment avec Sandrine qui m'a fait profiter, entre autres, d'une petite visite guidée de la bourgade où il y a plus de choses à voir que l'on ne pourrait croire. Colonnes, baptistère, façades et gypseries… Après Riez, j'ai changé de monde, et ce ne fut pas pour un meilleur. Me voici inquiétée de manière permanente par une concentration de chasseurs extraordinaire. Battues aux sangliers, tir aux oiseaux, tout est bon pour tirer sur tout ce qui bouge. " Car un sanglier qui bouge n'a pas une veste rouge, plutôt que faire couler du sang, apportez moi les croissants, car mon estomac, est un peu raplapla" Oui, je fais des rimes débiles, mais vraiment débiles, que je scande à tue-tête, notamment le matin. Et si d'ordinaire j'installe ma tente dans des endroits discrets, pour le coup, je me mets en évidence. 

 

Bien, j'ai revu le Verdon. Après Gréoux et quelques villages jolis, après avoir traversé des champs d'éoliennes qui ne fonctionnent pas et vu des plantations de panneaux photovoltaïques, je suis arrivée au pied de la Montagne de Sainte Victoire. Je l'ai traversée dans sa plus grande longueur et c'était ma foi fort beau bien que venté glacial. J'y ai rencontré Sandra et Thomas, qui s'étaient rencontrés en montant et nous sommes redescendus ensemble jusqu'au barrage de Bimont. J'ai vu ensuite le barrage de Zola, du nom de l'ingénieur, en 1840, qui fût à l'origine de ce barrage voûte qui était le plus haut en son temps avec 37,5 mètres. Le but n'était pas de faire de l'électricité mais une réserve d'eau qui puisse assurer Aix d'en avoir en permanence, acheminée par un canal. Un peu plus loin, le moulin de Cézanne sans aile.

 

J'ai traversé des zones urbanisées pas marrantes, bouffé du macadam, du gaz d'échappement, des décibels, suis passée au pied de la centrale à charbon de Gardanne. Bref, certains jours, tout ce que j'entendais n'était que bruit de destruction. Destruction de la faune avec les chasseurs, un tir toutes les 15 secondes en moyenne. Destruction de la forêt, tronçonneuses, pelleteuses, engins. Destruction de l'air, gazs, fumées… Beurk. Bienvenue dans le monde des humains. Mais où est ma montagne ? Où est mon silence ?

 

J'ai contourné complètement Marseille en suivant la totalité de la crête de la chaîne de l'Étoile, de l'Étoile au Garlaban. J'en ai bavé pour trouver de l'eau, et encore bavé pour pouvoir poser ma tente. Vent fort, caillasse, végétation impénétrable, basse et piquante. Tout plaisir pour le randonneur bivouaqueur qui se retrouve à marcher parfois jusqu'à nuit noire en quête désespérée de 5 m2 pour allonger son organisme fourbu et courbatu. Où sont mes espaces, ma liberté, mes pâturages, mes forêts ? Mentalement, je m'accroche. Ce n'est pas facile malgré une bonne météo, et je veux aller au bout de mon projet. Je ne peux pas capituler si proche du but. Je veux voir les Calanques, Sainte Baume, les Maures et l'Esterel.

 

J'ai traversé encore une autoroute et des zones industrielles. J'ai l'impression d'être extra terrestre, inadaptée à vivre en ce monde. Des propriétés emmurées, des chiens invisibles qui aboient derrière des portails métalliques automatiques surmontés de caméras de vidéo-surveillance, des gens dont il est impossible de croiser le regard et qui ne disent jamais bonjour ni ne sourient. Des machines de dédain. Des panneaux d'interdiction, des chemins privés, des maisons piégées. 

 

Je suis montée au Mont Saint Cyr dans la chaîne du Carpiagne, ancien camp de tir, officiellement interdit, mais des sentiers balisés le traversent et les gens y font leur footing. De l'autre côté, je suis encore et toujours dans le périmètre de Marseille, deux personnes refusent de remplir ma poche à eau, un autre ira jusqu'à me dire "avec les étrangers on ne sait jamais, qui me dit que vous n'avez pas une bombe dans votre sac et que pendant que je vous cherche de l'eau vous ne la posez pas dans mon garage ?". Je vous jure que c'est vrai, je ne dis rien, la discussion serait impossible, mais je pense qu'il faut qu'il aille consulter. Voilà un peu de la France du sud, la France de la côte d'usure. Passer mon chemin, vite, avancer, poursuivre, me mettre dans une bulle...

 

J'ai atteint les calanques, parc national, mais ça chasse encore et toujours. Au col de Ginestre, ils sont 3 à moins de 30 mètres de ma tente mais ils m'ont vue dès leur arrivée, une heure avant le lever officiel du soleil. C'est quand même cool ces gardes du corps rien que pour moi en banlieue nord de Marseille ! Je discute sans prendre le risque de les énerver, leur dit que c'est fou qu'ils aient le droit de chasser là où je n'ai pas le droit de dormir. L'un me dit que la chasse existait avant le Parc National (qui n'a que 8 ans je crois). Le besoin de reposer un organisme après une longue journée de marche aussi monsieur. Interdits camping, bivouac et belle étoile. J'ai le droit de faire une sieste, de jour. Je prendrai donc le gauche. 

 

Les Calanques c'est beau. Très beau même. L'eau est belle, les nuances de bleu suivant les fonds scotchent le regard, les pics blancs, les falaises de calcaire, les pins accrochés bien verts. Vraiment un bel endroit. Dommage que j'y sois passée un week-end de vacances alors que Macrotte vient d'annoncer le couvre-feu dans les Bouches du Rhône. J'ai l'impression que la ville s'est déplacée ici.

Bref, j'ai un peu de mal à apprécier le paysage. Des traileurs fluo par groupes de 25 dont certains ont un comportement assez peu respecteux de l'escargot volumineux que je suis, des randonneurs qui ne répondent pas à mon bonjour, des pétasses patchouli qu'on suit à l'odeur, des chiens en liberté dans mes pattes… Miam miam. Et un gros conard à qui j'ai fini par dire : "Alors toi, t'es vraiment un gros conard" avec l'approbation rassurante des quelques personnes qui ont assisté à notre joute verbale. Miam miam.

 

Par les montagnes, les cols et les crêtes, à commencer par le mont Puget, j'ai rejoint les Goudes par un itinéraire exigeant qui me fait tourner toujours autour de Marseille. D'un côté la ville, de l'autre le large. Je me suis ensuite dirigée vers Cassis par le GR. Ça monte et ça descend, la mer brille en contrebas quand elle n'est pas turquoise. Falaises, pins, senteurs, chaleur, ciel bleu, sentier exigeant mais de toute beauté au dessus des flots.

 

Bon, à Cassis, je rentre dans une pâtisserie munie de tables et chaises avec la muselière, pose mon sac et mes bâtons dans un coin pour pas gêner. J'achète un sandwich et un moelleux au chocolat m'assieds et commence à becquetter. Il y a foule de clients, la serveuse a du taf mais quand même là voilà qui s'écrie " Ah mais c'est pour consommer ici ? - Oui madame, les tables et chaises sont là pour ça non ? - Non mais on n'est pas au camping ici !" Et de m'apporter en coup de vent un plateau pour mettre entre la table et le sac du sandwich. J'avoue que j'ai du mal à comprendre. Inadaptée vous dis-je.

 

Comme j'ai tout de même besoin d'un minimum d'humanité, de lien social (de moins en moins je l'avoue, ce monde me débecte), d'être rassurée sur ma santé mentale, et que cela fait une semaine que j'en manque cruellement, j'ai contacté Estelle du réseau warmshower à Cassis. Sa réponse fut immédiate et positive pour m'héberger une nuit. Ça fait du bien ! Elle est venue de Bretagne, pour le soleil. La région est jolie me dit-elle, le climat sympa, mais j'ai du mal à me faire à la mentalité des gens, c'est pourri. Lui ai répondu que c'était peut-être pas une bonne idée de se faire à leur mentalité…

 

Bon, j'ai ensuite rejoint le col de l'Ange par le Bau de la Saoupe, la Couronne de Charlemagne et le Montounier. Je pensais faire une étape de transition pas forcément intéressante, et je m'étais mis le doigt dans l'oeil jusqu'au coude. Super jolie vue sur la Sainte Baume à venir d'un côté, sur la mer qui brille de l'autre. À 15 heures je retrouve Marie Alix, une amie venue me chercher en auto et qui habite à Sanary. Jour de repos, visite en crocs de la bourgade, marché, promenade l'après-midi. Nickel. Bons moments. Elle me reposera demain matin là où elle m'a trouvée.

 

J'ai donc encore bien avancé. Je l'avoue, j'en ai assez, presque marre, mais j'irai à la fin, histoire d'éviter une grosse frustration. Marre de je ne sais pas quoi au juste, peut-être de la difficulté à trouver de l'eau et des emplacements de bivouac, marre des chasseurs à coup sûr, marre du vent. Mes espaces de liberté sont trop restreints ici, trop de monde. Je vais retrouver un peu de calme sur la montagne de Sainte Baume et les Maures mais je sais aussi que les chasseurs y seront en surnombre…

 

Prochain arrêt aux environs de Hyères dans 78 km, chez une amie d'amis, c'est motivant et même si mes propos semblent désabusés, je suis contente de poursuivre vers ces petits massifs qu'il serait dommage de ne pas visiter.

 

À une prochaine.

 

 De la liberté des sentiers et des nuits étoilées à la prison dorée.

 

C'est bien motivée après cette journée de repos à Sanary où j'ai été plus que bichonnée que je remets les chaussures. Marie Alix me dépose au col de l'Ange de très bonne heure, le vent est déjà bien fort, je sais ce qui m'attend sur la montagne de Sainte Baume. Je grimpe d'abord sur le pic de Bertagne puis longe toute la crête jusqu'au pas de Villecroze. Je marche en m'accrochant bien au terrain à cause de ce foutu vent de côté qui bouscule et m'amène par la même occasion et toute la journée tous les bruits du circuit du Castellet tout proche et un peu en contrebas… Génial ! Après un petit détour pour choper de l'eau, je vais bivouaquer sous le Mourre d'Agnis en pleine forêt au bord du sentier. 

 

Surprise le lendemain matin, petite averse histoire de mouiller la tente juste avant de la replier. Pisse de moineau juste pour enquiquiner. Mais je m'en moque un peu et pour cause, je dormirai au sec ce soir. En effet, demain est annoncé pluvieux dès le matin donc je fais une très grande journée et suis le soir même à Toulon où je retrouve Marie Odile (Mo) et m'installe chez elle à Hyères. J'y reste 4 jours pleins, pas tout à fait sans rien faire. Le premier jour je regarde tomber la pluie toute la matinée puis grimpe ensuite sur le Mont des Oiseaux. Ah, quel bonheur d'y aller en sifflotant les mains dans les poches, sans sac et en petites baskets. Je me rends compte par la même occasion que mes pieds, même s'ils sont très raides et douloureux quand je les pose par terre en me levant, ne vont pas trop mal une fois chauds. Mo me met à dispo huile de massage et gaulthérie, je me soigne. 

 

Le jour suivant étant annoncé venté mais sans un nuage, je prépare une journée sur Porquerolles. Je démarre assez tôt de la maison, à VTT, et chope le bateau de 9 heures à la Tour Fondue. Puis je passe la journée à sillonner l'île sans voiture, à vélo. Moins de monde que je ne le pensais, c'est nickel. Le vent est effectivement décoiffant mais je suis relativement abritée par la sylve. Beaucoup d'espèces végétales différentes sur cette île qui fait partie du parc national de Port Cros. La mer est belle, les côtes rocheuses ou sableuses. Des pins, des vignes, des oliviers, quelques exploitations agricoles, beaucoup de fortifications. L'île est plutôt bien préservée, et j'ai apprécié la balade. J'ai beaucoup poussé ma monture, c'est de ma faute, je n'ai pas pu m'empêcher de m'enfiler sur des sentiers trop caillouteux, étroits ou escarpés, pour me rendre sur des promontoires et autres points de vue normalement réservés aux piétons. Bref, incorrigible, mais je voulais voir.

 

Les vagues secouent bien assez le bateau au retour mais heureusement la traversée ne dure que quelques minutes contrairement à ce que pourrait laisser croire le tarif demandé…

 

Comme à l'aller, j'emprunte la "route du sel" pour quitter la presqu'île de Giens, reliée au continent par deux tombolos, ce qui est extrêmement rare. Entre ces deux cordons se trouvent les anciens salins, aujourd'hui inexploités et lieu de vie de quelques dizaines de flamants roses. À l'Ouest de la route du sel, des centaines de voiles de kite-surf font des taches de couleur virevoltantes sur fond de ciel bleu. Le vent m'envoie embruns et sable dans la tronche, brumisateur salé, et je ne suis pas mécontente d'arriver à la maison. 55 km et 955 m de d+, c'est assez après 5 mois de mono activité… Mes muscles ne savent plus pédaler, seulement marcher !

 

Le lendemain est consacré à une visite de Hyères, avec Mo pour guide. Elle est en vtt et moi aussi mais électrique ! Quel panard ! C'est la première fois que j'essaie et après ma journée d'hier, l'assistance au pédalage est vraiment la bienvenue dans les montées. Le temps est très maussade.

 

Et nous voici lundi, il pleut le matin, comme prévu, je ne décolle toujours pas d'ici. À partir de mardi il fera beau… 

 

J'ai donc soigné mes pieds pendant 4 jours, je me suis posée, j'ai trop mangé et dois partir avant de souffrir d'obésité, trop bien nourrie. Il me reste alors et en gros une semaine de marche pour aller à l'Est de l'Esterel par les Maures. Je ne voulais en aucun cas finir par des journées maussades. Je veux terminer par du beau, par de l'agréable, comme une apothéose, une belle fin, d'où cette attente du retour du beau temps. Un immense merci à Mo, que je n'avais jamais rencontrée même si nous échangions sur FB, pour tous les bons soins prodigués, pour la disponibilité, les bons conseils, le prêt de matériel, les bons moments…

 

Les Maures m'ont donné l'impression d'être un territoire de non-droit, contrôlé par des propriétaires terriens qui barrent les GR par des portails hérissés de pointes métalliques et rouleaux de barbelés coupants, qui se réservent le droit de chasser sur leurs terres, qui débalisent les sentiers, qui versent des hydrocarbures dans les gouilles à sangliers… Bref, pas franchement un lieu enchanteur. Ça a commencé dès le petit matin par un gardien de propriété qui me rattrape en auto. Vu la configuration du terrain et du chemin sur lequel je me trouve, le fait de prononcer "servitude" et "droit de passage" a suffit pour qu'il change de tactique et mette en cause les chasseurs. Mais là aussi je lui réponds qu'effectivement pour ma sécurité je me signalerai mais qu'en aucun cas la chasse ne peut être un prétexte à une interdiction de passer. Nous nous sommes quittés bon amis, et j'avais tout à coup l'autorisation de traverser, avec sa bénédiction. Il n'y avait pas de chasseur ce jour-là dans ce secteur. Beaucoup plus loin le même jour et le jour suivant, je ne me suis pas démontée, ai enjambé barrières et portails en pleine nature pour poursuivre sur les chemins, me suis tenue loin des chasseurs, ai effrayé les sangliers venus grogner chaque soir à proximité de la tente avec ma frontale et ma grosse voix…

 

Puis il y eut l'annonce de l'allocution présidentielle. Pas besoin d'avoir fait St Cyr pour savoir à quelle sauce nous serons mangés, à partir de jeudi minuit, je serai hors la loi. Très bien, que cela soit, je n'écourterai pas pour autant mon périple et j'aurais même soudain aimé ne pas être si proche du but. Alors que j'étais contente d'être bientôt arrivée, je me dis que la nature et le couvert forestier sont les seuls endroits où vivre en paix, loin de la peur orchestrée, loin des médias vérolés, je ne céderai pas aux injonctions du gouvernement, je profiterai d'une nature rendue à elle-même dans un silence retrouvé… Je poursuis donc, croise des gens dans le regard desquels il y a la petite étincelle de la fierté de n'être pas un mouton, illusoire.

 

Je quitte les Maures, effectue mon dernier ravitaillement, traverse trop long de macadam et d'urbanisation où j'attire immanquablement l'attention, mens aux curieux sur ma destination et monte me cacher dans les roches rouges de l'Esterel, dernier massif. Changement de terrain, du calcaire je passe au basalte, retrouve un peu d'eau de surface. Peu de châtaigners, peu de chênes, surtout du pin et des arbousiers et leurs ponpons rouges, orange et jaunes, mais du coup ni glands ni bogues et assez peu de sangliers… mais des cerfs ! J'ai traversé l'autoroute au niveau des restes du barrage de Malpasset, qui a cédé en 1959, provoquant une des plus grosses catastrophes civiles du pays. Fréjus et sa vallée dévastés. Il reste des gros blocs de béton en aval et la voûte éventrée du barrage. Je passe ensuite par le Pic Vinaigre et reste sur la crête jusqu'au pic de Cap Roux, passant par la Duchesse, les Survières, les grandes et petites Grues, le pic de l'Ours, le pic d'Aurelle et enfin l'ultime sommet du voyage, le pic de Cap Roux. Le bleu est devenu gris et je ne vois pas l'Esterel sous ses meilleurs atours, cependant, ici pas d'interdiction, pas de loi de la jungle, ahah, juste une réserve biologique, tout semble facile. Il est joli ce petit massif parfois fermé aux randonneurs à cause des risques d'incendie.

 

Sommet du pic du Cap Roux. Le monde a changé, les bruits de fond ont disparu. Du sommet je vois la route côtière où une voiture passe toutes les 10 minutes. C'est bon. 

 

Je descends lentement. Derniers pas. Je suis sur le parking. Voilà, fin du voyage. La pointe de l'Observatoire, couleur de rouille. Et la mer qui mêle son gris à celui du ciel.

 

3138 km, pas de cheville ou de genou tordu, pas de cicatrice, pas de chute ou glissade, pas de tendinite. Des pieds fatigués certes, pas abîmés mais fatigués. Il faudra faire un gros programme massages et étirements dans les semaines qui viennent. Jamais délogée de mes bivouacs, jamais de sentiment d'insécurité, pas de grosse galère, juste un peu rock'n roll parfois. Beaucoup de chance probablement, qu'il faut juste savoir saisir. J'ai quasi toujours passé les intempéries dans de bonnes conditions et en bonne compagnie, n'ai dû vraiment marcher sous la pluie que quelques heures au total.

 

3138 km à pied pour rallier Bois d'Amont à la pointe de l'Observatoire, sans jamais passer le Rhône, ni la Durance dans sa partie avale. 3138 km à tournicoter dans le sud du Jura, la Chartreuse, le Vercors, les Bauges, les Bornes, le Bargy, les Aravis, le Beaufortain, les Arcs, la Lauzière, Belledonne, le Taillefer, le Dévoluy, le Champsaur, les Écrins, le Thabor, les Cerces, le Queyras, l'Ubaye, les Monges, la montagne de la Blanche, le Mercantour, le Cians et Daluis, le Verdon, la montagne de Sainte Victoire, la chaîne de l'Étoile, les Calanques, la montagne de Sainte Baume, les Maures et l'Esterel. 167 jours d'entre deux confinements à trotter, libre et les sens en éveil, sur les chemins, les sentes ou en mode sanglier, dormir dehors, prendre l'eau et ce que la nature donne, regarder le ciel. Chaud, froid, soif, sec, pluie, neige, vent… bonheur. Le contact permanent des éléments. Quelques belles rencontres.

 

Arrivée au bord de la route, je suis montée dans un véhicule. Des amis m'ont emmené chez eux. Depuis, je suis dans une prison dorée, pas des plus à plaindre. Je reste dans le Sud pour l'instant, perchée à 500 mètres d'altitude avec une vue de ouf sur la mer. Les étirements se pratiquent sur la terrasse avant la récolte journalière des légumes du potager, puis c'est séance d'ergomètre (rameur pour pro), ou autre. Promenade l'après-midi qui se transformera d'ici quelques jours je l'espère en footing tout doux tout doux. Je digère mon périple tranquillement, je prends soin de moi, je tente de me préserver des médias, mes amis n'ont pas la télé, ni la radio. Je n'ai aucune visibilité sur mon avenir, qu'il soit proche ou lointain ( à part trouver une paire de baskets, un collant et une corde à sauter), mais quelque chose me dit que dans les mois (voire années) à venir nous devrons traverser des zones de fortes turbulences, alors je profite de chaque instant, je veux continuer à Vivre et aimerais ne pas laisser ma santé, tant physique que mentale, à me faire du mauvais sang. Des projets verront le jour à coup sûr, la pâte lève gentiment… et c'était, je crois, la bonne année pour gambader sur les sentiers alpins. 

 

Que la montagne est belle, comment ne pas imaginer…

 

Merci.