2010 - Dans le grand nord suédois en ski-pulka-chien.


 

3 semaines en avril 2010

 

Nous étions 7 accompagnateurs en montagne jurassiens pour cette aventure lapone, histoire de clôturer la saison hiver 2010 de belle manière. Manu, Elise, Elodie, Sébastien, Sophie, Eric et moi-même avons fait un tour d'une dizaine de jours dans le massif du Kebnekaise au départ de Nikkaluokta vers la ville minière de Kiruna. Avec Sophie, nous avons fait l'aller retour en camion afin de transporter le matériel et les chiens tandis que les autres nous rejoignaient en avion.

 

Bonjour,

Prenez sept chiens bien poilus de taille respectable dont six que vous mettez dans des cages, sept pulkas (petits traineaux), un gros bidon de croquettes pour nourrir les chiens pendant plus de trois semaines, un sac de Pémican pour leur complément alimentaire, quelques soixante kilos de nourriture destinés aux humains, vingt litres d'essence, une paire de raquettes, un réchaud double feu à essence, une caisse entière de harnais, longes, sangles, laisses, ligne de trait, gamelles en inox (ou alu) et d'autres en plastique. Rajoutez-y des bâches, des tentes, quelques matelas auto-gonflants ou accordéon, des affaires personnelles, et mettez le tout dans un transporter VW, ni réhaussé ni rallongé.  Sur le toit, mettez un coffre contenant quinze skis, seize bâtons, trois paires de chaussures de skis. A côté de ce coffre mettez ensuite sept brancards (qui vont permettre de relier les chiens à leur pulka), et un traineau. Prenez encore deux grosses casseroles et leur couvercle, deux bouilloires, un réchaud de secours, plusieurs paires de sur-chaussures qu'on appelle 'Néos", un bidon pour l'eau des chiens, deux seaux et vous serez bientôt prêts.

A l'avant de la camionnette, installez aussi confortablement que possible deux filles survoltées dont l'une au volant, un stock de CD sous la main, une bouteille d'eau et de l'argent.

 

 

     

 

 

 

 

 

     Manu                                Nathalie                           Sébastien                            Sophie

 

Voilà, nous sommes le 31 Mars, il est 14 heures. Notre destination est Nikkaluokta, au fin fond de la Suède, on ne peut guère aller plus loin. C'est en  Laponie, massif du Kebnekaise, point culminant du pays. 3250 km à parcourir en évitant les obstacles inertes ou vivants sur les autoroutes allemandes surchargées, les nationales suédoises désertes ou même les mers transfrontalières germano-dano-suédoises. Nous avons enjambé des bras de mer longs de plusieurs kilomètres sur des ponts tout aussi longs (et heureusement !), nous sommes même passées sous la mer par endroits. Nous avons fait goûter l'ambiance conviviale des aires d'autoroute à Vostok, Syam, Ciboulette, Cosmic, Bohème, Calypso, et Australe, les quadrupèdes. Nous avons dormi sous la tente dans le bruit incessant ou à la belle étoile dans le froid mordant. Le vent danois a mis nos brushing en vrac et les radars suédois qui se cachent au bord des routes par troupeaux n'ont pas réussi à nous prendre en photo.  Les jonquilles de soixante mètres de haut avec les pétales qui tournent dans le vent, qui poussent aussi bien sur terre que sur mer (éoliennes) et les camions d'éléphants nous ont amusées un moment, mais Sophie décidément n'aime ni Bashung, ni Thièfaine et encore moins Gainsbourg. Cent kilomètres au nord de Stockholm, la neige a définitivement recouvert le sol, les fleuves sont en pleine débâcle et les lacs encore gelés, l'hiver n'est pas terminé.

Soixante douze heures après notre départ de Prémanon et des centaines de kilomètres de forêts plus loin, après quelques visions furtives d'aurores boréales aussi, nous arrivons saines et sauves et même pas découragées  dans la petite bourgade minière de Kiruna ( ici se trouve la plus grande mine souterraine de fer du monde si mes souvenirs sont bons, que nous avions visitée, Michel et moi, en 1993). Tout est fermé et pour cause : nous sommes en plein week-end de Pâques et ça va durer quatre jours.

Les chiens se sont bien comportés, il faut dire qu'ils ont été particulièrement bichonnés et eux, ils aiment dormir dans la neige à la belle étoile par moins dix degrés ! Les humains ne furent pas toujours de bonne humeur mais tout va bien. J'ai presque autant de mal qu'en partant avec le nom des canidés, il va falloir que je m'y mette sérieusement. Ce que je sais au moins c'est que Vostok est aveugle, il nous a donné quelques preuves éloquentes de son handicap, on va lui trouver un labrador pour le raid ! Le camion a bien roulé.

Installées confortablement dans une sympathique "guesthouse" de Kiruna, nous attendons les autres membres  de notre fol équipage qui arriveront demain matin par la voie des airs.

Eux aussi arriveront bien chargés, ils ont le reste des tentes, des karimats, les duvets , les godasses de ski, les 18 kilos de pain, les sept kilos de fruits secs, une partie de la nourriture, leurs affaires personnelles. Ils sont Manu, Sébastien, Elise, Elodie (à moins que ce ne soit Eloîse),et Eric. En fait, nous travaillons tous, plus ou moins, pour "La boîte à montagnes" qui est l'école de ski international des Rousses ainsi que le bureau des accompagnateurs en montagne, je serai donc bien accompagnée, six professionnels rien que pour moi !

Pour certains ce séjour est une opportunité à ne pas manquer, pour d'autres un rêve qui enfin va se concrétiser, pour tous ce sera une nouvelle expérience. Elise a cauchemardé à l'idée de se faire dévorer par un glouton, Manu s'imagine déjà en Jack London dans le blizzard terrible, Eric et Seb se voient skiant dans la joie et l'allégresse sur les mamelons arrondis et les croupes ventées, Sophie rêve de partir avec ses chiens depuis quinze ans (peut-être même trente), Elodie la gamine, et ben je ne sais pas trop, et quant à moi, vu comme tout a été fait à l'arrache, je croise les doigts pour que les conditions météo ne nous fassent pas trop souffrir. 

 

 

 

 

         

 

 

 

                   Elodie                                         Eric                                           Elise

 

Nous avons douze jours disponibles devant nous pour laisser nos empreintes de Jurassiens et siennes dans la neige froide de cette contrée inhospitalière qui n'a jamais senti ne serait-ce que l'odeur de l'homme ! Douze jours pour parcourir les vallées et les montagnes afin de cartographier cette partie complètement sauvage du monde, douze jours à lutter contre les vents certes, mais aussi à déjouer les tours des ours qui n'attendent que nous pour se nourrir en cette fin d'hibernation. Nous devrons bien sûr rivaliser d'ingéniosité afin de traverser les rivières en pleine débâcle aux bons endroits afin de ne pas finir congelés, emportés par le courant, jusque dans le ventre d'une gigantesque baleine au large de la Norvège. Nous devrons également nous tenir chaud en cas de fortes froideurs, physiques ou mentales, un pour tous, tous pour un ! Bref l'ampleur de la tâche est impressionnante. Nous devrons ne pas nous égarer, ne pas attraper le scorbut, ne pas nous manger les uns les autres au cas où nous manquerions de vivres, faire attention à la constipation et ne pas mettre le feu aux tentes. Nous devrons craindre les autochtones, probablement les pires sauvages qui existent sur terre, qui sous leurs fourrures épaisses, tentent de se faire passer pour des plantigrades effrayants. Dire que nous partons à l'aventure n'est pas un vain mot, chaque personne du groupe a fait son testament avant de partir. Et pour illustrer ce  que nous verrons dans ces contrées lointaines, nous emportons un appareil photo dernier cri, qui, comme vous pouvez le constater, nous offre des images en couleur, c'est une première mondiale. Le grain est épais certes mais la technologie progresse à grands pas : notre matériel photographique ne pèse plus que 32 kg.

La suite au prochain épisode, si Dieu nous prête vie...

 

A Kiruna, les habitants vont faire leurs courses à l'aide d'une espèce de déambulateur à patins munis d'un petit panier, ce qui leur permet d'assurer leurs pas dans les rues enneigées ou verglacées durant les longs hivers. Et puis à Kiruna, il n' y a pas un seul accès internet, et à Kiruna encore presque tout le monde a des chiens, je me demande s'il n'y en a même pas plus que des humains ! 

Nous avons pris contact avec nos compatriotes qui sont tous arrivés ensemble, sains et saufs à l'aéroport et nous encapons donc en direction de Nikkaluokta sous un soleil éclatant dans un pur ciel bleu. Et il aura fallut arriver au fin fond du trou du cul du monde pour que Sophie soit amenée à souffler dans le ballon, à 9 heures du matin, sur cette route qui se termine dans soixante bornes pour laisser place à...à...à, je ne sais pas moi, à un univers blanc et glacial, tiens, yaka dire comme ça ! Ouf ! Elle était à jeun, j'ai raté la photo à quelques secondes près. 

Pendant que le restant de l'équipe trépigne avant de monter dans le bus pour nous rejoindre, nous préparons le matériel et les chiens vont courir une heure pour se dégourdir les pattes après ces nombreux kilomètres en cage. Puis c'est le rush, ça y est, voilà le bus, voilà notre équipe, voilà les 7 kilos de fruits secs, les 10 kilos de pâtes, polenta, semoule, les 18 kilos de pain. Tout le monde est quelque peu dans les starting-blocs et la météo favorable ne fait qu'accentuer notre envie de mettre les... skis ! Sophie répartit au mieux le poids dans les pulkas suivant quel est le chien qui va tirer. En effet ils n'ont pas tous la même corpulence ni tous les mêmes qualités, comme nous les humains, et il faut connaître correctement chaque animal pour savoir comment effectuer ce travail. C'est donc Sophie qui s'y collera tous les jours. En plus des pulkas qui transportent essentiellement le matériel collectif, nous avons chacun un sac à dos avec nos affaires personnelles. 

Petite mise au point de départ, la chef nous explique comment passer le harnais à la bestiole et comment l'atteler au brancard, lequel est attelé à la pulka. Jusque là tout va bien, les chiens sont à peu près tranquilles. C'est après que ça se gâte. Dans la logique, il faudrait que chaque personne tienne le chien de celui qui le suit, pendant que ce dernier met son sac, accroche ses skis, prend ses bâtons et mousquetonne sa ceinture à la longe dynamique reliée à la pulka, avant à son tour de s'agenouiller pour tenir le chien de derrière etc... Dans la réalité, il y a un manque évident de patience et on veut tous gérer notre attelage seul, il y a aussi celle (que je ne citerai pas) qui ne peut pas se mettre à genou car sa religion lui interdit, eh non, c'est parce qu'elle a des chaussures tellement raides qu'avec les skis aux pieds, elle ne peut pas se plier. Et puis bien sûr les chiens qui sentent le départ imminent commencent à remuer sérieusement et à tirer comme des fous. Je ne sais pas si on a pris un seul départ correct de toute la semaine, par contre, au niveau figures libres, on a été pas mauvais, il y en a eu pour tous les goûts, de toutes les couleurs, en douceur, en souplesse, ou comme des grosses m..., sur le dos, sur le ventre, tiré en arrière ou la tête la première, le matériel qui reste derrière et pas de marche arrière, bref, du sport ! Parfois, on prenait les paris. "Allez Ciboulette, ce matin t'as l'air calme, je parie que tu ne vas pas bouger pendant que je finis de m'apprêter". Ca a marché souvent, mais le temps que les autres soient prêts eux aussi, Ciboulette cherche Cosmic, veut absolument le rejoindre, commence à pivoter sur elle-même, embarquant dans son mouvement la pulka qui  se retourne à moitié, qu'il faut remettre sur les patins. Mais pour se faire il faut s'en approcher et même si on avale la longe au fur et à mesure, au moindre petit mou, Ciboulette en profite pour donner un bon à-coup. Avec un peu de chance elle s'empêtre dans son brancard et dans le pire des cas, certains chiens iront, dans ces circonstances, jusqu'à  s'extirper de leur harnais pour se barrer direction la Norvège ! Et on recommence tout !

Bon, imaginons que ça y est, tout le monde est dans le bon sens prêt à partir. Sophie donne le signal du départ. Et là, il faut se cramponner et bien plier les genoux et surtout ne pas se cambrer, parce que sinon tu te prends un bon choc dans le dos, qui te déséquilibre forcément vu que tu es à skis, et que les skis : ça glisse. Tu te retrouves immanquablement les quatre fers en l'air à hurler "stop" à ta bestiole qui ne veut rien entendre et pour cause : les autres sont devant. Si tu fais moins de cinq mètres, traîné par terre à gueuler, c'est que tu as de la chance. Plus la résistance est élevée, plus le chien tire fort, plus tu l'insultes parce que tu n'arrives pas à te relever avec ton gros sac sur le dos qui te transforme en gros tas bien lourd pas très souple...

Voilà, autant dire qu'on fait attention, dans la mesure du possible à ne pas se retrouver par terre trop souvent parce que ça deviendrait vite pénible. Cosmic le loup fait équipe avec Sophie la chef, l'aveugle Vostok (Vostok est le nom de la fusée russe dans laquelle avait pris place Gagarine lors du tout premier vol spatial  habité, si si !) est accompagné par Seb, Manu a la chance d'être avec la chienne de tête par excellence, j'ai nommé Syam. Les deux élégantes sont ensemble : Elise et Australe, il faut bien Eric pour tenir la fougueuse Bohême, Elodie  se fait tirer par Clown, de son vrai nom Calypso, d'une danse qui n'a rien à voir avec le grand nord, et je suis avec Ciboulette, qui tire fort et longtemps, et il faut bien ça pour traîner la péniche (la plus large des pulkas).

Bon, nous sommes partis. Les premiers kilomètres s'avalent bon train sur la neige gelée très dure sur laquelle les chiens ont une bien meilleure accroche que la notre. Les petites descentes sur la piste de deux mètres de large avec les buissons de chaque côté ne m'inspirent pas trop confiance mais tout le monde passe sans encombre. Ici, ce qu'ils appellent pompeusement forêts, ce sont des rassemblements de bouleaux pas hauts, de sorbiers rabougris ou de saules très chétifs. Chez nous on appelle ça des bosquets, des buissons... mais en aucun cas une forêt !

Nous n'irons pas loin le premier jour car il se fait tard et dès que l'on sort de la trace bien tassée, on enfonce jusqu'aux cuisses pour les plus lourds. Ca va être facile de planter les sardines dans ces conditions !  

Nous avons skié une heure puis nous avons trouvé un endroit sympa pour poser notre campement...sur la piste damée. En dehors de celle-ci c'est mission impossible, sous le presque mètre de neige molle, il y a de la tourbière, du marais, du terrain pas du tout plat, des gros moutus comme on dit chez nous, et c'est très spongieux. Il faut oublier. Une fois les tentes montées et le thermomètre descendu sous les moins dix degrés, nous espérions manger ! J'ai bien dit nous espérions ! Mais le gros réchaud à essence double feu ne veut rien savoir et nous voilà à cuisiner sur le petit réchaud de secours, pour sept. Il aura fallut deux heures pour nous faire de la soupe et des pâtes, dans le froid de moins en moins chaud... Au moins sommes-nous rassasiés mais il est évident que nous ne pouvons prendre le risque de partir huit à dix jours sans un réchaud fiable et efficace. Ca commence fort. Pas de télé, pas de cinéma ni de discothèque, pas même un troquet pour trinquer, après une courte promenade digestive pour certains (afin de réchauffer les pieds avant de se coucher), nous disparaissons sous les tentes, dans les duvets, les draps sacs, le sursac même pour Elise. Nous ne laissons rien dépasser, je laisse juste un petit rond en face de la bouche pour pouvoir respirer. Je fais équipe avec Elodie, la gamine de l'équipe, qui a accepté gentiment de se coltiner la vieille et toutes ses maniaqueries ! (Je suis la doyenne du groupe). Le thermomètre cette nuit-là a passé la barre des moins vingt degrés et sous la tente on a relevé moins treize. C'est pas du chaud !  

 

"Ciboulette, à droite, à droite, Ciboulette, à droite un peu, Ciboulette, à droite, voilà, c'est bien, devant Ciboulette, devant ma belle, c'est bien" 

Avant de traverser l'endroit délicat où l'eau remonte entre deux couches de glace superposées, Ciboulette s'est bien déportée sur la droite, je ne suis pas peu fière de moi, mais les autres, devant, sont passés à gauche et au dernier moment Ciboulette a changé d'avis. Sur les skis, derrière elle, je n'ai eu le temps de m'adapter à ce brusque changement et me voici avec un ski sous la glace épaisse, dans l'eau, et l'autre au dessus. Je me vautre évidemment car ça bloque net et Ciboulette que rien n'arrête continue à tirer, d'autant plus que ça résiste et que les autres s'éloignent... Des situations comme celle-ci, où les chiens ne veulent pas nous écouter et suivent leur instinct en partant par exemple à la chasse derrière les rennes, ou coupent sur les plaques d'herbe sans penser que les skis sur la pelouse, ce n'est pas top, ou encore font demi-tour sans prévenir en renversant les pulkas ou aussi ne voient que par la Soph et emmêlent le matériel, les longes, les brancards, des situations comme ça disais-je,  je n'en souhaite à personne mais il y en a eu tous les jours. C'est ainsi que Manu a frôlé un rocher tête en avant, ou qu'Elodie nous a servi le thé à plat ventre sur le dos ou qu'elle encore, applique la politique de l'autruche en se cachant la tête dans la neige (pas dans le sable) tout en montant les pieds haut vers le firmament. Autant de rigolades...

Vostok, ah Vostok, à propos : c'est aussi, en plus de la fusée,  le nom du plus grand lac sous-glaciaire du monde, si si, il mesure 230 km de long et jusqu'à 85 km de large et est enfoui sous 4 km de glace. Cela se passe en Antarctique, loin de nous donc. Il a été découvert en 1996, grâce à des images satellite. A son aplomb se trouve la station de recherche géophysique russe qui a donné son nom au lac, installée dès 1957. Ce n'est pas des blagues, c'était même carrément la minute culturelle de cette article...

Donc Vostok, sans le faire exprès bien évidemment, parvient à foncer droit sur les piquets de balisage barrés d'une grosse croix rouge. C'est vrai que la probabilité dans ce paysage immense de rencontrer un obstacle si peu épais est tellement énorme .... Sébastien a bien du mérite avec son aveugle de chien ! Encore un qui ne voit que par la Soph, comme tous les autres d'ailleurs. Tout ça pour en conclure que diriger et gérer un chien qui n'est pas le sien n'est pas forcément aisé, mais ne nous plaignons pas, ils tirent les pulkas.

Arrivés à la station de Kebnekaise (mon récit est tout mélangé), nous découvrons dépités qu'ils ne vendent pas de réchaud à essence, Sébastien et Eric partent dare-dare à Kiruna s'en procurer deux, ils nous rejoindrons le lendemain. Pendant ce temps nous montons le camp, luttons contre la faim avec un réchaud récalcitrant et nous apprêtons à passer une nuit qui ne sera qu'un copié-collé de la précédente, très froide.

Une fois Seb et Eric revenus, le lendemain donc, nous poursuivons notre chemin. Les paysages montagneux ne ressemblent en rien aux différents massifs de notre hexagone et sont, à nos yeux au moins,  particuliers. Les vallées sont assez bien marquées, les sommets plus ou moins arrondis mais rarement pointus, pas de pics acérés ou d'aiguilles crevant les nuages absents. Les montagnes consistent en un rebondissement de croupes arrondies aux courbes harmonieuses qui donnent envie de s'y enfoncer plus avant. La couleur prédominante est le blanc, les dimensions sont grandes et trompeuses. Les reliefs sont doux et reposants.  C'est tout sauf austère, c'est très ouvert. Nous cheminons donc dans cet univers fabuleux sept jours durant. Nous évitons soigneusement les refuges à part pour remplir nos réserves d'eau et préférons le calme et la sensation de liberté que procure le fait de dormir sous la tente et de vivre au grand air. Des cabanes auraient cependant été les bienvenues mais elles sont toutes défendues telles des forteresses par des barres de fer et des cadenas imposants. Nous nous contenterons donc d'y trouver un abri contre le vent.

En général nos journées débutent tard le matin, une fois que les rayons bienfaisants du soleil  daignent nous dispenser un peu de chaleur et faire monter le thermomètre au dessus des moins dix degrés. Avant, il est difficile de sortir du douillet duvet. Nous déjeunons, plus ou moins copieusement, froid ou chaud suivant le fonctionnement des réchauds. Suivent alors le remballage et l'attelage des bestioles,  et quand nous partons il est souvent passé onze heures.  Nous roulons trois, quatre heures avec une bonne pause casse-croûte saucisse de Morteau et tomme du Haut-Jura, en cours de route, puis vers dix sept heures, et suivant les opportunités d'abri, nous stoppons et installons le camp suivant, refaisons de l'eau chaude. Manu est passé maître dans l'art de faire fonctionner ces machins que tout le monde aurait déjà envoyés loin (sauf Seb peut-être). Nous préparons à manger, montons les tentes, ne nous lavons jamais rassurez-vous, Sophie s'occupe de sa meute... Pas le temps de nous ennuyer, nous ferions mieux de brûler nos livres, ça nous ferait de la chaleur quelques minutes et en plus, nous allégerait ! 

A noter que durant ces septs jours, nous avons fait moyen d'oublier un des réchauds neufs derrière une cabane et quand Manu et Seb y retournent le lendemain, l'objet a disparu mais les traces de motoneige elles, sont restées. Ceux qui sont passés avec leurs engins savent très bien où nous nous trouvons, nous ne passons pas inaperçus dans cette immensité blanche ... A noter aussi qu'à force de manger tous dans la même auge et sans jamais rien laver, Manu a passé une minable journée et une difficile nuit à renvoyer le copeau par les deux bouts. Il y a plus confortable comme conditions pour souffrir d'une gastro. Nous avons donc fait bouillir tous nos petits récipients dans l'eau pendant vingt minutes pour exterminer les bébêtes. La gastro a tout de même bien failli contaminer le reste du groupe, en effet le lendemain, beaucoup d'entre nous étaient plus ou moins patraques, pas trop dans nos assiettes, un peu kinebouis (c'est ce qu'on dit chez mes parents). La journée suivante fut donc celle de repos ou relâche. Certains on l'a  vu, sont retournés chercher , en vain, le réchaud oublié, et d'autres, par binôme, alternativement,  sont restés au camp et ont gravi un petit sommet proche qui a permis d'embrasser du regard ce paysage de grand nord vallonné assez époustouflant. L'air est très limpide, la vue porte à des kilomètres.

Notons également les traces de gloutons à quelques centaines de mètres de nos tentes, ainsi que les centaines de rennes aperçus de plus ou moins près sur notre parcours. Ne pas oublier les problèmes récurrents de fermeture éclair sur ma tente, fermetures qui finissent par rendre l'âme et passer l'arme à gauche, les larmes sont pour nous, dans le courant d'air glacial de notre maison de toile qu'il faudra suturer en tous sens pour avoir une chance de rester en vie les nuits prochaines. Une heure de couture à main nue par moins huit degrés, ça vous dit quelque chose ? Par la suite il nous faudra ramper et nous contorsionner méchamment pour entrer ou nous extirper de notre frêle demeure. Au milieu de la nuit par moins vingt pour aller satisfaire une envie naturelle accentuée par le froid, vingt minutes l'aller retour, réveil de la voisine de chambrée bien évidemment, que du pur bonheur !

Mais c'est tout ça l'aventure ! On se rend surtout compte  que nous ne sommes pas forcément très au point et que nous avons de la chance de bénéficier d'excellentes conditions météorologiques : finalement assez peu de vent et pas de précipitation. 

Les Lapons se déplacent en moto neige, ne sont pas forcément très avenants (pas tous), font des trous dans la glace avec une énorme chignole pour atteindre l'eau et attraper le poisson, directement congelé, ils les découpent en rectangle pour qu'ils passent par le trou dans la glace et approvisionnent Findus... Ils passent une bonne partie de l'hiver sur des peaux de renne qu'ils mettent sur la motoneige, dans le traîneau, sur la glace, partout... et pour certaines d'entre nous, surtout les jeunes, passer une soirée à la chaleur d'un feu de bois crépitant dans une cabane isolée, avec la tempête de neige qui fait rage à l'extérieur, qui rend improbable une quelconque visite, avec un lapon aux yeux bleus sur sa peau de renne, tourne presque à l'obsession. Malheureusement, jour après jour, au fur et à mesure de nos péripéties et de nos rencontres décevantes, le mythe prend du plomb dans l'aile et finit par s'effondrer.

J'arrête là pour aujourd'hui, pas tout à la fois, il faut faire durer le plaisir,  suite dans quelques jours encore...

A noter que vous pouvez voir un autre récit de la même aventure ainsi que d'autres images sur le site suivant : http://lesbameursensuede.unblog.fr/

 

Le tour du massif du Kebnekaise, que nous avions prévu faire en une dizaine de jours, est bouclé en sept journées. Ce n'est pas parce que nous sommes très forts, non, mais parce que nous avons bénéficié de très bonnes conditions. Et puis, entre nous, faire 160 km avec des chiens pour tirer les pulkas et le vent dans le dos, sur un terrain pour ainsi dire plat, en 6 jours (car un jour en étoile), ce n'est quand même pas un exploit pour les moniteurs de ski ou accompagnateurs en montagne que nous sommes ! Mais peut-être eut-ce été différent avec 50 centimètres de poudreuse, une tempête de neige, le vent de face, ou du brouillard. Et avec tout en même temps, on n'ose même pas y penser, nous aurions fait la joie d'un glouton gourmand ou d'un ours affamé. 

J'ai passé une longue soirée à entendre les gosses s'amuser et tenter de faire tenir dans le ciel cette voile que nous n'avons d'autre part pas utilisée. Et la Sof qui explique à Seb : ben tu vois bien quand même, là, allez, trop tard, maintenant, ton bord d'attaque bordel, tire sur les avants, mais non pas comme ça !  Et Seb : si tu nous avais expliqué clairement on s'en sortirait mieux, t'expliques n'importe comment, si tu dis juste "ça va pas" comment veux-tu qu'on y comprenne quelque chose. Et la Sof : mais fais gaffe, tu vas te prendre les pieds dans les ficelles de la tente à la Nath ! Bon, Seb, il a passé presque trois heures à essayer de maintenir la voile en l'air et puis au bout d'un moment il a même chaussé les skis mais je crois que le vent est tombé, en même temps que la nuit d'ailleurs. Ci dessus, une certaine conception de la plage de sable blanc !

Nous voici donc de retour à Nikkaluokta, enfin presque ! Pour arriver au bord du lac nous avons eu droit à une jolie descente, enfin technique, tortueuse à souhait dans une neige pourrie jusqu'au fond et dans laquelle on "coule" littéralement, même avec des skis aux pieds. Les chiens vont leur train, bien assez vite dans ce terrain et paf, soudainement les voilà enfoncés dans la neige jusqu'au cou, ça les stoppe net, mais ce qui suit ne s'arrête pas, et il y a eu de jolies cabrioles.  Et j'en connais qui n'étaient pas mécontents d'arriver enfin en bas. Sébastien m'a conseillé de laisser Ciboulette à Eric, je prendrai Australe. Australe, c'est la feignante du groupe, c'est la pin-up, elle est toute blanche avec les yeux vairons mais elle ne fait pas grand chose et quand elle fait un peu, c'est rien qu'à sa tête. Bon, au moins elle ne tire pas et je la maîtrise sans souci. Sur la photo, c'est Cosmic. Je ne sais pas ce que les autres ont trouvé difficile dans cette descente !!! Eric était moins content, il a du s'agripper à Ciboulette, on l'entendait pousser des cris qu'on ne savait plus trop si c'était à cause de l'effort ou de la colère...  Bon tout le monde est arrivé en bas sain et sauf et c'est bien ça le principal.  Voilà la route ! Nous mangeons une rondelle et demi de saucisson chacun avec une miette de pain, nous traversons la route et attaquons les seize kilomètres de lac, s... sous la pluie.

La neige sur le lac est très molle et par endroit les chiens enfoncent, on n'avance pas bien vite. Sophie décide que deux d'entre nous irons chercher le camion, nous nous retrouvons dans une heure sur la route. J'y vais avec Elodie puisqu'il faut se dévouer. Rejoindre Nikkaluokta en stop est au moins aussi difficile qu'en ski par le lac, il passe moins d'une auto par heure et nous finissons par payer pour nous faire emmener par un habitant du coin.  Et une fois de plus nous serons ravies de l'hospitalité des gens, ils ont tout de même une singulière conception du service rendu et le prix demandé (avec un grand sourire) pour faire trente bornes est quelque peu déroutant. Il a bien gagné sa vie cet après midi ! Arrivées à Nikkaluokta, nous récupérons le camion, nous louons deux petits bungalows, y déchargeons le véhicule et je pars illico presto chercher les autres qui doivent déjà être en train d'attendre au bord de la route avec les chiens et le matériel. Ci contre, la débâcle plus au sud de la Suède, sur le chemin du retour.

Je n'ai vu personne d'abord, puis j'ai réussi à  repérer leur petite caravane, bien alignée sur le lac immense, cheminant lentement mais sûrement dans cette étendue rendue austère par le mauvais temps.

Et alors  je suis montée sur le  toit du camion,

J'ai levé les bras et j' ai agité mon pompon,

J'ai klaxonné fort et j'ai hurlé pire qu'à la mort

Mais jamais jamais ils ne m'ont vu et ça c'est fort !

zaï zaï zaï zaï, zaï zaï zaï zaï ... 

Bon, moi je rigolais moins, je chantais pas Joe Dassin, eux, ils avaient la tête dans le guidon, je suis descendue sur le lac, me suis trempée une fois de plus les pieds, je venais de me changer, mais rien n'y fit, et je les soupçonne même d'avoir voulu jouer les héros, à patauger  dans cette gouillasse, à dilapider notre dernière bouteille d'alcool fort pour que des motoneiges dament un chemin, (la première s'étant déversée dès le début du raid dans un sac de nourriture...). J'ai faillit rentrer à Nikkaluokta , prendre mes affaires et me tirer de là.  Mais comme il parait qu'il faut parfois savoir se maîtriser, à l'extérieur j'ai affiché du calme tandis que dedans ça bouillonnait méchamment, surtout quand on m'a dit que je n'avais pas téléphoné !!! (Je n'avais pas de réseau)

Ils arrivent, pour certains , un peu au bout du rouleau, assoiffés et affamés. Heureusement il ne reste qu'à aller à la douche, dans le lavabo, parce qu'autrement c'est payant, eh oui ! Même quand on loue un bungalow, il faut payer pour avoir une douche chaude. Soit. Au lavabo l'eau est chaude et nous disposons de seaux alors ... 

Le lendemain fut une journée de glandouille. Certains ont dormi, d'autres ont chaussé les skis, Sof et Elodie sont allées en traineau dégourdir les chiens. Nous nous sommes empiffrés de crudités insipides et de pâtisseries succulentes.  Le surlendemain fut occupé à gravir 900 m de dénivelée pour accéder à un sommet tout blanc tout rond qui nous a surtout régalé par sa descente en bonne neige. J'ai enfin pu m'essayer au télémark, bénéficiant des conseils de Sébastien, notre spécialiste du ski en talon libre (talon libre = esprit libre, c'est un dicton jurassien). Sans nos sacs à dos, c'est plus facile pour s'initier à cette technique, nouvelle pour moi. Elo et Sof ont refait le monde au bungalow, sous prétexte de garder les chiens. 

Puis il a fallut nous en aller. Nous avons tout chargé, les autres ont pris le bus, et nous nous sommes retrouvés à Kiruna pour aller camper une dernière nuit. Eric et Elise veulent dormir à la belle étoile, nous ne prenons que deux tentes, ce qui nous arrange bien car la fermeture extérieure de la mienne tient grâce à deux épingles à nourrice... pas top. Nous ne reprenons pas les pulkas mais chargeons tout sur le traineau. Soph, telle Blanche Neige, pour rejoindre son prince charmant ( Séb ?), s'envole tirée par les sept nains, eh pardon, les sept chiens tandis que nous skions sans entrave mais tout de même avec nos gros sacs sur le dos. Le lendemain, Syam, chienne de tête, s'en prend à un petit bichon tout mignon tout plein mais un peu traumatisé par les crocs qu'il a vu passer pas loin de son neurone affolé. Ca nous vaudra la visite de la police, le bichon n'a rien, Syam est restée sur sa faim, mais le proprio voudrait que Soph paie la visite de contrôle  chez le vétérinaire ainsi que le temps qu'il passe avec nous. Mais ça va pas la tête non ! Le véto, passe encore mais le temps passé... nous, on est sept à perdre notre temps ! Le policier, déplacé juste pour ça, et auquel je demande  fermement de s'exprimer en anglais devant nous avec son compatriote nous donnera finalement raison. Vive les Suèdois, je les a-do-re ! Faire une affaire diplomatique d'une petite frousse à son bichon (qui, répétons-le, n'a eu que la peur de sa vie !) J'aime ces gens strictes et ces pays fliqués, j'adore ne pas pouvoir faire le moindre pas en dehors du troupeau sans me faire rappeler à l'ordre. L'ordre et la sécurité ! J'aime payer l'eau chaude pour la douche quand je loue un bungalow, j'aime les radars tous les kilomètres sur les routes désertes, j'aime me faire virer de derrière la cabane où j'étais à l'abri du vent après avoir demandé l'autorisation de m'y installer... Du coup, j'aime manger un dessert que je ne paierai pas, j'aime laisser le chien poser une belle m... sur le trottoir, bref toutes ces choses qui ne me viendraient pas à l'idée s'ils étaient moins stupides avec leur ordre, leur sécurité, leur droiture, leur inhospitalité, leur absence de franchise. Et j'espère que nous n'avons eu droit qu'aux pires, qu'ils ne sont pas tous comme ça. Ce n'est pas au sourire de la caissière du magasin de souvenirs, ni à celui de celle à qui tu paies pour dormir qu'il faut se fier pour juger de le mentalité des gens... Je préfèrerais vivre en Inde ! Et de loin !

Revenons à nos moutons (non Syam, mange pas le mouton !) après ce coup de gueule (celui de Syam ou le mien ?). Nous savons que nos compères devrons prendre le train pour rentrer à cause du nuage que propulse le volcan en Islande. Et même si cette affaire nous coutera de l'argent à tous, je ne suis pas mécontente, au fond de moi, de voir la nature nous faire une démonstration de sa force, et ceci n'est qu'un hoquètement, un léger soubresaut. Voici l'Europe paralysée, et je me gausse. 

Soph et moi reprenons la route. Nous nous posons une journée complète aux environs de Asele, dans le chalet d'un copain à elle. Pour y accéder, nous passerons par tous nos états, nous voyant bien mal parties quand le camion fut embourbé jusqu'aux hanches. Nous étions prêtes à atteler les chiens pour qu'ils nous tirent de là quand le Père-Noël (vraiment ce type lui ressemblait) est passé dans son gros 4 x 4 ( qui a ronchonné après les 4 x 4 ?) et nous a sorties de cette situation délicate.  Le lendemain, belle journée, nous sortons le traineau et visitons les alentours puis allons assister à la dérive des continents sur la rivière derrière le chalet. En effet, les plaques de glace descendent avec le courant en un mouvement lent mais puissant. Elles se percutent telles les plaques tectoniques et nous voyons apparaitre, en vitesse accélérée, les principales chaines de montagne de la planète, subduction, fosse, épine dorsale, pendant ce temps, le volcan islandais crache toujours...

A Copenhague, après quelques demi-tours au milieu des avenues, feu rouge grillé et autres pirouettes pied de nez à l'ordre (pas à la sécurité), à cause du GPS débile, (c'est déjà à cause de lui qu'on s'est embourbées) nous abandonnons l'idée de trouver la petite sirène. Et bien nous en a pris car il se met à pleuvoir fort et de plus, mais nous ne le savions pas, la petite sirène a été, pour la première fois depuis 1913, déboulonnée de son rocher pour prendre l'avion. Elle est partie le 27 Mars, pour plus de huit mois en Chine, (elle a eu son visa elle, moi, je ne suis pas sûre de pouvoir avoir trois mois) à Shangaï, pour l'exposition universelle, contre l'avis des Danois (j'aurais tendance à ajouter "évidemment").

Les trois derniers jours de route furent un peu plus calmes qu'à l'aller, les filles sont moins survoltées. Et nous voici revenues dans le Jura où la neige a définitivement cédé la place à la verdure grise et à l'herbe rabougrie pas belle. C'est le printemps, et nous allons pouvoir nous consacrer à d'autres activités. Nos compagnons sont arrivés au terme de deux jours et demi et autant de nuits passés dans les transports et les gares, routières ou ferroviaires...

Fin de l'aventure lapone.