2014 - Expédition ski-pulka en solo. 71° Solitude Nord


 

De février à avril 2014

71 jours dont 45 en solo, à skis-pulka, dans le Grand Nord européen.

Maintenant il ne s'agit plus de rigoler. Je pars seule, dans le froid, le vent. Je vous laisse découvrir

 

 

 

 

Bonjour,

 

Voici quelques nouvelles (que certains attendent depuis longtemps), après ces trois mois de silence. Mais si je n'ai rien écrit c'est que je n'avais rien à dire ! Nous avons bénéficié dans le Jura, comme dans le reste du pays, d'une météo favorable aux randonnées en montagne et aux excursions en bus, la saison s'est faite, correcte. Pour moi, elle s'est terminée hier. La suivante arrive déjà à grand train, donc révision des lots de raquettes, vérification du matériel, plannings...

 

Et pour l'hiver prochain, probablement une nouvelle aventure. J'abandonne les deux roues cette fois-ci. J'ai dans l'idée de partir, seule, deux mois et demi dans le grand nord européen. Le projet avorté de la traversée sud-nord de l'Oural (Russie) avec Lucie, Sophie et leurs chiens ne m'a pas refroidie. J'ai toujours envie d'aller me frotter à ce grand nord en hiver (pour éviter les moustiques), envie d'aller côtoyer ces immensités glacées et ces solitudes ventées. D'aller parcourir ces milieux soit disant hostiles, histoire de vérifier s'ils sont vraiment aussi hostiles que dans nos esprits, envie d'aller vider ma tête dans la nuit polaire et le silence, histoire de voir si j'en suis capable. D'aller divaguer, les yeux toutefois rivés sur la boussole, sur la toundra enneigée, éclairée par la danse des aurores boréales. Ca, c'est pour le rêve...

 

Un peu plus concrètement, j'envisage de partir des environs d'Inari, Ivalo, Saariselka (Finlande), bref dans un de ces endroits froids, déjà bien au delà du cercle polaire arctique. Ensuite, seule, à skis et en tirant une pulka (espèce de luge en plastique), qui sera forcément trop lourde, j'espère traverser le lac Inari (encore), et poursuivre vers le nord, passer la frontière norvégienne, atteindre Nordkinn, prendre le bateau qui me permettra de rejoindre le Cap Nord (Nordkapp) sans avoir à faire le tour de la baie qui le sépare de Nordkinn, avant d'entamer un long cheminement vers le sud, en Norvège d'abord puis en Suède. Jusqu'où ? Jusqu'à ce que la débâcle m'oblige à m'arrêter, jusqu'à ce que les rivières se mettent en mouvement, que les lacs changent de couleur et de consistance, donc entre mi et fin avril. L'idéal serait que je puisse atteindre le massif du Sarek mais l'objectif est ambitieux.

 

Je partirai entre le 7 et le 10 février (je travaille jusqu'au 7), pour commencer mon périple à skis quelques jours plus tard. En partant plus tôt, les jours seraient trop courts et le froid plus mordant encore. En partant plus tard, il devient inenvisageable d'atteindre le Sarek. Au Cap Nord, point le plus septentrional du trajet, le soleil ne se montre pas du tout avant le 23 janvier. Mais le 13 mai, il ne se couche plus. Ce qui signifie que les jours grandissent de 24 heures en 110 jours, soit 13 minutes de plus par jour. Le 1 er mars, j'aurai 8 heures de soleil, le 15 mars, j'en aurai 11 heures, le 31 mars 14 h 30 et le 15 avril 17 h 45... A cela il faut ajouter les crépuscules qui durent des heures.

 

La première partie de l'itinéraire, qui se déroulera en territoire finlandais, est relativement plate et boisée. Des cabanes ouvertes en permanence, avec couchette, table, fourneau et réserve de bois jalonnent le parcours. Une fois atteinte la frontière norvégienne, je trouverai des grands espaces dénudés et probablement ventés, sans cabane. Je croiserai quelques villages dans lesquels je me mettrai au chaud autant que possible et referai mon ravitaillement alimentaire (en partie). Je ne serai toutefois jamais très loin (quelques jours) de la civilisation. Une fois passée au Cap Nord, la descente vers le sud sera de plus en plus montagneuse mais la pulka sera de plus en plus légère, l'entraînement sera optimum, mes muscles en béton et mon moral en acier trempé (!!!)

 

Je me réserve la possibilité d'arrêter le périple à tout moment si je sens que je ne suis pas faite pour supporter la solitude ou que les conditions sont trop difficiles.

 

Voila donc ce à quoi je vais occuper mon temps cet automne : préparer cette expédition où rien ne doit être laissé au hasard. Dans les prochains posts, j'aborderai les notions de l'alimentation, du matériel, des dangers qui m'attendent au tournant, de la communication...

Pas de quoi s'ennuyer donc. En prévision de la prochaine expédition, j'ai repris une activité sportive que je voudrais régulière, afin de limiter les courbatures et autres douleurs...

 

A bientôt

 

Matériel

 

Bonjour,

 

L'arrière saison est magnifique, les températures clémentes et les journées souvent bien ensoleillées. Tout ceci pousse à mettre le nez dehors, à accumuler les sorties à pied, en footing ou à VTT. Je parviens à m'en tenir pour l'instant à une moyenne de trois séances hebdomadaires. Le but n'est pas d'augmenter ma performance mais de faire des sorties de plus en plus longues en gardant la même intensité (moyenne) et de varier les disciplines afin de ne pas saturer, d'explorer aussi divers territoires et de faire travailler différentes parties du corps, différents muscles, et de me faire plaisir... Il ne s'agit pas d'arriver « taquet » et fatiguée en début d'hiver mais simplement de me maintenir dans une condition physique correcte afin de ne pas trop en baver, d'aguerrir mon organisme à des efforts physiques réguliers et de ne pas partir avec trop de kilos en trop !

 

En fait, je pratique comme souvent, à la sensation. Si ça va bien, je fais plus long, si ça ne va pas je coupe et je rentre. Si j'ai envie de forcer, je le fais mais si je n'en ai pas envie je me mets en mode promenade (c'est toutefois relatif). Aucun plan d'entraînement auquel je serais de toute façon incapable de me tenir. Pas de contrainte alimentaire non plus. On ne change pas les chaussures juste avant la compétition (merci Damien).

 

Allez aujourd'hui, je vais aborder le côté matériel. Commençons par le repos du guerrier, le couchage. Je pars avec une tente quatre saisons, double toit, qui peut contenir deux personnes. Je désire avoir assez d'espace intérieur pour rentrer un maximum d'affaires. Pouvoir s'entourer des doudounes et autres polaires pour dormir et rentrer ce qui craint le froid est important. Cette tente aura deux absides, une de chaque côté. D'un côté je stockerai un peu de matériel et ferai un trou pour assouvir mes envies naturelles sans être obligée de sortir dehors dans le froid et le vent. De l'autre côté, en plus de matériel encore, je ferai ma popote, avec un niveau surbaissé pour piéger le froid et pouvoir manger sans avoir les genoux plus hauts que le menton.

 

Bien, je dormirai sur un matelas gonflant épais de 7 cm, contenant un peu de duvet super isolant et ayant une pompe intégrée, ce qui permet de ne pas envoyer de vapeur d'eau dedans en le gonflant en soufflant. Ce matelas a été testé en Finlande en avril et a donné entière satisfaction. Sur ce matelas, je me glisserai d'abord dans un drap sac en soie, puis dans un sac en duvet (donné pour – 15°C). Pour les nuits en cabane, ce sera suffisant ainsi que sous la tente quand la température sera supérieure à – 10°C. Pour les grands froids, j'aurai un sac synthétique, large, donné pour – 30° C, testé en Finlande. Je pourrai mettre mon duvet dans le synthétique, ou simplement le drap sac dans le synthétique. Je joue la sécurité en ayant deux duvets (en cas d'avarie), et le confort en pouvant faire différentes combinaisons au niveau de la température. Pour les pieds, j'ai des botillons en duvet léger en complément si besoin.

 

Pour cuisiner, j'emporte deux réchauds. Un premier qui fonctionne à l'essence, un autre qui fonctionne au bois. Il est important d'avoir deux appareils (en cas d'avarie encore) et deux carburants différents (si je perce ma jerrican d'essence, s'il n'y a pas de bois...). A côté de ça, une poêle, quelques casseroles, une assiette en porcelaine de Limoges, des couverts de Thiers, une grande tasse, des allume feu, des briquets tempête à essence, des allumettes, deux thermos d'un litre, une poche à eau de quatre litres (qui me servira d'oreiller la nuit pour ne pas que l'eau gèle).

 

Pour faire du bois, une hachette et un couteau scie (éprouvés en Finlande).

 

Au niveau vestimentaire, deux pantalons gore tex, deux vestes gore tex dont une très large qui me permettra de mettre ma doudoune dessous, une doudoune, une grosse polaire, des vêtements thermiques à séchage rapide à mettre à même le corps, deux collants mi-épais, un collant épais, trois paires de bonnes chaussettes, un foulard en soie, un  poncho. Pour la tête, buff, bonnet, capuche, cagoule, masque de ski, lunettes de soleil. Pour les mains : gants fins, gants épais, moufles, surmoufles et moufles très grand froid avec un carré de poils tout doux sur le dos de la main pour s'essuyer les lèvres ou le nez sans s'arracher la peau.

 

Locomotion et tractage : je me déplacerai à skis, de type randonnée nordique, larges, équipés de fixations norme 75 (le bon vieux système bec de canard) et sous lesquels je peux adapter des peaux synthétiques (des peluches) quand le terrain le nécessitera, des bâtons à très larges rondelles cuir avec dragonnes, une paire de raquettes que je peux utiliser avec mes chaussures de ski pour éviter de changer de shoes si je change de matériel. Mes chaussures sont montantes et chaudes, en cuir à l'extérieur et gore tex. Par dessus, j'aurai une paire de surchausses en peau de mouton recouverte d'un textile imperméable. Ces surchausses sont faites sur mesure, englobent la chaussure, et montent jusque sous les genoux avec un cordon de serrage au dessus de la cheville et un autre sous le genou. Une fois la journée terminée, j'aurai une paire de chaussures moyenne montagne, des surbottes de type Neos, et une paire de moonboots. Si mes chaussures de ski me lâchent, j'aurai toujours moyen de faire tenir mes moyenne montagne avec surbottes sur mes raquettes à l'aide de sangles.

 

Autour du buste, j'aurai un harnais, relié à une structure métallique qu'on appelle un brancard, lui-même relié à une pulka (espèce de grande barquette en plastique qui glisse sur la neige) dans laquelle sera rangé mon matériel. Cette pulka est presque assez grande pour que je puisse dormir dedans. Sur la pulka toutes les affaires sont dans des sacs étanches eux mêmes placés dans une grande bâche étanche sanglée sur la pulka. Cette grande bâche peut éventuellement me servir de sursac. En plus un sac à dos de quarante litres pour les affaires de la journée, les thermos, une paire de gants supplémentaires... Il sera fixé sur la pulka, très accessible. A l'intérieur de ma veste, au chaud, devront prendre place, le GPS (j'en parlerai une autre fois), l'appareil photo, les piles, les en-cas alimentaires de la journée, la frontale, le dictaphone. Moi qui ai toujours rêvé d'avoir une poitrine opulente !!!

 

Il faudra bien évidemment emporter une couverture de survie épaisse, une brosse souple pour ôter le givre de la tente, une trousse de pharmacie (principalement plaies, gerçures, crevasses, protection soleil et froid, un peu d'Ibuprofène), une trousse de réparation (tente, brancard...), un kit couture, peut-être un livre, un carnet de notes avec un critérium et des mines graphite (l'encre gèle), du matos d'orientation (dans une autre article, patience!), et de la nourriture.

 

Le matériel incompressible fait déjà environ trente cinq kilos, plus la nourriture et l'eau...

 

Voilà, tout avance grand train. Les points matériels, itinéraires et logistiques sont pour ainsi dire bouclés. Je vais pouvoir consacrer les mois qui viennent à la confection des repas.

 

Dans les prochains posts, j'aborderai la communication, l'orientation, l'alimentation, les dangers...

 

 Du nouveau !

 

Bonjour,

 

Certains sont déjà au courant, d'autres non, les nouvelles vont vite... Autour du 15 octobre, j'ai repris contact avec Damien Artero, que j'avais rencontré sur le salon du livre de Montpellier il y a un an et demi.  Cet insatiable baroudeur avec qui j'avais animé une table ronde, m'avait interpellée par son alimentation atypique. Il avait mentionné quelques aliments simples, hyper énergétiques, légers... 

Lors de ma virée en avril dernier avec mes amies et leurs chiens, les repas préparés déshydratés et mis sous vide étaient excellents mais ce que nous avions ingurgité en cours de journée était pour moi insuffisant. Tous les soirs en fin d'étape, j'étais en légère hypoglycémie, pas méchante certes, mais qui m'a fait réfléchir un peu pour le présent projet. Donc je contacte Damien Artero au départ, seulement pour des questions sur l'alimentation.

Celui-ci me demande très vite de lui exposer mon projet par le détail, et tout aussi rapidement, me demande comment vais-je faire pour ramener des images de mon périple. Ma réponse est simple : je suis toute seule. A part des photos des paysages et peut-être des aurores boréales, quelques rencontres fugitives, je n'aurai rien, je pars sans caméra, je cherche à gagner du poids, ne sais pas me servir de ce matériel dont il faut recharger les batteries...

Mais ce jeune homme est réalisateur de son état et surtout par passion, auteur également, a fait un tour du monde en tandem et voyage maintenant en famille mais toujours à vélo (Islande, Pyrénées espagnoles) avec sa compagne, Lirio sa fille de 4 ans, et Luce qui n'a pas un an. Rien ne les arrête. Pour lui, partir faire un truc pareil sans ramener d'images est inacceptable. On pose très rapidement quelques éléments sur la table et en quatre jours tout est décidé. Nous monterons en Finlande avec son fourgon aménagé camping-car prénommé James, je démarrerai d'Ivalo comme prévu, et cet énergumène sillonnera la région soit dans son fourgon soit sur un vélo neige, m'accompagnera en pointillés pendant trois semaines au départ avant de poser mes ravitaillements de nourriture aux points déterminés et de laisser son fourgon chez Fabien, musher français installé en Suède. De là, il rentrera en France en avion, et reviendra fin avril pour une dizaine de jours afin de filmer d'autres paysages, la fin de mon périple, la débâcle, et de venir me chercher...

La question était inévitable : mais alors ce n'est plus "en solitaire" ? 

Alors que les choses soient claires, (si elles sont foncées je pourrai toujours y mettre du blanc, je n'aurai que ça partout autour). On me parle de solitude recherchée, assumée, de face à face avec moi-même... Je ne pars seule que parce que le projet Oural (voir des posts plus anciens sur ce site) ne se fait pas. Ce n’est pas par véritable choix que je pars seule mais je ne vais pas repousser ces envies de Grand Nord pour autant. Il est difficile de trouver des coéquipier(e)s pour ce type d’aventure, particulière et longue. J’ai fait une demande, ai eu une réponse, et j’ai pris conscience que « emmener » un inconnu, sans expérience du Grand Nord, impliquait peut-être plus de risques que de partir seule, de responsabilités et contraintes que je n’ai pas forcément envie d’assumer. Si l'opportunité s'était présentée de pouvoir partir avec quelqu'un que je connais, aguerri à ce genre d'expédition, je ne me serais pas posé de questions. Je vais tâcher d'assumer cette solitude qui me fait d'ailleurs de moins en moins peur.

Damien sera là au début mais ne sera réellement présent qu'en pointillés. Il en profitera pour aller aussi à la rencontre des habitants, que je ne verrai guère pour ma part, afin de donner deux axes d'écriture à notre film. Il est aisé de comprendre que filmer seulement quelqu'un qui tire une pulka pendant  des semaines dans le grand blanc n'est pas suffisant pour donner matière à un film. La formule me convient, je pourrai me détacher peu à peu et sans brusquerie, entrer dans ma bulle progressivement, la transition sera douce au départ comme à l'arrivée. Il sera un peu ma roue de secours en cas d'ajustements à faire, il posera mes ravitaillements je l'ai dit, la route sera moins longue et l'objectif de faire un beau film me motivera si besoin. Il est cependant clair que la présence de la caméra ne changera rien au fait que je ne prendrai aucun risque supplémentaire, et que si je dois capituler pour une raison ou pour une autre, je le ferai. Pendant mes six semaines en solo, Damien me laissera une caméra (4 kg) afin que je continue à faire des images.

Est ce que ça enlève quelque chose au projet, au défi ? Non. Vraiment non. Au contraire, il sera bonifié. Comme expliqué dans le post précédent, je me rends là bas d'une manière contemplative, le but profond n'est pas l'exploit sportif bien que tout sera inévitablement lié. Et puis je serai tout de même seule pendant au moins six semaines. Et je tirerai ma pulka pareil, je ferai mon chemin pareil, je subirai les tempêtes et les températures trop basses pareil, qu'il soit là ou non. Il aura son job à faire.

 

Ce partenariat est une  opportunité, pour lui comme pour moi. et nous fonçons. Ci dessous le lien de la plaquette de présentation du projet. Damien commence à être bien reconnu dans le monde du film d'aventures et ses films passent sur des chaînes télé, sont primés lors de festivals. Je pars habituellement sans sponsor alors que Damien y a largement recours. Des entreprises lui prêtent ou donnent ou adaptent du matériel pour ce projet (harnais, brancard, vélo-neige, pneus, moyeu de vélo-neige). Et en plus, deux entreprises nous fournissent amplement en alimentation végétale biologique. Les petits déjeuners sont donc prêts ainsi qu'une partie des rations de la journée. 

Je parlerai de l'alimentation de manière détaillée une autre fois. Les posts risquent d'être plus rapprochés désormais, il y a tant de sujets à aborder lors de la préparation  d'un tel projet.

 

 

Alimentation

 

Bonjour,

Ca y est elle est là. Aucune originalité, toujours la même chose, elle est blanche et froide... 

J'ai effectué mes premiers essais de traction de pulka ces derniers jours, plutôt concluants puisque déjà, après une séance de  5 h 40 d'effort avec 32 kg dans la luge, j'ai fait 27 km, sur piste damée et légèrement vallonnée, je n'ai pas de gros souci quant au confort du harnais. Pas de courbatures le lendemain, quelle satisfaction quelque part, me voici en partie rassurée, même si j'aurai au moins 20 kg de plus à tirer là-bas. Juste une ampoule à un talon parce que ma chaussure n'était pas assez serrée et que je m'en suis rendue compte trop tard. Bon, il est absolument inutile d'emmener des ampoules là où je vais, je n'aurai pas de jus ! Du jus, du jus, parlons-en, du jus j'en ai pas mal, mais du jus de fruits... Bon alors l'alimentation !

 

Partant du fait que les tableaux que l'on trouve sur le net donnent approximativement le même résultat, tenant compte de mon sexe, de mon poids (au départ ou à l'arrivée ?), de mon activité physique, des conditions de froid, il me faut tabler sur minimum 4000 kcal journalières. Trois éléments incontournables à prendre en compte : je tire ma nourriture, je vivrai dans un congélateur, et la nourriture doit se conserver plusieurs mois. Pour que ça ne gèle pas, que ce soit léger et puisse se conserver, la solution est qu'il n'y ait pas d'eau dans les aliments. Donc soit déshydrater, soit avoir des aliments sans eau (du gras). Je me suis amusée à faire un petit bilan énergétique, nan, pas de mon appartement, mais de ce que j'ai prévu emmener ! Bien s'alimenter c'est aussi réduire les risques de problèmes liés au froid, augmenter à tous points de vue les chances d'aller au bout.


MATIN

170 gr de muesli 4 graines + 2 cuillère à soupe de lait d'amandes ou châtaignes ou... en poudre + 40 gr de cajou ou pecan, macadamia, noisettes, amandes, raisins secs...
Ca donne dans le même ordre que ci dessus : 650 + 162 + 180 Kcal = 992 Kcal



COURS DE JOURNEE

Même mélange muesli que le matin + 150 gr de pâtes soit amandes soit cajou avec 30 gr de coco râpée + 40 gr viande séchée + 100 gr de fruits secs (abricots, figues, dattes, raisins sultaminés)
992 + 900 + 168 + 106 + 270 = 2436 kcal


SOIR

Soupe de légumes + 100 gr secs de pâtes ou lentilles ou polenta + légumes déshydratés + sauce ou bouillons + compote déshydratée ou oeufs ou gâteau de semoule, de riz, flan...
pas grand chose + 370 + pas grand chose + 150 ( oeufs = 90/unité) et gâteau de semoule au choc 100 gr : 142) = 800 Kcal en moyenne

TOTAL JOURNALIER

992 + 2436 + 800 = 4228 Kcal

 Ca veut dire que ça colle, je ne devrais pas ni perdre ni prendre 10 kilos.

Après voyons le poids que cela représente

Matin : 170 + 40 + 40 = 250 gr
Cours de journée : 170 + 40 + 40 + 150 + 30 + 50 + 100 = 580 gr
Soir : estimé à 220 gr

Total : 1050 gr à quoi il faut ajouter les poudres de sirop d'agave, de cacao, les oeufs en poudre, bouillons cube, sachets de thé, tisanes, bref allez, 2250 kg en tout pour 75 jours donc 30 gr/jour = 1050 + 30 = 1080 gr/jour


Bon, pour faire plus léger, il faudrait manger uniquement des pâtes d'amandes ou de cajou, 700 gr suffiraient mais alors bonjour la lassitude. Nan parce qu'il ne suffit pas que cela donne des calories, il faut aussi que ce soit AP-Pé-TANT. Ces types de graines apportent presque tout ce dont l'organisme a besoin pour fonctionner correctement, même dans des conditions hostiles.

 

Alors j'ai déshydraté des kilos de courgettes, champignons, purée de tomates, compotes de pommes, poireaux, oignons, carottes, échalotes, poivrons. J'ai fait l'acquisition d'un déshydrateur à quatre plateaux. Il suffit de couper les légumes en morceaux très fins ou, quand c'est possible, râpés, moulinés, puis de les disposer sur les plateaux et de tourner le bouton. La machine envoie de l'air tiède pendant des heures, et enlève l'eau. Les lamelles de courgettes deviennent des chips et 1 kg de champignons ne fait plus que 33 grammes. Oui oui ! Mais comme je déshydrate du cru, je ne perds rien des qualités nutritives des aliments. Je mélangerai ces légumes à des pâtes ou lentilles ou semoule précuites en sachet mis sous vide, individuels. Un sachet = un repas. En plus, des soupes, des préparations pour flans, gâteaux de semoule, et des compotes de pommes déshydratées elles aussi. Pour les petits déjeuners, tout sera reconditionné aussi, un sachet/jour, qui fera matin et pause de la mi journée.

 

A noter que les soupes (2/pers/jour), le muesli (375 gr/pers/jour), les pâtés végétaux, les poudres pour boissons (lait de châtaigne + calcium, de noisette, d'amandes + calcium, de sésame, d'épeautre...), biocao, sirop d'agave en poudre, pâtes à tartiner nous sont offerts par les partenaires habituels de Damien : naturgreen et  ecomil.  Merci à eux. Au bas mot : cela représente plus de 1000 euros.

 

Pour les pâtes d'amandes et de noix de cajou, voici comment je procède : j'ai commandé les ingrédients en gros sur le web. J'ai fait tremper les amandes une nuit pour que la peau s'en aille. Je les ai réduites en poudre. J'ai ajouté un petit quart du poids de sucre glace, 1/6 du poids de noix de coco râpée. Je mélange tout et j'ajoute du miel bien liquide ou mieux encore : de l'huile de noix de coco, pour donner la consistance. Si je veux, je peux ajouter des légumes déshydratés réduits en poudre ou des pépites de chocolat pour varier les saveurs. C'est fini. Frigo. Découpage en bout de 100 à 120 gr (la dose journalière. Mise sous vide avec les 100 gr de fruits secs de la journée (abricots, figues, dattes, raisins). Conservation possible pendant des mois et là, au niveau énergétique, ça cause !

 

A côté de ça deux thermos d'un litre pour boire et réhydrater le muesli de la mi-journée.

 

Damien posera des ravitaillements sur ma route en redescendant, afin que je n'aie jamais plus de trois semaines d'autonomie, et plutôt deux que trois.

 

La préparation des repas, ma préparation physique, le fignolage du matériel, les démarches pour trouver un moyen de communication fiable à moindre coût, et les questions à propos des prises de vue (Voila qu'un producteur s'intéresse maintenant au projet...) m'occupent à plein temps. A plein temps. 

 

A bientôt

 

Le point sur les préparatifs

 

Bonjour,

 

Aujourd'hui, un point sur les préparatifs, qu'ils soient culinaires, physiques ou logistiques.

 

Au niveau alimentaire d'abord, tous mes sachets petit-déjeuners et repas de cours de journée sont terminés, empaquetés. Pour les repas du soir, la déshydratation des légumes, compotes, purée de tomates est terminée, il me reste à acheter la viande sèchée avant de tout conditionner sous vide. Pour le plat principal, outre les pâtes, j'aurai, suivant les jours, de la polenta ou encore de la purée même si ce n'est guère énergétique. Pour les desserts, beaucoup de compotes certes, mais aussi du flan pâtissier, des crèmes, en préparation instantanée, auxquelles il suffit d'ajouter quelques cuillères de lait en poudre et de l'eau.

 

Au niveau de la préparation physique, j'ai passé beaucoup de temps dehors, la météo a été complice tout ce mois de décembre, neige et soleil... J'ai commencé par des séances avec la pulka chargée à 32 kg, plus ou moins longues, jusqu'à 30 km environ, afin de déceler d'éventuels problèmes d'inconfort au niveau du harnais, de douleurs dorsales, d'échauffements aux points de contact. Quelques ajustements ont suivi pour améliorer le « confort » de traction. J'ai ensuite ajouter 11 kg dans mon chargement et fais des séances courtes avec un peu de dénivelée ou longues, le plus à plat possible, mais la plupart du temps hors traces.

 

Je constate que l'effort que j'impose à mon organisme lui va bien, il demande de la puissance à une intensité cardiaque moyenne. C'est quelque chose que j'ai l'habitude de faire et je peux tenir longtemps sur ce type d'exercice, finalement assez similaire à celui qu'on fait sur un vélo chargé. Patience et longueur de temps.... J'ai validé le fait que je peux tirer quarante cinq kilos sur trente bornes et 600 mètres de dénivelée positive, dans de la mauvaise neige mais pas très profonde, en moins de huit heures. J'aurai plus lourd mais ce sera plat. Au delà de 40 kilos, dès que cela monte à peine je suis obligée de progresser avec les peaux sous les skis.

 

Le point maintenant sur la carto et l'orientation. Toutes les cartes ont été scannées, imprimées, ou achetées. J'ai tracé un itinéraire en tenant compte très scrupuleusement des reliefs, j'ai surligné toutes les cabanes, maisons... et en ai relevé les coordonnées GPS exactes avant de les répertorier dans un tableau.

 

Au niveau communication, j'ai cherché un moment une entreprise qui me prêterait, me donnerait ou me vendrait à un prix intéressant une balise de détresse, les téléphones satellite étant trop onéreux. Et puis, suite au festival d'aventure de la Rochelle, j'ai eu un contact avec la société iec.telecom, qui finalement me mettra à disposition un téléphone satellite à couverture mondiale sur le réseau Irridium (66 satellites). Restent à ma charge l'achat de la carte sim et les communications (282 euros pour 75 mn en trois mois) J'en profite pour remercier vivement cette société et leurs représentants Jérome et Solenn : www.iec-telecom.com. Je recevrai l'appareil courant janvier même s'il ne sera activé que début février. Je ne passerai cependant pas ma vie au téléphone car il me faudra économiser batteries et unités pour les avoir en cas de pépin et de secours à appeler. Je partirai aussi avec mon téléphone normal.

 

Quoi d'autre ? Le matériel ? Il me reste à faire le point sur la pharmacie et la trousse de mécanique, les sur-chaussures fabriquées par « Gens de la Montagne » devraient me parvenir dans les jours qui viennent.

 

Je suis descendue chez Damien Artero en début de semaine dernière afin de lui porter la pulka dont il doit bricoler le brancard pour pouvoir la tirer avec son vélo-neige. Nous avons visionné les bouts de vidéos que j'ai faites afin qu'il me corrige et me donne de nouveaux conseils. Il a récupéré ces jours le vélo neige, d'ores et déjà nommé Jack Frost. Merci à Yann des cycles Salamandre pour le prêt de ce prototype : www.salamandre-cycles.com

 

Il se pourrait qu'un ami vienne me rejoindre début avril pour une huitaine de jours. Tout dépendra en fait de mon avancement. Il montera c'est certain, mais il faut que je progresse assez vite pour être au rendez vous...

 

Après plus d'un mois et demi de neige au sol, nous avons pris peur en voyant l'herbe le 25 décembre. Frayeur de courte durée puisque plus de quarante centimètres sont tombés le 26. Je ne pourrai cependant pas reprendre mes entraînements dans l'immédiat car je pars... au boulot.

 

A bientôt pour la dernière ligne droite dans la préparation, et la pression qui monte un peu...

 

A bientôt et bonnes fêtes de fin d'année à tous.

 

Dernière ligne droite

 

Bonjour,

 

Quelques nouvelles des tropiques aujourd'hui. En effet, les températures que nous avons depuis quelques temps ne sont pas faites pour me plonger dans l'ambiance qui m'attend là-haut.

 

Bien, ce qu'il reste à faire tient en une page, en neuf lignes exactement, et encore, souvent, ce ne sont que des choses dont j'ai besoin au travail qu'il ne faut pas que j'oublie de remettre ensuite dans mes affaires d'expédition. Autrement dit je suis prête. Ca tombe bien car je n'ai plus de temps. Une séance chez le dentiste aujourd'hui même, une autre chez le coiffeur programmée pour le 8 février au matin...

 

Quelques surprises cette dernière semaine, certains de mes sachets d'en-cas de journée ont gonflé. Dans le doute, je les ai tous ouverts, tous triés et j'ai reconditionné différemment. J'ai séparé les pâtes d'amandes et cajou des fruits secs. Et comme j'avais des doutes sur certaines pâtes, je ne les ai pas prises, les ai remises sous vide mais les laisserai ici. Comme je n'ai pas le temps d'en refaire des « maisons », j'en ai acheté. C'est dommage, celles du commerce ne contiennent en fait que 33 % d'amandes et un tas de trucs chimiques, sont moins énergétiques mais bon, entre manger ça et ne pas avoir à manger, le choix est vite fait.

 

Quelques soucis avec du matériel commandé qui n'arrive pas conforme à mes attentes, du temps à y passer, mais rien d'irrémédiable. Le choix cornélien des musiques à mettre sur le lecteur mp3 m'a occupé quasi une journée. Extraire 0,8 giga de 30... D'autant plus que je suis bien incapable de savoir dans quel état d'esprit je serai et ce que j'aurai envie d'écouter. J'ai failli faire une croix sur la musique. Autre choix difficile : le livre à emmener. Il faut qu'il soit dense mais léger, en terme de poids et de lecture. Je me vois mal me concentrer sur la critique de la raison pure ou l'analyse financière des champs pétrolifères de Bakou après huit ou dix heures passées à tirer dans la neige face au vent, une luge aussi lourde que moi. Alors j'hésite encore, Cendrars, London, Istrati... J'ai encore le temps de changer d'avis dix fois.

 

Je ne m'entraîne plus. Je ne tracte plus. Ce que j'avais besoin de savoir a été validé. Je crois que ça ne sert à rien de continuer de mettre le corps à rude épreuve. Je vais partir faire mes trois semaines de boulot, ce qui entretiendra ma condition physique, je fais un peu de ski de fond, et je ne mange pas trop pour rester à mon poids de forme.

 

Yvan n'est plus certain à 100% de pouvoir venir me rejoindre, il prendra sa décision finale fin janvier. Damien a parfois le cœur qui se met à taper un peu en se demandant dans quoi il s'est laissé embarquer. Je le rassure comme je peux, au moins sur ce que je connais de ce qui nous attend. Mais il ne me fait pas souci. Je lui ai envoyé toutes les copies de cartes dont il aura besoin, liste de points GPS reportés sur nos cartes, ai expliqué en long en large en travers comment je voyais les choses entre ma progression et son travail de caméraman. Il a pris possession de son vélo neige, prototype conçu et prêté par les cycles Salamandre. Il l'a baptisé Jack Frost mais je vais voir avec lui pour qu'on l'appelle « La Salamandre », nom que je trouve plus poétique, exotique et doux que ce Jack Frost qui claque trop fort, rugueux... Bien sûr il va falloir mordre la neige, et pourquoi ne pas parler de couler sur la neige, glisser dans le paysage. Pour ça, pas besoin d'être teigneux comme Jack, mais juste souple comme La Salamandre. Bon Jack Frost (explications données par Damien), est un gentil, espiègle et farceur personnage de dessin-animé, allégorie de l'hiver issue de la culture anglo saxonne, à l'origine de contes populaires, un petit garçon qui commande au givre et peut faire geler les gens sur place, donne leur couleur d'automne aux arbres... Ca change tout... NON on ne s'en fout pas... Pour plus d'infos sur ce petit elfe, Wikipédia... Bon, je vous parle de mes compagnons de route mais quand même, je ferai la majeure partie du chemin seule, il ne faut pas l'oublier...

 

Ma mère m'a fait quelques retouches sur le harnais, un pantalon (que je perdais avant même de perdre du poids), les sur-chaussures... Les jerricans d'essence sont pleines et identifiées, comme les cartons de nourriture, pour être posées aux bons endroits sur ma route. Ces cartons contiennent, outre mes repas, la cartographie du secteur suivant, du papier toilette, dans certains un savon, des piles, un cahier, des allume feu, des allumettes, briquets...

 

Reste à mettre en route le téléphone satellite que j'ai reçu hier de la part de la société iec telecom qui est l’un des leaders mondiaux de services de communications satellites fixes et mobiles. Basé à Paris, IEC Telecom est présent dans le monde entier. Leur solide expérience et leur expertise technique leur ont permis de devenir distributeur officiel et revendeur international des plus grands réseaux satellites (Inmarsat, Thuraya, Iridium, Yahsat, Globalstar, Eutelsat). Depuis sa création en 1995, IEC Telecom bénéficie d’une croissance stable et est devenu un fournisseur stratégique pour de nombreux clients à travers le monde.

 

Et à partir bosser trois semaines d'affilé histoire de me sentir en vacances et de me changer les idées !

 

A bientôt

 

Départ

 

Bonjour,

 

Un très rapide article quelques heures avant le départ. Ma saison d'accompagnement est terminée, ces dernières semaines sont passées à la vitesse de la lumière. Pas eu le temps de cogiter, toute absorbée par mon boulot. Pourquoi aurait-il fallu cogiter d'ailleurs ? Il me semble que je suis prête. J'aurais aimé plus de froid en ce début d'hiver mais il a décidé d'être doux, très doux... Tout ce qui pouvait être préparé l'a été, je ne pars pas la fleur au fusil mais derrière les "si" restent les doutes, toutes ces choses que nous ne maîtrisons pas, les impondérables, là où l'homme ne peut rien. Et c'est bien comme ça. Rien ne sert de faire des incantations inutiles, il faudra dans quelques jours avoir la tête sur les épaules plus que jamais, être vigilante et attentive, réfléchie... Mon sommeil n'est même pas perturbé cette fois-ci, j'ai appris, à force d'expériences, à relativiser, à faire les choses dans l'ordre, et comme dit plus haut : il me semble que je suis prête.

Comment on occupe la dernière journée ? Très facilement. A six plombes du matin j'étais dans la rue, tenant en main le téléphone satellite activé hier seulement, antenne dressée vers les nuages. Tests complets de la bête : 2 heures. Puis envoi du mode d'emploi pour me joindre à quelques personnes. 8 h 30, première visite, je refourgue tout le matériel pro à un collègue. 9 h 00 : coiffeur. Coupe rase s'il vous plait. D'habitude les manieurs de ciseaux sont réticents à couper trop court, de peur peut-être que l'on ne revienne pas assez vite les voir, ou de couper trop court (plus facile d'en enlever que d'en remettre) mais là, ce fut vraiment une coupe rase, limite faite à la tondeuse. Me reste pas grand chose sur le caillou, va falloir mettre un bonnet si je ne  veux pas que les oreilles tombent et explosent sur le sol dans un bruit de cristal. Courses, poste, mairie, office du tourisme pour le plan de circulation demain dans mon bled à cause du passage de la seconde plus grande course de ski de fond au monde : la transjurassienne. Retour 10 h 00. Dernière vérification des cartons de ravitaillement, scotch, marqueur. Seconde visite : mes parents. Eux s'installent pour deux jours. La lessive qui a tourné hier est sèche, tri des vêtements. Réparation par maman de l'accroc fait sur mon surpantalon cette semaine. Fignolage de la trousse de réparation et de la pharmacie, trousse de toilette, toutes ces choses que je ne pouvais faire qu'au dernier moment. 12 h : arrivée de Michel pour le week end et repas, préparé par maman. 13 h 30 : téléphone annonçant les visites de l'après-midi. 14 h : paquetage et stockage des sacs étanches et cartons au garage prêts à être chargés. 16 h : mise à jour du site, moment de calme en attendant le rush final. Yohann, Soph, Armel et Philippe doivent passer dans la soirée, entre 17 et 19 heures, puis nous avalerons un morceau, Damien arrivera, nous chargerons le camion et finirons par aller nous coucher, probablement trop tard et réveil pas trop loin de l'oreille. 

Avec des journées comme ça, comment trouver le temps de cogiter ? Les quatre jours de route seront une transition opportune, un départ en douceur, une immersion lente dans l'aventure qui m'attend, le temps de me mettre dedans comme on dit, pour être mentalement à point au moment de chausser les skis et de boucler le harnais.

Ensuite : inch'Allah

Ensuite : deux mois et demi hors du temps.

Pas de mise à jour de ce blog pendant cette absence, je pars.

A bientôt

 

PS : dans la section "Dans la presse..." un article exposant le projet.

 

 

71 degrés solitude nord, retour

 

A certains qui m'ont demandé, il y a plus de deux mois et demi, pourquoi je partais, j'ai répondu : pour revenir. Je suis partie, je suis revenue. La boucle est bouclée, retour à la case départ. Je pars pour revenir, ça veut dire je pars en mettant tout en œuvre pour qu'il ne m'arrive rien, pour pouvoir repartir... Pour revenir. Aussi parce que les moments, quand on passe le panneau du village après une aventure, quand on voit les proches venus accueillir, quand on les embrasse, sont bons. Mais pour qu'ils soient aussi bons, il faut partir... et revenir.

 

Le voyage physique ne prend fin qu'à ce moment là.

 

J'ai skié 71 jours, suis passée au delà du 71 ième parallèle au Cap Nord. J'ai skié, seule la plupart du temps, dans un désert blanc, dans la nuit, dans l'infini, sous les aurores boréales, loin parfois de toute trace humaine. J'ai marché avec des skis aux pieds. Le vent m'a parfois poussée, aidée, mais il fut souvent contraire : mon pire ennemi. J'ai du avancer dans la neige profonde parfois, sur la glace vive des lacs d'autres fois, traverser des mers de vagues de neige dure, formées et comme pétrifiées par le vent, encore lui, traînant à ma suite cette pulka trop lourde qui n'a jamais voulu comprendre, en 71 jours, qu'il fallait pousser dans les montées et freiner dans les descentes. Tout le long elle a fait l'inverse, recevant parfois même mes insultes. J'ai skié sur des rivières, des lacs, ne les devinant même pas sous la carapace de glace et de neige, j'ai skié sur des plateaux immenses et dénudés, à perte de vue, dans des fonds de vallée boisés, entre des massifs montagneux inaccessibles. Certains jours, à perte de vue signifiait une petite dizaine de mètres. J'ai eu du givre dans ma tente, sur mon duvet autour du visage, j'ai eu des nuits très froides. J'ai dormi dans des cabanes, dehors, sous ma tente, à l'hôtel, chez les gens parfois, dans le camion de Damien aussi. Je me suis protégée le mieux possible du vent, du froid, de l'humidité, du soleil aussi, des avalanches. J'ai cherché en permanence à améliorer mon confort afin d'aller au bout, afin de garder la motivation, afin de terminer autrement que sur les rotules ou dégoûtée. Il n'y eut pas de jour facile, la tâche était ardue, le défi difficile à relever. Rien ne m'obligeait à le relever, certes, mais alors la frustration aurait été plus dure encore à supporter... J'ai éprouvé beaucoup de plaisir juste à traverser ces paysages désertiques, seule, sur mes planches, avec mon autonomie dans la luge.

 

Si les lagopèdes m'ont tenu compagnie quasi tout le long de mon laborieux parcours, je suis restée neuf jours sans voir la moindre trace humaine, quatre sans vie du tout (animale, végétale...), évoluant dans ce grand blanc avec pour seule compagnie mon ombre (pas très souvent), et mon GPS.

 

Mais quel bonheur, quelle plénitude, quel sentiment de liberté. Prendre en main complètement son destin, aucune influence extérieure sur les prises de décision, qui si elles s'avèrent mauvaises, peuvent devenir fatales. Se fondre. Etre de passage, juste de passage. Ces lieux ne peuvent qu'être traversés, les conditions de subsistance y sont totalement absentes, alors on avance, on va ailleurs, devant, jour après jour, on fait son chemin, et on en tire une satisfaction à la mesure des éléments et du paysage.

 

Puis j'ai atteint des zones plus fréquentées, oh, un skieur de temps à autres, j'ai bu du whisky irlandais et fumé un cigare de Cuba avec des Danois dans une cabane norvégienne, j'ai échangé un compeed contre une saucisse avec des Norvégiens en Suède, skié un jour et demi avec une connaissance française rencontrée par hasard au cœur de l'imposant massif du Sarek, pêché une truite de trente cinq centimètres par le trou dans la glace et l'ai mangée, en compagnie d'un Norvégien et d'un Suisse.

 

J'ai cassé et réparé mon brancard, j'ai recousu mon harnais, marché avec des pansements sur les pieds pendant ces 71 jours, souffert des crevasses au bout des pouces, me suis raccourci un doigt de quelques millimètres avec ma hache, me suis faite bouffée par les punaises de lit à Abisko, ai mangé comme quatre, ai lu un peu, écrit beaucoup, ai rencontré des gens extraordinaires, ai déchargé parfois la pulka pour passer les pentes en plusieurs voyages successifs, ai filmé un peu, vu des aurores boréales, vu aussi un soleil malade me dispenser une lumière blafarde et une chaleur malingre avant de s'imposer enfin pour briller 17 heures par jour, ai fait en fin de compte une cure de sommeil, et 1270 km aussi, accessoirement.

 

Seule en grosse partie.

 

J'ai fait ce que j'avais imaginé. Je me suis fait plaisir malgré l'effort intense et long. J'ai aimé l'expérience.

 

Le ski est un moyen de locomotion d'une douceur extrême.

 

Bien, je crois que le voyage est un repas. On le prépare, on le consomme, et maintenant, reste à le digérer.

 

Dans les semaines qui suivent, je reprendrai tronçon par tronçon, avec un peu plus de détails. Mettre en mots, poser à plat avec un peu de recul, commencer à digérer... et peut-être satisfaire votre curiosité. La photo jointe est de Damien Artero.

 

A bientôt

 

 

71 degrés Solitude Nord

De Bois d'Amont à Nuorgam

 

Bonjour,

 

Voici donc le premier d'une série de posts pour reprendre l'aventure lapone un peu plus en détails.

 

Le voyage de Bois d'Amont à Ivalo fut une aventure à lui tout seul. Dès l'Allemagne, James (le camion) se met à tanguer, à partir à droite ou à gauche alors que nous ne tournons pas le volant : direction flottante. Si en diminuant la vitesse (en passant de 95 à 85 km/h), nous parvenons à le maîtriser, la conduite est inconfortable et notre destination n'est pas à côté. Plus loin, le liquide de refroidissement déborde, le radiateur est percé, la jauge de température merdouille et nous ne pouvons plus compter dessus. Pour finir, au milieu de la Suède, ça fume et nous arrivons à 35 km/h devant le garage d'une bourgade paumée. Par chance le type a ce qu'il faut pour nous dépanner, est sympa et disponible. Quatre heures de travail sont nécessaires afin que nous puissions repartir, tous les problèmes sont a priori résolus. C'est que James est un maillon important dans le succès de notre entreprise. Il est maison de Damien, sera mon hôtel parfois, lieu de stockage, de recharge des batteries... nous devons l'emmener au bout de l'aventure lui aussi. Nous arrivons sur le parking de l'hôpital d'Ivalo le 12 février au soir.

 

Le 13 est décrété journée de préparatifs. Nous faisons les images du départ afin de gagner du temps le lendemain matin. La température est très douce, trop douce, la neige est molle et ne permet donc pas l'utilisation du fatbike. Damien va être contraint de chausser les skis ou les raquettes et de faire une croix sur la mobilité accrue qu'il escomptait pour me filmer, ce qui ne nous simplifiera pas la tâche. Nous montons ensuite à Inari à 40 km, pour rencontrer Jenny, et redescendre à Ivalo avec elle afin qu'elle emmène ensuite James jusqu'à Nuorgam, la frontière entre la Finlande et la Norvège, à 9 ou 10 jours de marche pour nous.

 

14 février, le vrai départ : pas grand chose ne se passe dans ma tête. Je pars. Voila. Je descends sur la rivière gelée et enneigée, passe sous le grand pont un peu plus loin et entame l'aventure sans me retourner. Je ne suis pas venue pour regarder derrière. La pulka est lourde et la première cabane à 27 km. Nous y parvenons à la nuit tombée depuis longtemps, après une journée grise et monotone. Elle est occupée par un habitant d'Ivalo, 80 balais, venu à motoneige pour taquiner le goujon. La cabane est surchauffée, à exploser. Ces logis finlandais sont ouverts au public et gratuits. Munis d'un fourneau, d'une table, de bancs, de bas flans, d'une réserve de bois et de toilettes à l'extérieur, ce sont pour nous des lieux d'un confort inestimable. Certaines ont le gaz pour cuisiner.

 

Les journées qui suivent sont similaires à la première. Nous partons tôt le matin et arrivons tard le soir. Les étapes sont longues mais dormir en cabane nous évite bien du travail et de l'inconfort. Damien souffre des pieds. Très vite il décide de faire du stop aux motoneiges, ce qui lui évite bien des désagréments et lui libère du temps pour filmer. Météo toujours maussade, le lac d'Inari ne se montrera pas sous le soleil... Les étapes s'enchaînent néanmoins.

 

À Suolistepale, dernière cabane avant Sevetijarvi, je me tranche le doigt avec ma hachette en faisant du petit bois. Ça pisse le sang. Rien de grave, j'ai raccourci mon index gauche de trois millimètres. J'ai de quoi me soigner mais le pansement est volumineux et je dois couper un gant pour qu'il passe... Rien de grave mais je sens que ce bobo va me gêner de longues semaines, la cicatrisation sera forcément longue dans les conditions où je suis et la sensibilité de ce doigt sera importante, notamment au froid. Heureusement c'est main gauche. Mais bon, 3 mm de plus encore et j'étais bonne pour rentrer chez moi !

 

Sevetijarvi, premier village sur mon chemin. Nous sommes hébergés par une famille adorable, nous gavons de produits succulents, nous lavons, en apprenons pas mal sur le coin et les occupations préférées des Finlandais...

 

Cela fait 5 jours que je suis partie, 5 jours que je skie entre 25 et 35 km par jour. Beaucoup pour un début. 90 % sur l'eau, peut-être plus même. Même si j'ai été obligée de scotcher les pieds, je ne me plains pas, dans l'ensemble ça va plutôt bien. La température est toujours anormalement douce pour la saison et je me fais quelques cheveux blancs pour la suite, où je devrai parfois évoluer sur des rivières qui, si elles ne sont pas gelées, vont me poser problème. On verra... Les ours vont-ils se réveiller prématurément ?

 

Je suis en train de prendre conscience peu à peu, au fil des jours, de la difficulté que va représenter le fait de ne plus avoir le confort des cabanes, dans quelques jours, et je dois avouer que j'appréhende. Je réalise qu'il faudra, tout le long de cette aventure, toujours chercher à me protéger au maximum si je veux tenir la distance. Je mets en place déjà, ce que j'appellerai tout le long « mes principes », à savoir, toujours avoir sur le dos ma veste coupe-vent, porter toujours des gants, un bonnet, quelque chose autour du cou et sur les yeux. Le but : être indifférente aux sautes d'humeur du vent, de la température... Ne pas transpirer. Pour cela je régule mon rythme de marche et si toutefois j'ai trop chaud, j'ôte une épaisseur sous ma veste et je la tiens accessible en cas d'arrêt pour ne pas me refroidir non plus. Ces quelques règles de base, respectées tout le long, m'ont permis de ne jamais moucher ni tousser, de rester sèche... Primordial.

 

À partir de Sevetijarvi et jusqu'à Nuorgam, le soleil a fait quelques apparitions enfin, laissant apparaître enfin ces étendues immenses dans toute leur démesure. Le froid aussi s'est invité au bal, moins 26, moins 30, et des nuits dehors, ce qui ne me rassure pas pour la suite. Deux mois et demi comme ça ? Je doute d'être capable. Je me tais. Je verrai au fur et à mesure. Pour l'instant tout va bien. Ce froid nous vaut quelques aurores boréales spectaculaires, que j'ai la chance de voir alors que je suis encore sur les skis. Les premières lueurs du jour apparaissent vers 7 h et à 16 heures il fait nuit. Tous les soirs je termine mon étape le nez dans les étoiles ou les aurores, enfin... quand le ciel est dégagé. Nous arrivons à Nuorgam directement sur la parking du supermarché dans lequel je m'engouffre, par un jour tempétueux et glacial. James est là, qui nous attend.

 

 

  Nuorgam, fin du premier tronçon, fin des cabanes, fin du confort, fin des régions boisées, frontière entre la Finlande et la Norvège. Maintenant devant moi la province de Finnmark, la plus septentrionale de ce pays tout en longueur qui vient coiffer la Suède et la Finlande pour aller jusque contre la Russie. En latitude, je suis déjà au delà de Mourmansk en Russie. 9 jours déjà, ou seulement. Je sais qu'il faut que je mette les bouchées doubles pour atteindre le Cap Nord avant le départ du caméraman. Damien, en effet, récupère son camion ici. Nous nous rencontrerons sur des points définis à l'avance et pas tous les jours. Le temps des cabanes est révolu et je skierai désormais seule. Si j'avais un pied dans l'aventure, j'y mets l'autre... À cette latitude, les terrains sont dénudés, rien n'arrête le vent, j'attaque un tronçon difficile.

 

Suite au prochain épisode...

Les deux photos du bas sont de Damien Artero

 

 

71 degrés solitude Nord, de Nuorgam à Mehamm

 

La rivière frontière est traversée, nous sommes en Norvège pour un moment, surtout moi... Enfin... j'espère. Damien parvient à suivre, non sans mal, sur quelques kilomètres avec son fatbike, puis abandonne la partie. Nous nous donnons rendez-vous, tels des agents secret, au point 41, qui correspond à la croisée de mon itinéraire avec une route. J'ai beaucoup moins de kilomètres à faire que lui, mais il est motorisé tandis que je me lance, seule pour de bon sur un tronçon non balisé. La température est remontée par rapport à ces derniers jours mais le vent va forcissant en cours de journée. 

Au début, j'ai encore quelques arbres pour me tenir compagnie et donc des lagopèdes, mais bientôt, j'entame la traversée de ce que les guides des safaris motoneige appellent eux-mêmes le "Big white desert", le grand désert blanc. D'ailleurs en motoneige ils le contournent, suivent le balisage qu'ils n'ont pas le droit de laisser à plus de 300 mètres de leur trajectoire. Je coupe à travers. A travers quoi ? Il n'y a rien, je vais tout droit. Mon prochain point GPS, là où je dois passer sous une ligne électrique haute tension et retrouver la piste motoneige est à 16 bornes. Une visée de  seize kilomètres ! Inutile de tenter de viser quoi que ce soit d'ailleurs, aucun point de repère au sol et rien de plus à l'horizon. Alors de temps en temps je sors mon GPS et réajuste ma direction. Au fil des heures ce jour là, la visibilité se réduit, le vent devient fort et il se met à neiger. Je sors le GPS plus souvent, de copain, il passe dans la case "ami". Pas une trace, ni animale ni végétale, encore moins humaine. La nuit s'avance déjà, j'aperçois dans cette semi clarté interminable la ligne électrique mais je sais qu'elle est encore très éloignée. Je pousse tout de même jusqu'à être à proximité, elle ne m'apporte rien par elle-même sauf de savoir que je suis aussi, par le fait, assez proche de la piste motoneige. Et la piste motoneige, c'est la sécurité et la survie en cas de pépin sans pour autant avoir les désagréments. Un groupe et quelques engins isolés par jour... Dans la nuit et dans le vent, je monte ma tente, méticuleusement. Il est impossible de me mettre à l'abri de quoi que ce soit, le terrain est plat et dénudé sur des kilomètres à la ronde.

 

Au réveil, neige et vent toujours. Sortir du duvet, déjeuner, démonter le camp et partir m'occupe un moment. Et je poursuis ma route solitaire tantôt sur la piste motoneige tantôt en coupant. Le balisage n'es pas évident à suivre et je le perdrai parfois, les traces des engins ont disparu. Jour blanc. Sur certains tronçons je ne vois guère plus loin que le bout de mes spatules. Je marche donc encore au GPS, je relie les points comme un gamin sur son cahier de coloriage pour faire apparaître le motif, ce qui me met parfois dans des situations inconfortables, devant des congères (le mot corniche fait peur) dont je ne sais si elles font un mètre ou dix ou des dévers glacés dans lesquels la pulka tente de m'entraîner en contrebas. Après déjà 17 bornes, vers 13 heures, j'aperçois James et m'y engouffre alors que la pluie me lave de tout espoir de faire une longue étape. Cependant et contre toute attente, le ciel s'éclaircit ensuite, s'ouvre même, du bleu fait son apparition. Damien me suit quelques kilomètres afin de faire le bivouac avec moi pour pouvoir le filmer. Bien lui prend, il en profitera pour mettre dans la boite une aurore boréale qui s'étale et danse pendant des heures. 

 

Au matin suivant, je poursuis sur la rivière à moitié ouverte, slalomant entre les trous d'eau tandis que Damien rejoint le camion et avance toute la journée en longeant les fjords tandis que je coupe par l'intérieur des terres. Rendez-vous est pris au point 57. La rivière et surtout son état, pas très solide, m'a donné du fil à retordre. J'ai du emprunter les berges par endroits, densément boisées et effectuer avec mon semi remorque des prouesses de conduite dans la neige profonde et lourde. Puis il a fallu monter sur le plateau. Pour cela, déchausser, mettre les skis sur la pulka, prendre mon courage à deux mains, ne pas me poser de questions, tirer, tirer comme une brute, comme je n'aime pas, mais qui m'évite de décharger la pulka pour passer en deux fois. Tirer, pas après pas, de la neige jusqu'aux genoux, lutter à chaque pas, vraiment, pour hisser la péniche dans la pente trop raide pour être pratiquée à skis. Une fois sur le plateau, le GPS m'indique qu'il ne me reste "que" 16.9 km pour atteindre le point 57, c'est la distance que j'ai faite déjà pour arriver là. Je n'irai pas au bout du périple en faisant des étapes si longues et si harassantes. Pour l'instant le but est d'atteindre Mehamm, ville du bout du monde, et le CAp Nord avant que Damien ne reprenne l'avion pour la France. Pour qu'il fasse lui-même les images du Cap Nord, et pour lui offrir la possibilité d'atteindre ce point mythique et emblématique, si possible sur son fatbike. Je mets donc les bouchées doubles. En échange, j'aurai, ce soir, le confort de James pour passer la nuit, ce qui me dispense d'avoir à monter le camp. Des kilomètres à longer la ligne haute tension de plus ou moins loin sans me poser de questions. Veiller à ne pas transpirer, ne pas prendre froid, et manger assez souvent. Boire aussi, du chaud tout le temps. J'atteins le point 57vers 18 heures après déjà de longues heures à la frontale dans la nuit très noire. Damien n'est pas encore là, je marche le long de la route après l'avoir joint au téléphone. Je suis épuisée, j'ai fait 35 bornes, si ça continue faudra que ça cesse... Nous posons James sur un parking et tandis que je récupère gentiment de mes efforts, Damien prépare un repas digne de ce nom. 

 

26 février au matin, surprise au moment d'enfiler mes chaussures que Damien avait placé sur le chauffage au gaz du camion. Les sangles en plastique ont fondu... Le gaillard est bien penaud, confus, mais en deux temps trois mouvements, il refond, charcute au couteau le plastique chauffé, "ressoude", recolle, bref répare mes deux chaussures qui prennent ainsi et enfin l'allure de matériel d'aventurière, soumises à toutes les conditions. Elles aussi soufrent dans l'histoire et doivent porter les stigmates des difficiles épreuves... Les réparations tiendront jusqu'à la fin sans que je n'y retouche. Je file ensuite en pente douce et descendante vers l'isthme qui me sépare de la presqu'île de Nordkinn. Je passe la bande de terre de 500 mètres de large entre le fjord à gauche et le fjord à droite et poursuis toute la journée entre la route et la ligne électrique, distantes d'un kilomètre. C'est un jour difficile, je ne suis pas en forme, je paie mes efforts d'hier et chaque vague de neige dure, au sol, me fait rentrer le brancard dans les côtes. Chaque fois aussi, un à-coup sur la ceinture. Match de boxe en 5000 rounds, je prends des coups dans les abdos, qui deviennent béton au fil des jours. J'éprouve tout de même et malgré les difficultés, beaucoup de plaisir à skier seule dans ces immensités blanches. Ce soir je dors encore à l'hôtel James. Ce mode de fonctionnement me permet de me préserver, de faire de longues étapes, et de faire le point chaque soir avec Damien pour définir les objectifs du lendemain au niveau des prises d'images, de préparer au mieux afin d'être efficaces. 

 

27 février, j'arrive à l'entrée de Mehamm en milieu de matinée. L'océan est devant moi, je le vois. Mehamm est une petite bourgade aux maisons colorées et constamment bousculées par le vent, toujours fort (fort pour moi, normal pour les autochtones, autour de 80 km/h...). C'est un gros port de pêche mais ce qui nous intéresse surtout, c'est qu'en son centre, se trouve la boulangerie la plus septentrionale du monde, oui oui, on fabrique du pain sur place. Nous sommes à l'un de ces endroits de la planète les plus au nord que nous puissions atteindre par la route. Le Cap Nord est sur une île. La pointe Barrow en Alaska n'est que 14.36 km plus au Nord. Le point le plus haut en latitude, continental j'entends (hors îles) est la péninsule de Taymir en Russie. Mais là-bas, pas de boulangerie... Nous nous empiffrons de crème et de sucre, à s'en faire exploser la panse, rencontrons Tina et Juan, chez qui nous prendrons une douche avant de poursuivre la route. J'avais prévu de rallier Mehamm à Honningsvag (de l'autre côté de la baie) en bateau mais cet hiver il faut aller le prendre à 23 km d'ici. Sans James et Damien, j'étais bonne pour les faire à ski. Le quai, ici, est en réfection. Finalement je fais le tour complet dans le camion (400 km), ce qui nous évitera bien des contraintes et me permettra de profiter des paysages. Tina et Juan ont tenu des propos forts qui m'ont marqué : ici, tu es forcément conscient que la nature, le "wild", sont plus forts que toi, que t'es tout petit, que si tu sors de 20 mètres de l'endroit le plus facile où passer, tu peux mettre ta vie en danger, que si tu ne regardes pas constamment le ciel et le sol pour prendre les bonnes décisions sans attendre, tu peux crever. C'est fort, c'est grand, c'est sauvage et ça ne pardonne pas, qui plus est en hiver... Wouh ! Tout un programme, je ne pourrai pas dire qu'on ne m'a pas prévenue.

 

Pour moi, Mehamm est une étape supplémentaire importante. Même si le Cap Nord devra attendre quelques jours, j'ai touché l'océan glacial arctique et suis montée jusque là par mes propres moyens uniquement. Le vent m'a plutôt aidée, les températures ont été clémentes et j'ai profité d'un maximum de confort. C'est tout de même difficile, mes jambes et mon visage sont boursoufflés comme je n'ai jamais vu et je ne sais pas à quoi cela est dû mais ça m'inquiète. Mes jambes sont comme des quilles tous les soirs, et aussi grosses au dessus de la cheville que ma cuisse. Quant à ma tête, c'est un film d'horreur que nous pourrons faire... Faut-il aller voir un toubib ? Le matin c'est à peine mieux mais pas normal pour autant. Je ne comprends pas et j'appréhende la suite, dans quelques jours, quand il faudra que je monte systématiquement le camp... et que j'aurai probablement le vent de face toute la journée, que ma pulka sera chargée de nourriture pour deux semaines... Ne pas y penser trop, prendre les choses comme elles se présentent. Je verrai en temps utiles. Damien est content pour un tas de raisons, et James est heureux d'avoir vu l'océan glacial arctique, il était temps, à son âge...

 

Sur ce post, première et troisième photos sont celles de Damien, les autres sont les miennes. Je pense créer une section dédiée à ce voyage dans la galerie dans quelques jours...

 

Prochain tronçon : Cap Nord.

 

A bientôt

 

 

Cap Nord

 

De Mehamn donc, je fais le tour de la baie (400 km) avec Damien et James. 400 bornes de route trouée, glacée, étroite et sinueuse le long des fjords norvégiens. Nous arrivons à Honningsvag sur l'île Mageroya au petit matin, avant que la bourgade ne s'éveille. Damien resserre le roulement de la roue avant droite qui donne des signes de faiblesse. Nous nous posons ensuite sur le parking du supermarché « Rema 1000 » afin de préparer notre expé vers le Cap Nord.

 

J'irai à ski en tirant ma pulka cela va de soi et Damien ira avec son fatbike en tirant également une pulka, plus légère. Alors que nous sommes prêts à partir, une jeune femme de la « sécurité » nous accoste et en regardant James nous dit après nous avoir salué et en souriant : « Vous ne pouvez pas monter au Cap Nord avec ce véhicule ».

Cela tombe bien nous n'en avons pas l'intention, ce que Damien lui rétorque mais cela ne va pas non plus avec le vélo car il doit emprunter la route, soumise à restrictions. A skis, pas de souci, je ne suis pas sur la route. En hiver, pour emprunter la route en question, il faut rouler en convoi. Deux fois dans la fin de la matinée dans le sens montant et idem en début d'après midi dans l'autre sens, fraiseuse et chasse neige ouvrent la route et permettent aux bus et éventuels automobilistes d'atteindre le centre touristique du Cap Nord. En dehors de ces convois, il est impossible d'emprunter la route, ce qui est justifié nous le verrons plus tard. La jeune femme, sur notre insistance, téléphone au chef de convoi pour lui demander si nous pouvons emprunter la route à vélo. Bien sur fin février, l'autre nous prend pour des huluberlus et refuse de prendre une quelconque responsabilité. Il nous envoie demander l'autorisation à la police.

 

Petit tour au poste où nous sommes reçus très cordialement, et entendus. Nous insistons sur le fait que nous ne sommes pas de simples touristes, que nous sommes conscients des conditions météorologiques, que nous avons le matériel nécessaire et la nourriture pour passer des nuits dehors au besoin, que je suis « guide en montagne... » Il n'y a restriction que pour les 12 derniers kilomètres, nous ne devrons pas nous trouver sur la chaussée au moment des convois, c'est tout. Le policier nous met en garde contre la glace vive qui est juste sous les cinq centimètres de neige fraîchement tombée et nous souhaite bonne chance et précise qu'en Norvège, n'importe qui a le droit d'aller où il veut dans la nature et d'y planter sa tente.

 

Bien, retour sur le parking du supermarché, redéballage des affaires, rechargement des pulkas et départ. Les trottoirs sont enneigés, et gravillonnés... Très vite, dès la sortie de la ville, nous sommes confrontés au manque de neige. Impossible de passer ailleurs que sur la route, coincée entre la falaise et la mer. Et la route est noire. Après quelques kilomètres à tirer les pulkas dans les gravillons au bord du macadam, nous décidons d'aller rechercher le camion pour faire les 10 kilomètres qui nous séparent de la neige.

Avec toutes ces histoires, les heures ont passé et nous atterrissons sur un parking à 22 km du Cap, décidons d'y passer la nuit à l'hôtel James et de démarrer tôt le lendemain matin, profitons d'une ou deux heures de temps libre pour tourner quelques scènes.

 

1er mars 2014. Départ aux aurores. Nous avançons bien. Le fatbike avance avec une inclinaison d'au moins 15 degrés par rapport au sol à cause du vent de côté et la pulka se met parfois en travers. Damien parvient à prendre de l'avance pour se poster et filmer. Et il faut à peine de courage tout de même pour sortir la caméra, le trépied, et les mains des gants, dans ces conditions...

 

Le premier passage des engins nous surprend, il n'est que 9 heures. C'est pour le personnel. Le chef de convoi est furax car nous étions sur la route mais le premier convoi devait être à 11 heures. Le chauffeur a eu très peur, sans un sérieux coup de frein, il serait passé sur le vélo de Damien, caché derrière un virage, étalé en plein milieu de la route. Damien lui, était un peu plus loin avec la caméra. Les engins travaillent en permanence sur ce tronçon de route qui se rebouche en un quart d'heure. Les congères y sont alors impressionnantes. Leurs machines ne ressemblent en rien à celles que nous connaissons en France, même dans le Jura. Ici, ce sont des monstres et c'est nécessaire. On peut toutefois se poser la question de la nécessité à mettre tant de moyens en oeuvre (engins, personnels, risques, chauffage des bâtiments là haut...) afin de satisfaire trois bus de touristes huppés par jour, une poignée de personnes désirant atteindre le Cap Nord en hiver...

 

Le projet était à l'origine d'aller au vrai Cap Nord, c'est à dire à l'endroit le plus septentrional de l'Europe, la pointe Knivskjelloden mais parvenus à l'endroit où nous aurions dû quitter la route, les conditions de visibilité et de vent sont telles que je décide que nous irons, comme tout le monde, au centre touristique, espérant y trouver un peu de chaleur et un endroit pour planter la tente à l'abri du vent autour du bâtiment. D'autre part, nous savons que la gorge qui mène à cette pointe dont le nom est imprononçable est délicate, impossible à négocier avec les pulkas et encore moins à vélo... La glace sous-jacente est dangereuse.

 

Vers 10 h 45, et après avoir eu maille à partir avec les éléments déchaînés (surtout Damien et le fatbike qui offre une considérable prise au vent), nous franchissons la porte et atterrissons dans un monde chauffé et luxueux. Bonjour le contraste ! Trois hommes sont attablés, je me dirige vers eux. Non seulement nous ne payons pas l'entrée mais en plus ils nous offrent un chocolat chaud. Ils nous ont vu ce matin le long de la route, savent ce que nous avons enduré. L'un d'eux n'est pas moins que le manager de cette forteresse qui l'été, voit passer chaque jour plusieurs milliers de personnes venues admirer le soleil de minuit sur l'océan glacial arctique que le rocher domine de 307 mètres. Alors que nous lui demandons, après une bonne heure de discussion, quel est, à son avis, le meilleur endroit où planter la tente pour la nuit, il nous offre une chambre !

 

Les convois arrivent et déversent leur flot de touristes (3 bus et quelques individuels) qui s'étonnent devant notre matériel entreposé dans le hall d'entrée. A noter tout de même que l'aller retour de Honningsvag jusqu'ici en bus (72 km en tout), et entrée au site comprise coûte 200 euros par tête pour deux heures sur place. L'entrée seule vaut 30 euros. Bien, nous sommes donc invités à dormir ici, dans une chambre confortable et douche chaude. Je passe sur la valeur pécuniaire du cadeau, on s'en fout, nous ne réagissons plus qu'en terme de confort et c'est inestimable. A quinze heures, tout le personnel s'en va, nous sommes seuls jusqu'à demain matin dans la forteresse du bout du monde. Deux étages sur le caillou, trois en dessous, creusés dans la roche, cinéma, chapelle, expositions, musée, cuisines de quelques centaines de mètres carrés, multitude de chambres, hall principal immense... Nous passons l'après midi à tourner des scènes à l'intérieur et à l'extérieur du bâtiment. Malheureusement, le ciel restera couvert. Nous profitons d'un peu de lumière sur les falaises environnantes et sur l'océan mais n'aurons pas le spectacle d'une aurore boréale, ni des étoiles, ni des couchers ou levers du soleil. A neuf heures le lendemain matin, le personnel arrive, nous offre encore un petit déjeuner alors que nous venons d'en prendre un. Nous remerçions vivement pour tout et repartons comme nous sommes venus, dans le vent, la neige et le froid.

 

Le soir même, après avoir retrouvé James, nous faisons un saut jusqu'à Skarsvag, village de pêcheurs, sur l'île, prenons une douche et nous rassasions chez des particuliers. Le lendemain nous rejoignons Honningsvag et passons la journée à faire des allers et retours entre le camion et le supermarché, avides de produits frais. Je refais mes paquetages et vérifie mes cartons de ravitaillement pour la suite, prends un jour de repos. Dans la soirée nous passons le tunnel qui nous met sur le continent et dormons juste à la sortie, sur un parking d'où je partirai demain matin pour mes six semaines en solitaire.

 

La seconde photo est de Damien Artero. Dans la galerie photos vous pouvez trouver toutes les images dispos à ce jour.

 

À la semaine prochaine pour le tronçon suivant

 

 

71 degrés Solitude Nord.

 

De Kafjord à Eiby.

 

 

Bonjour,

 

Nous voici le 3 mars. Il est 19 heures. James est sur un parking, le premier après la sortie du tunnel qui nous a reposé sur le continent. C'est d'ici que je partirai demain matin. Seule. Et chargée comme jamais. Ce n'est pas vraiment de la peur mais une appréhension tout de même que je ressens. Je suis confiante mais sais aussi que je n'aurai pas droit à l'erreur, que maintenant, sans roue de secours à proximité, je dois assurer. Mais cette conscience de l'engagement que mon épopée représente est ce qui va me permettre de rester prudente et vigilante.

 

À raison de 20 kilomètres par jour, je devrais être au prochain ravitaillement le 12 mars. J'ai tout de même pris 13 jours de nourriture, sait-on jamais, si je dois partager avec un ours...

 

4 mars 6 heures du matin. Je suis prête à partir pour 45 jours seule dans le grand blanc. Nous filmons mon départ puis je m'en vais. Je ne me retourne pas, comme souvent. Je ne suis pas là pour regarder derrière... La journée s'annonce belle. Partant du bord de la mer, je ne peux que monter. Plus haut, plus tard, sur le plateau, j'apercevrai par moments le bleu de l'océan au fond du fjord. Pas âme qui vive ni trace humaine de toute la journée. Vers 14 heures alors que j'ai déjà parcouru plus de 20 kilomètres à vol d'oiseau, je m'arrête pour installer mon camp. Monter plus haut pourrait m'exposer au vent s'il en vient, je préfère rester à peine en contrebas. À chaque jour suffit sa peine, je dois me ménager.

 

5 mars. La nuit a été calme et illuminée d'aurores boréales vertes extraordinaires. Je les ai vu à travers la toile de tente, enfin... devinées car je ne me suis pas relevée. Passer des 37 degrés du sac de couchage aux -20 degrés à l'extérieur... pas le courage. Le terrain a été en pente douce toute la journée, montante. Et le vent de face de plus en plus fort. Mais le miel a fini par arriver. Refusant de me laisser planter mon bivouac dans un endroit aussi venté et n'ayant aucun espoir que cela se calme, un pêcheur et ses deux fils ont chargé ma pulka sur les motoneiges et je suis allée dormir chez eux, au chaud. Demain matin, ils me ramèneront à ce point précis. Toute la soirée, alors que je discute avec le père, les fils tournent autour de la maison sur les engins bruyants, ça a duré deux heures. Plus je passe du temps dans ces pays nordiques, plus je me rends compte que leur respect de la nature n'est qu'une devanture, une vitrine, leurs comportements sont surprenants sur bien des points, de la malbouffe à l'utilisation d'engins motorisés en tous genres, de la surconsommation au gaspillage hallucinant des ressources telles que l'eau, l'essence, l'électricité... Les maisons ne sont pas isolées et surchauffées, et les motoneiges tournent... Les gens ont de l'argent, beaucoup, et se moquent du reste.

 

6 mars. Vent tempétueux. Mes hôtes m'ont remmené presque à contre cœur au point de départ. Ils n'ont pas traîné et sont redescendus dare-dare. J'ai le vent de face, violent. Cordons serrés au maximum, il m'arrache la capuche, je mets le masque de ski par dessus. Les 9 kilomètres sur le plateau sont dantesques, et je dois parfois m'y prendre à deux fois pour passer des bosses de rien du tout. J'y laisse une énergie phénoménale et il est inconcevable de m'arrêter manger. En prévision, j'ai mis ce matin dans les poches de ma veste une barre de pâte d'amandes et des fruits secs. Trois heures plus tard, je commence à descendre, trouve des arbres et profite de l'abri relatif pour boire du chaud. Arrivée dans le « fond de vallée », je traverse un lac dans le sens de la longueur, toujours avec le vent de face, puis chemine dans une forêt de bouleaux avant de monter mon bivouac à proximité de maisonnettes méticuleusement cadenassées. Je n'ai avancé que de 16 bornes malgré tous mes efforts. Mon bivouac est tranquille et bien abrité. Je suis bien et la température est douce.

 

7 mars.Toujours du vent de face. Je commence par suivre une longue vallée qui devait être « absolutly flat » (absolument plate). À motoneige, elle doit l'être oui ! C'est sans compter les vagues de neige dure, au sol, sur lesquelles les cahots de la pulka me broient le dos, la vallée qui penche tout de même un peu, et la neige profonde et collante qui me scotche. Ce qui devait être une promenade se transforme comme souvent en exercice épuisant. Et puis il y eut une rivière à traverser, bien encaissée, bordée par un talus de cinquante mètres de haut, raide. Il a fallu tout décrocher, ôter les skis et faire passer la pulka devant. À la descente, ça va bien, mais remonter en face me prend un temps fou, je patauge dans la profonde mouillée jusqu'aux genoux, tire, pousse, enfonce, décharge, recharge, mais à force de patience et d'efforts, parviens à mes fins. Ais-je le choix ? Je passe ensuite une légère ligne de crête, le vent se renforce, il est maintenant « modéré » comme ils disent ici, c'est à dire qu'il ne te fout pas encore par terre mais pas loin. Les deux cabanes convoitées sont en vue mais l'accumulation de neige glacée et compactée devant les portes est telle que je ne sors même pas ma pelle. Plus loin il y a une autre cabane, minuscule. Je tente ma chance. Bien me prend car elle est ouverte, mais vraiment lilliputienne. Dans la soirée, avant de me coucher, j'entreprends de démonter la table fixée au sol et au mur, et de lui faire passer la nuit dehors, afin d'avoir la place de poser mon matelas par terre. Je la replacerai demain matin. La météo annoncée pour les prochains jours se résume à pluie, neige, vent fort du Sud-Ouest, exactement là où je vais. Je dois me préparer psychologiquement à affronter les éléments...

 

8 mars. Le vent a hurlé toute la nuit. Toutes les toitures de cabanes sont retenues aux quatre coins par de gros filins d'acier... J'ai dormi comme une souche. À 7 heures je mettais les voiles (si seulement...). J'ai skié aujourd'hui sur des lacs enneigés, suis passée par dessus une montagne, ai côtoyé un moment une ligne haute tension, ai longé des rivières et ai même eu chaud. À 14 h je cherchais désespérément la cabane convoitée, ne l'ai jamais trouvée. J'ai refait cinq kilomètres sur une rivière méandreuse dans l'espoir de dormir à l'abri toujours. Et cette cabane là existe bel-et-bien, me voici soulagée. J'y arrive dans la tempête de neige à moitié en flotte et dans le dernier kilomètre j'ai traîné des sabots de neige de 10 cm sous mes skis. Mais la cabane est là, spacieuse, confortable, ouverte, et c'est royal. Toutes les difficultés de la journée s'envolent... c'était finalement une bien belle journée !

 

9 mars. Le temps est indifférent, je veux dire qu'il n'a aucun caractère. Ni blanc, ni gris, ni bleu, ni noir, ni vent, ni soleil, ni froid. Rien. Il ne réchauffe ni l'âme ni le cœur, ni le corps, il ne refroidit pas non plus. Aucun adjectif valable à part morne. Slalom avec mon attelage dans les forêts trop denses. Je décide de descendre sur la rivière... encaissée. Je l'atteins et progresse entre les bords qui peu à peu se transforment en barres rocheuses. La rivière est de plus en plus ouverte, les trous d'eau de plus en plus nombreux. Pour l'instant ça passe. Parfois je me dételle et vais voir « à vide ». Je remonte ainsi 4 kilomètres. Le débit de l'eau est important, je suis hyper méfiante. Puis ce qui devait arriver arriva, non, je ne passe pas à la jaffe, mais je suis coincée. Devant moi un rapide et sur les côtés des falaises. Demi-tour et rebelote aux places délicates. Au premier endroit qui me semble correct, je décharge la pulka et grimpe entre les gros blocs, en quatre fois pour hisser mon chargement en dehors du lit de cette rivière. Je pose ma tente sur un replat à l'abri du vent, l'endroit est peuplé de lagopèdes bien bavards qui me font marrer par leur manière de pencher la tête en jacassant, et leurs mimiques parfois presque humaines. Pour un peu, je leur répondrais ! Comment se fait-il que je me retrouve sur des rivières encaissées ? Parce que j'ai des cartes au 1/100 000 et que cette échelle ne permet pas de voir ces reliefs qui sont trop peu importants pour être notifiés. Pour moi ce sont des pièges.

 

10 mars. Je suis arrivée aujourd'hui, dans le vent et la neige, sur un endroit de la carte où je change de zone UTM. C'est important en orientation. Le carroyage, sur le papier, est parallèle, et le haut de la carte correspond au Nord. Je ne rentrerai pas dans les considérations de déclinaison magnétique... Mais dans la réalité, les méridiens ne sont pas parallèles puisque se rejoignent tous aux pôles. Cela se traduit sur une carte par une zone triangulaire qui délimite deux zones UTM différentes. Je n'avais jamais eu le cas. Je n'ai pas su rentrer les coordonnées GPS de la cabane qui se trouvait dans ce triangle. Je n'avais pas de visibilité, la boussole dans ce paysage tout blanc tout plat n'est pas d'une grande utilité. Ma trace s'efface en quelques secondes derrière moi, pas bon pour faire une contre-visée. J'ai fait au mieux, et suis ce soir à 1,8 kilomètres de la cabane que j'aurais voulu atteindre. 1,8 borne d'erreur, ça fait peur. Bivouac au milieu du néant venté mais extrêmement beau et sauvage.

 

11 mars. Ma tente a de la gueule ce matin sous le ciel bleu dans le soleil et cette immensité blanche. La neige atteint bien le quart de sa hauteur. C'est magnifique. Je remballe et descends dans la vallée, passe un village que j'espérais habité mais ce ne sont que des cabanes, des anciennes mines, rien que de l'oubli et des vestiges. Je remonte sur une crête, descends sur un lac, me retrouve en territoire boisé donc abrité du vent pour deux jours. Bivouac tranquille dans la forêt de bouleaux. Il fait trop doux pour la saison.

 

12 mars. Après avoir bien galéré pour trouver le passage, j'arrive vers midi dans le village de Eiby, où se trouve mon carton de ravitaillement, vais sonner à la porte et m'installe pour la nuit. Lessive, douche, séchage de toutes les affaires, tente, duvets... Moins d'une heure après mon arrivée la pluie tombe drue et ne s'arrêtera plus de la journée. Quelle chance encore !

 

Écrire ces lignes et reprendre journée par journée me fait prendre conscience qu'il n'y eut pas de jour facile, jamais. Toujours quelque chose pour corser les difficultés : le vent, les rivières ouvertes, la neige, le froid, l'orientation... mais force est de constater que j'ai atteint mon point de ravitaillement le 12 mars comme prévu, que je vais bien, dors bien, mange bien et avance fort, malgré les conditions. Ce résumé peut sembler pessimiste et mon périple s'apparenter à une galère de tous les jours. Ce n'est pas le cas. J'aime skier toute seule et quand ils veulent bien se montrer, les paysages sont somptueux. Pour rien au monde je ne voudrais échanger ma place. Je savais que ce serait dur, je m'en sors très bien pour le moment. Je suis prudente, je veille à ne pas m'user, ma motivation est intacte et je suis en forme. L'orientation et le choix de l'itinéraire est un point important, je ne peux pas passer partout avec la pulka, les dénivelées trop pentues, montantes ou descendantes, me sont interdites, les forêts denses également. Chaque soir, je passe plus d'une heure à faire de la carto, à scruter autant que possible les détails et éventuelles difficultés, dans le but de les éviter, à pointer et rentrer mes points GPS avec rigueur... Je dois souvent anticiper de plusieurs jours, voir un peu plus loin que le bout de mon nez... J'utilise au maximum tout ce qui peut être susceptible de m'apporter du confort. La « réussite » dépend en grande partie de ma capacité à me protéger et me préserver. De tout.

 

Je prends un grand plaisir à être seule, c'est important dans ces conditions difficiles, sans concessions à faire, pour avancer à mon rythme, pour passer où bon me semble, pour prendre soin de mon organisme et prendre les décisions qui me semblent les mieux adaptées à ce que je suis capable ou non, de faire, suivant ma forme du moment. Je peux changer d'avis dix fois par heure en fonction de l'évolution du terrain et des conditions sans avoir à justifier de quoi que ce soit ni même avoir à en discuter. Il me semble que ce serait plus difficile à plusieurs. Et puis le silence... La sensation est difficile à décrire, je fais partie des éléments, je me noie dans le décor plus que je ne le traverse. Je suis un animal à sang chaud avec grosso modo les mêmes préoccupations que les autres animaux à sang chaud... Je suis en dehors de tout contexte humain et social, et seul le fait d'être en solo assez longtemps à l'écart de tout peut offrir ça. ... De plus en plus difficile sur cette planète !

 

À la prochaine

 

71 degrés Solitude Nord

De Eiby à la frontière finlandaise

 

13 mars, 9 h 22, je suis de nouveau sur mes skis. Je pensais prendre un jour complet de repos mais comment dire... c'était un peu particulier dans cette maison et c'est presque beau d'avoir pu me laver, faire une lessive, me reposer quelques heures. La météo annoncée n'est pas bonne, le père de famille m'a indiqué une cabane non mentionnée sur les cartes à une bonne demie journée de marche, je vais me contenter d'aller là aujourd'hui et m'y mettre à l'abri pour regarder les éléments se déchaîner de derrière les carreaux. J'ai trouvé la maisonnette, contenant une table, un fourneau, trois morceaux de bois imbibés d'eau, un lit et des peaux de rennes en guise de matelas, une lampe à huile... J'en ai plus que ce qu'il faut. Un luxe. Sylvain Tesson dan un de ses livres et en parlant du luxe, dit qu'il n'est pas un état mais le passage d'une ligne, le seuil où, soudain, disparaît toute souffrance... Je serais assez d'accord le luxe est relatif donc. Et ma cabane est luxueuse. La tempête de neige est arrivée, comme prévu, et ce fut un pur moment de bonheur d'être sur mon petit récif au milieu de l'océan déchaîné. Ma cabane trône sur une légère éminence au milieu d'une végétation qui ne dépasse pas 1.5 mètre de haut, zone de bagarre, à la limite des arbres. La solitude aussi m'est un luxe.

 

14 mars. Un mois aujourd'hui que je suis sur les skis. J'ai cassé la barre transversale de mon brancard, la réparation à l'aide d'une branche de bouleau est sommaire et il faudra que je trouve un moyen de la consolider. Sans cette barre, la pulka part dans tous les sens, ne me suis plus dans les dévers, n'est pas stabilisée... J'avance au milieu du grand blanc. Aucune trace, les arbres ont capitulé face aux éléments, il n'y a plus rien. La carte me renseigne sur le fait que je passe sur des lacs, que je ne devine même pas. Le sentiment d'isolement est bien présent mais il m'est agréable, presque jouissif. Ma tête va bien et le reste aussi d'ailleurs. Dans la journée lors de ma lente progression, mon esprit est occupé par mon itinéraire, par la vigilance, par la nature environnante, par des calculs mentaux aussi futiles qu'inutiles. Rien ni personne ne me manque. J'ai l'habitude d'être seule dans la nature, c'est juste une période plus longue. Il ne peut y avoir du manque que pour des choses ou personnes qui occupent notre quotidien, je pense aux gens, à mes proches, mais ne ressens aucune souffrance due à leur absence, je ne subis rien. C'est plus dur pour ceux qui restent au port ou sur le quai, celui qui part vit quelque chose. Je plante ma tente ce soir sans même chercher un relief pour me mettre à l'abri. C'est inutile, les plateaux du Finnmark sont immensément plats.

 

15 mars. J'ai eu du vent cette nuit, me suis relevée plusieurs fois pour remettre de la neige sur le rebord de la toile, que le vent emporte tout de même... L'abside inoccupée s'est remplie d'un demi-mètre cube de neige. Et puis ça a secoué un peu. Ce matin, il ne fait pas froid, - 7 degrés seulement à l'intérieur. J'ai parcouru une longue distance aujourd'hui car je voulais redescendre un peu pour dormir. Il n'y a que les lagopèdes pour me tenir compagnie. Je n'ai vu aucune trace humaine encore aujourd'hui. Je skie sur la lune. Ce soir, je prend mes notes avec les gants, il fait -15 degrés dans mon habitacle, le ciel est dégagé, le vent est nul, le silence pourrait rendre fou. J'ai glissé hors du monde. Le givre a envahi ma tente. 

 

16 mars. Je suis réveillée depuis un moment mais j'ai du mal à sortir du duvet. C'est un moment pénible que de passer de la chaleur du nid pour se jeter dans le froid. Le givre partout, qui se décroche au moindre mouvement. Il faudrait des gestes lents et méticuleux mais il faut faire vite. Les doigts restent collés sur les pièces métalliques du réchaud. Enfiler les chaussures froides et raides... Tout prend beaucoup de temps. Les tronçons de l'arceau de tente sont soudés entre eux par le gel et la vapeur d'eau que j'ai rejetée toute la nuit. Il me faut souffler longtemps sur chaque jointure, en prenant garde à ce que mes lèvres ne touchent pas le métal. Le gel est une colle surpuissante et instantanée. Je secoue ma tente et la nettoie de son givre après l'avoir vidée. Il ne sert à rien d'attendre ce soir pour le faire, c'est reculer pour mieux sauter et puis sait-on jamais, il faut que tout soit opérationnel en permanence, si je dois monter ma tente en urgence... J'ai fait ma trace, je n'en ai vu aucune autre, de quoi que ce soit. Je veille à me protéger, à me ménager, à me préserver, de tout. Je veille à ne pas transpirer car je ne pourrais rien faire sécher. Je suis toujours sur les plateaux immenses, il fait beau bien que la lumière soit ténue et blafarde. Il fait froid. Ce soir - 15 degrés dans ma tente.

 

17 mars. Mon duvet, au fil des nuits passées sous la tente commence à s'humidifier. Pour le faire sécher, je le mets dehors. Par -25°C (c'est ce que j'ai eu cette nuit), tout ce qui est humide gèle instantanément et forme une pellicule de glace ou de givre que je frotte ou que je brosse ensuite. Sortir du sac est une épreuve, les chaussures sont béton, je les enfile au dernier moment car il faut que je me mette en route très vite derrière, pour abréger la souffrance de mes orteils, due au froid. J'ai dû me relever deux fois dans la nuit pour assouvir des envies naturelles, il n'est pas exagéré de dire que c'est dur. Tous mes appareils fonctionnant sur piles ou batteries dorment avec moi dans le duvet, les caméras, les téléphones, le GPS, la frontale... Ce matin, il m'a fallut plus de deux heures et demie entre le moment où je me suis décidée à sortir du sac et celui où j'ai chaussé mes skis. Encore aujourd'hui j'ai inventé un itinéraire dans le Grand Blanc et n'ai vu personne, ni de loin ni de près. Ce soir alors que j'insistais pour passer une légère crête et aller m'y mettre à l'abri, j'ai aperçu des cottages. Plus par acquis de conscience et sans grand espoir, je suis descendue et ai poussé quelques portes, dont une s'est ouverte ! Je suis dans une cabane que je ne peux chauffer mais j'ai une table, une chaise, un lit et surtout, bien des heures de repos en plus dues au fait que je n'ai pas à monter et démonter le camp. Dehors ce soir il fait -26°C, mais seulement - 10°C dans ma modeste demeure. Un luxe...

 

18 mars. Il a fait - 30°C cette nuit, à l'extérieur. Sixième jour sans voir personne. J'ai suivi un groupe de quatre élans pendant plusieurs heures sur une rivière enneigée, de loin... Dès que j'apparaissais, ils fuyaient. J'aime autant comme ça. Ils représentent probablement le plus gros danger au niveau de la faune. Bien qu'à cette saison il n'y ait pas de petits... Ils font des traces énormes au sol et doivent en baver plus que moi dans la neige. Cet animal n'est vraiment pas beau mais il m'impressionne par son adaptation au milieu... Dans quelques jours je devrais atteindre une cabane. J'ai vu un glouton, petit carnivore situé en taille entre le blaireau et le petit ours. Il trottinait sur la neige à trois cents mètres de moi, avec cet air pataud bien caractéristique et qui le rend sympathique. Mais comme tous les autres animaux, petits ou gros, il fuit l'homme, et même la femme. Je suis trop au Nord pour que le soleil réchauffe l'atmosphère en journée et j'ai bien du mal à m'arrêter pour me sustenter. Je pars tous les matins avec des vivres dans la poche de ma veste, les fruits secs à gauche, la pâte d'amandes ou de cajou à droite. La pause "thé" se résume aux quelques minutes incompressibles. Je suis bien quand je skie, que l'effort me maintient au chaud mais dès que je m'arrête, les extrémités se refroidissent. Quant au corps, je ne prends pas de risques, ma doudoune est toujours facilement accessible et même pour cet arrêt de quelques minutes me permettant de boire du chaud et d'avaler deux bols de muesli amélioré (j'avale 1500 kcal en deux tasses), je prends le temps de la renfiler. Quand la goutte tombe de mon nez, elle est transformée en petite boule de glace avant même d'avoir atteint le sol...

 

19 mars. Le regard porte loin, il fait toujours froid mais peut-être à peine moins. La dernière fois que j'ai vu quelqu'un remonte à sept jours maintenant, depuis que j'ai récupéré mon ravitaillement. Ma tête se porte au mieux, je ne cogite pas, je suis concentrée sur ce que je dois faire pour me préserver. J'ai mis aujourd'hui sur mon itinéraire un léger détour afin de passer vers un point carré sur la carte, juste après la ligne de la frontière. Aucune inscription ni précision à côté de cette chiure de mouche. Je ne laisse aucune chance de côté de pouvoir trouver la moindre chose qui puisse améliorer mon confort. Pour moi, lors de cette aventure, la manière intelligente de progresser est celle qui me permet d'avancer chaque jour en souffrant le moins possible, je me dois d'exploiter tout, absolument tout ce que je peux trouver sur le terrain qui puisse rendre moins pénible mon quotidien. Ce point noir (d'interrogation) fait partie des éléments susceptibles d'alléger la difficulté de mon entreprise. Le défi et l'exploit, c'est d'aller au bout certes, mais plus encore d'aller au bout dans les meilleures conditions possibles, et de terminer fraîche et avec une motivation toujours présente. Je serai contente si j'arrive à Kvikkjokk avec une envie intacte de skier et de parcourir ces immensités désertes. Evènement de la journée : j'ai croisé un Lapon à motoneige. Il était sur le cul, s'est intéressé à mon périple, m'a demandé si j'avais besoin de quoi que ce soit mais n'avait pas de tabac ! J'en aurais bien grillé une ! J'ai passé la frontière, qui est aussi la délimitation séparant deux enclos à rennes et matérialisée par un grillage à mailles carrées de deux mètres de haut. Il a fallu tout décharger pour passer mon barda, et moi-même... ça m'a pris un certain temps. Depuis deux jours je patauge dans une neige profonde qui n'a pas été ventée, et qui ne me facilité pas la tâche. Je suis de nouveau en Finlande. Ce pays, sur la carte, a une forme de moufle, j'étais sortie par le haut du majeur, je vais maintenant traverser l'extrémité du pouce. J'ai espoir de retrouver des cabanes ouvertes mais à la frontière, je ne savais pas encore que ce petit point noir que j'avais pris soin de rentrer dans mon GPS, cinq cents mètres plus loin, allait prendre l'allure d'une vraie cabane de rêve, spacieuse, luxueuse, ouverte aux vagabonds du froid, où je pourrais me chauffer, me laver, faire sécher tente, duvet, et chaussures car tout finit par devenir humide. Et puis me poser au chaud quelques heures. Il est tôt, tout juste midi, je n'ai fait que dix bornes, peu importe, je ne ferai pas un mètre de plus aujourd'hui. Je suis seule dans ce petit paradis et je m'y installerais presque pour attendre la débâcle...

 

En une semaine depuis mon ravitaillement à Eiby, j'ai croisé une personne, trois minutes. Si je n'avais pas vu grand monde sur le tronçon précédent, je fus encore plus isolée ici et décidément je suis bien. Rien ne me pèse. Les conditions ne sont pas faciles bien que ce pourrait être bien pire, je ne m'attendais pas à moins. Si j'étais à peine réticente à partir avec un téléphone satellite, outre le fait que cela m'a permis de donner quelques nouvelles et de rassurer mes proches, je suis contente d'en avoir un. La plus petite foulure, la moindre blessure, même bénigne, ne peut qu'aboutir à la mort dans ces endroits si froids et si désolés bien que pas si éloignés de la "civilisation". Je pense qu'une fois blessé et immobilisé, quelques heures suffisent à scotcher un humain sur la neige et de le faire passer de vie à trépas. Le sentiment éprouvé est un mélange de surpuissance et d'extrême vulnérabilité, le grand et le minuscule à la fois, l'invincible et le fragile marchant côte à côte. L'impression de "posséder" et de "maîtriser" l'espace illimité, en plus du temps... Je ne sais pas si je me fais bien comprendre. La situation que je vis actuellement est de celle que nous ne pouvons absolument pas connaître sans s'abstraire totalement de la société assez longtemps et est renforcée par les conditions, par l'immensité, par le silence, par l'absence de TOUT. J'ai réellement le sentiment de vivre une expérience. Ces moments d'une telle intensité, et qui à la fois s'étirent dans la durée, sont si peu nombreux dans une vie, voire totalement absents... Le danger ? Le besoin, à coup sûr, de les reproduire le plus souvent possible et d'en devenir totalement addict, à des doses de plus en plus fortes chaque fois...

 

Pour terminer ce post, deux citations de Sylvain Tesson, dont je vous conseille de lire les récits et nouvelles :

 "Le froid le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus chers que l'or. Sur une terre surpeuplée, surchauffée, bruyante, la cabane forestière est un eldorado."

"Rien ne vaut la solitude. Pour être parfaitement heureux, il me manque quelqu'un à qui l'expliquer."

 

A noter dans la rubrique "Dans la presse" trois nouveaux articles dont deux concernant ce présent périple.

 

Read more at http://www.dicocitations.com/auteur/6211/Sylvain_Tesson/20.php#QMfCDQ1qBMYQPoss.99

A la prochaine pour la suite.

 

 

71 degrés Solitude Nord : autour de Kilipisjarvi

 

Bonjour,

 

J'ai un peu de mal à être assidue dans les mises à jour. Il faut dire que la météo que nous avons depuis un moment n'incite pas, d'une part à rester devant l'écran, et d'autre part, à retracer une aventure hivernale. ..

 

Donc j'étais à la frontière finlandaise dans cette cabane trouvée, pas vraiment par hasard, mais sans vraiment m'y attendre. Je me souviens y avoir tué une grosse mouche qui s'était réveillée avec la chaleur que le feu de bois dégageait et qui perturbait mon silence par ses coups d'aile bruyants et ses rase-motte un peu trop près de mon visage. J'ai fait sécher toutes mes affaires dans cette cabane, me suis lavée, ai refait mes pansements, ai contrôlé tout mon matériel.

 

Le lendemain fut une belle et longue journée, à suivre une rivière qui s'étalait en bras multiples à travers une vallée si large que je n'en devinais pas les limites. Arrivée trop tard au refuge, je repoussai ma lessive au lendemain, qui devait être une étape très courte : 8 km. Le défi, s'il en est un, tient plus de la capacité, lors de cet hiver particulier, à me maintenir dans un état de confort suffisant afin que mon organisme et mon mental tiennent le coup, plutôt que de vouloir battre des records que sais-je, de distance parcourue, de temps d'exposition au froid... Je m'applique à exploiter au maximum tout ce que je peux trouver sur le terrain pour me préserver et me maintenir à l'écart des conditions les plus difficiles.

 

Jusqu'à Kilpisjarvi, là où je récupère mon second carton de nourriture, cartes, papier hygiénique et coton-tiges, je vais de cabane en cabane, continuant chaque soir à faire en sorte de rester à l'aise. Un soir je fais une lessive, puis le suivant un peu de couture. Bref je profite de ces quelques jours confortables pour remettre à neuf, réparer, afin de continuer sereine. Mon passage en Finlande est éphémère et je n'aurai ensuite plus de cabane pour m'accueillir. La neige tombe, mollement certes mais sans arrêt, depuis des jours et le manteau s'accumule au sol. Je brasse dans plus de quarante centimètres, ce qui ne facilite pas l'effort. Je prends garde à mettre un maximum de poids à l'arrière de la pulka afin que le nez sorte de la neige mais elle ne glisse pas toute seule pour autant. Et puis, à deux jours de Kilipisjarvi, je pénètre des terrains plus montagneux, plus vallonnés...

 

Me doutant bien que Kilpisjarvi ne serait pas un lieu ni convivial ni intéressant, je m'arrange pour y passer à la mi journée, entre deux cabanes, afin de ne surtout pas avoir à y dormir. Je n'ai besoin de rien, même pas d'une lessive ou d'une douche, donc je récupère mon carton et je file sur le lac. C'est dimanche, et le dimanche sur ce lac, les Norvégiens et Suédois (la frontière des trois pays est à quelques kilomètres), viennent faire de la vitesse sur leur motoneige. Ils tournent pendant des heures, la vallée n'est que décibels, vrombissements et coups d'accélérateur agressifs, gaz nauséabonds... Le dimanche soir, ils grimpent l'engin sur la remorque attelée au plus gros des 4x4 Audi et rentrent chez eux, en attendant le week-end suivant.

 

Alors que la saison de ski a maintenant commencé et que je suis sur un territoire « couru », je bénéficie encore et contre toute attente du refuge pour moi seule, encore tiède du feu allumé par les occupants de la journée, que j'ai croisé sur le lac... Ma pulka est lourde, très lourde, j'ai remis plus de quinze kilos et la neige, si elle était profonde et légère en haut, est ici profonde et lourde.

 

Le lendemain, je passe au point mythique de Trerikroset (les trois frontières) et attaque la pente. J'ai eu beau étudier la carte scrupuleusement, je n'ai pas trouvé de passage plus facile, mais suis tout de même contrainte de décharger la pulka pour passer en deux fois dans certaines pentes trop raides, sur quelques centaines de mètres à chaque fois. J'arrive en milieu d'après-midi à un refuge suédois. Ceux ci sont gardés, n'offrent rien de plus que les cabanes finlandaises à part un matelas et de la vaisselle, ce dont je me moque bien, et coûtent la bagatelle de 38 euros. La barre transversale de mon brancard a cassé de nouveau dans les dévers pénibles que j'ai négocié tant bien que mal aujourd'hui, je répare solidement dans l'atelier du refuge, discute, et parviens à négocier pour ne pas payer ma nuitée... A l'heure qu'il est, Caroline, la gardienne de ce refuge, est en train de traverser le Groenland du sud au nord en kite (à skis, tractée par une voile), avec sa sœur... Le courant est bien passé !

 

Dans la nuit, la tempête fait rage. Ayant besoin de me rendre aux toilettes, je m'habille entièrement et chaudement, bien me pris, j'ai tourné trois minutes dehors, à ne rien voir dans les bourrasques même à travers le masque de ski et frontale sur la tête, ai perdu complètement le sens de l'orientation, et ai compris pour la première fois qu'il est possible, effectivement, de se perdre et de mourir à quelques mètres d'une maison ouverte. Dans les comptes rendus d'expéditions, il arrive, fort heureusement peu souvent, de lire qu'un type a été retrouvé raide mort, congelé, à cinq mètres de sa tente alors qu'il était allé pisser un coup. Ça m'a toujours semblé invraisemblable. Cette nuit, j'ai compris... Au matin, Caroline me dit qu'elle n'a pas osé sortir et s'est contenté de faire ses besoins dans une bassine... Que serait-il advenu de moi si j'avais du monter ma tente cette nuit, alors que je ne tenais pas debout ?

La nuit précédente en Finlande, celle-ci en Suède, la prochaine sera norvégienne. Le vent s'est calmé dans la matinée, le soleil est au rendez vous. Je passe quelques reliefs et chemine longuement sur les sastrugis. Ce sont ces vagues de neige durcie par le vent, ces congères de quarante (ou plus) centimètres de haut modelées par Eole et dans lesquelles il est extrêmement pénible d'avancer. La pulka bute, cahote de droite à gauche et d'avant en arrière, le choc se répercute dans mes abdominaux, qui sont béton. Match de boxe en 10 000 rounds. Progression saccadée et exténuante. Le vent a repris, et je suis soulagée d'atteindre la petite (4 places) mais néanmoins luxueuse cabane, comme une apparition, un mirage dans cette immensité (avec matelas, vaisselle, réserve de bois...) et dans laquelle je serai une fois de plus seule, pour mon plus grand bonheur, loin des éventuels ronfleurs...

 

J'avance, je trace ma route. Il me semble maintenant que rien ne pourra m'empêcher d'aller au bout. Les jours rallongent, les paysages sont moins monotones mais plus difficiles. Étant franchement rentrée dans des massifs plus montagneux et bien que l'altitude ne soit pas élevée, je me trouve dans des conditions de haute montagne dans les Alpes, avec ce que ça implique en terme de cheminement, de risques d'avalanches. Je pensais croiser plus de monde à partir de Kilpisjarvi, mais je continue à bénéficier d'une grande tranquillité...

 

J'ai la possibilité de partir en mars-avril prochain dans le grand nord canadien, toujours à ski pulka, sur les traces du roman de Jules Verne : aux pays des fourrures, avec des gens très sérieux et expérimentés. C'est une exploration autant qu'une expédition. Le projet est tout à fait alléchant, mais je pense néanmoins le refuser pour une raison majeure parmi d'autres moins importantes (enneigement non garanti, progression sur terrain exclusivement plat, et donc monotone, budget) : une pulka qui ferait au départ environ 90 kilos pour 35 jours d'autonomie complète et donc 55 à la fin. Ce ne serait donc qu'une fois arrivée que je serais à l'aise avec le poids à tracter. J'ai vu les limites de ce que je pouvais faire cet hiver, j'ai constaté aussi que je préfère partir plus légère pour avoir la possibilité d'arpenter du terrain plus montagneux. Certes, je peux mouvoir 90 kilos, dans la souffrance permanente et sans aucun plaisir. Ce point à lui seul est rédhibitoire...

 

Suite au prochain épisode.

 

A bientôt

 

 

71 degrés solitude nord, jusqu'à Abisko

 

Bonjour,

 

Le lendemain matin, je démarre tôt de ma cabane et reprends le chemin sur les sastrugis (vagues de neige dure) qui deviennent exténuants et pénibles au possible aux abords d'une cabane que trois skieurs viennent de quitter. Je ne sais comment nous venons à parler de clés, toujours est-il qu'ils me proposent de me vendre une clé qui donnent accès à tous les refuges norvégiens ou presque. Il n'en coûte toutefois pas moins de 38 euros encore par nuit. Ils m'expliquent que par les conditions actuelles et étant seule, peu importe que je paie ou non. J'achète la clé, le sésame... pour 100 couronnes, et je poursuis.

 

Dans la journée, qui jusque là était magnifique, le vent forcit au fil des heures pour devenir modéré, comme ils disent, puis violent. Vers 16 heures, je commence à douter de ma capacité à monter la tente par ce blizzard terrible et prend la décision de ne pas insister, de me poser là où je suis. Je me bats pendant une heure pour installer mon camp. Le début de nuit est calme. À deux heures je suis réveillée par le vent, à trois heures, j'évacue la neige de mes absides comme je peux, le vent a percé mon petit rempart de neige, je colmate. À quatre heures, je recommence et dégage mes chaussures et surchaussures, remplies de neige, cale tous mes sacs étanches contre les arceaux pour éviter qu'ils ne fassent trop de contorsions, puis me colle le dos contre la toile. De plus en plus fort, je crains que le vent ne finisse par arracher mes ancrages. Je ne brille pas. Heureusement pour moi, il ne fait pas froid. À cinq heures, j'ai les bras à moitié tétanisés à force de tenir les arceaux. À six heures, je désespère de voir le vent tomber avec le lever du jour ou du soleil. À sept heures, je me demande comment je vais faire pour vider ma vessie. À sept heures dix, c'est le calme plat, je suis dehors, ai vidé ma vessie et constate les dégâts avant de vite tout remballer et décamper de là...

 

J'arrive dans l'après-midi à une cabane sommaire mais si précieuse après l'épreuve de la nuit dernière. J'étale et fais sécher toutes mes affaires, inspecte ma tente en détails. Les deux principaux arceaux sont bien pliés, mais pas fendus.... Dans la soirée arrivent deux Danois expatriés en Suède, avec whisky écossais et petits cigares de Cuba... les jours se suivent et heureusement, ne se ressemblent pas tous.

 

Le lendemain, je rallie une cabane et m'y installe grâce à ma clef. Deux locaux m'y rejoignent peu après. Dans la nuit la tempête fait rage à nouveau et je me fais une frayeur en ayant bien du mal à retrouver la cabane après être allée à celle des toilettes à une trentaine de mètres. C'est apocalyptique. Je comprends que se perdre et mourir à 5 m d'une cabane est dans la mesure du possible. Leçon d'humilité... Les Norvégiens m'expliquent le lendemain qu'il n'est pas rare qu'ils installent une ligne de vie (une corde) entre les deux cabanes.

 

Impossible de prendre la route au matin, pousser la porte du refuge contre le vent est presqu'une épreuve. Nous descendons pêcher sur le lac, à deux cents mètres. Installée sous un « bivac », je sors une truite de 35 cm qui agrémentera mon repas. Wouah, quel délice après toutes ces rations déshydratées ! Nous retrouvons la cabane à l'aide du GPS. Deuxième baffe en douze heures. Je n'ai décidément encore rien vu... La motivation, le moral commencent à s'effriter. J'en ai marre de ce vent, il me mine, me vide, m'use.

 

Je vais de cabane en cabane grâce à ma clef, sans scrupule, ce vent me tue. Le lendemain me permet de descendre à la suivante dans de bonnes conditions mais dans la soirée il se met à neiger. Le jour suivant, je fais une petite étape dans la neige profonde sous le soleil et un ciel d'acier.

 

L'étape suivante n'est rien moins qu'une performance physique. 60 kgs à traîner dans la neige profonde, sur plus de 25 km et 600 m de dénivelée positive. Je n'ai pour ainsi dire aucune visibilité, je lance, sur certains tronçons, des boules de neige devant moi pour savoir si je monte, descends ou suis à proximité d'une corniche. Progression au GPS dans des conditions de haute montagne. Je passe le col après 8 km et quatre heures d'efforts intenses déjà... Par la suite, je dois prendre garde à ne pas me retrouver sous les pentes latérales, le risque d'avalanche est maximum, mes sens de l'équilibre et de l'orientation sont perturbés par la visibilité quasi nulle. Mais j'avance, tout en grignotant de temps à autres quelques dattes, figues et pâte d'amandes. Un second col, des reliefs encore, puis une dernière descente, difficile à négocier, truffée de pièges, trous, congères dans lesquelles mes spatules buttent sans que je ne voie rien venir... J'arrive à la cabane et après avoir dégagé le mètre cube de neige qui en bloque l'accès, pousse un soupir qui en dit long sur mon soulagement d'avoir passé cette étape. 11 h 30 d'effort à une intensité quasi maximum, sans pause digne de ce nom. Je suis claquée, mais au chaud. J'avale ce soir là 4 rations de pâtes bolognaise trouvées dans un placard, à moi toute seule, et en plus de ma ration habituelle... doucement mais sûrement.

 

Dans la nuit, la neige continue à couvrir et au matin, il y en a encore trente cm de plus. Abisko, troisième et dernier ravitaillement est à une grosse journée. J'hésite cependant à partir, les giboulées se succédant, abondantes et soutenues. Puis je me lance. Le coteau est très raide, je peine, décroche la pulka à plusieurs reprises, prends pied sur la rivière et me crois sortie d'affaire... Rejoindre le lac un kilomètre plus loin est une galère et, à cause d'une erreur d'inattention, mon harnais vient enrouler une souche, la pulka pousse derrière et le brancard explose !

Je passe une heure à réparer, de la neige jusqu'à mi cuisses, avec des branches de bouleau, mais cent mètres plus loin, tout part en sucette. Je tire la pulka à bout de bras jusqu'au lac puis à une cabane très sommaire un peu plus loin et passe quatre heures à faire une réparation qui j'espère, tiendra jusqu'à la fin. À cet effet je sacrifie le manche du balai du refuge. J'ai fait 3 bornes en quatre heures... Abisko est au bord du lac, à 17 km.

 

Les giboulées s'en donnent à cœur joie toute la nuit, et au matin, j'ai du mal à faire avancer la pulka. Travail de bête de somme. La neige continue à tomber et par moment le brouillard m'enveloppe. J'avance encore au GPS. Plus loin le vent se lève, emporte une bonne partie de cette neige fraîche et ma progression devient plus aisée. J'arrive à Abisko plus fatiguée nerveusement que physiquement et demande l'hospitalité...

 

Je pensais qu'une fois arrivée à Kilpisjarvi, tout serait plus facile, mais je viens de me taper onze jours difficiles encore, plus difficiles que jamais. J'appréhende d'avoir à monter ma tente, ce vent me rend folle. Je n'échangerais pas mas place et ne voudrais pour rien au monde abandonner la partie, je m'accroche dans l'espoir de jours meilleurs, ça ne peut pas durer comme ça tout le temps, ça va forcément changer... ça fait six semaines que j'attends un anticyclone...

 

Le message que je laisse sur mon répondeur en arrivant à Abisko laisse visiblement apparaître mon coup de mou passager et affole mon entourage. J'y parle de conditions avalancheuses, de jour blanc, de tempête et de progression au GPS, de neige profonde, bref, j'y dis la vérité. La distance déforme les messages, et ce qu'ils entendent ne correspond pas tout à fait à ce que j'ai l'intention de transmettre. Je rétablis les choses.

 

À Abisko, je rencontre un couple à skis pour soixante jours, en sens inverse, et une Norvégienne de 20 ans qui skie depuis cinq mois, en tirant une pulka plus lourde encore que la mienne, accompagnée d'un chien... Les discussions vont bon train et me reboostent pour la suite... Lit offert, certes infesté de punaises, douche chaude... Certains, à la cuisine, ont du trouver que je lorgnais avec insistance sur leurs assiettes remplies de produits dont je ne connais plus l'existence depuis trop longtemps et qui me font saliver... Quand je suis seule dans ma tente, je n'y pense pas et c'est moins dur !

 

Photos Damien Artero

 

À la prochaine...

 

 

71 degrés solitude nord : Abisko-Kvikkjokk

 

Je repars d'Abisko avec une pulka qui doit dépasser les 70 kgs. En effet, je ne suis pas arrivée en ayant tout consommé et j'en ai remis pour 18 jours. J'ai un peu d'avance sur mon « timing » et du coup, je trimbale de la nourriture dont j'aurai besoin à la fin. Pendant deux jours je skie sur la Kunsgleden (la voie royale, itinéraire balisé et très couru), avant de la quitter dès que possible. Il m'est difficile de passer toujours devant les refuges sans y avoir vraiment accès, cependant dans le second, je dors pour rien dans la réserve de bois, loin des ronfleurs... Et puis ce balisage et tous ces gens avec qui je ne me sens pas vraiment en phase... J'ai pris l'habitude d'aller seule et hors trace, d'inventer mon itinéraire, de me poser là où j'ai envie, d'être libre. Je crois que je vois arriver à grands pas maintenant la fin de mon périple alors que les jours sont longs et ensoleillés et j'ai envie de profiter un maximum... loin de tout. Je traverse ainsi le massif du Kebnekaise, où se trouve le sommet du même nom, point culminant du pays. Les paysages ont pris une dimension nouvelle, je suis vraiment en montagne et j'apprécie...

Cependant une nouvelle tempête arrive le surlendemain, du vent très violent par un jour sans nuage, qui me pousse à entrer dans un refuge encore et à y passer une journée complète. Le jour d'après, sans m'en rendre compte et dans un paysage à couper le souffle, je parcours allègrement et sans fatigue les 32 bornes qui me séparent de Ritsem. Arrivant dans les premières maisons plus vite qu'escompté, je saute dans le talus dans un virage et plante ma tente à l'entrée du village sous le couvert des bouleaux. Encore une bourgade qui n'offre rien d'autre que le gros centre touristique où je n'ai pas, mais vraiment pas envie d'aller. Pas de réseau à Ritsem, je ne peux même pas téléphoner. En face, de l'autre côté du lac Akkajaure, je vois les massifs du Sarek et de Padjelanta. Je ne sais pas encore exactement où je passerai, j'aviserai au dernier moment, en fonction de la météo, le Padjelanta étant plus exposé aux vents que le Sarek qui est plus montagneux.

 

Le lendemain matin, je prends pied sur le lac dont l'épaisseur de glace est mesurée toutes les semaines et affichée au début du balisage. Ce lac est artificiel, le niveau de l'eau descend d'une dizaine de mètres dans l'hiver à cause des pompages et la glace est donc beaucoup plus maltraitée qu'ailleurs. Les jalons sont serrés et doivent être suivis avec rigueur. À certains endroits, les rochers qui se découvrent au fil des mois laissent apparaître des monceaux de glace vive et bleutée, des plaques enchevêtrées. Paysages de haute montagne, de séracs, de cascades de glace. La journée est parfaite encore, j'avance bien et décide de rejoindre une cabane ouverte et libre. Dans l'après-midi le temps se gâte, l'embouchure de la rivière est un gros remous que je suis obligée de contourner. Alors que je traverse un nouveau lac, le vent de face me scotche au terrain et heureusement qu'un skieur autochtone m'avait donné quelques renseignements pour accéder à cette cabane perchée en haut d'une faille boisée, pas très haute mais très encaissée, car avec le GPS et la carte, dans la tempête qui sévit maintenant, je me serais enfilée droit au fond de la gorge alors qu'il faut la contourner, la gravir et revenir par l'arrière. Dans la soirée, en me rendant aux toilettes dans la tourmente, la tête baissée et encapuchonnée, je me tape contre un support en bois saillant fixé à l'extérieur de la cabane. Un bout de peau de mon nez s'en va, et j'ai bien de la chance de ne pas être assommée tant le choc est violent... Ça tombe bien, il y a deux jours j'ai définitivement ôté le pansement de mon doigt (le coup de la hache quatre jours après le départ), maintenant j'ai une croûte sur le nez. Ah, il va être chouette le film !

 

Le jour suivant, j'hésite longtemps à partir. Les giboulées se succèdent, je viens de faire deux longues étapes, mais j'ai des fourmis dans les jambes. Je finis par y aller sachant qu'un abri sommaire m'attend pour la nuit prochaine. Je passe ma journée à monter, rentrant vraiment dans ce massif réputé difficile du Sarek. Tout le long, je traîne des sabots de neige collante sous mes skis mais le plaisir est néanmoins là et je suis bien. La visibilité est réduite, mais je distingue cependant de grandes faces de chaque côté de la large vallée que je remonte.

 

Petite étape ensuite, toujours dans la même vallée, pour passer au col tout juste visible dans le paysage et pour atterrir dans un abri de secours où je m'installe pour la nuit. Nous sommes cinq sur place et la discussion va bon train. J'échange un compeed contre une saucisse vite avalée et en début de soirée arrive François, un Français que je connais par le net, avec qui j'ai plusieurs fois échangé... Le lendemain, jour sans nuage et sans vent, je skie avec lui, décidant à ce moment là de ne pas faire le crochet par le Padjelanta que je garde pour la fin quand Damien sera là. Ce massif particulièrement esthétique devrait permettre de belles images, assez représentatives de ce que j'ai eu ces derniers temps.

 

Les jours fondent comme neige au soleil, dont les rayons sont maintenant très efficaces. Les ponts de neige et les berges des rivières commencent à s'effondrer, le cheminement est plus difficile. Dans ma tête ça commence à sentir la fin. Je quitte François le lendemain à la mi-journée et savoure ces derniers instants à skier seule. Un abri encore, puis un bivouac de rêve, deux belles journées et apparaît une couleur dans le paysage que je n'avais plus vue depuis longtemps : le vert. En effet, je slalome entre les épicéas...

J'ai mis du vert dans mon uniblanc...

Dernier jour seule (qui ne le sera pas en fait...), je suis à la fois satisfaite, contente et mélancolique. Cette aventure va se terminer maintenant que les beaux jours reviennent et je sais que je pourrais continuer encore un moment vers le sud. Je ne sais pas encore vraiment ce que nous ferons la semaine prochaine avec Damien, j'hésite entre plusieurs solutions et cette fin qui ne se dessine pas proprement me perturbe un peu.

En attendant je descends à Kvikkjokk. Retour à la civilisation. Toujours pas de réseau. Le village compte 14 habitants permanents, les alentours sont plutôt jolis. Damien arrive quelques heures plus tard avec James. Je lui annonce très rapidement que je compte skier encore neuf jours afin qu'il prépare ses affaires en connaissance de cause... Nous dormons à l'hôtel James, sur le parking cul-de-sac de Kvikkjokk.

 

Je suis encore dans l'aventure même si je sais qu'elle n'aura plus la même saveur. J'ai encore terriblement envie de skier et de continuer vers le sud. Certes la débâcle se fait sentir, au propre comme au figuré, se fait entendre aussi. Les oiseaux colorés font leur apparition, la neige ramollit, les rivières reprennent vie, mais je sais aussi que je pourrais progresser peut-être deux ou trois semaines avant d'être vraiment rattrapée par le printemps. Dans neuf jours, je serai à bout des vivres et rations que j'avais préparés. Neuf jours, c'est la durée pour laquelle certains viennent depuis la France, je ne sais plus faire de voyage court... Neuf jours pour en profiter encore et finir par un des plus beaux parcs nationaux du pays : le Padjelanta...

 

Mais je suis arrivée à Kvikkjokk, nom que j'avais entouré au stylo et pressenti comme un point final possible. Et maintenant m'attendent neuf jours avec une pulka plus légère...

 

À la prochaine pour le dernier épisode.

 

 

71 degrés solitude nord : fin

 

Bonjour,

 

Dernier épisode de cette aventure nordique.

 

J'ai retrouvé Damien, Jack Frost et James à Kvikkjokk le 16 avril comme prévu. Les rivières commencent à laisser apparaître l'eau noire, la nature se remet en mouvement, des oiseaux autres que des lagopèdes piaillent dès 2 heures du matin. C'est que maintenant les jours sont hyper longs, l'obscurité n'est suffisante pour voir les étoiles qu'entre 23 heures et 3 heures. L'organisme est cependant habitué à dormir, il en a besoin...

 

J'ai annoncé illico presto à Damien de préparer ses affaires et ses rations alimentaires pour neuf jours, temps que j'espère mettre à profit pour arpenter le fabuleux massif du Padjelanta. Après une nuit passée à l'hôtel James, nous partons par un jour pluvieux, sur une neige lourde et martyrisée par le passage répété des motoneiges. Le surlendemain, nous atteignons une cabane qui sera notre QG pour plusieurs jours. Nous passons la première de ces journées, tempétueuse, à reconstituer des scènes de montage de tente par grand vent, anecdotes, gags, interviews. La journée suivante, parfaite au niveau météo pour explorer les environs de la cabane, nous offre des images somptueuses de ce massif immaculé, nous partons sans pulka et Damien en profite pour faire des vidéos qui seront saisissantes. Même à moi qui sors de cet univers froid et venté, cela donne envie d'y retourner encore et toujours.

Puis Damien a annoncé qu'il rebroussait chemin, retournait dans la vallée pour filmer la débâcle, ce qui nécessite énormément de temps. Rendez vous est pris pour deux jours plus tard, deux jours que je passe à faire des sommets, sans pulka, libre comme l'air, seule, en dehors encore de tout itinéraire balisé. Je profite à m'en faire exploser les jambes des pentes et sommets vierges, je savoure mes derniers instants de solitude en repensant à tout le chemin parcouru pendant ces 71 jours d'errance hivernale dans le Grand Nord. Je ne veux, comme d'habitude, pas penser au retour, et me gaver de ces derniers instants de plénitude.

 

Puis le temps est venu de rentrer, la traversée des rivières devient hasardeuse, les berges et les ponts de neige s'effondrent, les arbres s'égouttent, les blocs de glace passent défilent sans bruit, les ruisseaux murmurent, la vie reprend...

 

Le 24 avril, je rejoins Damien à Kvikkjokk, pour aligner quatre jours de route, histoire de reprendre pied gentiment dans la réalité, une transition en douceur, comme à l'aller. J'ai réalisé ce que j'avais rêvé, je suis allée au bout de mon projet. De A à Z. J'ai appris énormément de choses, sur le fonctionnement de mon organisme, de ma tête aussi.

 

Quelques semaines après être rentrée, se sont déjà effacés de ma mémoire les moments difficiles, le vent, le froid mordant, et ne restent que les bons moments, que le souvenir ému de cette plénitude , cette sérénité éprouvée à traverser l'hiver en face à face avec les éléments, seule pour assumer.

 

Pour digérer et partager cette aventure un peu hors du commun, plusieurs choses :

 

Un livre est en cours d'écriture, qui avance bien. Je devrai cependant et probablement trouver un nouvel éditeur, Phébus ne faisant plus de récit de voyage contemporain. Mais ce que j'écris n'est pas vraiment un récit de voyage.

 

Un film, deux films... Bon, un premier film, appelé making-of, que je viens de visionner et dont je mets le lien : http://youtu.be/rN7OknqMmQo Ce film d'une grosse demie-heure a pour but de remercier les sponsors de Damien, de faire la promotion du fat bike, d'annoncer le film qui relatera vraiment mon aventure. C'est ce qu'a vécu Damien, de derrière la caméra, avec ses techniques pour me filmer dans les conditions rudes qui furent les notres. Il donne cependant un superbe avant goût des images que nous avons pu faire là haut, et ce n'est qu'une mise en bouche. A visionner sans modération et faites tourner le lien autant que possible. Un grand merci à Damien pour toutes ces magnifiques images, bien montées, bien commentées, bref, top ! Le film relatant mon périple est prévu pour début 2015 et j'ai hâte. En fait, il y en aura deux, une version DVD d'environ 1 h 45, et une version pour les télés (?) et festivals de la durée réglementaire de 52 mn.

 

Du boulot en perspective...

 

Et puis concernant l'Asie à vélo couché, les interviews réalisées par France Bleue lors du festival du film d'aventure de la Rochelle l'automne dernier font l'objet d'une émission intitulée « Passeport pour l'aventure », et sont diffusées en programme national les weeks ends à 13 h 40 et sur les France Bleue locales les WE également en matinée. Vous pourrez écouter Catherine Destivelle, Géraldine Danon, Christophe Cousin, Bertrand Piccard, Sophie de Courtivron, Jamel Balhi, Patrice Franceschi, Maud Fontenoy, Philippe Croizon entre autres, et moi et moi et moi ! Je passerai en national le dimanche 20 juillet à 13 h 40 et en local le 23 août en matinée.

 

Bon, voilà, je vous laisse zieuter la vidéo et attends vos retours...

 

A la prochaine

 

 

VIDEO MAKING OF DE 71 DEGRES SOLITUDE NORD

Ci dessous le lien du making of de mon petit délire hivernal. Cette vidéo de 34 minutes a pour but de remercier les sponsors de DAmien, de faire la promotion du fat bike et de montrer les dessous du tournage. En attendant l'autre, le "vrai" film, celui ci donne un avant gout des images que nous avons pu faire là haut.

A bien regarder jusqu'au bout, après le générique de fin. Et partagez ce lien avec un maximum de monde. Merci !

 

 http://youtu.be/rN7OknqMmQo