2015 - Le Caucase à pied


 

Et puis dernière nouvelle de la série : un projet est en train de mûrir pour l'été 2015 : la traversée intégrale du Caucase, à pied, côté russe. En duo. Juste une carte globale de la zone ci dessous. Il s'agira, dans un sens ou dans l'autre, de relier Sochi à Derbent. Comme tout un chacun peut le constater sur la carte, les minorités ethniques sont nombreuses à se partager la zone, ce qui fait à la fois l'intérêt et le piment de ce voyage, outre les aspects géographique et montagnard par eux-mêmes... cette fermeture éclair entre Caspienne et Mer Noire où se dresse le mont Elbrouz. La suite au prochain épisode...

 

 

 

Actualités début mai 2015

 

Bonjour,

 

Il y a quelques semaines, j'ai terminé l'avant dernier post par la présentation d'un nouveau projet : la traversée intégrale du Caucase, de la Caspienne à la mer Noire, à pied et côté russe. Je pars avec une voyageuse émérite, Sophie de Courtivron, qui a, entre autres, effectué un voyage autour du monde de près de deux ans, seule, à pied, à vélo, en bateau, et surtout sans prendre l'avion dans les années 2000 et quelques, et qui plus récemment a descendu plus de 1000 km du cours du Zambèze, en … Zambie, en kayak, au milieu des hippos et des crocos. Voila pour les choses les plus significatives.

 

Nous ne nous connaissons guère, nous sommes rencontrées au festival du film d'aventures de la Rochelle en 2013. Depuis, nous avons passé un peu de temps au téléphone et par mail, à monter ce projet « Caucase ». La semaine dernière, Sophie est venue passer 5 jours chez moi afin de finaliser les choses. Quand elle est repartie le 28 avril, tout semblait bien calé : les billets d'avion étaient pris : un aller sur Bakou en Azerbaidjan et un retour de Krasnodar en Russie. Des connaissances à elle devaient nous fournir les invitations pour notre visa russe, les cartes au 1/50 000 étaient prêtes à imprimer. Bref tout roulait.

 

Roulait.... ?

 

Ouais, roulait. Le Caucase nord (comprendre versant russe) est une région qui est géopolitiquement assez tourmentée depuis trop longtemps. Une multitude ethnique et linguistique se partage le petit territoire musulman très montagneux qui est officiellement partie intégrante de la Russie, orthodoxe... La situation est complexe et nous savons très bien que la moindre étincelle peut faire péter la poudrière. Dans les montagnes nous comptions être tranquilles. Les avis étaient partagés, certains nous disaient, comme d'habitude, que les médias et autres sources d'informations sont toujours trop alarmistes, d'autres nous déconseillaient fortement d'aller dans cette zone. Nous : deux femmes françaises. Donc un coup oui, un coup non, un coup blanc, un coup noir.

 

Et puis hier patatra. La personne qui devait nous inviter pour les visas russes, qui avait dit nous rendre ce service avec plaisir soudain se rétracte. «… Malheureusement cela me conduit à ne pas donner suite à votre demande. Je comprends que vous êtes  très déterminées et que peut-être vous passerez par d’autres canaux pour obtenir vos visas mais je vous recommande fortement de ne pas aller dans cette zone. Sachez en outre que j’ai entendu parler très défavorablement de Naltchik. Je ne doute pas que vous ayez des retours différents de vos contacts locaux, mais prenez bien en compte qu’en tant qu’étrangères,  Françaises qui plus est avec la politique qui est la nôtre en Afrique et en Irak, vous constituez des cibles de choix. S’il devait vous arriver quelque chose, vous n’aurez pas le temps de sentir le vent tourner pour adapter votre conduite.

 

 

 

Je suis désolé, j’imagine votre déception mais je ne peux pas donner mon appui à un projet  que je considère déraisonnable ».

 

La balance qui était dans un équilibre instable a penché définitivement du côté de la prudence. Cette personne très au courant des faits, et peut-être des faits possibles à venir, fait marche arrière. Car bien sur ce ne sont pas les villageois, bergers montagnards, que nous craignions, mais bel et bien ces groupes armés pour lesquels nous pourrions servir de monnaie d'échange. Je veux partir l'esprit tranquille, je n'ai pas envie de passer à la télé tous les soirs aux actus : « Nathalie Courtet, 872 jours... », tout le monde s'en souvient. Nous n'irons pas. Et quid des billets d'avion ? Nous irons !

 

Le Caucase est divisé en deux parties bien distinctes : le Petit et le Grand Caucase. Le Grand Caucase, au Nord, est à cheval sur la frontière russe. On l'a vu, exit le nord du Grand. Le Sud du Grand Caucase, situé sur l'Azerbaidjan et la Georgie est faisable, sauf que nous ne pourrions rejoindre Sochi ou Krasnodar car l'Abhkazie est problématique (oui, sortez un atlas ou consultez internet!). Résultat : nous traverserons bien à pied en intégralité de la Caspienne à la mer Noire mais par le petit Caucase, c'est à dire l'Azerbaidjan, l'Arménie, la Georgie, la Turquie. Cette marche constituera une belle continuité après le voyage que nous avions fait en 2008 à vélo avec Michel, puisque nous avions effleuré l'Arménie et sillonné la région des vallées georgiennes de Turquie (ancien territoire georgien faisant aujourd'hui partie de la Turquie). À part pour l'Azerbaidjan, aucun visa n'est requis pour les autres pays. Et les billets d'avion donc ? L'aller est le même, nous démarrerons de Bakou. Notre vol retour faisait escale à Istanbul, nous ne prendrons donc que le second tronçon. Les cartes sont à refaire, un détail...

 

Départ le 1er juillet, retour le 15 septembre.

 

L'enclume.

 

Pour partir dans le Caucase (et en revenir), j'ai réservé un billet d'avion de Paris à Bakou (aller), et un second de Krasnodar à Paris (retour) par la société Bravofly Rumbo Group. Je tiens à les citer.

24 heures après avoir effectué l'opération, je n'avais confirmation de réservation ni par mail ni par sms, ni pour un vol, ni pour l'autre.

J'ai donc envoyé un mail au service client afin de savoir ce qu'il en était.

Quelques heures plus tard, n'ayant pas de réponse (oui, je sais, je suis impatiente), j'ai téléphoné au même service sur le numéro hypersurtaxé. Et là, on me dit que si dans 24 heures encore ( donc 48 en tout) je n'ai toujours rien reçu, je n'aurai qu'à recommencer ma réservation.

J'ai donc réitéré l'opération (24 heures plus tard) et j'ai reçu confirmation par mail et sms de cette transaction.

Deux jours plus tard, les quatre vols (oui, oui, tout en double) étaient débités de mon compte bancaire, sans que je n'aie toutefois reçu de confirmation pour les deux premiers.

 

Là, je vais résumer la suite parce que ce fut très, très fastidieux, et très, très énervant.

Mails, appels téléphoniques, relances, mails, relances...

On me dit que j'ai entré une mauvaise adresse mail... Quatre fois ? Oui parce qu'à chaque fois on nous la demande en double. Les petits farceurs ont-ils d'autres tours dans leur chapeau ? Comment leur système peut-il prendre deux fois le même nom sur le même vol ? Pourquoi n'ai-je pas eu de sms ?

Les questions semblent se perdre en chemin, ne jamais parvenir à destination.

J'obtiens seulement des réponses automatiques. « Nous avons pris votre demande en considération... » Je tiens une chronologie précise de tous les échanges.

 

Le vol aller en trop est finalement annulé. On me propose un remboursement de 93 euros avec six mois à un an de délai ou un bon d'achat de 113 euros tout de suite. J'ai payé mon vol 267 euros. Mais bien sûr... Ils me prennent vraiment pour une conne, je ne suis pas à acheter. J'opte pour le remboursement mais je reçois un bon d'achat. Je me bats, re-transfère des mails que j'ai déjà envoyés il y a plus de dix jours.

 

Première bataille, un point pour moi. 93 euros arrivent sur mon compte.

 

Mais j'en veux 267, soit la totalité du prix du billet. Et puis le vol retour aussi, enfin, celui de trop, vous suivez ? Qui n'est toujours pas annulé malgré mes incessantes demandes. En tout ça fait 340 euros. Qu'ils me doivent encore.

 

Je pense à mon père qui a dit devant la caméra de Damien que je suis une enclume (pire qu'une tête de mule), et là, j'ai vraiment envie de lui donner raison (parce que dans certains cas, c'est une qualité).

 

Je menace de transmettre le dossier au procureur de la république. Ils s'en battent les …

J'y passe des heures. Et des heures.

Sophie, de son côté, joue sa carte en tentant d'amadouer l'attachée de presse dont elle a récupéré les coordonnées, afin de faire un article sur les offres promotionnelles de la société. Mais avant elle aimerait interroger le responsable du service client, car il semblerait que quelques dysfonctionnements... Le responsable en question semble inexistant et elle n'obtient rien de plus.

J'y passe  encore quelques heures.

Jusqu'au jour où je perds patience (après plus d'un mois et demi de vaines requêtes, toujours polies et bien tournées), où je menace de mettre tous mes amis journalistes dans le coup (lesquels???), où je cite tous les médias qui ont bien voulu me consacrer deux lignes comme des collaborateurs réguliers, ainsi que toutes les agences de voyages, virtuelles ou non, pour qui je travaille, dans le tourisme justement (et qui se comptent sur les doigts de la main d'un menuisier)... Et puis la journaliste avec qui je pars, qu'ils ne peuvent avoir si rapidement oubliée, et puis toutes les maisons d'édition, et puis les festivals qui s'arrachent les films de mes aventures.... Ah oui, surtout ça ! (pffttt)

 

S'ils ont voulu entrer mon nom dans le navigateur, ils auront trouvé tout ça, même si ce n'est qu'un gros coup de bluff. Oui, parce qu'il ne faut pas trop fouiller quand même. Quitte ou double, je tente le tout pour le tout. Et j'envoie mon super mail à l'attachée de presse en personne, avec copie aux différents services auxquels j'ai eu à faire depuis tout ce temps, leur demandant s'ils veulent prendre le risque d'un buzz pour 340 euros...

 

Ils se contrefoutent de la justice mais les médias ont une puissance inimaginable, ce n'est pas un scoop !

Deux jours plus tard, on m'informait que les virements avaient été effectués.

Quatre jours plus tard, le montant de la totalité des remboursements demandés était sur mon compte.

J'envoyai tout de même et encore un mail pour leur signifier leur incompétence et leurs méthodes crapuleuses, les accusant de faire traîner les choses jusqu'à ce que le quidam laisse tomber parce qu'il en a marre de se prendre la tête et de se battre toujours, leur écrire mon incapacité à leur dire merci, et leur parler encore de leurs manières juste dédaigneuses envers ceux qui les font vivre : les clients.

Ils m'ont appelé, au téléphone, pour me proposer un bon d'achat de 50 euros.

Geste commercial m'ont-ils dit.

Je leur ai raconté tout ce que j'avais en travers de la gorge depuis six semaines, en prenant garde de ne pas m'en prendre personnellement à l'employée au bout du fil, qui m'a répondu que c'était la même chose dans toutes les compagnies. Sur ce j'ai rétorqué que ce serait peut-être bon pour eux de se démarquer par un service client honnête et efficace. Mais elle m'a dit que celui ci était complètement débordé, me donnant l'occasion de pouvoir déblatérer de plus belle sur les dysfonctionnements de leur système de réservation, d'où la surcharge du service. J'étais en forme.

 

Mes propos sont inutiles et ne feront rien bouger, je ne suis qu'un moulin à vent, mais au moins, ça me défoule et me détend de leur dire ce que je pense de leurs services.

 

J'ai refusé les 50 euros, leur ai demandé de me verser 25 euros supplémentaires pour remboursement des appels téléphoniques surtaxés et frais de virement bancaires internationaux (leur siège est en Suisse, quand ils me remboursent, ma banque me taxe...). Ils voulaient tout de même, en plus, me faire un bon d'achat de 30 euros. Leur ai dit que MOI, je suis honnête, que je ne suis pas intéressée par l'argent mais la justice, qu'il est hors de question qu'ils m'incitent de quelconque manière à voyager de nouveau avec eux, que je ne me laisserai pas acheter, ni par eux, ni par personne. S'ils n'ont pas compris, ce n'est pas faute de le leur avoir dit.

 

J'ai refusé. Ils ont insisté. Les boulets.

Et au risque de passer définitivement pour une débile mentale, j'ai refusé encore.

 

Voilà. Un échantillon du monde dans lequel nous vivons.

 

Mieux vaut être une enclume parfois, que la pièce malléable chauffée au rouge qui se fait matraquer la face de toutes parts.

 

Vivement les vacances.

 

Départ pour le Caucase.

 

J'imagine qu'il y a des gens que l'idée d'un départ imminent rend complètement euphoriques. Dans les derniers jours avant de baisser le disjoncteur, fermer la vanne d'eau et tourner la clé, mon sentiment est un mélange d'attente bien sûr, d'envie, et d'interrogations, voire de craintes. Tout va bien, je suis zen comme on peut l'être à la perspective d'un si beau voyage, et cinq minutes plus tard, mon cœur me défonce la cage thoracique, sans que je ne lui impose aucun effort physique.

C'est toujours comme ça avant les départs de voyage.

En secouant bien, l'huile se mélange à l'eau en une solution mousseuse.

Il me faut meubler les derniers jours, voir du monde, ça simplifie les choses, ça évite de cogiter trop.

 

Nous sommes le 27 juin.

Je pars le 30. Juin.

Dans trois jours.

Mon sac est prêt. Je suis passée chez le coiffeur. Je ressemble à ça en partant.

 

La chasse aux grammes est terminée. Mes vêtements sont trop lourds, mon duvet est trop lourd. Tout est trop lourd. Pendant des années je n'ai pas prêté attention au poids des articles que j'acquerrais.

Si j'avais su...

9200 gr dans le sac sans eau sans nourriture. Neuf kilos deux cents grammes, à ajouter au poids du sac lui-même. 11 kg en tout. Je pourrais avoir 480 gr de moins en décochant les options musique et lecture. J'ai préféré remettre le maillot de bain, la chemisette sans manche, le téléphone et son chargeur au placard... Histoire de choix.

 

C'est comme à chaque fois.

La liste se réduit par le haut et s'allonge par le bas.

Je barre avec satisfaction les taches effectuées mais en ajoute d'autres. Je rentre de plus en plus dans le détail. Tout sera bouclé largement avant de partir, je me connais.

Départ du Jura le 30 je l'ai dit, départ de la Franche Comté le 1er juillet par le premier train du jour. Arrivée à Paris Gare de Lyon, passage chez Sophie ma coéquipière, Paris intra muros, puis Roissy Charles de Gaulle et décollage en fin d'après midi pour Bakou (Azerbaïdjan), avec escale à Moscou. Arrivée sur place le lendemain à 5 h 10 heure locale.

 

Aller mettre un doigt ou un orteil ou plus dans la Caspienne, si possible au bout de la péninsule d'Absheron, rentrer au centre ville de Bakou pour la nuit. Visiter la vieille ville.

Et les remparts.

 

Puis se mettre en marche...

Marcher.

Marcher sous le soleil trop dru, trop dur. Piétiner mon ombre des heures durant.

Traverser des déserts, des steppes, gravir des collines et des montagnes, pénétrer les forêts, descendre des coteaux, passer à gué les rivières, tracer à la boussole, trouver les villages entre deux plis géologiques. Croiser le sourire des gens qui remuent la terre. Passer en Georgie. Manger, dormir sur la terre sous les grands arbres caressés par le vent. Gravir le Kazbek. Se poser des questions sur la possibilité ou non de couper à travers l'Ossétie du Sud et l'Abkhasie.

Marcher encore. Croiser des églises au milieu de nulle part. Admirer les neiges éternelles, assise sur une colline verdoyante. Bouffer de l'immensité et m'enivrer de la rareté des rencontres humaines, qui les rend d'autant plus significatives.

 

Les semelles usées, la chemise délavée, les yeux emplis de lumière et le corps débordant d'énergie, arriver à la mer. Noire.

Y tremper un orteil, un doigt.

Prendre un bus pour rejoindre l'Arménie.

Marcher encore et toujours.

Revenir à la Mer Noire en Turquie.

Rejoindre Istanbul pour prendre l'avion.

15 septembre. Rentrer.

C'est un peu comme ça que j'imagine mon voyage dans le Caucase. Pour faire court. Mais on le sait, la réalité ne ressemble que rarement au rêve. C'est pour cette raison que le rêve ne suffit pas et qu'il faut faire le déplacement pour de vrai.

 

Bien, à part ça, le mois de novembre se remplit de festivals et projections, tous les détails dans la rubrique concernée. L'article de Géo Ado n°148 de juin 2015 est sans aucune surprise dans la section « Presse ».

 

Il me sera très difficile de tenir ce site à jour pendant le périple. Restez toutefois aux aguets.

Pour ceux qui désirent commander des livres "71 & autres faits d'hiver" pendant mon absence, c'est ICI.

Bonne vacances à tous.

 

 

Au retour

 

Bonjour,

 

Atterrissage.

J'ai rejoint les verts pâturages jurassiens bien imbibés de flotte, depuis une demie semaine, après une halte de deux jours à Paname.

Rentrée.

Voilà.

Ah, vous en attendez un peu plus ?

Bien, alors causons Caucase.

 

Je ne sais pas si vous vous souvenez mais l'atterrissage était prévu à Baku en Azerbaïdjan. Et s'est déroulé tel quel, pas de surprise. Juste avant, nous survolions en rase-motte la péninsule d'Absharon, la corne qui marque le bout du bout, cette espèce de trompe qui pompe dans la Caspienne. Vu du haut (enfin... sur une carte), ça ressemble à un oiseau huppé à bec long qui picore la vase peu profonde, les pattes rivées sur la berge.

Bien.

Ou alors à un derrick, qui dans son mouvement régulier, pompe l'énergie fossile. Je dis ça par hasard, parce que par le hublot en survolant Absharon, on voit surtout des cultures, puis des habitations.

 

Baku est une ville grise qui ne mérite guère de temps. Le rivage est béton, et les auréoles arc-en-ciel qui flottent à la surface de la Caspienne n'incitent pas à la baignade. Le centre historique se réduit à quelques pierres empilées et restaurées sans respect du passé, avec de jolis joints maçonnés en ciment du VII eme Siècle. Ou presque. Nous avons traîné mollement nos grolles déjà trop lourdes après une nuit blanche, de la tour de la Vierge adjacente à la Medressa, de la statue de Narimanov (politique et écrivain azéri), à celle beaucoup plus répandue de Heydar Aliyev (président de 1993 à 2003 et à qui son fils a succédé...). Les quartiers populaires sont … populaires. Je me souviens aussi être passée devant le musée de la littérature avec ses statues blanches alignées qui dominent la foule de quidams affairés. Les fontaines ne crachent pas d'eau sur la place... des fontaines. Nous sommes absolument déçues... Mais les trois bâtiments en forme de flamme, symboles de la ville moderne, se dressent bien haut sur la colline et se voient de loin. Les mosaïques de la cour intérieure de notre hôtel sont finalement ce qu'il y a de plus beau à voir. Les jeux européens viennent de se terminer, je n'en ai jamais entendu parler. Dès le lendemain nous quittons la capitale, en ayant l'impression (forcément fausse) d'avoir tout vu.

 

Nous partons pour 60 bornes de littoral. Dans certains endroits de la planète, cela pourrait être poétique, charmant, envoûtant même, mais là en terme de poésie, nous voyons par centaines des échassiers, au long bec encore, et qui dans leur va-et-vient cadencé, imperturbable et silencieux, ne s'arrêtent jamais pour caqueter. Des derricks. Des centaines, des milliers. Et parfois, un rassemblement de grues, des grandes. Très grandes. Orange ou rouges, jaunes et même bleues. Qui chargent ou déchargent des porte-contenairs. C'est de Baku que part, à travers des centaines de kilomètres de pipelines, le pétrole de la Caspienne vers la Méditerranée, par le BTC (Bakou, Tbilissi, Ceyhan). Comme nous pour un bout. Sauf que nous ne resterons pas en plaine et que nous irons moins vite. Sylvain Tesson avait fait un bout de ce voyage, en suivant le flux de future énergie. Il en avait fait un livre : l'éloge de l'énergie vagabonde.

 

Bref, le paysage est industriel alors que nous avançons sur le bord asphalté de la quatre voies, sous un soleil de plomb. J'insiste bien sur ce départ qui, j'en suis certaine, vous fait saliver, vous met l'eau à la bouche... Eh bien figurez vous que j'étais contente de voir ces champs de derricks occupés à sucer.

Ca m'a rappelé les moustiques sur ma peau, en Mongolie.

Si si.

Le premier soir, après 30 km de bitume dans une atmosphère poussiéreuse et déjà des victuailles et boissons offertes par les autochtones, nous avons posé nos toiles sur la pelouse impeccable de Khazar Islands, totalement artificielle. Sur ces 3000 hectares de gravas remblayés, terres prises à la mer, a poussé une ville entière qui sera capable d'accueillir bientôt 1 million d'habitants. Y sont bâtis 50 hôpitaux et 150 écoles, entre autres. Les travaux seront achevés entre 2020 et 2025 et certains la qualifient déjà de nouvelle Venise... Plus simple d'y poser la tente aujourd'hui que dans dix ans alors ?

 

Le lendemain (non non, je ne vais pas détailler jour après jour mais pour le début, il faut planter l'ambiance), après avoir subi un vent modéré à fort toute la nuit, la visibilité est empêchée par la poussière en suspension. Par les yeux ou les oreilles, on en bouffe. De face, ce satané vent nous contraint à un effort accru, de côté, les bourrasques nous déséquilibrent. Nous marchons toujours sur le bas-côté de la route côtière, et dire que c'est beau serait mentir. C'est à ce moment là je crois, que j'ai commencé à me demander ce que je suis venue faire ici...

 

 

 

La mer est derrière.

 

Voilà, je reprends le cours du récit au moment où nous en étions à lutter contre le vent, dans la poussière qui nous obligeait à avancer en fermant les yeux. Ce n'était pas bien grave car ce qu'il y avait à voir était juste d'une laideur... d'une laideur... Des usines, des bâtiments pas très vaillants, des odeurs qui n'ouvrent pas l'appétit, des tuyaux partout, petits ou gros. Et un énorme terminal en mer. C'est que nous traversions alors Sangacal. Sur la plage, quelques baigneurs s'ébrouent en face du complexe métallique. Sangacal est le principal terminal pétrolier d'Azerbaïdjan. C'est là précisément (et donc pas à Bakou même) que viennent s'agripper les monstres pour déverser leur contenu indigeste, noir et gluant dans le BTC (Baku Tbilissi Ceyhan), le tuyau qui achemine à la vitesse de 2m/sec la pâte visqueuse, le brut, de la Caspienne à la Méditerranée. Le BTC emprunte le couloir qui coupe le Caucase en deux (petit et grand Caucase) et qui traverse l'Azerbaidjan, la Georgie et la Turquie, les trois pays de la zone tournés vers les USA, en évitant scrupuleusement Arménie et Iran, qui restent proches de la Russie. C'est par là donc que passe le pétrole de l'Est vers l'Ouest. Sa capacité est de 1 million de barrils par jour. Toute une histoire...

 

Le soir, nous sommes à Qobustan, bourgade où nous logeons chez l'habitant. La ville est réputée pour ses gravures rupestres classées par l'Unesco et ses volcans de boue. Nous restons toutefois sur notre faim. Qobustan marque le début de notre traversée terrestre, nous quittons le littoral et ne reverrons pas la mer de sitôt. Nous quittons aussi l'asphalte et les bagnoles, et ceci n'est pas pour nous déplaire. Nous évoluons alors plusieurs jours dans un désert à peine vallonné, aride. Pas un désert de sable, mais de petits graviers, parsemé de touffes d'herbes rêches qui s'échinent à rester ancrées dans le sol malgré les efforts du vent pour les déraciner. L'eau est totalement absente. Sur la piste en terre battue, en quête d'eau, nous stoppons les très rares véhicules et le soir venu, cherchons les abris qui nous permettent à la fois de nous protéger du vent et du soleil, qui n'en finit pas de nous cuire. Le relief est de plus en plus marqué, de taupinières nous passons aux collines. La température ne descend pas en dessous de trente degrés, la nuit.

 

Après trois jours de marche sans apercevoir ne serait-ce que l'ombre d'un village, nous arrivons dans les contreforts du Caucase qui restent, pour le moment, bien désertiques. L'accueil est bon. Les Azéris nous offrent déjà régulièrement melons et pastèques et il est difficile de résister aux « Tchaïpit, tchaïpit » (boirleter, boirleter) qui jalonnent notre parcours. Nous nous laissons faire, avouons-le, quand cela nous arrange. La langue utilisée pour communiquer avec cette sympathique population est le russe. Quelques réminiscences.... du temps passé en Asie centrale ou en Russie. Mes cent mots de vocabulaire referont surface peu à peu, avant de s'étoffer encore à peine. Heureusement, ma coéquipière a étudié pendant deux ans la langue de Tolstoï, et pour le moment, j'écoute plus que je ne parle.

 

À partir de Märäzä, nous nous enfonçons un peu plus dans le massif. L'étape suivante se couvre incognito. En effet, les moucherons minuscules sont si nombreux à se coller dans notre sueur que je finis par me cacher totalement. Les travaux dans les champs vont bon train. Moissons. Nous traversons le tableau champêtre sur la pointe des pieds. D'ailleurs les pieds, qu'on pourrait croire souffrants avec le régime qu'on leur impose, ne vont pas si mal, à part quelques ampoules. Des ajustements méticuleux et une surveillance accrue y mettront vite fin. Les reliefs s'accentuent, les vallées se creusent davantage et le gros changement provient surtout du fait que nous profitons parfois de l'ombre de quelques arbres bienvenus, et qu'il y a ici de l'eau dans les rivières. Dans chaque village traversé, aussi petit soit-il, nous trouvons un magasin. Le choix n'est pas très étendu et nous achetons toujours la même chose : saucisse dégueulasse bien grasse ou simili knacki au goût de plastique, concombres, pain. Parfois tomates, et fromage (enfin... ce qu'ils appellent fromage) Nous consommons sur place les pastèques, trop lourdes à emmener. À Baku, je m'étais procurée des denrées que je devinais introuvables ailleurs, bien m'en avait pris.

 

Puis les collines sont devenues petites montagnes et nous avons commencé à avaler quotidiennement un peu de dénivelée. La végétation est absente, ou rase et pour l'instant, nous n'avons aucune difficulté à progresser. Quand ça ne passe pas à travers, nous nous rabattons sur les chemins. Nous avançons aussi, bien assez souvent, sur la caillasse mal rangée des larges lits de rivières, où ne coule en cette saison qu'un mince filet d'eau. Nos cartes russes au 1/50 000 mais dont les feuillets entiers sont imprimés sur des A3 nous obligent à scruter les détails à la loupe mais nous nous en sortons plutôt bien. Même si ces cartes ne sont pas idéales, elles sont la base indispensable à notre progression. Nous préparons quelques jours à l'avance la suite de l'itinéraire, notre plus grosse contrainte étant les ravitaillements en nourriture. Nous allons de village en village, parfois distants de plusieurs jours.

 

Le 9 juillet, après une belle étape, remplie de belles rencontres, et alors que je m'apprête à faire mes ablutions dans la rivière Pirsaatçay, en claquettes, une vive douleur sous la voûte plantaire gauche me tire une grimace. Mais à part ça, le bivouac est superbe et silencieux. Le lendemain matin au réveil, mon pied ne me soutient pas, comme si ma voûte s'était effondrée. Je pars en traînant la patte dans les cailloux, toujours aussi mal rangés, qui me torturent le pied à chaque pas, tandis que ma coéquipière sautille allégrement.

 

Par l'itinéraire emprunté pour pénétrer enfin les vallées caucasiennes, nous avons eu le temps de le voir arriver, de le voir se dessiner peu à peu devant nous, comme s'il se faisait désirer, attendre. Le Caucase. Maintenant nous y sommes, les vallées sont très marquées, séparées les unes des autres par des versants que l'on devine difficilement praticables, raides, rocheux, instables. Nous quittons pour un temps la proximité des villages pour trouver celle des troupeaux et leurs bergers, des ruisseaux, des chiens, et des grandes montagnes.

 

 

Les hautes montagnes d'Azerbaïdjan

 

Bien, donc nous voici maintenant à suivre la crête du grand Caucase. En fait le mot Caucase ne désigne pas une chaîne de montagnes mais une région. Tout au nord, là où chevauchaient les Cosaques, dans la plaine russe, se trouve la Ciscaucasie. Ensuite, sur la frontière sud de la Russie, court une crête longiligne de hauts sommets glaciaires, formant une barrière naturelle extraordinaire qui s'étend de la Caspienne à la mer Noire : le grand Caucase. Plus au sud encore, parallèle à ce dernier, il y a le couloir appelé Transcaucasie, qui permet de relier les deux mers précitées par la plaine. C'est un axe de communication et d'échange de grande importance qui traverse la Georgie et l'Azerbaïdjan. Et pour terminer, plus au sud encore, s'étend le petit Caucase, sur les territoires turcs, arméniens, sud-georgiens et sud-azéris, moins haut et moins emblématique que son grand frère. Je mettrai une carte un de ces jours, avec notre itinéraire...

 

Donc nous sommes sur la ligne de crêtes du grand Caucase et nous prenons jour après jour de l'altitude. Les fonds de vallée sont irrigués par des rivières qui sont d'abord des torrents impétueux, puis qui s'étalent et s'élargissent au fur et à mesure qu'elles descendent. Les troupeaux paissent dans les environs car dès que l'on monte à peine, l'herbe laisse la place à une terre dénudée, un monde exclusivement minéral. Les villages, peu voire très peu nombreux, sont en général accrochés aux flancs de la montagne dans la partie basse des vallées. Les paysages sont grands, l'horizon se perd dans les brumes lointaines. J'apprécie toujours autant ces grands espaces qui, à chaque fois, me laissent une impression extraordinaire à la fois de liberté et de petitesse. Me savoir point minuscule dans cet univers sauvage à la si faible densité humaine me fait toujours éprouver une immense sensation de bien-être. Dans les villages hors du temps, nous sommes reçues comme des voyageuses, l'hospitalité est réelle et le contact avec les habitants extrêmement agréable. Pour le reste, nous installons nos bivouacs dans des lieux extraordinaires, par la vue et le silence qu'ils procurent.

 

Un jour, nous arrivons au Mont Babadag à 3600 m et des brouettes. C'est un haut lieu de pèlerinage, très couru. Nous bivouaquons dans la tempête sous un abri de pierre recouvert d'une bâche bien étanche à 3200 m avant de fouler du pied, le lendemain et sous le soleil revenu, le sommet de la montagne sacrée. Et nous y sommes totalement seules. Les brumes passent à grande vitesse en contrebas et de là, la vue s'étend très loin par delà les crêtes, surtout vers l'Ouest. Nous prenons conscience qu'il y a encore du chemin à parcourir avant l'autre mer... Quelques jours plus tard, nous passons à Xinalig, village perché à 3200 m d'altitude, et trop touristique pour garder son authenticité.

 

Nous remontons des vallées, de plus en plus étroites et escarpées, par des sentiers d'abord marqués, puis ténus, puis absents, nous dirigeant à la boussole avec minutie et attention. C'est que les carrefours et les torrents sont nombreux, et il ne s'agit pas de s'engager dans le mauvais défilé, ce qui nous mènerait la plupart du temps dans des culs de sac insurmontables. Oh, certains passages furent épiques, glissage interdite, utilisation des mains, voire des dents (j'exagère mais pas loin). Moments de doute. Faut-il rebrousser chemin ? Oui parce qu'au moment où, de l'eau jusqu'au bassin, le goulet se rétrécie encore et donc que le courant se fait plus fort, on se pose quelques questions quand même ! Nous passons beaucoup de temps pour progresser parfois de quelques mètres, cherchant la meilleure solution dans le peu de choix qui nous est laissé, et nous finirons toujours par passer, assez fières de nous. Et qu'est ce qu'on découvre de l'autre côté, ou un peu plus haut, plus loin ? Des camps de bergers montés à l'estive.

 

Nous sommes malheureusement trop souvent accueillies par les chiens féroces qui gardent les camps plutôt que par les bergers sympathiques qui arpentent les coteaux avec leurs troupeaux. Et les chiens sont un problème ! Ils ne se manifestent pas forcément de très loin mais quand ils débarquent, c'est juste effrayant et on ne fait pas les malignes. Ce sont cinq, sept voire dix molosses qui déboulent, tous crocs dehors, droit sur nous, et en gueulant très fort de leurs voix impressionnantes. Caillasses bien en main, nous gueulons plus fort qu'eux et canardons, ce qui en général les stoppe (mais ne les fait pas fuir) et c'est bien la seule solution, celle qu'utilise aussi les autochtones. Nous nous couvrons l'une l'autre, l'une canarde pendant que l'autre progresse et ramasse des munitions, avant d'échanger les rôles... Nous avons subi quelques attaques sérieuses, nous en sommes toujours bien tirées. Pourtant, à l'approche des camps, nous contournions le plus possible et passions au large, au prix parfois de détours laborieux et chronophages dans du terrain pas facile. Le mieux, c'était tout de même quand il y avait les hommes avec les chiens, ce qui nous détendait immédiatement, nous fournissait l'occasion de taper la discute, de prendre des renseignements ou de confirmer l'itinéraire, ou encore de boire le thé.

 

Sur les crêtes, aucun souci. Juste faire attention où poser les pieds dans le terrain parfois escarpé, dans les versants abrupts où l'on s'étonne que des chevaux puissent passer... C'est que les bergers se déplacent surtout à cheval et ils ne comprennent pas que nous allions à pied. Il faut préciser que de tout l'Azerbaïdjan, nous ne croiserons absolument aucun randonneur. Parfois, le vol majestueux de dizaines d'aigles au dessus de nos têtes attire notre attention. Nous apprendrons vite que dans ces cas là, le cadavre d'un cheval tombé dans le ravin n'est pas loin, fait confirmé par l'odeur tonitruante qui nous saute dans les narines. Et le cavalier ?... Oui parfois nous passons des endroits délicats où il ne faut pas chuter, tout comme sur certains sentiers alpins...

 

A suivre comme ça la crête principale du grand Caucase en Azerbaïdjan, nous venons buter assez vite sur la frontière russe. Mais la province du Daghestan n'est pas des plus fréquentables en ce moment et il n'est pas prévu pour nous de passer par la Russie. Nous bifurquons donc vers le sud, rejoignons des altitudes trop chaudes, des villages trop gros, du macadam, du bruit et des zones où la liberté n'est plus. Heureusement, la gentillesse des habitants est toujours là et nous nous régalons régulièrement de melons, de pastèques et de thé que l'on nous offre tout au long du chemin. Mes voûtes plantaires me font toujours souffrir, plus ou moins selon les jours. Je suis de moins en moins certaine de pouvoir aller jusqu'à la mer Noire et commence à évoquer un possible abandon. La douleur gâche trop le plaisir du voyage, accaparant mon esprit en permanence. Je serre les dents.

 

Sur ce tronçon que je qualifierais d'alpin, la difficulté à cheminer était due au relief torturé, et par conséquent, à quelques passages escarpés, mais facilitée par l'absence de végétation. Nous pouvions donc passer partout, à partir du moment où nos pieds étaient capables d'agripper le terrain. Nous allions à la boussole, et à vue. C'est la progression comme je l'aime, où l'on joue avec les détails de la carte et les azimuts, hors sentiers, sans être tributaires du couvert forestier qui, comme on le verra plus tard, peut devenir un obstacle insurmontable. Autre particularité de la région : les villages ne se nomment pas forcément comme sur notre carte, qui est russe. Mais ici, depuis 1991, ce n'est plus l'URSS...

 

 

La plaine, les vignes et le macadam

 

 

Les avants monts du Caucase, coincés entre la frontière russe et la plaine georgienne, forment une bande assez étroite d'une paire de dizaines de kilomètres. Ce sont des vallées toutes parallèles les unes aux autres qui prennent naissance sur la crête et qui descendent jusque dans les vignes. À altitude moyenne, ces collines présentent des versants assez abrupts et surtout couverts d'une végétation impénétrable. Oui, c'est le mot : impénétrable. Il est tout à fait impossible d'aller droit devant, de couper à travers. Nous sommes sorties des milieux arides et dénudés où il était si facile finalement de progresser. Nous sommes contraintes de trouver des sentiers pour passer d'une vallée à sa voisine dans cette jungle. Sauf que de sentiers ou de chemins, il n'y a point ! Rien. Si ! Nous pourrions remonter les vallées, oui mais après ? Nous marchons donc dans la plaine, au milieu des vignes et des cultures, sous la chaleur et à plat. Nous évitons au maximum le macadam et dès que possible prenons la tangente par des chemins qui nous font d'une part, éviter la nationale, et d'autre part, traverser une multitude de villages. Si les gens des villes et notamment les femmes, sont très sophistiqués et à la pointe du progrès en matière de technologie, le contraste est fort avec ces villages très ruraux, où vaches, poules et cochons empruntent les mêmes rues que nous. Sauf que nous slalomons entre les flaques de boue alors que les truies s'y vautrent avec un plaisir tellement évident qu'il se voit dans leurs yeux et s'entend dans leurs grognements de satisfaction. Bref, elles font plaisir à voir et on aurait presque envie de faire pareil !

 

Un peu au nord d'Oguz, et pour la première fois, nous sommes contraintes de faire demi tour, la forêt est serrée comme une jungle, le chemin marqué sur notre carte est encombré de ronces plus hautes que nous. Nous nous griffons deux heures et explorons toutes les possibilités avant de rebrousser chemin et d'aller marcher sur le macadam jusqu'à Säki. Second passage de mes chaussures chez le cordonnier. Elles se déniapent sur le côté, il faut reconnaître que nous leur avons fait subir de rudes conditions... Säki, je crois me souvenir que nous y avons pris un jour de repos, enfin..., à arpenter la ville, le caravansérail transformé en hôtel de luxe, la forteresse, les vendeurs de kebabs, les terrasses où l'on sirote du thé au milieu des tables occupées exclusivement par des hommes. Lessive, bonne douche et passage à la pharmacie pour trouver de la pommade anti inflammatoire avec laquelle je masserai mes pieds matin et soir et ce, jusqu'à la fin du périple, dans l'espoir, totalement utopique, que cela suffira à me soulager.

 

De Säki, nous avons beau scruter la carte dans ses moindres détails, impossible de nous échapper de la plaine. À Qum cependant il y a un espoir, mais alors que nous sommes bien motivées, les habitants nous mettent en garde contre un autre problème : les ours. Ah oui, jusque là, nous n'en avions pas entendu parler mais depuis quelques jours, c'est récurrent. Le message est clair : le jour ça peut être gérable mais la nuit, c'est un réel problème. Nous ne sommes pas armées (la question revient systématiquement), il faut dormir à proximité des villages. Et cela nous interdit toute traversée prenant plus de la journée en milieu forestier.

 

Nous passons par la route encore et à Zaqatala, un vieux monsieur veut bien prendre le temps de nous expliquer un peu les origines des conflits du Haut Karabagh et du Nakitchevan tout en gardant un œil sur ses petits enfants. Ses arguments sont intéressants et il me tarde d'entendre ceux qu'avanceront les Arméniens. À partir de Zaqatala, nous marchons en bordure de nationale et je peux vous assurer que cela ne me plaît absolument pas.

 

  1. Je serre les dents à cause de mes pieds qui gémissent de douleur à chaque pas.

  2. Les lignes droites sont interminables, le paysage monotone, les bagnoles nous gazent, et c'est plat.

  3. Le soir nous ne pouvons nous échapper assez pour être au calme, nous enchaînons les nuits dans le bruit et la lumière, chez des gens qui sont toujours d'une extrême gentillesse (heureusement qu'il y a ça) mais qui n'éteignent pas les lampes la nuit

 

Conclusion : j'ai l'impression accrue de jour en jour de perdre mon temps et de me torturer les pieds sur le bitume alors que des régions autrement plus intéressantes nous attendent.

 

Solution : changer les plans ou prendre son mal en patience. Pour l'instant, pleines d'espoir, nous optons pour la seconde option.

 

Nous passons la frontière à Lagodekhi. Les Azéris ont été adorables avec nous jusqu'au bout. Jamais je n'ai mangé autant de pastèques et de melons délicieux, de tomates gorgées de soleil. Impossible de passer devant les vendeurs le long des routes sans être invitées à faire une halte, où le thé nous est également offert. Et les invitations à dormir furent nombreuses. Dès les premiers hectomètres en Georgie, je sens que ce sera un peu différent de ce côté ci. Nous quittons donc ce pays que nous avons entièrement traversé à pied. L'accueil fut fantastique mais est-ce un hasard ? Mélange de Turcs et d'Iraniens, extrêmement hospitaliers eux-mêmes, comment eut-il pu en être autrement ? J'ai beaucoup aimé le Grand Caucase azéri pour les grands espaces qu'il offre à voir et la facilité finalement à s'y déplacer sans obstacles autres que ceux qui sont indiqués sur la carte. Les villages perdus, accrochés à ces flancs de montagnes minérales et ternes m'ont rappelé l'Asie. Bref, j'ai aimé.

 

Changement de monnaie, changement de religion, changement d'alphabet et de langue. Seul le terrain reste le même : le macadam, sur lequel nous sommes obligées de poursuivre encore, et ce jusqu'à Pshaveli, où nous pouvons enfin nous échapper de nouveau dans la campagne et les montagnes. Nous venons de marcher quasi deux semaines en plaine, dont plus de la moitié entièrement sur le bitume. Ma motivation s'effrite, je ne suis pas venue là pour ça et je souffre des pieds (je l'ai déjà dit ?). Même si je sais que tout cela fait partie d'un voyage tel que nous le pratiquons, que nous ne maîtrisons pas le terrain et donc devons nous adapter en permanence, je me demande ce que je fais là.

 

Le tronçon qui vient s'annonce heureusement joli, montagneux, sauvage, hors sentier. Les vignes sont plus nombreuses encore en Georgie qu'en Azerbaïdjan et certains domaines appartiennent d'ailleurs à des Français. Le raisin n'est pas mûr et nous ne pouvons même pas nous servir au passage ! Quelques échappées, toujours un peu épiques et au prix de nombreuses égratignures nous permettent cependant de renouer avec les collines et les chemins de traverse. Les gens ne comprennent pas que nous allions à pied, et moi, je crois par moments les comprendre ! L'avènement de la bagnole et le développement des chemins carrossables a provoqué l'abandon des sentiers ancestraux qui courraient entre les villages à travers bois, d'où notre difficulté et nos déboires à quasi chaque tentative de quitter la route. Le Caucase décidément ne se laisse pas faire. Ma coéquipière a l'air de s'éclater. Pourquoi ne suis-je pas venue à vélo ?!!!

 

 

 

De nouveau dans les montagnes

 

La vallée de Tusheti est en rouge sur la carte de l'ambassade de France. Pourquoi ? Parce qu'il y a des musulmans. Alors oui, c'est vrai, nous avons croisé quelques barbus, qui nous ont salué et souri. Il est toujours difficile de savoir exactement avant d'y être quel est le risque à se hasarder dans ces zones rouges. Il devrait y avoir du rouge clair et du rouge sang. Certaines régions du Caucase russe, comme le Daguestan, est visiblement en rouge sang mais le bassin de l'Alazani en Tusheti, en rouge clair. Nous ne prenons pas grand risque et il en aurait été probablement de même en s'approchant plus de la frontière russe pour marcher. Nous avions prévu de contourner cette zone mais dans les villages traversés un peu avant, les gens se demandaient bien pourquoi nous prenions cette précaution visiblement inutile.

 

À Birkiani, nous faisons donc le plein de nourriture pour 4 jours et, croulant sous le poids de nos sacs, commençons notre traversée par les crêtes. Trouver le sentier fut juste un coup de chance. Rien n'était visible au sol et nous venions buter partout sur une forêt dense quand un type sorti comme un djinn de la bouteille nous donna la clé du mystère. Il fallait pénétrer dans cette forêt et après une vingtaine de mètres, nous trouverions la sente. Effectivement ! Et la suite fut aisée, après quelques ronciers, le chemin fut de plus en plus large pour se transformer bientôt en large piste. Dans une clairière, après plusieurs heures de montée harassante, nous trouvions enfin de l'eau. Et plus haut encore, alors que le soleil commençait à décliner, nous débouchions enfin au grand jour, laissant l'étage forestier pour entrer dans celui des pelouses rases ou du caillou, qui est aussi celui des bergers. Le plus dur était fait, nous n'avions plus qu'à suivre les crêtes.

 

Pendant trois journées entières de marche intensive, nous avons progressé à la boussole, trouvant parfois traces de passage mais hors sentier la plupart du temps. Et ce fut une des parties les plus belles du voyage. Seules, en montagne, hors sentier, sur les crêtes, naviguant à vue ou à la boussole, choisissant notre itinéraire avec soin pour d'une part, nous assurer de l'eau, et d'autre part, ne pas se fourvoyer dans des culs de sac, nombreux. Nous ne croisâmes pas grand monde, quelques bergers par ci par là. Les bivouacs furent enchanteurs. Je traînais toujours la patte mais au moins j'étais dans mon élément et le plaisir compensait la douleur. Quelques passages épiques pour passer les ravines vinrent renforcer l'impression de vivre l'aventure et les nuages d'orage très menaçants ne s'épanchèrent sur nous que la nuit, et encore, de manière modérée. Après avoir bien cavalé sur les crêtes et sur les versants, nous avons enfin rejoint un village, bien contentes de pouvoir refaire nos pleins de nourriture avant d'entamer le tronçon suivant. Sauf que de magasins il n'y avait point. Nous fumes donc obligées d'acheter la nourriture aux habitants de ce hameau, qui comme ailleurs, ne veulent jamais qu'on les paie.

 

Avec deux jours de nourriture à nouveau dans nos sacs, nous avons repris la route, puis la piste, puis les sentiers, pour remonter à des altitudes effleurant les 3000 mètres. Dans cette région où nous nous trouvions alors, la frontière russe dessine un crochet vers le nord et le Caucase s'élargit dans sa partie georgienne, ce qui nous arrange bien. Après un jour et demi de marche agréable et sans obstacle, sur des itinéraires, tenez-vous bien, balisés, nous sommes arrivées à Juta, petit village très touristique où une bonne partie du charme est tombée d'un coup quand nous avons vu arriver des hordes de VTTistes en collant fluo. Il en faut pour tout le monde. Juste avant Juta, des camps militaires sont installés le temps de l'été et les bidasses en poste vérifient que les papiers de tous les randonneurs et VTTistes sont en règle. À chaque carrefour de vallée qui permet de rejoindre facilement la Tchéchénie toute proche (2 ou 3 km), nous avons du sortir nos passeports. À Sno, pour ne pas avoir à marcher le long de la nationale surchargée, nous avons décidé de longer la rivière jusqu'à Kazbegi. Cette nationale est le principal axe routier qui permette de traverser le Caucase, c'est la Georgian Military Highway, qui part de Tbilissi et rejoint Vladikavkaz en Ossétie du Nord.

 

Mais nous nous sommes retrouvées d'abord à traverser des zones vaseuses où j'ai bien failli m'enliser jusqu'au cou, puis dans une végétation piquante, basse mais impénétrable où il a fallu passer à quatre pattes, en tenant le sac devant. Comme nous avions déjà bien avancé et traversé toutes ces zones difficiles, nous n'avons pu nous résoudre à faire demi-tour, il fallut alors nous hasarder à franchir la rivière plusieurs fois, qui était à la fois forte et large. La banane que porte Sophie à la ceinture prit l'eau, avec son passeport, ses billets de banque, son appareil photo... que du bonheur. Nous ne nous déchaussions même plus, le courant était trop fort, il nous fallait de la stabilité. Et ce n'était pas terminé. Nous avons galéré quelques heures avant de pouvoir nous échapper par une zone de marais peu engageante et truffée encore d'arbustes piquants avant de finir par atterrir, soulagées, sur la nationale que nous n'avons jamais eu à plus de quelques centaines de mètres (mais lesquelles!) et où nous allions cette fois-ci être gazées pendant une heure avant d'arriver à Kazbegi.

 

Kazbegi est la principale bourgade au pied du Kazbek, sommet culminant à plus de 5000 mètres. Ici, on la désigne comme une grande ville mais qu'on ne s'y méprenne pas, il n'y a rien ou pas grand chose. Nous avions en tête de gravir la montagne. Nous avions vu écrit dans un quelconque guide que nous y trouverions du matériel et des chaussures adéquates à tenter l'ascension mais nous avons eu vite fait de déchanter. Les chaussures de Sophie sont cramponnables mais pas les miennes et de plus elles s'ouvrent de toutes parts et tiennent depuis plusieurs jours grâce à de la chambre à air de vélo. Deux agences se disputent le gâteau et l'accueil est juste détestable. Le glacier est, nous dit-on, particulièrement ouvert cette année, la météo annoncée loin d'être bonne. Pour ma part, la décision est prise, je n'irai pas. Et Sophie n'a plus de regrets quand nous croisons le lendemain lors d'une balade à la journée, les alpinistes qui redescendent, marqués et dépités, sans avoir pu atteindre le sommet, nouvellement recouvert de 60 cm de neige.

 

Kazbegi est aussi l'endroit où nous venons buter contre l'Ossétie du Sud. C'est un petit territoire qui fait partie intégrante de la Georgie mais qui a proclamé son autonomie sans que celle-ci soit reconnue par la communauté internationale, et est occupée par les Russes. L'entrée sur ce territoire nous est formellement interdite et nous devons donc contourner. Nous le savions avant de partir et nous nous dirigeons donc plein sud. Ce n'est pas bon pour le moral. Cela signifie sortir des montagnes et probablement marcher de nouveau sur le macadam, pour avancer dans une direction qui va à l'encontre de toute logique dans notre cheminement d'entre deux mers. Seul avantage : nous visiterons Tbilissi la capitale, et j'espère y trouver de nouvelles chaussures. Nous avons réussi à trouver un itinéraire dans les montagnes pour avancer vers le sud, itinéraire facile sur la carte mais difficile sur le terrain. Nous nous heurtons de nouveau à une végétation exubérante, pas forcément forestière, avançons lentement en laissant pas mal d'énergie. Le paysage est toutefois très beau. Alors que nous débouchons dans un hameau de cahutes en pierre, une petite vieille très volubile nous explique, à moitié par gestes, qu'elle se trouvait ici quand les troupes allemandes affrontaient l'armée de Staline, qu'elle a du se cacher, puis empoigner un fusil... Visiblement le souvenir était fort. Elle était déjà là, dans cette baraque qui laisse passer l'eau autant que les courants d'air, avec ses quatre vaches. Le village n'est toujours pas accessible. Je ne sais quel âge pouvait avoir cette femme mais probablement au delà de 80 années. Des rencontres éphémères mais qui marquent. Quelle vie ?

 

Un peu plus bas, nous nous heurtons à un ruisseau en pleine cavalcade, que nous devons traverser. Heureusement un type (que nous appellerons Zorro) arrive sur son cheval, sorti de nulle part. Nous faisons signe mais il s'avère très vite que Zorro a abusé de la vodka et que c'est son cheval qui le mène et pas l'inverse. Zorro veut nous aider mais nous avons du mal à lui faire confiance quand il veut d'abord traverser seulement avec nos deux sacs. Puis il agrippe Sophie par le bras, qui prend peur, s'échappe et commence à longer le ruisseau. Aucun passage ne se dessine pour autant et je vois Zorro qui a visiblement très envie de nous aider, ramasse la terre et la laisse filer entre ses doigts, puis se tape la poitrine en invoquant le ciel. J'ai traversé avec lui et ai incité Sophie à faire de même. Réticente, elle a fini par se plier. Et nous avons fini ami-ami avec Zorro...lui expliquant que nous avions eu peur car il était bourré. Le Caucase n'est pas un massif facile pour pratiquer la randonnée... Un peu plus loin, nous nous déchausserons pour la Xième fois pour passer la rivière. Une très longue journée de macadam et quelques heures le lendemain matin sur des pistes longeant les cultures nous mettent aux portes de la capitale que je décide de rejoindre en auto. Sophie, bien décidée à venir au cœur de la ville à pied, me rejoindra cependant rapidement, en stop, après avoir marché quelques kilomètres sur la bande d'arrêt d'urgence de l'autoroute.

 

Mine de rien on avance quand même, nous sommes le 11 Août.

 

Tbilissi et en route vers la Svanétie

 

Tbilissi est une petite capitale où chaque époque a laissé trace de son passage. Toutes se superposent sans qu'aucune n'ait eu le temps pour s'imposer aux autres. Certains quartiers sont ottomans et l'on se croit en Turquie, d'autres sont modernes et nous sommes bien en Occident. Les falaises encadrent la rivière en plein centre ville. Des jardins sont là, comme des présentoirs aux monuments résolument d'avant garde en matière d'architecture tandis qu'à quelques centaines de mètres, les balcons vermoulus, les églises à clocher conique et les statues d'autres siècles accrochent le regard. Les hommes à moustache épaisse jouent au backgammon à l'ombre des grands arbres. Le sas d'entrée du public city hall center voit se presser des milliers de gens chaque jour. Le quartier historique n'est pas celui des fruits bon marché, les rues sont en pente, les gosses y jouent jusque tard dans la nuit, profitant d'une relative fraîcheur après des journées étouffantes, et les graffitis colorés sont nombreux dans les souterrains qui puent l'urine sous les avenues. J'ai profité de notre halte à Tbilissi pour trouver une nouvelle paire de souliers puisque les miens sont entourés de chambre à air de vélo depuis plus d'une semaine. Les deux premiers magasins que je visite, achalandés de ce type de marchandises n'ont rien qui se situe entre le 37 et le 42... Rien ! L'ultime boutique de la capitale me propose une paire en 41, je chausse 39. Deux paires de chaussettes ne suffiront pas à combler le vide mais je ne suis pas trop mal, je prends, même si je crains que cela n'arrange pas encore mes douleurs récurrentes et parfois très vives. Un passage par les bains publics d'eau sulfureuse rappelle certains bonheurs persans ou tunisiens et je cède à la tentation d'un massage intégral. Nous attirons la curiosité de ces femmes georgiennes, nous qui paraissons si maigrichonnes à côté de ces tas de chairs qui profitent de l'endroit pour se retrouver entre femmes et se laisser aller aux plaisirs du papotage. Les bains royaux, vus de l'extérieur, forment des coupoles en tous points semblables à celles de Kerman en Iran.

 

Tbilissi est aussi l'occasion de faire le point avec ma coéquière. J'en ai tout simplement marre de marcher sur le macadam et surtout hors des montagnes et la dizaine de jours qui s'annonce ne saurait être autrement puisque nous devons continuer à contourner l'Ossétie par le sud. D'ailleurs les Russes, ne sachant probablement pas comment occuper les quelques jours précédents, ont encore repoussé le drapeau de quelques kilomètres, agrandissant peu à peu le territoire Ossète sur lequel ils ont main-mise, au dépend de la Georgie. Personne ne s'en émeut, la Georgie est un petit pays qui ne peut rien contre le géant russe auquel il est adossé, et la communauté internationale s'en contrefout. Mes pieds me font mal à marteler le bitume d'un mouvement mécanique répétitif à mort, sans obstacle, sans montée ni descente, la chaleur des plaines m'étouffe et je n'éprouve aucun plaisir à marcher à côté des voitures, le long de lignes droites interminables et d'une monotonie de folie. J'ai pris mon mal en patience sur le grand tronçon qui encadrait la frontière azéri-georgienne mais cette fois-ci, l'adaptation consiste pour moi à prendre un véhicule pour quelques heures, histoire de nous échapper de nouveau et retrouver des terrains plus agréables à fouler et peut-être il faut l'avouer, plus conforme à mes attentes. Pour Sophie, l'adaptation consiste à marcher sur le macadam puisqu'il est impossible de faire autrement et que nous devons relier impérativement la Caspienne à la mer Noire totalement à pied. Nous évoquons la possibilité de nous séparer, qui visiblement ne convient vraiment ni à l'une ni à l'autre et nous mettons finalement d'accord sur le fait de prendre un véhicule pour rejoindre le Caucase mais ensuite de rejoindre la mer Noire entièrement à pied, quel que soit le terrain. J'ai des doutes sur le fait que mes pieds me portent jusque là...

 

En bus d'abord, pour sortir de la ville, puis en stop, nous rejoignons l'ouest de l'Ossétie et reprenons, le cœur joyeux, nos habitudes de pèlerins. Les deux jours qui suivent sont très agréables malgré quelques passages épiques. La population nous est d'un grand secours pour trouver notre chemin dans ces vallées emmêlées, ce relief très tourmenté dans lequel nous aurions vite fait de tourner en rond. Nous faisons plus de distance et de dénivelée que prévu pour atteindre Oni où nous nous ravitaillons pour les quatre prochains jours. Chargées comme des mules et croulant sous le poids de nos sacs nous nous hissons jusqu'au dernier village avant la forêt où l'hospitalité nous est offerte.

 

Depuis quelques temps, les habitants sont unanimes quant à la présence et la dangerosité des ours, surtout la nuit. Si la journée il semble possible de s'en sortir en cas de mauvaise rencontre, ils nous déconseillent fortement de dormir à l'écart des villages. Eux, se déplacent armés. Le couvert forestier est tel dans cette région extrêmement sauvage qu'il me semble effectivement être un gite tout à fait approprié aux plantigrades.

 

Le lendemain matin, après un départ sans cesse retardé (les Georgiens ont l'art de parler pour ne rien dire, de palabrer pendant des heures alors que ce que nous demandons ne nécessite qu'un oui ou un non pour toute réponse.), notre hôte nous accompagne un bout et abandonne bien vite la partie. La journée s'annonce longue et difficile, nous devons longer une rivière pendant une quinzaine de kilomètres avant de gravir un col puis basculer de l'autre côté pour trouver un hameau pour la nuit, où nous espérons être en sécurité. Un sentier est marqué sur la carte mais sur le terrain, il disparaît très vite dans des ronciers plus hauts que nous, impénétrables. Nous tentons alors de remonter dans le cours de la rivière, dont le fond caillouteux ne présente aucun risque mais à midi, alors que nous n'avons couvert que quelques trop minces kilomètres, une cascade nous barre le passage. Le contournement s'annonce périlleux, l'heure tourne, nous piétinons et une heure plus tard, prenons la décision de redescendre. Chou blanc ! Les autres sentiers marqués qui nous permettraient de traverser le massif pour rejoindre la Svanétie s'annoncent tous du même acabit et nous nous retrouvons de nouveau le derrière dans une auto pour contourner la difficulté. Si mes pieds étaient en état et avec le recul, je pense que nous aurions tenté de passer par une autre vallée, au risque de s'y casser les dents encore. Mais j'ai trop mal. La douleur m'accapare l'esprit du moment où je sors de mon duvet le matin jusqu'à ce que je m'y engouffre le soir. Je n'ai aucun moment de répit.

 

Le trajet en auto est d'une beauté à couper le souffle et nous ne regrettons pas le voyage. Après plusieurs véhicules et plusieurs bonnes âmes qui nous poussent chaque fois un peu plus loin, nous reprenons la marche. La piste qui permet de rejoindre la Svanétie contourne tout un massif qu'il semble possible de traverser à pied, en sautant par dessus la crête. Nous installons nos tentes au pied de la grimpette en bordure du dernier hameau.

 

La montée est rude le lendemain mais l'arrivée au col est grandiose. Devant nos yeux ébahis s'étalent les hauts sommets du Caucase, les neiges éternelles et les langues des glaciers qui descendent quasiment jusqu'aux forêts. Je respire, enfin, me voici de nouveau dans mon élément. Nous poursuivons sur la crête après un détour involontaire sur un sommet voisin avant de plonger et de marcher quelques heures encore dans les rhododendrons dont les branches raides nous griffent jusque sous les bras (c'est beaucoup mieux que les ronces!). A 16 heures, profitant d'un terrain propice à l'installation du campement et d'une vue superbe à la fois sur la vallée et les sommets, nous nous installons. En contrebas, Ushguli, porte d'entrée de la Svanétie, aux remarquables villages flanqués de multitudes de tours défensives.

 

En début de nuit, un grognement soudain, à quelques mètres des tentes, fait monter la fréquence du palpitant jusqu'à des sommets rarement atteints. Je suis clouée par la peur. Les consignes sont de ne surtout pas bouger, ça tombe bien. Je ne respire même plus. Sophie a une réaction toute autre, elle jaillit de sa tente avec sa frontale allumée, attitude on ne peut plus agressive si toutefois il s'agissait bien d'un ours comme on pouvait le penser. Balayant le terrain du faisceau lumineux, elle constate que nous avons affaire à une... vache ! Et ce grognement là prêtait vraiment à confusion, nous nous y sommes toutes deux laisser prendre.

 

 

De la Svanétie à la mer Noire

 

Nous voici donc à Ushguli, le village le plus haut de cette vallée très isolée du reste du pays, tout autant que de la Russie. Presqu'une enclave, géographique au moins. Entourée de sommets à plus de 4500 m, voire 5000 au Nord et à plus de 3500 m au Sud, fermée par un col à 2630 mètres et d'accès difficile et très long à l'Est, le principal accès se fait par l'Ouest, par une vallée creusée à l'extrême, des gorges soumises aux incessants glissements de terrain et chutes de pierres. Par le fait, les habitants qui occupèrent la région furent toujours un peu à part et forment d'ailleurs une ethnie à part entière : les Svanes. Ils étaient réputés pour être de solides guerriers, parlaient leur idiome propre, et ne furent rattachés à la Georgie qu'après que les Russes aient bien voulu les laisser tranquilles. La rivière qui coule à Ushguli et qui prend sa source à peine plus haut sur les contreforts du mont Chkara (environ 5200 m) est celle que nous allons suivre, grosso modo mais plutôt grosso que modo, jusqu'à la mer Noire. Elle se nomme Inguri et n'est ici bien sur qu'un petit ruisseau alimenté par les eaux de fonte des glaciers qui nous dominent et marquent la frontière russe.

 

En arrivant à Ushguli, nous atterrissons dans un autre monde, qui s'était fait pressentir depuis quelques jours déjà. Mais là, il nous explose à la tronche : le tourisme de masse. Je dis le tourisme de masse mais ce n'est pas la côte d'Azur en plein juillet, par contre, en comparaison avec ce que nous avons vu ces derniers temps, c'est juste l'invasion. VTTistes, cyclorandonneurs, groupes organisés de toute l'Europe en randonnée pédestre, la Svanétie est une région touristique où viennent se défouler tous les amateurs de montagne du pays ainsi que ceux de l'Ukraine toute proche, ou d'Israël. Du coup, et évidemment, le prix du pain est passé du simple au triple et les sourires sont commerciaux, la sympathie feinte et intéressée. Dans cette région réellement reculée et pauvre, on ne peut pas leur en vouloir de chercher à tirer profit de cet engouement soudain pour leur vallée de tous temps délaissée... où, de plus, les touristes fraîchement débarqués n'ont aucune idée des tarifs pratiqués ailleurs et sont donc prêts à débourser le double encore sans rien trouver d'anormal à la chose. Les anciens ne voient pas forcément d'un bon œil cette arrivée massive de gens parfois peu respectueux des autochtones. La piste sera bientôt pavée tout du long et l'état a amené l'électricité jusque dans les hameaux les plus reculés il y a quelques années à peine, au prix parfois de larges tranchées dans la forêt et les montagnes, balafres inesthétiques défigurant des pans de montagne entiers, tout comme les travaux gigantesques ayant pour finalité la construction d'une station de sport d'hiver sur les hauteurs de Mestia. Ce qui a mis au moins cinquante ans à arriver peu à peu chez nous, déferle chez eux (qui se déplacent encore à cheval et coupent leurs prés à la faux) en l'espace de 5 ans... Les avis sont évidemment très partagés parmi la population, et j'ai parfois l'impression de franchement venir piétiner leurs plate-bandes comme on dit, de marcher dans leur jardin, et de venir briser la quiétude ancestrale. D'autres touristes, fluo et volubiles, n'ont pas l'air de se poser la moindre question et là où je tente de passer discrètement, arrivent en colonisateurs.

 

Les villages de Svanétie sont caractérisés par une concentration de tours défensives en pierres, au milieu des habitations. Chez nous, les anciens bâtirent des citadelles, des fortifications, et des remparts pour protéger les populations et les villages, ici, chaque famille avait sa tour, attenante à son habitation. À première vue cela ne me donne pas l'impression d'une grande solidarité entre les habitants mais ce n'est qu'une remarque très personnelle. Hautes de 20 à 25 mètres, 4 à 5 étages, les murs en sont épais de 1,5 m en bas et 0,8 m en haut. Le sommet est une plate-forme défensive recouverte d'un toit. Elles se ressemblent toutes, construites sur le même modèle avec sur chaque face, en haut, trois ou quatre lucarnes. Construites entre le IX et XII ème S., certaines, aujourd'hui rares, renferment encore quelques icônes, mais la plupart servent au stockage de la nourriture. Elles sont classées par l'Unesco depuis 1996. Je déduis de tout cela qu'il devait y en avoir une par famille. Nous en trouverons sans faille dans tous les villages et hameaux de la Haute Svanétie.

 

Nous avons donc suivi le sentier, balisé, qui mène en quatre ou cinq jours de Ushguli à Mestia, bouche bée devant le geste séculaire des faucheurs, admirant les langues glaciaires dévaler des pics acérés, traversant les ruisseaux aux eaux glaciales qui nous collent l'onglée en quelques minutes et cheminant sur des sentiers en balcon, sautant d'un vallon à l'autre par dessus les crêtes. Mestia, chef lieu de la région ressemble maintenant à un ersatz de station suisse, chalets couverts de bardeaux de bois et balcons travaillés, wifi à tous les étages et bars branchés... Quelques heures de repos, une nuit dans un vrai lit, le temps de donner des nouvelles aux proches, et nous repartons en espérant pouvoir encore quelques jours éviter de marcher sur le macadam où nous finirons inexorablement. Une météo défavorable vient bousculer à peine le « programme » et après plus de 100 km sur l'asphalte dans les gorges de l'Inguri, nous retrouvons les pistes caillouteuses, dans la plaine cultivée, qui nous mènent jusqu'à l'endroit précis où le fleuve se jette en mer Noire : Anaklia. Nous y arrivons après avoir été invitées une fois à dormir à l'intérieur d'une cabane privée et le lendemain, avoir goûté le vin fait maison, fort dégueulasse d'un ramasseur de noisettes, qui en était pourtant très fier !

 

Anaklia, nous voici donc à la mer. Noire. Anaklia, une station balnéaire réputée et très fréquentée. Anaklia, rive gauche de l'Inguri, la rive droite est en Abkhazie, territoire occupé par les Russes et pour lequel, il faut un visa. Pour ma part, c'est un soulagement, peut-être enfin la fin de mes souffrances physiques, peut-être. Je n'en peux plus de marcher et me fais du souci quant au verdict du médecin que j'irai voir dès mon retour. Des protubérances ont fait leur apparition depuis un moment sous mes voûtes plantaires, dans le sens de la longueur et j'ai des douleurs intenses sur les coups de pieds malgré les massages bi-quotidiens depuis Saké.

 

Pour l'heure, nous profitons de cette demie journée à la mer. Plage, oui plage ! Baignade, détente. Et nous poserons nos tentes à proximité, dans une propriété privée où nous sommes acceptées par les gardiens, ce qui nous évite de dormir sous les réverbères du front de mer, tout en étant en sécurité.

 

À partir de maintenant, nous nous déplacerons en stop, pour rejoindre dans un premier temps la ville de Batoumi, que nous avons bien failli shunter sur l'avis désapprobateur d'un automobiliste avec qui nous avons fait un bout de route. À Poti, nous sautons dans un bus qui nous pose au centre de Batoumi, le penchant de Bakou, sur l'autre rive du Caucase. Et il pleut, comme souvent. Batoumi est définitivement tournée du côté de la modernité et le centre ville historique fait pâle figure face aux buildings de toutes sortes qui poussent comme des champignons. Style futuriste. Les architectes font preuve d'une imagination impressionnante. 8 km de parcs et de promenade le long de la mer, qui ne manquent pas de charme. Batoumi a été repensée pour les promeneurs, les flâneurs, à pied, à vélo, en rollers. Lové dans la baie, se tient le port. Pas de plaisance ici, je parle du port de commerce. Ici, tout ce qui arrive de l'Est pourra être chargé sur des bateaux qui auront enfin accès à la mer libre, ouverte sur le reste et sur les océans. Mer Noire, détroit du Bosphore, mer de Marmara, détroit des Dardanelles, mer Egée et hop, Méditerranée, détroit de Gibraltar ou canal de Suez et le monde s'ouvre. Le BTC, ce tuyau qui transporte le brut de Bakou à Ceyhan évite aux pétroliers d'engorger tout ce trajet en faisant un direct sans escale entre la Caspienne et la Méditerranée...

 

 

Bien, après 24 heures à Batoumi où le soleil est revenu rapidement, nous sautons dans un train pour Yerevan. Nous passerons la fin de journée et la nuit entière dans le couloir couchettes, pour arriver au petit matin dans la capitale arménienne. Mais la suite fera l'objet d'un ultime post.

 

Arménie

 

Un train couchettes sans compartiment n'est pas le meilleur endroit pour dormir. Bercée par le tchakatak des roues sur les tronçons de rail, je somnole. Yerevan au petit matin. Il fait jour mais la ville que nous traversons est vide. Money exchange. Mission number one : trouver un hébergement pour nous délester de nos sacs. C'est rapidement chose faite malgré quelques appréhensions. Moi qui affectionne les formes arrondies, les graffitis, les couleurs, je ne suis décidément pas à la fête dans cette capitale arménienne à la rigueur toute soviétique. Il y a bien une tentative d'apporter un peu d'art contemporain le long de « cascades » par des oeuvres d'artistes chinois ou italiens, mais l'effet est loupé, ce sont les escaliers géométriques qui prédominent. En haut, une place affreuse et grise, dégradée avant même d'être terminée, un monument cubique à la gloire des soldats morts pour je ne sais plus quelle cause et dans un coin, la « maison Aznavour ». Ce n'est pas le lieu de sa résidence, ni un musée, et à priori, elle ne lui appartient pas. Nous n'avons rien compris, à part que Sarkozy fut très fier de faire le voyage, sur nos impôts, pour que son nom soit inscrit sur la plaque inaugurative, gravée dans la pierre.

 

L'Arménie est un pays minuscule, pauvre, sans ressources naturelles, montagneux, qui a de mauvaises relations avec la plupart de ses voisins. Et pourtant tellement attachant. Le patrimoine est principalement constitué d'églises et de monastères, plus ou moins âgés, en plus ou moins bon état, plus ou moins bien situés. La montagne est aride, terne, arrondie. Des grands espaces comme je les aime, sauvages, désertiques. Des villages minuscules où l'on trouve systématiquement un magasin. L'histoire. Voilà.

Il y a l'histoire. Compliquée.

 

Nous nous sommes extirpées de la capitale en bus brinquebalant propulsé au gaz, et avons foutu le camp dans le sud du pays, à 6 heures de route à 50 km/h de moyenne. Je vous ai déjà dit que le pays est petit. Sisian. Visite du site touristique majeur : Zorats Karer. Des pierres gravées et trouées, disposées judicieusement pour le culte du soleil, entre autres. De là, deux jours de marche dans des paysages magnifiques et nous voilà à Tatev. Ensuite, ce sont les automobilistes qui nous ont transporté, sur de plus ou moins longs tronçons, allant de quelques minutes à plusieurs heures. Nous n'avons jamais attendu très longtemps sur le bord de la route. Alternant la marche et la bagnole, nous avons sillonné le pays et rallié les sites les plus remarquables, parfois présents sur la liste de l'Unesco, avons longé le lac Sevan, sommes montées jusqu'au nord de Dilijan, sommes repassées par Erevan avant de filer arpenter le point culminant du pays : le mont Aragats à 4000 m. Nous avons repris l'avion à Tbilissi en Georgie. Je ne vais pas vous faire une liste exhaustive. Nos rencontres ont été nombreuses, chaleureuses et enrichissantes bien que l'hospitalité azérie soit encore plusieurs crans au dessus.

 

Tristesse, mélancolie, nostalgie ? En ce début septembre, j'ai aimé voir les carcasses dépecées des véhicules dans les herbes folles et jaunies des crépuscules d'automne, tout autant que j'ai aimé les rassemblements d'hommes, qui jouent aux cartes à la table des épaves de bus, amputés de leurs roues, au centre des villages dans un état de mort clinique.

 

Peu nombreux ont été les hommes à ne pas nous parler du conflit avec les Azéris. Depuis des décennies, enclave arménienne en Azerbaïdjan, le territoire du Haut Karabagh est cause de guerre. Une histoire de promesse faite par les Soviétiques, jamais tenue, parce qu'au moment où Turquie et Russie ont fixé leurs frontières, les Turcs ont exigé que le Haut Karagagh soit azéri. (Les Azéris sont à l'origine des Turcomans et leurs langues sont similaires). Actuellement, le petit territoire est considéré comme Arménien, jusqu'à quand ? Un peu la même chanson qu'au pied du Mont Ararat, que les Arméniens estiment leur revenir de droit mais qui est partie intégrante de la Turquie. Et le Nakitchevan dans tout ça ? Cette ambiance géopolitique malsaine et qui perdure me rappelle la vallée de Fergana en Asie centrale, même combat, Ouzbékistan, Tadjikistan et Kirghizistan se partagent la vallée. Les frontières instaurées par les Soviétiques sont mal tracées. Diviser pour mieux régner. Une poudrière que les Russes ont laissé après la dislocation du bloc et qui fait leur jeu, rendant totalement dépendante une partie de ces petites républiques soumises par obligation.

 

Hum, pour nous voyageuses, tout cela est fort intéressant. Ce serait morne et plat de sillonner des endroits trop calmes. Mais non, je n'aime pas l'idée de la guerre.

 

Il me semble que c'est un pourcentage important d'Arméniens (hommes seulement) qui va travailler la moitié de l'année en Russie pour faire vivre toute la famille restée au pays, là où toute l'industrie s'est cassée la gueule dès que les Soviétiques sont partis. Le macadam est troué, les bâtiments dans un état de délabrement avancé. Ruines fumantes. Je ne comprends pas très bien. J'ai cherché pourtant. J'ai vu des gens nostalgiques de cette ère révolue, celle où il y avait un logement et du travail pour chacun. Et j'ai vu des gens fiers de dire « Nous sommes Arméniens, libres et indépendants ». Mais finalement, avec une retraite d'ingénieur à 80 € par mois, un taux de chômage atteignant des sommets, une industrie catastrophique et l'absence de ressources naturelles, ne vaut-il pas mieux rester russe et vivre, plutôt que d'être fier mais dans la misère ? Le drapeau, la langue, l'alphabet, la religion, bien sûr, tout est différent mais sans la grande Russie, qu'est l'Arménie ? Pas grand chose. Le président Serge Sargsian est main dans la main avec Poutine et le pays est corrompu. Même si l'indépendance est récente et qu'il faut du temps pour bâtir une économie, j'ai du mal à imaginer un avenir radieux pour cette virgule dans les montagnes. La Georgie s'en sort, l'Azerbaïdjan bien sûr aussi, mais l'Arménie me donne vraiment l'impression d'être en sursis. Le gaz qui remplit le réservoir des bagnoles est russe (gazprom), les bagnoles elles-mêmes sont russes (Lada), et la main d'oeuvre qui ne travaille pas en Russie part ailleurs. Ce sont les expatriés qui, avec leurs devises fortes, maintiennent le pays à flot. Les diasporas sont nombreuses. Arménie : le pays sans avenir ?

 

Nous avons entendu les arguments azéris et ceux des Arméniens sur le Haut Karabagh et autres minuscules enclaves. Il est difficile de prendre parti pour les uns ou pour les autres, je n'ai pas toutes les cartes en main malgré le fait que j'aie pas mal potassé la question en rentrant. Pendant notre présence là-bas, les combats ont repris, nous avons vu des déplacements, des convois armés partir pour Stepanakert. Les Azéris attaquent, les Arméniens repoussent, et sont convaincus d'avoir une armée capable d'anéantir l'Azerbaïdjan en entier en quelques jours, mais comme ils sont gentils ils ne le font pas...

 

C'est la haine envers les Turcs. La cause : le génocide, la frontière, et la religion qui n'arrange pas les choses. L'Arménie est entourée de pays musulmans, seul voisin chrétien : la Georgie : le seul avec lequel ils ne soient pas en conflit. Il y a de la haine partout ailleurs.

 

Nous avons été accueillies à bras ouverts, la France faisant partie des sept nations ayant reconnu le génocide et puis, notre territoire accueille beaucoup d'Arméniens... Pour le voyageur, Turcs, Arméniens, Azéris, Iraniens sont adorables, et pourtant, ils ne peuvent pas se voir, même en peinture. À Yerevan, là où nous avons établi nos quartiers, il y a aussi Joseph Terterian. Il attend son visa pour Dubaï, il est Syrien, il est jeune. En 1915, ses grands-parents arméniens ont fui le génocide vers la Syrie, aujourd'hui, leur descendance fuit à nouveau. Ailleurs. À quand la fin de tous ces conflits dont la cause est soit la religion, soit la maîtrise des ressources énergétiques de la région par quelques despotes qui se moquent bien des peuples qu'ils gouvernent ? À quand la fin des mafias, des trafics d'armes, des règlements de compte, des rancunes historiques ? Partout sur la charnière Europe/Proche-Orient/Caucase, la situation n'a jamais été aussi instable. J'ai du mal à croire que ça ne va pas finir par vraiment péter.

 

J'ai beaucoup appris. Je ne peux pas tout étaler ici, d'autant plus qu'il faut encore mettre de l'ordre dans toutes ces informations, les pièces du puzzle ont encore un peu de mal à s'emboîter. L'idée que je m'étais faite du Caucase était celle d'une région sauvage et brute. Rude. En cela je ne m'étais guère trompée. Le Caucase m'attirait par sa configuration géographique seulement. Un rempart entre Caspienne et mer Noire, ce pli qui empêche de passer du Sud au Nord, et vice versa. Le reste aurait été le bonus. L'idée était belle, aller de mer à mer par les montagnes, tracer notre chemin jour après jour en toute insouciance. Ma motivation s'est effritée au fil des jours, calquée sur l'état de mes pieds elle a dérivé. J'ai senti mon intérêt pour la montagne et la marche se faire submerger peu à peu par celui pour l'histoire de cette région, ses conflits, ses peuples, son économie. J'ai vite pris conscience que ce ne serait pas des paysages que je traverserais mais une histoire, une géographie, un territoire fort et marqué par les quêtes infinies des civilisations conquérantes...

 

 

Post propos : sept semaines après être rentrée, malgré les 15 séances de kiné et les 3 d'ostéopathe, je ne peux faire que nager et du vélo sur des rouleaux, entre quatre murs. Après une aponévropathie (lésion de la voûte plantaire) bilatérale (les deux pieds) maintenant à peu près soignée mais encore très fragile, des blocages articulaires dans le pied droit sont venus compromettre une reprise progressive d'activité physique. Et maintenant, ce sont des tendinites dans les releveurs des orteils, provoquées par le fait d'avoir mal marché pendant des mois, et aussi les semelles orthopédiques qui ont modifié les appuis au sol, qui me maintiennent clouée devant mon ordi. Je prends mon mal en patience, alternant bains d'eau salée, glace et massages. Je boîte toujours du pied droit mais le moral est bon !