C'est un pays dont on ne sait pas grand chose, il faut sortir l'atlas pour parvenir à le situer précisément sur la mappemonde et l'évocation de son nom fait affluer dans notre esprit quelques images exotiques. On ne connaît rien de son histoire, de sa géologie, de sa géographie, guère plus de ses habitants ou de son régime politique, rien de plus sur son économie ou la religion de ses habitants.

 

C'est donc un pays bourré de mystères que je suis allée visiter, où j'ai passé six semaines et dont je rentre... bronzée !

 

C'est un archipel situé dans l'Atlantique et composé d'une dizaine d'îles et de quelques îlots à 500 km des côtes sénégalaises, à une quinzaine de degrés au nord de l'équateur. Les îles forment deux groupes distincts, celles qui sont « Au vent, Barlavento » et les autres « Sous le vent, Solavento ». Elles sont d'origine volcanique, plus ou moins vieilles, donc plus ou moins érodées. Certaines sont quasi plates, d'autres offrent un relief tourmenté au possible, taillé à la hache, rude. Certaines font la joie des amateurs de plages de sable blond et de farniente, d'hôtels clubs et de tout compris, tandis que d'autres demandent des efforts conséquents pour être parcourues et visitées. Pas une ne se ressemble. Le créole, les gens, la vie sont différents sur chacune d'entre elles. Portugaises jusqu'en 1975, elles sont depuis indépendantes et une des seules véritables démocraties d'Afrique. Leur superficie va de quelques dizaines de kilomètres carrés à quelques centaines au maximum. Leur population est le mélange de colons, de marins, d'esclaves, d'Africains, la couleur de peau va de café au lait très clair à noir foncé, là où tu ne distingues que le blanc des yeux dans la nuit.

 

 Six semaines suffisent à peine à faire des sauts de l'une à l'autre pour pouvoir prétendre avoir un bon aperçu de l'archipel, juste pour les parcourir à pied et prendre un peu le temps de se laisser bercer par le rythme de vie de ses habitants. J'ai fait des choix, et sur les 10 plus grandes (petites quand même), n'en ai visité que sept. J'ai laissé de coté Sal, plate et où les complexes touristiques occupent bientôt toutes les plages, Santa Luzia parce qu'elle est déserte, sans eau et seulement accessible en barque, et Maio parce qu'il faut faire des choix. Six semaines, cela laisse le temps de les visiter physiquement mais seulement de survoler sans vraiment approfondir la culture du pays. Pour ça, il faudrait y vivre... Beaucoup de Cap Verdiens ne sont jamais allés sur les îles éloignées de celle où ils vivent.

 

Ci dessous, ce que fut mon printemps au Cap Vert, à soigner la marque des bretelles et des soquettes que je peux maintenant exhiber fièrement... sous la gore tex !

 

De Casablanca, Casa pour les intimes, je n'ai vu que la piste de l'aéroport entre deux vols, le hall d'embarquement, des palmiers et des cyprès gris de poussière. Dans ce hall où j'ai attendu cinq heures en pleine nuit, la musique a tourné en boucle, toujours la même, d'abord agréable, puis qui accroche l'oreille, l'écorche, avant de devenir une obsession, insupportable...

 

Deux jours sur Santiago

 Arrivée à Praia sur Santiago au milieu de la nuit, j'ai attendu que le jour se lève, vautrée sur les sièges de l'aéroport Francisco Mendes.

 À six heures, je m'élançais, sac sur le dos, contre le vent fort et tiède dans un paysage sec et terne, en direction de la capitale.

 Les joggeurs matinaux me saluent.

 La boule blanche monte au dessus de l'horizon à une vitesse effarante. J'apprendrai vite : le soleil monte en quelques heures à la verticale, passe du blanc au jaune, stationne longtemps tandis que je piétine mon ombre, puis chute comme une boule de plomb, repasse du jaune au blanc puis disparaît. Les couchers de soleil durent une minute trente, les crépuscules n'existent pas plus que les lumières rasantes qui font les belles images.

 

Praia, el plato, le centre administratif et touristique n'offre pas grand chose à voir sinon, depuis son extrémité, une jolie vue sur le phare et la plage qu'égayent quelques barques colorées.

Bâtiments coloniaux pastels.

Les autres quartiers sont gris, et l'urbanisation est galopante sur les collines alentours.

Du béton et des moellons.

Au centre, bancs à l'ombre d'arbres en fleurs, odeurs qui chatouillent les narines.

Praia est une ville dangereuse, la vigilance est de mise, les policiers en faction partout, les femmes portent sur la tête, l'Afrique.

29 degrés.

Attendre qu'il soit 8 heures sur un banc, que les enseignes ouvrent.

J'ai quitté la ville en longeant la côte, passant par la plage et le phare, dans l'intention d'aller comme ça à Cidade Velha. La belle utopie... Rochers, falaises, impossibilité de passer, et le vent qui me tue déjà. Le soleil écrase, la gorge est sèche, la chaleur me tombe dessus, mon sac pèse. Normal, premier jour, il faut m'acclimater.

Je rejoins la route, un aluguer (minibus de transport en commun) s'arrête et m'embarque.

Cidade Velha, 13 heures seulement, j'ai l'impression d'avoir marché des heures.

C'est que le temps est long ici, les secondes durent des minutes et les minutes des heures.

Ralentir le pas, me mettre au rythme du pays, ne pas abîmer les pieds.

Village charmant, pilori central, ancien comptoir d'esclaves. Les coqs chantent sous les palmiers à toutes les heures du jour et les vendeurs sortent leurs étales, gargotes et minuscules commerces.

Les chiens errent.

L'endroit est touristique.

Des gamins font la sieste ou discutent allongés sur une montagne de filets de pêche.

Deux baby-foot en bois, bancals sur les pavés ronds, attendent des joueurs sous le soleil cuisant.

Le fort bâti dans le but de protéger l'ancienne capitale de l'attaque des pirates domine le village tandis que de la cathédrale imposante, ne restent que des ruines. Je me pose à l'ombre et observe la vie pendant des heures.

 

Plus tard, alors qu'il fait à peine plus frais, que la chaleur a si peu desserré son étau, j'entends mes grolles taper le pavé et vais voir un peu plus loin, trouve une crique où me rafraîchir dans l'océan très salé, et un coin tranquille pour dormir.

Première d'une longue série de nuits à la belle étoile.

Dehors 24/24, couchée sur la terre encore chaude et sous le beau croissant de lune, comme une torche en plein visage.

 

Une amie m'avait dit avant de partir : « Tu te lèves, il n'y a rien à faire. Pour occuper tes journées, une seule chose : marcher. » Je réalise très vite à quel point elle a raison.

Alors je marche.

Je m'arrête à la maison « amarillo » où on m'a dit que je trouverais du pain. J'y déguste aussi un yaourt sur la terrasse au dessus du bleu infini.

Je reviens à Praia, y traîne deux heures et en sors par des quartiers défavorisés, marche. Un aluguer s'arrête à ma hauteur :

 

  • Tu vas où ?

  • Sao Francisco.

  • Mar ?

  • Si

  • Tu vas marcher longtemps.

  • Trois heures ?

  • Deux heures !

  • C'est bon !

Conversations minimalistes.

Paysage sec et aride, acacias rabougris où seuls les piquants sont bien vaillants.

Les carcasses de voitures, ici, n'ont rien à voir avec celles de l'ex URSS. Ici, elles sont pleines de désordre, celles de l'ex URSS sont nettoyées à fond, propres.

À Sao Fancisco Mar, je discute avec le tenancier de la gargote de la plage qui m'autorise à passer la nuit sur son plancher. Un gardien viendra plus tard, ses deux yeux regardent en biais mais pas ensemble, ce qui lui donne un air absent un peu brutal. Je me baigne, l'eau est agréable, l'air aussi.

Un bout du monde, désert, hors saison, seule, bruit du vent et des vagues.

Le lendemain : marcher le long de la côte balayée par le vent. Cinq heures pour faire cinq bornes à vol d'oiseau jusqu'à l'aéroport, le double sur le terrain pas facile. Sous la surface de la terre mais à niveau de l'océan, des galeries, des couloirs, des conduits, des labyrinthes. À chaque vague l'air est pulsé dans ces tuyaux d'orgue et ressort par des cheminées. Souffle rauque et puissant, le soupir du diable, parfois accompagné d'un geyser.

Quelques pêcheurs.

Côte déchiquetée, trouée par endroits. Beaucoup de coquillages parmi les galets.

Baignade dans une crique sableuse.

Pas de saison, pas d'amplitude dans la longueur des jours, températures constantes toute l'année. Aux antipodes du Cap Nord.

Monotonie de folie, l'impression d'être dans le grand alors que l'île ne fait pas 1000 km².

Chaussettes rouges de poussière.

Mollets rouges de poussière.

Chapeau et crème solaire inutiles : le vent et le soleil sont tous deux trop violents, le chapeau s'envole et il faut se protéger le derme par du tissu.

 

À travers le terrain en dehors de tout sentier, j'arrive au sommet de la falaise qui domine la crique et le village de Sao Tomé, où la pauvreté de la population saute aux yeux. Quatre murs en parpaings, une dalle, c'est tout ce qu'ils ont. Je dégringole au niveau de la mer avant de remonter prendre l'avion pour l'île de Boa Vista.

 

Toilette et lessive aux lavabos de l'aéroport.

 

Cinq jours sur Boa Vista

 

Île plate balayée par le vent. Du milieu de l'océan ce bout de terre dépasse, désert de rocailles au centre, bordé partout d'un cordon de sable blanc qui donne à l'eau la couleur des lagons qui nous fait frissonner d'envie. 620 km², 7000 habitants sans les touristes.

 

De l'aéroport, je pensais rejoindre Sal Rei, la capitale de l'île, par la plage, mais un gros village sur la gauche me fait changer d'avis. Certaine d'y trouver une épicerie, je me dirige sans le savoir vers un gigantesque hôtel club où je ne pourrai même pas acheter un bout de pain. C'est que les pensionnaires portent un bracelet et tout est compris. En traversant ce complexe pour rejoindre la route, je passe à côté de la piscine où s'ébrouent des touristes qui ne visiteront rien d'autre du Cap Vert et ne se baigneront pas dans l'océan car la plage est ventée. Pas d'eau de source ou si peu sur Boa Vista, mais les piscines des complexes sont bien remplies d'eau douce tandis que la population locale achète au prix fort son eau de consommation.

 

Je me dirige droit sur le village de Povoçao Velha, à travers rocailles et piquants, me faisant parfois surprendre par les aboiements furieux des chiens vers des habitations que j'ai pris pour des ruines. À Povoçao Velha, j'espère trouver à manger. Le chemin est plus long que prévu, une fois rejoint la route, je termine en auto. Pas d'épicerie, le restaurant est fermé. Un jeune homme m'aide et la tenancière du resto ouvre pour moi et me fait deux sandwiches à prix fort. Pain de mie et fromage sec. Minuscules. Le ventre creux, je pars tardivement dans l'intention de dormir sur la plage de Santa Monica, un des incontournables de l'île, et y parviens juste avant la nuit. À l'abri du vent derrière des bosquets, j'étale mon couchage sous ma moustiquaire et sombre comme une ancre.

 

Le lendemain matin, avec seulement un demi verre d'eau dans le bide, je décide tout de même d'aller à Rabil en longeant la côte, superbe. Les plages de sable blanc se succèdent, entrecoupées par quelques légers promontoires rocheux. Des panneaux interdisent aux quads l'accès à ces plages où les tortues de mer viennent pondre, en d'autres saisons. Absolument personne. Je traverse quelques dunes, quelques parties caillouteuses aussi et après trois heures de marche, suis sur la plage de Chave, celle des cartes postales. Je pose mon sac de temps en temps, me déssape et me baigne, me laisse ensuite sécher avant de me rhabiller et de reprendre la marche, pieds nus sur le sable mouillé. Arrivée à hauteur du même complexe touristique que la veille, le barman consent à me filer deux verres d'eau fraîche, en douce et à l'œil. Je m'installe à la table de deux femmes francophones qui n'ont pas bougé de la semaine et qui me demandent :

 

  • Il ressemble aux villages ce complexe non ? Il s'intègre bien ? Ils sont comme ça les villages en vrai non ?

  • Oui, certains, les plus riches, là où il faut l'afficher bon pour les touristes qui passent en taxi, parce que dans les autres villages, c'est du béton et des moellons, c'est très pauvre et c'est gris, y'a pas l'argent pour la couleur.

  • Ah !

 

À Rabil, bourgade moyenne, je peux enfin acheter à manger et boire une bière avec quelques anciens qui m'indiquent la direction du désert de Viana que je projette de traverser à pied le lendemain matin. Juste avant les premières dunes, je me pose pour la nuit sur la terrasse d'un bar fermé. Le gardien, un Sénégalais de 27 ans, arrivera un peu plus tard et me proposera, lui aussi, de dormir à l'intérieur. Je suis mieux dehors. L'écriteau affiche 1 euro pour l'utilisation des toilettes, ce qui est rare est cher. L'eau.

 

Le sable du désert de Viana est venu du Sahara, transporté par le vent par dessus l'océan. Devant moi s'étendent les dunes. Le vent souffle très fort de face et les grains blonds mitraillent mes jambes jusqu'à hauteur des genoux. Pantalon obligatoire. Sur ma carte, les limites du désert sont très floues, je ne sais pas vraiment ce qui m'attend. Et je ris quand une heure seulement après avoir démarré, je descends de la dernière dune et prends pied sur la caillasse pour très longtemps. En tirant en biais, je rejoins la route encore une heure plus tard, pavée par les Portugais, rectiligne à perte de vue, qui traverse le centre de l'île d'Est en Ouest. Quand j'en ai marre de marcher sans voir âme qui vive à part des chèvres et des ânes, je fais signe à la première voiture qui passe, qui m'emmène plus loin, à Funda das Figueiras. Village propret aux façades colorées, atteint par le tourisme, les boutiques de souvenirs en attestent. L'épicier me prête une cuillère pour avaler le yaourt que je lui achète. J'ôte le kilo de sable que je traîne dans mes chaussures depuis mon épique traversée du désert. Quatre rues, trois croisements, et des panneaux d'indications flambants neufs pour toutes les directions. Irène m'accompagne à la boulangerie, enfin... chez les particuliers qui fabriquent le pain pour tous les habitants. Je dois attendre cinq minutes qu'il sorte du four. J'aimerais attendre une heure, j'ai du temps à tuer.

 

Mais que font-ils ici, ces habitants, toute la journée depuis des décennies ? L'épicier ? 50 ans qu'il vit ici, sa vie. Je crois que je ne pourrais pas, j'ai besoin d'un minimum de mouvement. Il faut être né ici pour supporter cette vie immobile et monotone à mourir.

11 heures, j'entreprends de partir voir Odjo d'mar.

 

12 heures, je n'ai jamais trouvé Odjo d'mar, mais en ai eu marre de me tordre les pieds dans les cailloux alors je suis venue à Cabeço dos Tarafes, ai mangé et fait une sieste dans un resto où la serveuse tatouée ressemble à une bande dessinée, avant de reprendre la marche avec pour objectif, le phare Morro Negro.

 

Six kilomètres sans rien que la piste en terre battue au milieu des cailloux. Je vois le phare depuis longtemps. J'y arrive avant 15 heures. Vue magnifique. Personne nulle part. Grandiose spectacle de l'océan. Je domine la situation. Le phare est en ruines, les batteries de la lampe gisent sur le béton. Je dormirai ici parce que ça me plaît de dormir dans un phare. Le vent est impressionnant. Je rêve depuis longtemps de passer 24 heures dans un phare en mer un jour de tempête. Juste celui ci n'est pas en mer... Je suis au point le plus à l'Est de tout l'archipel.

 

Garder un litre d'eau pour demain matin avant de rejoindre le village.

 Boa Vista et ses plages de sable blond... Boa Vista, sa caillasse et son vent qui rend fou oui !

Les différents visages de l'île.

La vie est rude de ce côté ci, tellement rude qu'elle a foutu le camp.

Rien.

Plus rien.

Et ce mouvement incessant des vagues qui montent à l'assaut de l'île, l'écume blanche et l'eau curaçao.

 

Le vent a hurlé toute la nuit. Couchée sur le sol en béton de la structure, j'ai ressenti les vibrations sous les coups de boutoirs. À me demander si le petit bâtiment n'allait pas se faire déraciner et si j'étais vraiment en sécurité à l'intérieur.

Et puis j'ai pensé qu'il en avait vu d'autres.

Au matin, rien n'a changé, ni les vagues, ni l'écume, et le soleil est déjà quasi à la verticale quand je me mets en route.

J'aime vraiment cette vie de vagabonde, incognito, avec le minimum sur mon dos et dans le ventre. Je voudrais un jour voyager avec les mains dans les poches, et le soir venu, juste m'allonger quelque part et dormir du sommeil du juste.

Je repasse par Funda das Figueiras pour avoir quelque chose à me mettre sous la dent quand même.

Je toque à la porte en bois et sans enseigne pour que l'épicière m'ouvre, c'est comme ça qu'on fait ici. J'achète trois bricoles et poursuis sur la route pavée. Quelques kilomètres plus loin, je bifurque à droite en direction d'Espingueros.

Le vent est fort toujours et le soleil cogne.

Pas moyen de se mettre à l'abri de l'un ou de l'autre, je marche lentement pour ne pas fatiguer et ne pas avoir soif, ne rencontre personne.

La vision de la cime d'un palmier me fait sortir des pavés et prendre une sente qui me mène à une minuscule oasis.

Des chèvres, quelques arbres, une source, un hamac en loque tendu sous les branches à l'ombre.

Personne.

J'arpente un peu le secteur, y découvre une cabane et un jardin, puis rejoins la route et le hameau d'Espingueros.

 

C'est une écolodge luxueuse, y louer une chambre n'est pas dans mon budget mais Larissa ne voit aucun inconvénient à ce que je reste à l'ombre sur la terrasse, met une douche et de quoi faire une lessive à ma disposition. Je dormirai sur place, à l'extérieur, sous une des terrasses couvertes. Merci. L'après midi passe à discuter avec le personnel adorable.

 

Le lendemain matin, une douleur au niveau du rein droit me tire de mon sommeil, puis disparaît quand je me lève. Je marche toute la journée le long de l'océan et rejoins Sal Rei par le nord. La côte est sauvage et superbe. Je suis sur la façade exposée aux vents et aux courants. Tout est violent et se déchaîne, le spectacle est énorme. Des cavités, des grottes, des anfractuosités bizarres dans le sable aggloméré, des pieds d'arbustes pétrifiés à profusion, des formes improbables, des chandeliers biscornus, des stalactites ou mites sculptées par le vent au fil des décennies, des siècles. Structures friables et fragiles, forêts et jungles de petites colonnes sableuses, dures, soutenant ou non un toit tout aussi difforme. Au bord de l'eau, les courants ramènent tous les déchets de l'île. Matériel de pêche, bouées, filets, carcasses de crabes même, mais aussi des milliers de bouteilles d'eau en plastique, de claquettes foutues, de bouts de tissu qui furent des vêtements et tout ce dont l'humain se débarrasse. Ce n'est pas vraiment joli mais la force que dégagent les lieux et la puissance des éléments me permet de faire facilement abstraction de ce désagrément.

 

J'approche de l'épave rongée par la rouille des ans du Santa Maria, énorme tas de tôle en dentelles échoué sur la plage et qui ajoute à son cachet. Malgré les apparences, –sable blond et eau magnifique–, la côte est inabordable. Attirante et envoûtante, elle n'est qu'un piège mortel. Je poursuis, croise quelques pêcheurs à pied, monte au phare qui n'est qu'une ampoule sur un trépied, redescends par le même versant puisque des falaises me barrent le chemin et atteins Sal Rei. Les nouvelles constructions de la ville, dédiées aux locatifs pour touristes, ont été érigées sur les anciennes salines dont il ne reste pas grand chose. À quelques encablures des complexes touristiques, les quartiers défavorisés où s'entassent les immigrés africains ressemblent à des favelas, un empilement de tôles et de cartons qui forment des abris sommaires de quelques mètres carrés où vivent des familles entières. Et on voudrait que les touristes qui vont de Sal Rei à l'épave ne se fassent pas agresser pour leur argent.

 

Au réveil le jour suivant, je suis de nouveau courbée en deux par cette douleur au rein droit qui disparaît dès que je me mets en route. Sal Rei, je traîne un moment en ville puis sur le petit port de pêche, fais trois fois le tour de la bourgade, sur indications des locaux, pour trouver un cyber café et quitte la ville en longeant la côte toujours, jusqu'en face de Rabil, où je bifurque pour rejoindre l'aéroport Aristide Peireira.

 

J'ai appris à calmer mon pas et à me mettre au rythme autochtone. L'Afrique sans bruit, l'Afrique organisée aussi, l'Afrique aux horaires fiables. Les vendeurs sur les trottoirs gonflent probablement un peu les prix au kilo de leurs fruits et légumes quand ils ont affaire à des touristes, si peu qu'on ne peut leur en vouloir, et la plupart sont d'une honnêteté sans faille. J'ai vu ce que je voulais voir de Boa Vista, d'ailleurs il n'y a rien à voir ni à faire. Juste marcher toujours. J'en retiendrai les villages colorés et le rivage magnifique.

 

Back to Santiago : six jours

 

L'avion pose ses roues sur le tarmac à Praia en fin d'après midi et je pars direct en stop pour le nord de l'île. Y parvenir avant la nuit était un pari osé mais la gentillesse des habitants est telle qu'il me reste plus d'une heure de jour quand j'arrive à Tarrafal. Une heure, c'est le temps qu'il me faut pour traverser la ville, en sortir, et trouver un coin tranquille où poser ma couche, sous les acacias. Tôt le matin, la douleur côté droit revient, plus tenace et plus forte. J'abandonne l'idée d'aller au phare, replie mon paquetage et file en direction d'une pharmacie.

Il est trop tôt, tout sera fermé, et mon état empire de minute en minute, je ne demande plus la pharmacie mais l'hôpital.

Quelques instants plus tard, je suis assise, incapable de me remettre sur mes jambes, et une femme hèle un taxi pour moi, en lui donnant l'ordre de m'emmener à l'hosto.

La douleur est si forte que je lutte contre l'évanouissement.

Ils me prennent en charge sur un fauteuil roulant, je ne peux plus me redresser ni m'allonger. Pas de tension, pas de fièvre.

Oui, j'ai déjà eu l'appendicite.

Personne ne parle français ni même anglais, je dois me débrouiller avec mes quelques mots d'espagnol appris au gré des voyages.

La douleur me tire des suées incroyables, ils me font deux injections d'antalgique à une demie heure d'intervalle. Si on me proposait de rentrer à Paris, là, tout de suite, je signerais des deux mains. J'ai tout simplement la trouille d'avoir quelque chose de grave et surtout d'urgent, et sais qu'ils sont dans l'incapacité de faire quoi que ce soit de plus. Les piqûres commencent à faire effet et me soulagent, peut-être que je ne vais pas crever encore cette fois-ci !

 

Les hurlements d'une femme résonnent dans les couloirs. Ces centres médicaux de campagne où ils ne peuvent prodiguer que des soins sommaires, doivent souvent être le siège de drames. Pas d'eau aux toilettes, pas de papier hygiénique non plus, pas de savon, mais heureusement, il y a tout ça dans les complexes touristiques et surtout, j'en ai un peu dans mon sac.

 

Difficulté voire impossibilité de mettre en contact un médecin local avec celui de l'assistance pour décider d'une évacuation sur Praia ou non. Six heures et une analyse d'urine plus tard, je sors du centre médical, après que le toubib m'ait dit que même si les habitants boivent l'eau et me diront qu'elle est potable, je ne dois pas consommer l'eau désalinisée du réseau, bourrée de produits qui peuvent être à l'origine de mes soucis ! C'est donc ça, plus mes intestins étaient bouchés, plus je buvais, plus je me détraquais ce rein...

 

Je retraverse la ville et pousse jusqu'au phare, à une heure de marche, reviens et dors sous les étoiles dans les taillis entre l'océan et les jardins, pas trop loin du centre médical. Des lancées me tourmentent un peu. Le lendemain, je marche sur la petite route pavée vers Cham Bon où je fais quelques courses. Les habitants m'aident à trouver du pain.

 

J'ai l'intention de rejoindre l'aéroport de Praia à pied à travers l'île, en cinq jours, jusqu'à ce que Rémi arrive. J'avance la fleur au fusil et la promenade qui me mène à Ribeira de Prata sur la route pavée est bucolique.

Sauf que là, s'arrête la belle histoire.

Le type surgit d'un coin de mur d'une propriété isolée et fermée, deux mètres devant moi.

Dans ma tête immédiatement : « Lui, c'est pas un gentil ».

 

Il est tout de suite sur moi et ma tentative de prendre la bombe lacrymo qui est dans ma poche poitrine de chemise échoue. Mais il a repéré le geste et l'arrache. Heureusement, il ne s'en sert pas. Il n'est pas armé, et seul. Nous nous battons. Il veut m'arracher mon sac, je me défends. Je parviens à le calmer un moment :

 

-What do you want, WHAT DO YOU WANT ?

-Dineiro ! (L'argent !)

-Ok, ok. (On s'en serait douté)

 

J'ai toujours de la monnaie dans ma poche pour ne pas sortir ma pochette devant les commerçants. La fermeture éclair coince dans la précipitation.

 

-Pronto, pronto.

 

Il tend l'oreille, il a entendu un bruit, je dois gagner du temps. Mais il s'énerve et commence à me bousculer sérieusement pour arracher mon sac, qui tient bon. Je lui file ce que j'ai dégoté dans ma profonde : l'équivalent de 9 euros. La somme évidement ne le satisfait pas, il s'énerve et je sens mon nez et ma lèvre exploser sur le pavé. Il me retourne dans tous les sens, mon sac est toujours attaché mais cède peu à peu, je me sens juste comme une grosse m**** incapable d'autre chose que subir. Mais je m'accroche à ce sac qui ne tient plus que par une bretelle. J'ai l'impression de participer à un bouzkachi afghan où mon sac tient lieu de dépouille de chèvre ou de veau. Nous nous arrachons mon bien. La ceinture cède, je m'accroche. Mes genoux et mes coudes frottent sur le pavé. Et soudain tout s'arrête, je le vois se carapater et sauter par dessus le mur de la propriété déserte, un camion arrive. Les passagers sautent et cherchent le fautif, en vain.

 

Une auto m'emmène au village suivant où je me nettoie, les habitants appellent la police qui arrive vite et me voici repartie à Tarrafal. Déposition en règle, description de l'agresseur : je ne sais même pas dire s'il était en short ou en pantalon, s'il avait des chaussures ou des claquettes. Je me souviens de sa veste de sport blanche à manches longues. Visite à l'hôpital pour établir le constat. L'affaire m'occupe six heures et je ne sais que faire. Faut-il continuer en me disant que c'est juste un coup de « pas de chance » ou faut-il changer ma manière de faire en attendant Rémi ? J'opte pour la seconde solution et accepte la proposition faite par Luis, au village. Les habitants m'ont tous dit qu'il était imprudent pour une femme seule, touriste, de marcher le long des routes, de dormir dehors, de tout... Je ne vais pas tenter le diable, j'ai eu de la chance cette fois ci mais ai été bien refroidie.

 

Pendant quatre jours, je ne ferai rien d'autre que la cuisine et le ménage pour Luis et les maçons qui travaillent chez lui, sous les palmiers sur une plage de sable noir d'où, par temps clair, je vois le cône parfait de l'île de Fogo. La nuit, je dors au grand air sous un toit de palmes. Les croûtes aux genoux et aux coudes sont raides, les genoux un peu enflés, j'ai un énorme bleu au bras droit. Tous les jours je vois rentrer les pêcheurs, les aide à hisser leur lourde barque sur la plage et constate avec dépit que leur récolte est bien maigre. Toutes ces heures d'effort à ramer et à se faire ballotter comme dans une coquille de noix, jour après jour, pour ne ramener que quelques poissons. C'est que l'état a vendu les concessions et droits de pêche aux Chinois et Japonais qui écument les eaux et ne laissent pas grand chose derrière eux. Le pourtour de certaines îles n'offre que les miettes aux besogneux autochtones. Les gamins balancent des cailloux dans les arbres pour décrocher les mangues, et un Allemand au visage grêlé par la consommation abusive d'alcool vit dans un container métallique aménagé depuis quatre ans, à quelques centaines de mètres, avec son fils de 4 ans, dont la mère habite à Assomada, au centre de cette île. 9 Cap verdiens et deux autres personnes se sont fait tuer sur le sommet de l'île, là où je comptais passer. La chasse à l'homme est ouverte, la population est bouleversée. En cette époque troublée par les attentats multiples, rien n'est écarté.

 

Le second jour, je retourne à Tarrafal en aluguer acheter des fruits et passe à la pharmacie. J'ai toujours des lancées dans le rein et ai peur pour la suite. Les travaux publics et immobiliers de l'île nécessitent beaucoup de béton, et pour faire du béton, il faut du sable. Même si les prélèvements sont interdits, les plages se voient pillées, jour après jour ou plutôt nuit après nuit, pelle après pelle. Certaines sont totalement mises à nu par des dizaines de femmes qui patiemment, seau après seau, le vendent aux entreprises. C'est Luis qui m'explique ça, mais pour ses travaux de maçonnerie, il fait pareil, il prend le sable devant sa porte, comme nous ferions tous. Pas d'électricité chez lui, mais des lampes à huile, des batteries rechargeables au solaire pour le téléphone et le reste. Pas de chauffage, pas de bagnole, pas d'électricité, pas de loyer. Juste manger. Du riz, des haricots secs et du poisson. Pour 5 € par jour un régal, 150 € par mois. Sauf qu'un salaire c'est 200 €. Le prix d'une journée de maçon : 20 €.

 

Le vendredi après midi, arrivent Isabelle, son compagnon et leurs deux enfants. Ils viennent pour le week-end. Suivra un autre couple d'amis. Je suis contente de les voir arriver et trouve le temps moins long, même si Luis m'impose de rester une journée seule pour « garder la maison », tandis qu'il les emmène se promener dans les environs. Les douleurs sont de moins en moins fréquentes. Le dimanche après midi, ils me ramènent avec eux à Praia, je dîne chez eux avant qu'ils ne me déposent à l'aéroport en fin de journée. Un employé de l'aéroport me réveille pour me demander si je vais à Sal, je réalise alors que l'avion de Rémi vient d'atterrir. Nous reprenons un vol dans la foulée pour Fogo.

 

Je n'ai pas vu grand chose de Santiago, n'ai pas de regret. La vie est ainsi faite. C'est l'île la plus peuplée de l'archipel, celle de la capitale aussi. La population y est très mélangée. Aux autochtones s'ajoutent les repris de justice expulsés des US et qui rentrent au pays, les immigrés guinéens, sénégalais et autres, du continent, qui pensent que la vie sera plus facile ici et viennent gonfler les chiffres des crève la faim, des sans abris, des sans emploi. Toute cette misère a rendu Santiago dangereuse et Praia plus encore, de jour comme de nuit, pour les touristes mais pas seulement. Comment pourrait-il en être autrement ?

 

 

Six jours sur Fogo : l'île volcan

 

À quasi 3000 mètres d'altitude, le sommet du cône parfait du Pico do Fogo crève le ciel. L'île-volcan par excellence se trouve à aile droite et l'avion se pose sur l'aérodrome où ne peuvent atterrir que les zincs de petit gabarit. Après une nuit presque blanche à l'aéroport de Praia, la motivation n'est pas à son comble et il faut laisser à Rémi le temps d'encaisser le changement d'horizon et de température. Dans le Jura il neige, nous ne sommes que le 2 mai !

 

Pas de vent à Fogo et ça me fait carrément bizarre, mais que c'est bon ! Nous descendons jusqu'à Sao Filipe, la ville principale toute proche. Elle s 'éveille doucement d'une nuit de fête, d'agapes et de beuveries, encore jonchée de détritus en tous genres. C'était la fête annuelle hier. Banque, courses, nous descendons au bord de l'eau sur la plage de sable noir au pied des falaises. Endroit lugubre, on sent la ville au dessus, qui écrase tout de son poids, toute en pente, prête à glisser et à faire le saut. Nous partons, sans manquer le détour par le marché municipal et nous extirpons sous la chaleur déjà accablante.

 

À Monte Grande, un homme qui nous invite pour une bière fraîche au bar épicerie du village nous signale que Mosteiros, la Caldeira, et Achada Furna sont des endroits dangereux, ce qui me fera bien cogiter toute la nuit.

 

Mardi 3 mai. Le menuisier passe avec ses planches dégauchies et rabotées sur l'épaule. Nous descendons vers l'océan par un chemin pavé. Les maisons sont en boulet de lave solidifiée, nous traversons des coulées noires et abrasives. Nous plongeons sur Alcatraz, petite crique abritée du vent, minuscule port de pêche où quelques barques stationnent devant un baraquement. Une femme me demande si nous avons de la drogue. Ah ben non...

 

La côte que nous longeons est sauvage, belle, rocheuse et noire. L'éruption de 1951 en est la cause, celle là même qui a agrandi l'île tant elle fût importante. Faja, Maria da Cruz, Figueira, où nous faisons halte à la police pour demander le danger qu'il y a à gravir le volcan et se promener seuls dans la caldeira.

 

  • Aucun

 

Tout le monde dit bonjour et il suffit de se poser cinq minutes à un endroit pour se voir accoster.

Comme ça.

Pour le plaisir de la discussion.

Parce qu'il faut justifier la réputation du pays.

Parce que c'est naturel.

Parce qu'il y a le temps.

Ce matin, une dame à qui nous avons demandé notre chemin nous a embrassés.

 

Nous repartons, des chemins se perdent dans des cultures en terrasses, et nous avec. Nous dormons ce soir dans une baraque en pierres, sans porte, avec devant, l'océan à perte de vue et derrière, le volcan.

 

Des jardiniers sont arrivés tôt le lendemain matin et plus surpris que nous, se tenaient sur leurs gardes en nous voyant aller et venir autour de la cabane, jusqu'à ce que je leur fasse signe de la main. Quand je parle de jardins, ce ne sont que quelques pieds de canne à sucre qui tentent de croître dans la poussière. Se découpant en silhouette dans le contre jour, je vois les deux compères agiter les bras afin de nous indiquer la direction à prendre alors que nous hésitons à une bifurcation de sentiers.

 

Sous le cagnard nous atteignons Estancia Roque. La mission est de trouver à manger et de l'eau. Nous avisons un groupe d'hommes. L'un d'eux, laissant ses amis pour nous, nous promène dans tout le village afin de subvenir à nos besoins, nous dégotera l'eau à la citerne et du fromage de Fogo chez l'habitant, fera ouvrir l'épicerie et nous posera en auto au dessus du village afin de nous indiquer le bon sentier vers la caldeira.

 

En arrivant à Cabeça Fundao, une famille nous hèle. Nous demandons où trouver du pain.

 

  • Ici, si vous avez du temps.

  • Nous avons du temps.

  • Il est au four.

 

Une heure plus tard nous sommes attablés devant le pain délicieux, le pot de margarine familial et une tasse de café de Fogo. Plus loin nous atteignons la caldeira. Le Pico do Fogo nous domine toujours autant, pourtant nous sommes déjà à 1830 m.

 

L'entrée dans la caldeira est impressionnante. Les coulées de lave de la dernière éruption, il y a un an et demi, issues de cratères secondaires, ont tout envahi, recouvrant lentement mais sûrement, toutes les cultures et les habitations des deux petits villages. Sous les falaises qui bornent la caldeira, nous nous dirigeons vers un coin de verdure qui attire notre curiosité. Nous marchons bientôt dans les vignes, les abricotiers, les figuiers. Les bâtiments voisins sont ceux d'une coopérative vinicole. C'est donc ici qu'est fabriqué le vin de Fogo ! Un employé nous fait goûter un plein verre de rouge, puis de blanc... Nous nous décidons sans qu'on nous y force pour une bouteille de rouge que nous vidons à l'ombre des treillis avec le fromage et le pain acquis le matin, en refaisant le monde. Un délice ! La nuit est déjà tombée quand nous atteignons Portela.

 

De Portela et Bangaeira, les deux villages de la caldeira, l'éruption de décembre 2014 a tout détruit. Il ne reste que des champs de lave noire et quelques toits-terrasses blancs qui affleurent. Des constructions neuves ont déjà été érigées sur ce qu'il reste de terrain autre que cette roche volcanique solidifiée et dont on peut imaginer toute la puissance et l'entêtement. Le spectacle est à la fois grandiose et désolant. Ce sont des petits cônes secondaires situés sur les pentes du cône principal qui sont entrés en éruption. La caldeira a perdu 60 % de sa surface vinicole et sa coopérative. Cette dernière a été rebâtie j'en ai parlé. Les éruptions se suivent, 2014, 1995, 1951 etc, à un rythme relativement rapide. Et il faut reconstruire... Laeticia et Arlindo étaient là, la population a été évacuée dans le calme, la lave était visqueuse, lente, déracinait les arbres et couchait les murs des maisons au ralenti. À Bangaeira, la lave était plus fluide, elle a entouré les maisons sans forcément les détruire. Les habitants sont pour certains revenus, ont creusé devant la porte et les fenêtres et réintégré les locaux. Ils vivent dans un gigantesque bunker noir. Laeticia et Arlindo reconstruisent ce qu'ils venaient d'achever, sans savoir quand le monstre manifestera de nouveau sa colère. Il faut une part de fatalité.

 

Le lendemain, conseillés par Arlindo, nous gravissons le sommet, à 2829 m. 1200 m de dénivelée mi scories mi rochers vite avalés. De la caldeira du cône principal s'échappent quelques fumerolles autour de bouches sulfureuses. Un passage équipé d'un câble permet d'atteindre le sommet. La descente se fait en vingt minutes, à grandes enjambées droit dans la pente en poulozzane. Ça blesse les pieds mais c'est euphorisant. Où sont nos skis ? Nous passons l'après midi à causer avec Laeticia avant de reprendre la route sous des heures moins chaudes. La brume recouvre la montagne côté Mosteiros aussi nous décidons de passer la nuit en hauteur, au pied du front de lave, à la sortie de la caldeira. Quasi 48 heures dans cet univers nous ont permis de bien nous imprégner de ce sentiment de petitesse face aux éléments. Silence et calme obsédants. Soir minéral dans le noir sidéral.

 

Dans la descente vers Mosteiros le lendemain, la forêt agrippe et retient l'humidité et les nuages, la végétation est luxuriante, les arbres s'égouttent en permanence, nous devenons moites. Essences multiples et épaisseur de la sylve la font ressembler à une jungle.

 

Plus bas nous traversons les plantations de café, le fameux grain de Fogo, un des meilleurs du monde, dont la trop faible quantité produite empêche toute exportation. En deux heures, nous sommes sur le rivage, passés du feu à l'eau, du noir au bleu. Passés de la montagne à la mer, des cultivateurs aux pêcheurs. Les coulées de lave ont ici agrandi l'île, en 1951. La route côtière remonte à 700 m d'altitude. À Sao George, dans un bar, nous demandons à ce qu'on nous cuisine des patates et des œufs. Et cela deviendra une habitude par la suite, une fois par jour, de faire un repas consistant en demandant aux habitants ou dans les bars, les épiceries, de nous faire à manger. Certains en tirent une fierté incommensurable, et aucun ne nous arnaquera sur le prix que nous n'avons jamais demandé à l'avance. Délicieux moments. Sur Fogo, le week end, tous les hommes ou presque sont pleins comme des huîtres et titubent sous l'effet du grogue (eau de vie de canne à sucre) dont le verre ne coûte que 10 escudos alors que 25 cl de bière en valent 120... Les petits verres s'envoient cul sec au fond des gosiers déjà cramés. Nous dormons à Salinas, aux piscines naturelles, dans les bungalows en béton d'un futur complexe hôtelier. Les piscines naturelles sont des anfractuosités dans la roche volcanique, dont l'eau calme est toutefois régulièrement renouvelée par les vagues. Le calme à côté du monstrueux chaos car l'océan est en permanence déchaîné.

 

Marcher, marcher encore, marcher toujours, nous bouclons la boucle le 7 mai, après un resto improvisé extraordinaire où on nous installe dans la cuisine familiale, où on nous sert le riz en abondance et sa garniture succulente dans les belles assiettes. Nos couverts sont emballés dans des serviettes en papier spécialement achetées pour l'occasion, et quand notre appréciation sur la qualité du repas (qu'on nous demande) tombe, tout le monde paraît soulagé et heureux. Mais voyez vous, des Français à pied, pas en taxi, se sont arrêtés et voulaient manger ! Nos hôtes avaient peur de ne pas être à la hauteur de notre gastronomie réputée. Il fait bon parfois faire passer certains messages... À 17 heures, nous embarquons sur le Libertad, catamaran géant inadapté aux grosses vagues et courants Cap Verdiens, vers le port de Furna sur l'île de Brava. À bord, un sac à beurk est distribué à chaque passager.

 

 

3 jours sur Brava, l'île aux fleurs.

 

Minuscule bourgade lovée dans une crique au pied des montagnes escarpées, Furna est un des seuls mouillages de l'île. Brava, île ronde de 9 km de diamètre, d'une superficie de 67 km² et sur laquelle vivent 6400 habitants, culmine à 976 m d'altitude.

 

Nous débarquons à la nuit tombante et le terrain escarpé derrière Furna ne nous paraît pas adapté à l'installation du camp. Nous trouvons refuge à l'écart du village, dans un bâtiment désaffecté dominant l'océan mais infesté de souris...

 

Le relief est exigeant. De l'église Santa Barbara, nous plongeons sur Vinagre. Le lieu-dit est le vestige d'une époque florissante, celle où les sources coulaient, alimentaient des bassins, irriguaient des jardins. L'eau de la source de Vinagre était réputée, des infrastructures avaient été aménagées autour, entre autres des bassins fermés avec sculptures aux quatre angles. Bref, une certaine prospérité et renommée. Mais la source est quasi tarie, il faut patienter longtemps pour récupérer une gorgée de cette eau particulière dont le trop peu ne suffit pas à étancher la soif. Plus loin, plus haut, des jeunes en train de faire du terrassement pour la future maison de l'un d'entre eux nous invitent à boire le café et à manger un morceau avec eux.

 

Nous arrivons à l'heure de la sortie de la messe sur la place principale de Vila Nova Sintra, la « capitale » de l'île, pour constater que l'affluence y est grande.

Ils sont sur leur trente et un.

Nous nous posons une heure sous une borne wifi.

Le ciel est dégagé et contrairement à l'habitude, les nuages, aujourd'hui, n'accrochent pas le sommet, aussi, nous décidons d'en profiter et de le gravir dans l'après-midi.

 

À Mato grande comme partout ailleurs sur cette île, les belvédères sont matérialisés par des proues de bateau en béton, bleues et blanches, qui servent à la fois de bancs et d'invitation au large.

 

À 16 heures, in-extremis avant que les brumes n'envahissent l'île par le bas, nous atteignons Fontaihas. Le fait qu'il y ait de l'eau partout autour me pousserait assez facilement à croire que nous sommes sur une île. Plus bas, à l'épicerie-bar-tabac-salle-de-réunion-de-jeu du village de Cachaço, les homme sont plutôt lourds. C'est dimanche soir et ici aussi, le grogue a coulé à flot depuis deux jours et n'a pas contribué à la finesse des esprits masculins imbibés.

 

Nous ne nous attardons pas et trouvons plus loin un bivouac très loin de la piste pavée. C'est que je voulais dormir avec l'océan sous les yeux. Mais cette île est plus humide et c'est la rosée, le lendemain matin, qui nous oblige à attendre que les duvets soient secs avant de partir marcher.

 

Le sentier qui descend dans les gorges est perché dans la falaise. Utilisé par les ânes, il ne sied pas à la foulée humaine, les pavés arrachés au fil du temps sont mal rangés et mettent les pieds à rude épreuve. Cependant il est bien visible jusqu'à Odjo'd'mar, une source abondante qui nous permet lessive et décrassage intégral. Ensuite nous suivons le cheminement le plus facile, dans le fond de la « ribeira », slalomant entre les acacias méchants.

 

C'est ainsi que nous arrivons à proximité d'une maison où les hommes nous appellent. Nous comprenons vite que nous atterrissons dans une distillerie. La trapiche (pressoir activé par des animaux qui tournent) occupe le milieu de la cour et les alambics au feu de bois sont sur le côté. La sortie du serpentin se situe dans une petite niche marquée « Amor y Paz » à l'intérieur de la maison. Après dégustation de grogue, discussion, photos, nous reprenons le sentier soudain trop raide en compagnie de Francisco qui nous donne des mangues un peu plus haut.

 

 

Le village est tout proche. Un rasta fan de Bob Marley y a ouvert un resto où les murs sont couverts d'images à l'effigie du Jamaïcain, et nous tient compagnie pendant que sa femme nous prépare notre assiette quotidienne. Le village est construit sur un éperon rocheux qui domine le large, à un endroit improbable, accroché à la montagne. L'accès n'est pas aisé, même si une piste pavée permet l'accès aux véhicules. Sous le cagnard infecte des heures les plus chaudes, nous montons jusqu'à Notre Senora do Monte avant de rejoindre Faja d'Agua par un sentier spectaculaire. Nous trouvons le village dans une anse magnifique, coincé entre les falaises et l'océan. Un peu plus loin, aux abords d'un aérodrome voué à la recolonisation végétale, les roches volcaniques ont formé des piscines naturelles. Le vent est violent mais l'endroit superbe pour y passer la nuit dans les courants d'air.

 

Baignade aux aurores. Crabes, oursins, petits poissons et deux Français prennent un bain de sel dans un paysage sauvage, dans une baignoire géante à deux brasses de l'océan déglingué. L'eau est terriblement bonne et le spectacle est permanent. La vie est dure... Le soleil est déjà à la verticale quand nous enfilons les chaussures. La route est taillée dans la roche sableuse, paysage de far west. Les rares véhicules ralentissent à notre hauteur puis réembrayent, surpris qu'on ne fasse pas signe pour monter dans la benne.

 

De retour à Vila Nostra Sintra, nous nous posons pour longtemps sur la terrasse de Fatima's Kitchen, pour regarder la vie, manger, boire. Un couple de Parisiens sacs au dos nous tient compagnie un moment. Ils se plaignent de la chaleur dans les hébergements. Payer pour mal dormir est un comble quand il fait si bon dehors.

 

La descente vers Furna est courte et nous laisse encore des heures pour observer la vie, posés sur le muret qui sépare la rue de la plage. Les barcasses arrivent du large, les poissons sont déchargés et pesés, les bateaux montés à bras sur la plage. Les femmes attendent pour faire leurs achats de frais. Les gens vident des thons de 40 kgs, d'autres font leur jogging en aller retour sur les cinquante mètres de sable noir. Ou des pompes. Des femmes grosses discutent, le cul sur des tabourets de bois et le mur des maisons pour dossier. Les chiens léthargiques veillent d'un œil. Un rasta à l'incroyable chevelure, en coloc dans un taudis avec un ancien de la marine marchande, nous convie pour quelques minutes. L'ancien bricole des « maquettes » de bateaux avec des bouts de bois et de métal de récupération. Les chiens sautent sur les entrailles de poissons que les pêcheurs jettent. Une gamine joue au foot sur la plage, seul élément féminin de la bande. Notre bateau de demain matin est amarré au port. Un type recoud une paire de sandales. D'autres jouent. Une vieille passe en fauteuil roulant, des gamins en trottinette.

 

Après l'ultime bière qui a suivi l'ultime sandwich local, nous tentons notre chance pour la nuit vers le gardien de l'embarcadère mais essuyons un refus. Nous irons sur une autre plage, à peine plus loin. Le bruit, que dis-je, le vacarme des vagues qui s'écrasent sur les galets ne contribue pas à une bonne récupération mais il y a plus grave. Le réveil est réglé sur 05 h 30 pour aller au bateau.

 

Brava, l'île aux fleurs, est certes par endroits un peu plus verte que ses comparses mais nous sommes à la saison sèche. Le bateau plein de marchandises nous pose le lendemain à Sao Filipe sur Fogo, avant de poursuivre sa route vers Praia où les gens de Brava vont vendre leur récolte tous les lundis, mercredis et vendredis. Nous passons la journée en « ville », dénichons au coin de chaque rue de nouvelles peintures murales, sillonnons les ruelles en pente, dégotons un resto extraordinairement bon et pas cher où nous ne verrons aucun touriste (il n'offre pas la vue sur l'océan), et entrons dans la maison de la mémoire où une Suissesse illuminée mais investie nous donne moult explications sur l'île et les mœurs de ses occupants. Plus tard, un type surnommé « le grand diable » nous parle politique pendant plus d'une heure. Membre actif du parti communiste (PAICV) au pouvoir depuis l'indépendance en 1975, il ne peut qu'être révolté par le résultat du récent scrutin qui a placé le parti de « droite » à la tête du pays...

 

Dans la soirée nous rejoignons l'aéroport et installons nos duvets en bordure du parking. L'endroit est tranquille mais le gardien, quand il nous découvre, ne souhaite pas que nous restions ici. Nous irons dormir chez un de ses amis, qui nous ramène ici en auto pour 5 heures du matin...

 

 

Six jours à Sao Nicolau.

 

Une équipe de foot au complet, tous sur leur trente et un aux couleurs des sponsors, occupe la moitié du zinc. Escale à Praia. Puis vol vers Sao Nicolau. Si jusque là, nous étions dans les îles « Sotavento », sous le vent, nous voici dans le groupe des « Barlavento », au vent. Et ça promet ! 1340 km² d'aridité, un sommet à 1340 m, forcément volcanique, 12500 habitants, et sans ambiguïté au niveau des contours : la réplique parfaite de l'enclume de notre oreille.

 

Nous partons directement à pied de l'aéroport, par le village de Calejao, gravissons la crête de la péninsule sud pour atteindre Cabeçalinho par un sentier pavé bordé d'un muret ancestral. Le terrain versant ouest est occupé par des terrasses de jardins et des tâches de verdure ponctuent le chemin. Le sommet de l'île n'est pas dans les nuages, ici aussi nous en profitons pour aller y faire un tour. Le Monte Gordo culmine à 1340 m et dès que nous y arrivons, ses pentes accrochent le brouillard. D'ailleurs le côté nord est là aussi recouvert d'une végétation luxuriante. C'est fou la variété d'écosystèmes que ces petites îles présentent, suivant le versant. Micro-climats qui font basculer en quelques centaines de mètres seulement entre zones désertiques qui ne voient l'eau que quelques jours par an et versants constamment sous la brume où s'épanouit une multitude d'essences d'arbres. Du sommet, paysages de far west avec trois ou quatre canyons très découpés vers le sud ouest, vertes vallées au nord, et les îlots de Santa Luzia et Sao Vicente à l'ouest. Le sentier de la descente vers Ribeira dos Calhaus est technique, dans un paysage encore une fois taillé à la hache. À Praia Branca, village tout étagé, nous prenons les renseignements pour aller à Carborinho, site naturel au bord de l'océan, où les vagues et le vent ont sculpté la roche de manière spectaculaire (voir les photos dans la galerie). Le chemin est long encore et nous y parvenons à la nuit tombante dans le vent tempétueux. Difficile de trouver un endroit abrité dans le paysage dénudé, nous finissons par installer notre bivouac dans le rouleau d'une vague de sable creusée par le vent, en croisant les doigts pour que le mince plafond ne dégringole pas dans la nuit.

 

Le lendemain, après deux heures de marche contre le vent fort, nous montons dans la benne d'un pick-up qui nous pose à Tarrafal où nous traînons quelques heures. Puis filons dans la vallée de Faja, pour voir toute cette verdure décrite dans notre guide. Effectivement, c'est la vallée des jardins et des cultures, principalement de haricots secs de toutes les couleurs, et c'est surtout la seule de tout l'archipel où il est possible de voir des dragonniers. Non, ce ne sont pas des éleveurs de dragons mais des arbres en forme de parasol, dont on ne trouve plus que quelques exemplaires aux Canaries et à Madeire, ainsi que sur l'île de Socotra. Pourquoi ce nom ? Parce que la résine en séchant prend la couleur du sang.

 

Aux paysages cultivés, travaillés, modifiés et soumis par l'homme, je préfère ceux, rudes, austères et déchiquetés, soumis aux éléments, même s'ils paraissent moins avenants.

 

À 18 heures, nous sommes dans un aluguer bondé sur la route de Juncalinho. 12 places, 24 personnes plus les cabas et les sacs.

L'afrique.

A côté de moi, un nourrisson sur les genoux de deux gamines qui partagent le même siège. Rémi et moi en occupons un et demi, nos sacs sur les genoux. Tout le monde aura une place, il faut bien que les gens et les écoliers internes rentrent chez eux, nous sommes vendredi soir.

 

Juncalinho, dernier « vrai » village, à l'autre bout de cette île effilée. Les piscines naturelles que l'on y découvre le lendemain matin sont les plus belles et les plus impressionnantes de notre séjour au Cap Vert. À côté, l'océan est une vraie furie, et nous faisons la planche dans l'eau limpide et calme, juste séparés par quelques dizaines de centimètres de roche. Parfois, la vague frappe fort et explose en une gerbe qui vient remplir tout gentiment notre baignoire.

 

Nous avons décidé de faire une rando à la journée et de repasser ce soir par le village pour faire des courses avant d'entamer la traversée de l'île dans la longueur et par les crêtes. Mais une fois sur la crête, nous avons trouvé idiot de redescendre. Changement de programme, le voyage est fait de ça. Nous n'avons quasi rien à manger et comptons sur une source pas simple à trouver qu'on nous a indiqué. Toute la journée nous cheminons dans un terrain difficile. Le sentier abandonné est envahi de ronces et autres piquants et à côté, les grosses pierres mal empilées nous contraignent à une allure de sénateur. Les gargouillis dans le bide y sont peut-être aussi pour quelque chose.

 

Personne.

Le vent qui nous bouscule et l'océan visible des deux côtés.

Villages abandonnés, en ruines.

Citernes vides

Une impression de très grand sur cette île somme toute minuscule.

Nous atteignons la source qui coule à flot, et installons le bivouac un peu plus loin.

 

Le lendemain nous rejoignons la capitale de l'île, Vila da Ribeira da Prata, y engouffrons une « cachupa », mélange de lentilles, haricots, œufs, qui constitue en fait le petit déjeuner traditionnel des Cap Verdiens. Un cycliste passe et repasse sur la roue arrière tandis que des roulements de tambour attirent l'oreille. Les habitants de cette île sont plus distants, nous avons moins de contact. Est ce de la timidité, du dédain, juste une froideur naturelle qui est commune là où la vie est plus rude ?

 

Nous inventons encore un nouveau programme pour les deux jours à venir, partons en direction d'Estancia Bras et dormons quelques centaines de mètres avant le village de Ribeira Funda par un sentier de toute beauté qui serpente, monte et descend en surplomb jamais très loin du rivage. Tout le monde est parti de Ribeira Funda en 1983, année de la construction de la route. À Ribeira Funda, encore aujourd'hui, il faut aller à pied, une petite heure. Un seul homme est resté, qui passe sa journée dans les jardins.

 

Ce versant de l'île surprend par son relief déchiqueté encore et l'inaccessibilité des villages. A Covoado, au fond de la gorge coincée entre deux cols exténuants, une soixantaine d'habitants s'occupent aux jardins, à la maçonnerie, à la lessive, à la cuisine. Un gamin s'échine depuis une heure à vouloir dépendre une papaye de sa branche en lançant d'abord des cailloux, puis à l'aide d'une perche en bois.

 

Repassant par le haut de Faja et Cachaço, nous marchons ensuite 1,5 km sur la route avant de bifurquer à droite vers Ortela parce que les canyons aperçus depuis le sommet de l'île il y a quelques jours sont un peu restés dans un petit coin de la tête comme un joli terrain de randonnée. Après étude minutieuse de la carte, nous nous lançons entre deux canyons (afin de profiter des deux en même temps). Les cultures en terrasse sont ici des œuvres d'art et le volcan dégueule toujours ses gerbes de brume, toujours du même côté.

 

Arrivés à Tarrafal, je me vautre en grimpant une marche de quarante centimètres. Les genoux sont de nouveau en sang mais les deux bouteilles de bière que je tenais (une dans chaque main), sont heureusement intactes. On n'est jamais très leste avec un sac sur le dos... Sortie de ville à la nuit tombante, nous nous installons contre le mur d'enceinte de la dernière propriété, et aurons la visite du gardien qui nous autorise à dormir à l'intérieur, dans le jardin. Un sérieux coup de vent, court mais bien pesé, nous fera préférer la terrasse abrité en hauteur.

 

Dernier jour sur Sao Nicolau, montée progressive jusqu'à Fonteinhas, village occupé par cinq hommes, quelques animaux et un baobab sûrement plus que centenaire. Galère dans les caillasses. Nous rattrapons la route de Préguiça, village où nous perdons bien vite tout espoir de déguster des langoustes comme il était indiqué dans le guide « le petit futé ». Il n'y a même pas une gargote de quoi se restaurer et c'est la mère de l'épicier qui nous fait réchauffer du riz et cuire deux oeufs. D'ailleurs, sans crainte de représailles, je me demande si des collaborateurs de ce guide ont une seule fois mis les pieds sur cette île en particulier. Voila, ça, c'est dit.

 

Milieu d'après midi, nous rejoignons l'aéroport où les lavabos sont juste nickels pour faire une lessive et toilette complète. Il faut dire que ce matin, les piquants ont encore écorché mes croûtes, qu'un peu de sang à coulé et que mes jambes sont comme si j'avais fait la guerre en short.

 

Nous voilà prêt à bondir d'un saut de puce vers une Sao Vicente. Mais pour ce, nous irons d'abord à Sal. Si vous avez à l'écran une carte de l'archipel, vous comprendrez pourquoi j'écris ça.

 

 Un mail arrive sur le téléphone de Rémi, nos vols retour sont décalés. Enfin... un des deux. Le vol Cap Vert-Casablanca est annulé et recasé avant le vol Casablanca-Genève. Cherchez l'erreur ! Et un problème à résoudre en plus de ma prorogation de visa.

 

Passage express à Mindelo sur Sao Vicente

 

L'aéroport Cesaria Evora est à 8 km de Mindelo et nous y arrivons à la nuit tombée, sans aucune idée de l'endroit où nous allons dormir ni intention de payer un taxi. Dans ce cas là, c'est nuit à l'aéroport et on verra quand il fera jour. Sauf que l'aéroport ferme. Les taxis connaissent la ville comme leur poche. L'un d'eux téléphone à un hôtel pour locaux avant de nous y emmener. Pas cher et central, nous dormirons là chaque fois que nous serons à Mindelo. Certes il n'y a pas partout des vitres aux fenêtres mais nous sommes à l'étage, les sanitaires sur le palier sont vétustes mais propres, comme les chambres. Le système d'ouverture de porte est automatique : une ficelle accrochée au premier étage, par un ingénieux système de renvoi, permet de tirer la clenche de la porte située au rez de chaussée, sans pour autant perturber le passage des clients.

 

Missions de la demie journée : proroger mon visa qui expirait hier et résoudre ce souci de vol retour. Faire du change et être sur le bateau de 15 heures pour l'île voisine de Santo Antao. C'est pas gagné.

 

L'agence de voyage au pied de l'hôtel ne s'occupe normalement pas de cas comme le notre, ce n'est pas son rôle, mais nous avions sûrement des bonnes têtes. L'employée dévouée prend tous les renseignements et nous dit de repasser en fin de matinée, résoudra notre problème avec brio sans rien nous demander. À la police pour mon visa on m'annonce d'abord un délai de 6 jours (pour un formulaire à valider et un coup de tampon). Il y a longtemps que nous serons ailleurs. Je ne suis déjà pas certaine de la nécessité de faire la démarche, il ne faudrait pas trop qu'ils insistent. Je résume : après plusieurs aller retours entre la boutique à photocopies, la banque et le poste de police et avec une bonne tête encore ou quelques talents ignorés de persuasion, à 14 heures mon passeport était tamponné (comme quoi s'ils veulent). Nous avions pris les billets de bateau dans la matinée et à 15 heures, nous sommes sur le catamaran, un sac à beurk à la main.À nous Santo Antao.

 

Le port de Mindelo est un bazar où se mélangent les petits et les gros bateaux, des barques de pêcheurs aux porte-conteneurs. Quelques épaves même encombrent les eaux de la baie.

 

Neuf jours sur Santo Antao : l'île de la randonnée.

 

Porto Novo donc, sur Santo Antao. Nous quittons rapidement la ville, il est plus simple de dormir à la campagne. Depuis le bateau, nous avons vu à mi-hauteur des montagnes, des bâtiments blancs qui deviennent l'objectif à atteindre ce soir. À 18 h30, nous découvrons Mesa, une ferme désaffectée, immense et qui sera parfaite pour passer la nuit. Dans les vestiges, nous trouvons trace des étables, des caves à fromages, des bauges à cochon et autres indices d'une activité intense. Le vent est nul et la vue est belle. Pas ou peu de lune, les ciels nocturnes sont superbes.

 

Départ précoce le lendemain matin, le soleil est déjà haut. De nos fronts en sueur tombent des gouttelettes à intervalle régulier. Nous atteignons Pico Da Cruz, l'occasion de refaire les pleins d'eau, de nous ravitailler et de nous renseigner pour la descente. Les pieds de la femme à qui nous parlons attirent mon attention, elle porte des « five fingers », chaussures minimalistes de course à pied encore peu connues en France. La descente s'annonce très belle sur la carte mais les nuages nous enveloppent vite, mouillés et ventés. Il fait froid. Nous devinons une crête magnifique avec des à pics vertigineux de chaque côté mais ne voyons rien. Forêts de pins, de cyprès, de thuyas et d'autres espèces plus locales que je ne connais pas. Des arbres à grandes feuilles qui dégoulinent d'humidité. Nos chaussures sont usées, lisses à force de fouler la roche volcanique abrasive. Nous n'accrochons plus et devons être vigilants sur le terrain mouillé ou pentu. Le panorama annoncé est dans la purée de pois. Par contre, le sentier qui nous permet littéralement de plonger vers Janela est impressionnant, large et pavé, taillé dans la falaise quasi verticale. Alors que nous descendons prudemment, un gamin en claquettes nous dépasse comme une mobylette, sautillant de pierre en pierre avec une dextérité qui nous remet à notre place. En bas, sous la mer de nuages, l'autre est bleue. Le fond de vallée est occupé par des terrasses pentues, à plus de 100 %, les murs sont plus hauts que les terrasses ne sont larges. Bananiers, canaux d'irrigation. Nous suivons ensuite le rivage jusqu'à Synagoga, où comme son nom l'indique, s'était installée une population juive. Nous installons notre camp dans les ruines au dessus de l'océan. Le ciel est gris foncé et les montagnes sont prises dans les nuages. Mais au dessus de l'océan, c'est bleu. Ici, à Synagoga, sur le sommet des collines à l'arrière du village, ils cultivent les râteaux d'antenne télé, et de longs câbles de dizaines de mètres de long dégringolent jusqu'aux maisons.

 

Le lendemain, départ sur la route jusqu'à Ribeira Grande où nous prenons un aluguer pour Xoxo. En moins de 2 km à vol d'oiseau sur la carte, nous montons alors de 1500 mètres, repassons à travers la couche de nuages épais et en sortons à 1300 m. Jusqu'à 900 m, nous sommes dans les habitations et les jardins. Nous marchons aux côtés de femmes qui portent sur la tête de lourdes charges de cannes à sucre, qu'elles déposent aux distilleries. Les effluves d'alcool ne trompent pas. Les accès à ces villages sont extrêmement escarpés, raides et les gens qui les arpentent tous les jours doivent avoir des mollets et des cuisses d'acier. Au soleil sur les crêtes, nous décidons de modifier nos prévisions, de ne pas redescendre, de traverser l'île d'abord en restant le plus haut possible, avant de faire le retour par le sentier côtier. L'aller et le retour seront aussi montagneux et escarpés l'un que l'autre. Rester sur la crête implique des descentes d'enfer au fond de ravines insondables par des sentiers très raides pendus dans les falaises et de remonter en face, tandis que le sentier côtier nous fait parfois remonter à 1200 mètres d'altitude ou faire des montagnes russes de 400 ou 500 m de dénivelée. Partout les paysages sont superbes, la vie au ralenti. Partout c'est calme.

 

Parmi les rencontres et faits marquants : Johnny, que nous avons nommé ainsi, ne comprenant pas vraiment son prénom. Il nous a accueilli dans son carré de béton brut. Nous ne savons pas s'il était dégénéré par l'alcool ou s'il était le simplet du village mais la lampe torche à toutes les heures de la nuit en pleine tronche pour nous dire de dormir tranquille (ce que nous aurions bien aimé), les relents d'alcool, les crachats, sa cuvette en guise d'urinoir et son tee shirt qui lui sert de mouchoir, les chants comme des lamentations aiguës pendant trop longtemps, ne nous ont pas vraiment aidé à récupérer. C'est la misère. Deux cartons de vêtements, un lit déglingué, un réchaud et une poêle. Nous dormons sur la terre battue de sa maison, au sec et à l'abri du vent. Au mur, poster de la vierge et affiche des témoins de Jehovah. Nous ne pouvons communiquer avec lui.

 

Vallée d'Alta Mira, terrasses à des endroits improbables, descentes exigeantes et montées casse-pattes. Paysage du Yunnan en Chine. Après avoir grimpé le sommet de Maroços à 1767 m dans la matinée, nous repassons un col et quelques ravines et arrivons à Cha de Morte où nous sommes accueillis par Nelson et Suzette, l'épicière du village qui nous prépare un repas sur demande. Finalement nous serons conviés à dormir, grand luxe, dans un vrai lit. Les femmes passent en bigoudis dans la rue, un footballer claqué remonte du stade en sirotant un coca à la paille, un type descend de la montagne avec son âne. Tout ce monde se connaît et s'interpelle. Notre hôte a travaillé 27 ans à l'UNICEF après des études au Portugal, ça change de Johnny.

 

Petit-déj offert par la maison avant que Nelson ne nous pousse un peu plus loin en auto afin que nous ne rations pas le départ du sentier extraordinaire encore. Sur la bordeira, la vallée de Cha de Morte nous semble ridicule. À Cha de Feijoal, l'eau s'achète à la coopérative, comme le fromage de chèvre, avant d'entamer l'ascension du point culminant de l'île : le Tope Coroa à 1979 m. Paysage lunaire pour atteindre le sommet qui se fait désirer. Terrain sans cohésion, nous pédalons dans la semoule, pataugeons dans la choucroute, produisons beaucoup de poussière pour peu d'efficacité. Au sommet nous sommes seuls. Du sommet, le Tope Coroa plonge au nord jusque dans l'océan. Une grande partie de l'île est dans la brume, seuls quelques éminences dépassent. Il fait chaud. La descente vers Tarrafal de Monte trigo nous prend encore une journée, le bivouac intermédiaire est de toute beauté, loin de tout, ciel magnifique. Sur le plateau de Lagohina, dans quelques bicoques en pierres recouvertes de paille, on fabrique du fromage de chèvre. Il n'y a pas d'herbe, ou si peu, quelques brindilles éparpillées dans la rocaille. Un homme vient tous les matins, 30 mn, avec 5 ânes chargés d'eau. S'échiner à vouloir tirer une maigre subsistance et surtout maintenir un savoir-faire et une tradition. Tous les jours de l'année.

 

Tarrafal de Monte trigo, extrémité nord de l'île. De là, nous longerons la côte au mieux jusqu'à Ribeira Grande. Les ouvriers cassent du caillou pour faire du pavé, la construction de la route prendra des années. Ici, on ne vit que de la pêche et des jardins. Un sentier superbe nous mène dans l'après-midi à Monte Trigo, accessible seulement à pied ou en bateau. Nous ne trouvons à acheter que du pain et de la margarine. Cette partie nord de l'île est aride et déserte, désolée. Pascal Alvoes, quatre maisons, une minuscule école, une église désaffectée. La montagne, les chèvres, les poules, les ânes et la mer en contrebas, inaccessible. D'un peuple pêcheur, nous sommes passés à un peuple berger en quelques heures. Le soir nous sommes à Cha do Norte. Repas, lessive, douche, et bivouac dans les jardins à proximité du village.

 

Le 25 mai, nous coupons toutes les ravines et vallées de la côte nord-ouest par le travers. Les sentiers pavés sont des prouesses, un régal pour les yeux, un calvaire pour les jambes. La lumière brûle et les couleurs sont intenses. Le soleil écrase tout, le relief comme nos épaules. Quelques villages sont à quasi deux heures de marche de la piste carrossable la plus proche, par la montagne, et certains tronçons en bordure d'océan ne se passent qu'à marée basse. Vies en autarcie. Ils travaillent pour produire ce dont ils ont besoin pour se nourrir. C'est tout. Pas pour vendre. Pas de cadence, pas de banque, pas de bénéfice, pas de téléphone, pas d'auto, pas d'électricité. Juste quatre murs et un toit, des jardins et des animaux. Une vie dehors, le climat s'y prête à merveille. Les meilleurs écolos du monde. Pas d'emballage, pas de gaspillage, pas de pollution. Ces réflexions m'occupent une heure, le temps de monter au col qui nous fait basculer sur Cruzinhas. Nous passons entre les falaises et l'océan, sur la plage de gros galets, juste avant qu'il ne soit trop tard. Vingt minutes après, alors que nous sommes bouche bée une fois de plus devant le spectacle de l'océan qui s'écrase contre le roc, là où nous passions, les vagues montent à l'assaut de la montagne. Nous dormons sous un surplomb à proximité de Cruzinhas.

 

Le lendemain, nous suons encore sur le sentier que nous pensions débonnaire entre Cruzinhas et Ponto do Sol. Mais la fatigue s'accumule un peu au fil des jours et les jambes sont douloureuses, les montagnes russes éprouvantes encore. Il nous faut 4 heures pour venir à bout de ces 11 km de toute beauté. En ville sur le port, nous arrivons à l'heure où les bateaux rentrent. Des hommes jouent aux cartes à l'ombre. Les chiens dorment. Les gamins braillent. Deux femmes dansent au son grésillant d'un poste radio. Et les bateaux rentrent, les poissons sont déchargés, les femmes vendent ou achètent, pèsent sur la balance Roberval dont les poids ont été transformés en plots de rouille par le sel et le temps. Les barques sont tirées sur le sable. La vie... On resterait des heures, d'ailleurs, on reste des heures. Quand nous sortons de la gargote pour locaux où les discussions se sont éternisées, il est trop tard pour espérer trouver un aluguer pour rejoindre Porto Novo. Nous irons à pied un bout, en aluguer quand même un peu, puis en stop.

 

La nuit en pleine ville à Porto Novo n'est pas des meilleures. Le réverbère en pleine tronche, le vent, les passants...

 

Santo Antao, l'île de la randonnée. Nous pourrions y passer une semaine de plus sans pour autant tout sillonner, mais ici aussi, nous avons vu ce que nous voulions voir, avons pas mal arpenté, sommes surtout une fois de plus bien sortis des sentiers battus pour aller chercher ces endroits quasi déserts où cependant la vie s'accroche, avons vu ces populations laborieuses qui s'échinent à vivre comme toujours. Comme partout durant ce voyage, il fut bon de dormir dehors toujours, d'aller le ventre mi creux avec juste un bout de short et de chemisette sur la peau, loin des voitures et du bruit.

 

Au matin du 27 mai 2016, les yeux en couilles de loup et les jambes un peu pesantes, nous nous traînons jusqu'à l'embarcadère où des vendeurs sont là, avec des thermos de café au lait, du sucre, des biscuits coco, du pain, de la cachupa, du poisson séché, de la margarine et des clopes à l'unité, bref de quoi faire un petit déjeuner copieux (pas la clope) assis en tailleur sur une bordure de trottoir à regarder la vie s'activer. Le soleil n'est ni trop fort ni trop haut à cette heure matinale. Des aluguers arrivent de l'île entière et déversent leur flot de passagers. Parmi ceux ci, deux amies à Rémi. Ensemble, nous prenons le bateau pour Sao Vicente.

 

 Trois jours sur Sao Vicente.

 

 

Retour à Mindelo. Passage par la boulangerie avant de rejoindre la « résidence » où les filles posent des affaires. Nous y viendrons dormir demain soir. Pour l'instant, nous repartons en rando. Nous sortons de la ville par des quartiers qui ne sont pas les plus riches mais où les gens nous récrient quand nous nous trompons de ruelle. Ils savent forcément quelle est notre objectif : le Monte Verde, point culminant de l'île. Le vent met les brushing en vrac et les nuages nous dissuadent d'atteindre le sommet, d'autre part envahi d'antennes et d'installations militaires. Nous faisons demi-tour à peine en dessous. En chemin vers Salamança, à travers le relief, le sable et la végétation, dans une minuscule vallée oubliée du monde, nous croisons un homme dénutri, famélique et rachitique. La peau sur les os, et un bâton à la main. Apparition à la limite du morbide. Ses cuisses sont grosses comme mes poignets, ses joues creusées à l'extrême. Les os de ses épaules pourraient laisser croire que sous ses haillons se trouve juste un cintre. Il vit par là, il parle français. Il a travaillé 28 ans sur les bateaux, il n'a rien, il erre par ici depuis plus d'un an. Il a faim, nous demande à manger. Je lui donne tout ce que j'ai.

 

 

Arrivés à l'océan, le village est proche. Deux snack bars sur la plage de sable blond, très ventée. Je vais demander si nous pouvons passer la nuit dans l'établissement qui n'est qu'une palissade et un toit, mais qui nous serait d'un luxe inestimable pour nous protéger du vent. Elvis nous dit oui, nous confie la clé. Nous consommons quelques ponches-coco ou tamarin, il nous accompagne à l'épicerie du village, il nous présente à sa famille, sa mère nous donne de la cachupa. Les cargos qui approvisionnent l'archipel partent du Havre, en France. Mais en ce moment les grèves et mouvements sociaux paralysent la France et les cargos ne partent plus. Elvis n'aura pas encore cette semaine sa palette de Nutella pour étaler sur les crêpes que les Français qui viennent en vacances ici lui demandent... Un peu plus loin, un terrain de golf sur terre battue est en construction. De l'autre côté, des grues ont attaqué la montagne pour ériger un complexe touristique sur la côte sauvage. Les événements récents en Europe et en Afrique du Nord poussent à une forte augmentation du tourisme au Cap Vert, et le changement récent de gouvernement ici privilégie le développement et le libéralisme à outrance, laissant au rang secondaire l'accès aux soins, à l'eau potable, à l'éducation, de la population.

 

La soirée est festive, c'est le dernier bivouac, avec pour bruit de fond celui des rouleaux qui se fracassent sur la grève, par tonnes. Derrière, une épave sur quilles.

 

Dès le réveil le lendemain, nous filons à l'océan. L'eau est bonne, le vent pas encore levé. Puis petit déjeuner avant d'entamer la marche, toujours. Le village de Salamança est bien vivant, bien coloré, bien actif. Les pêcheurs qui partent en barque pour 4 ou 5 jours d'affilée sur l'île déserte de Santa Luzia sont rentrés hier soir ou ce matin. Il faut emmener le poisson sur le marché de Mindelo. Nous rejoignons Baia das gatas à pied. Résidences secondaires sans vie. Le littoral pour aller jusqu'à Calhau est magnifique, la marche est ponctuée de baignades, jusqu'à ce que la fainéantise nous tombe dessus et anéantisse tout courage. Une auto nous emmène. L'après midi passe en deux heures, nous rejoignons Mindelo.

 

Balade en ville, petits verres de ponches ici ou là, repas dans notre restaurant habituel. Nous nous enfilons ensuite dans un bar où un guitariste accompagne une chanteuse. Dans tous les bars de la ville, des petits concerts. Dernier soir, nous reprendrons l'avion demain. Nous goûtons les différents parfums de ponches, coco, goyave, fruits rouges, mangues, papaye et autres délices. Nous rentrons gavés d'alcool, de sucre, de kilocalories, même pas plein mais toutefois assez groguis. Même si la vitre n'existe pas à la fenêtre de la chambre et que la musique branchée crache ses décibels bien trop fort sur le front de mer tout proche, je sombre comme une masse en moins de cinq minutes.

 

Dimanche 29 mai. Paupières lourdes et bouche pâteuse au réveil. Nous visitons le peu de Mindelo que nous n'ayons déjà vu : la plage de Larinha où nous nous baignons, la colline aux canons derrière le chantier naval. Retour à l'hôtel, douche, repas au boui-boui habituel. Nous faisons du stop jusqu'à Sao Pedro, puis rallions le phare à pied par le sentier en surplomb taillé dans la falaise au dessus de l'océan, avant de farnienter dans le village. La piste de l'aéroport international commence à deux centaines de mètres et sur la plage, on ne peut s'empêcher de baisser la tête quand un avion atterrit. Sao Pedro : le plus bel endroit que nous ayons trouvé sur cette île. Les gosses jouent au foot sur la plage, certains sont pieds nus tandis que d'autres ont enfilé les chaussures fluo de leur grand frère. Les barques sont colorées, les chiens errent, les filets de pêche forment des tas, le sable est blond et la température idéale. Il y a du vent, au village, les gens picolent et dansent, nous sommes dimanche. C'est la fête des mères, j'envoie un sms. L'aéroport est à 30 mn à pied. Nous resterons sur ces belles images du Cap Vert.