2017...- Les Amériques à vélo couché.


 

Partir encore

Bonjour,

La saison hivernale touche à sa fin. La neige agonisante laisse de plus en plus de place à l'herbe encore grise. Nous n'avons pas eu d'hiver, juste un échantillon. Pas encore rassasiée de ski et d'épicéas enneigés, je suis pourtant et déjà impatiente de passer à autre chose.

Ca tombe bien, j'ai acheté il y a une semaine un billet d'avion London- St John's.

London, tout le monde sait où c'est. St John's, c'est déjà une autre histoire.

Comme j'aime les bouts de route et les fins du monde, c'est sur le tarmac de l'aéroport le plus oriental de toute l'Amérique du Nord que je poserai les pieds le 30 mai, sur la péninsule d'Avalon, elle-même sur l'île de Terre Neuve au Canada, avec mon vélo sous le bras.

Ensuite, rien n'est défini à ce jour et je ne pense pas que ce le sera beaucoup mieux au moment du départ. Juste qu'il faudra rester au Canada environ deux à trois mois avant de passer aux Etats-Unis pour trois mois, puis au Mexique, puis..., puis...

Je ne sais pas jusqu'où j'irai, n'ai ni objectif précis, ni point d'arrêt, ni de billet retour. Je ne sais guère à quoi ressemblera ce voyage. C'est normal, j'en saurai plus en rentrant.

 

Un mois pour...

Salut,

Il y a un mois, il restait deux mois avant le grand départ. Donc il en reste un. Yeah. Jusque là tout va bien. Maintes tâches administratives et matérielles ont été classées, impôts, mise hors circulation de mon carosse, réparation et remontage de mon véhicule à deux roues tip top en ordre comme il a rarement été, carte et commissions bancaires,  ça avance. Il reste les choses qui ne peuvent se faire que dans la dernière semaine mais dès lors que l'on sait "comment faire", le plus gros est fait.

Dans un mois je tournerai la clé, à peu près heure pour heure, même jour. Qu'est ce que je vais bien pouvoir en faire d'ailleurs de cette clé ? La ranger dans une mini poche ? La confier à quelqu'un ? La jeter à l'Orbe ? Je partirai à vélo de chez moi pour me rendre en Suisse, à Vallorbe, où je prendrai le train jusqu'à Paname. De là, nous ne démarrerons que le 26 mai au matin, de bonne heure de bonne humeur. Nous visons un ferry dans la matinée du 28.

Restera alors à nous rendre à Gatwick pour décoller après avoir trouvé des cartons et emballé les vélos.

La tâche finalement la plus chronophage et qui n'est pas terminée est de renouveler la musique du mp3. Mon lecteur a une mini capacité de stockage de 1 Go, donc j'ai préparé plusieurs play list de cette taille, je pourrai ainsi varier les plaisirs. J'ai également chargé Cédric Gras, Elie Wiesel, Darwin, Hemingway, Soljenitsyne et d'autres aux cotés de Jules Vernes, Maupassant... Je ne serai pas à court de lecture.

Claire, ma coéquipière est venue passer trois jours dans le Jura. Nous avons arpenté les sentiers suisses, gravi quelques sommets, débusqué des chamois, des cerfs aussi, fait la fête avec quelques zamis, mangé de la morbiflette et bu du macvin, pris l'autorisation d'entrer au Canada (AVE) et donc défini le calendrier de départ ci dessus.

Nous avons tenté sans grande conviction de définir des règles du jeu. Si quelqu'un veut venir nous rejoindre ? Combien de personnes max de manière à garder un contact intéressant avec les populations (plus on est moins c'est facile et plus on a  tendance à ne pas aller vers "l'autre"). Nous n'avons apporté aucune réponse si ce n'est  "on verra quand on y sera". Et je crois que c'est plus sage.

Ensuite nous avons déplié les cartes sur la table entre un petit déj à la cancoillote et la visite du musée des mondes polaires de Prémanon. et tenté de tracer un début d'itinéraire. Pffftttt... euh... ben on verra quand on y sera. De plus entre temps, un énorme iceberg a eu la bonne idée de venir se frotter aux côtes de la péninsule d'Avalon, pas vraiment sur notre route mais du coup, peut-être qu'on commencera par partir ailleurs. bref, rien ne sert une fois de plus de tirer des plans sur la comète, le voyage se fera. Il y a bien des noms et endroits stabylotés en rose sur la carte, par exemple, les monts "chic-choc" parce qu'on ne peut pas passer à travers mais nous en avons surtout conclu que les cartes "Reise know how" sont de bonne qualité et légères, indéchirables et résistantes à l'eau.

 

Essoré.

Jour J-3.

Tout a été pressé, serré, trituré, foulé au pied, tordu, noué et dénoué.

Plus moyen de tirer une goutte des paquets à l'origine bien gonfflés.

Comme des éponges.

La liste des choses à faire : essorée.

La liste des choses à emmener : essorée.

La tête et l'organisme purgés, vidés dans le bons sens du terme : essorés

Je pars avec des kilomètres devant les roues, la tête vide pleine à se remplir d'autres et d'ailleurs, de la lecture pour des mois, de la musique pour longtemps et avec de quoi écrire un moment.

Je me régale d'avance.

Finalement la météo est annoncée bonne pour mardi, j'irai donc à la gare à vélo. Vallorbe-Paris. Deux jours dans la capitale chez Claire, mon binome. Voir quelques amis. Puis ce sera la sortie de Paris à vélo par la banlieue nord,  rejoindre Dieppe où nous aurons droit à un tour de bateau avant de pédaler encore. Une paire de centaines de kilomètres à avaler, quelques nuits dehors et la dernière à l'aéroport de Gatwick, trouver des cartons pour emballer les vélos pour le vol (rassurez vous tout est déjà calé) nous promettent déjà des moments pas tristes et des journées bien remplies. Puis avion. Paf, 30 mai 12 h 30 heure locale, St John's sur la péninsule d'Avalon, Terre Neuve, Canada. La cohabitation avec Claire s'annonce plutôt bien. On devrait pouvoir aller au moins jusqu'à Auvers sur Oise sans se foutre sur la gueule. Et après St John's, nous commencerons par remonter les vélos après avoir croisé les doigts pour :

1) qu'ils arrivent

2) en bon état

La météo ... oh bon,on verra quand on y sera.

Pas encore de photo, même si le voyage a commencé depuis un moment...

 

Quitter la France

 

Bois d'Amont, mardi 23 mai, 10 h 15. C'est parti. Gaz, électricité, eau, tout est coupé. Les reflets des nuages sur le lac de Joux ont rarement été aussi beaux. Ais-je jamais vraiment pris le temps de les contempler avec soin ? Les grèbes huppés aussi, que je n'avais jamais remarqués. Vallorbe, une heure d'attente, le TGV entre en gare. Quand il en repart, il reste un pneu sur le quai, c'est celui de rechange de ma petite roue. Et hop, première bourde ! Je suis attendue par Claire sur le quai gare de Lyon. Deux journées et trois nuits à Paris, des pique-niques sur les quais de Seine... déjà l'exotisme. Ben oui, de l'eau et des bateaux qui vont dessus. Et des gens qui crient et agitent les bras comme s'ils partaient pour de longs mois tels les marins de Loti. Non, ceux de Loti ne criaient pas.

Vendredi 26 mai 9 heures. Paris. Vélos lestés, nous partons légères, accompagnées de quelques amis de Claire, qui nous guideront jusqu'à Auvers sur Oise où la municipalité a osé ouvrir une « Maison de l'absinthe », comme si l'absinthe avait attendu Van Gogh pour exister. Depuis, nous sommes seules et à la campagne, enfin. Les kilomètres défilent sur les petites routes coincées entre les champs de colza et ceux d'orge barbue ou de blé vert. Dépaysement déjà dans ces paysages ponctués de clochers ici pointus. Nous passons la première nuit chez des warm shower de première classe. Agriculteurs éleveurs bio, François et Claire nous font goûter leurs productions maison et nous finissons la soirée à couper les tiges des fleurs de sureau destinées aux tisanes. Ils vont jusqu'à nous mettre en relation avec des amis à eux 10 km avant Dieppe, où nous pourrons dormir le jour suivant. La grand mère nous demandera, avant de nous donner accès à un point d'eau, si nous ne sommes pas des vagabondes.

Dimanche 28 mai 12 h 30. Dieppe. Le bateau quitte la France. D'un côté comme de l'autre, les falaises blanches que découpent les valeuses sont surmontées de verts pâturages. La France est belle, même quand on la quitte.

Après la traversée nous avons roulé une heure, jusqu'à Lewes, où nous avons dormi chez Robert, une connaissance à Claire. Le lendemain, nous arrivons à l'aéroport avec nos cartons de vélo récupérés à 1,5 km de là dans un magasin de cycles. Il est 13 h 30, l'avion ne décollera que demain matin. Démontage des montures, emballage, puis lecture, musique, manger, scrabble, violon, manger, installation pour dormir, dormir, enregistrement des bagages, manger, passage de la sécurité, embarquement. Comme vous pouvez le constater, nous n'oublions pas d'apporter du carburant à l'organisme même si on ne pédale guère. Claire court après les chariots abandonnés par leur propriétaire afin de récupérer les jetons dans le but de s'en servir pour prendre des douches dans les campings canadiens.

Quelques heures plus tard nous sommes dans le hall de l'aéroport de St John's en train de remonter nos vélos. Tout tourne rond, tout est arrivé intact. La température ici est plus jurassienne que parisienne, une petite laine est de rigueur et encore les habitants sont unanimes sur le fait que c'est la plus belle journée cette année. Il fait 13 degrés. Nous débarquons peu après chez Joy, qui nous accueille pour la nuit dans sa jolie maison. Elles sont ici sont en bois peint et St John's est une ville aérée qui s'étend sur plusieurs collines. La côte découpée est belle vue d'avion.

Voila, il ne reste qu'à pédaler. La traversée de Terre Neuve, c'est environ 900 bornes. Je n'ai guère parlé de Claire : tout va bien. Nous roulons au même rythme et nos manières d'appréhender le voyage concordent. Comme elle est fana de la lecture de carte, je la laisse faire, je me laisse guider, ça me fait des vacances...

 

 

Traversée de Terre-Neuve

 

31 mai, lessivées, séchées, toutes nos affaires en ordre, nous prenons la route sous un soleil radieux et un ciel bleu qui semble être une exception à la règle dans ces confins nord-américains. Profitons-en. Le premier soir, après une étape d'une centaine de kilomètres en montagnes russes avec vent de face, l'employée d'une crèche d'enfants nous met à disposition une maisonnette. La journée du lendemain est marquée par la vue de deux orignaux en bord de route. Il fait froid mais sec, nous faisons halte à la mi-journée dans une petite épicerie perdue au milieu du rien, tenue par un papy Terre-Neuvien pur sucre. Le soir nous trouvons refuge sur une terrasse abritée en bordure d'un terrain de base-ball où des équipes de femmes jouent jusqu'à la nuit noire. Une autre fois nous dormirons dans un minuscule local ouvert vers une patinoire municipale hors d'usage en cette saison, et le lendemain dans un abri dans un parc d'enfants. Une jeune femme du village viendra nous y apporter des fruits et des yaourts, une heure de discussion et l'offre d'une douche que nous refusons, étant déjà installées et lavées depuis un moment. La nuit suivante, alors que nous faisons halte à la mi-journée dans un motel pour pique-niquer au chaud, une chambre nous est offerte, ainsi qu'une soupe, un café, la lessive et le séchage, bref la totale. Un soir plus tard, après une journée pluvieuse encore, un type nous indique un abri au bord de la rivière et vient nous allumer un feu, avec une bonne réserve de bois qui permettra le séchage de toutes nos affaires. Le lendemain, nous sommes accueillies, je dormirai dans l'atelier, nous aurons douche et repas. Après le souper, nos hôtes nous emmènent en auto voir une baie emplie de glaçons tout droit venus de l'Arctique, poussés par les vents. Impressionnant et extraordinaire, juste à la lumière rasante du soleil déclinant. Sur le retour, un détour par une décharge municipale nous fait voir quatre ours noirs en train de se repaître de déchets en tous genres. Nous partirons de cette maison avec une verrine de confiture maison et chacune une paire de chaussons en laine. Le lendemain alors que nous pique-niquons, une jeune femme nous donne spontanément deux confiseries et disparaît avant que nous ayons eu le temps de la remercier. Un chauffeur routier qui nous avait vues plusieurs fois s'est arrêté pour nous donner une barre de céréales et un jus de fruit chacune.

Ceci pour dire l'hospitalité et la bienveillance des habitants de l'île, qui compensent le manque de chaleur d'autre part, surtout la première semaine.Car si le cœur des gens semble chaud et leur esprit ouvert, la nature est rude et les conditions climatiques pas toujours très faciles. Les températures sont basses, quelques degrés de positif seulement et surtout, l'humidité. Crachin qui finit par mouiller, qui oblige à pédaler avec les tenues de pluie sous laquelle je prends un sauna permanent, et l'impossibilité de faire sécher le soir venu, même à l'abri, tant l'air est saturé d'eau (91 à 95 % suivant les jours). Renfiler des habits humides au matin... hum quel bonheur. Cela ôte toute envie de faire des détours et il va sans dire que toutes les occasions et propositions pour passer un moment au sec et au chaud sont exploitées. Cependant, le dernier tiers fut plus sec, plus ensoleillé, plus chaud et ce temps nous a au moins permis d'éviter ces nuées de mouches qui piquent qui font la réputation de cette contrée.

Nous avons pédalé sur la seule route qui traverse l'île de St John's à l'Est, à Port aux Basques au Sud. Un bandeau d'asphalte de 900 km, large, la plupart du temps à quatre voies avec de confortables banquettes qui nous vont bien. Elle a des hauts et des bas cette route, des montagnes russes ou de longs faux plats, et guère de plat. Nous ferons jusqu'à 1200 m de dénivelée positive et nos étapes mesurent 90 km en moyenne. Il y a bien la "voie verte", l'ancienne voie de chemin de fer qui traverse l'île et a été réhabilitée en piste vtt (est vendue comme telle) mais le passage répété des quads a fait que même les quads ne peuvent plus y passer tant tout est détérioré... Elle se revégétalisera bientôt ! 405 000 km² pour 528 000 habitants dont 100 000 à St John's. La population se concentre sur les côte Nord et Est de l'île, le contour en est très découpé, forme une multitude de baies, de fjords, de presqu'îles et de péninsules. À l'Ouest, une chaîne de montagnes barre l'accès facile à la mer. Au sud de la route, pas grand monde. Au centre de l'île, des milliers de kilomètres carrés de tourbières, de lacs, de forêts impénétrables, aucune voie d'accès. Les forêts sont parfois d'une densité qui m'étourdit : des allumettes en boite., et dans certains sous-bois ombragés il reste de la neige pour un moment. Des bouleaux, pas encore feuillés malgré juin, des épicéas pas très grands et des arbustes, de l'eau, des lacs immenses d'un bleu profond. La carte de l'île donne le vertige. La toponymie de l'île, les noms des lacs, des rivières, des baies sont géographiques, ou tirés de noms d'animaux ou de prénoms mais n'ont pas la magie de ceux de Terre de Feu qui étaient ceux d'explorateurs, de déboires ou de victoires. Les infrastructures humaines sont peu nombreuses mais toutefois salvatrices. Sans elles, je serais incapable de survivre dans cette nature. Parachutée au milieu de ce no man's land, je ne donnerais pas cher de ma peau.

Les gens vivaient ici de la pêche mais aujourd'hui, même si cette activité persiste dans quelques communautés côtières, beaucoup d'hommes vont travailler sur le continent, en Alberta, dans le pétrole et par rotations de trois semaines. À part ça il y a l'exploitation forestière. Terre Neuve a sa propre identité et dire que les habitants en sont fiers est peu dire.

À Appleton à côté de Gander, dans le parc pour enfants où nous avons passé une nuit, il y a un morceau du World Trade Center. Quand eut lieu la catastrophe, une partie des avions qui devaient atterrir à New York ont été déroutés sur Gander et les passagers furent logés chez les familles des alentours. Il était impossible de trouver un lieu plus aux antipodes en matière de densité humaine. New York – Gander. À Gander, l'hôpital et la base militaire sont les deux institutions qui fournissent le plus d'emplois à la population.

Les kilomètres défilent, une bourgade tous les 50 ou 100 bornes permet le ravitaillement alimentaire. Ils roulent tous dans d'énormes pick-up 4 x 4 et quand après l'étape nous enfilons les chaudes doudounes, nous envions les bras nus des enfants qui jouent, rouges de chaleur...

À partir de Deer Lake, il a commencé à faire bon, le ciel s'est dégagé, et après Corner Brook, le terrain est devenu très collineux. Le relief s'est accentué, petites montagnes toujours recouvertes de forêts, avec des lacs dans chaque creux comme des bijoux dans des écrins, lovés dans des endroits que l'on découvre au dernier moment, taches de lumière dans l'immensité forestière. Tel un immense serpent dans ce paysage démesuré, la route trace. La circulation est beaucoup moins dense et nous sommes bien, avides de ces grands espaces. Nous passons notre dernière nuit à Saint Andrews chez deux jeunes filles Warm Shower où la soirée fut fort agréable. Derrière les baies vitrées, le vent fait rage et la rivière est bien mouvementée, les arbres se balancent et la pluie dégringole.

Il nous restait 30 bornes ce matin pour rallier Port aux Basques dans le brouillard et l'humidité, mais heureusement vent en poupe. Le ciel se dégage alors en quelques dizaines de minutes et nous quittons Terre-Neuve sous le même soleil radieux qui nous a accueilli. Port aux Basques, comme toutes les bourgades de cette île est composée de petites maisons colorées. Juste avant le bout de la route et notre ferry, nous avions le choix entre aller à l'Isle aux Morts ou Apoile Rose-La Blanche. Sept heures de traversée au programme. Sac à beurrrrk ou pas sac à beurrrrk ?

 

Nouvelle Écosse - Nouveau Brunswick

 

Tout est nouveau ici : l'Écosse, le Brunswick, Glasgow... Les colons soit n'avaient que peu d'inspiration, soit voulaient reproduire à l'exact et peut-être avec nostalgie ce qu'ils avaient quitté.

Bien. Le début de la traversée entre terre Neuve et Sydney est houleux. Dès la sortie du port je m'applique à respirer profondément et à fixer l'horizon. C'est long 7 heures. Après déjà deux ou trois heures, les vagues sont un peu moins creuses et je trouve la force d'aller jusqu'à l'arrière du bateau où je suis moins brassée. Une demie-heure avant de débarquer j'ai même faim, et avale quelques tartines que Claire me prépare avec soin. Pas sac à beurrrkk ! Gagné !

Nous voici en Nouvelle Écosse sur l'île du Cap Breton. La maison de nos hôtes est à 23 km, mouahaha, qu'il faudra refaire à l'envers. J'y reste deux nuits. Avec Claire, nos chemins se séparent momentanément ici. Non non, on ne s'est toujours pas foutu sur la gueule, mais Cap Breton c'est le spot mondial de la musique irlandaise et Claire va donc aller de session en session pendant une semaine, revenir sur ses pas parfois, puis voir des amis à Halifax. Je décide de suivre un autre itinéraire. Elle connaît la Gaspésie, moi non. Rendez-vous est pris pour le 30 juin au soir quelque part le long du Saint Laurent.

La journée de repos à Sydney m' a été très profitable, nos hôtes attentionnées m'ont bichonnée et je pars en pleine forme. Le tour du Cap Breton à vélo est (soit-disant) l'une des 10 plus belles randonnées cyclistes au monde, pas moins. Premier jour avec une météo parfaite, je me régale et bivouaque sur la plage dans une véranda en moustiquaire d'une maison plus ou moins abandonnée. Fantastique, la baie d'Ingonish dans toute sa splendeur. Si les entrées de parcs nationaux sont gratuites cette année au Canada, les campings eux, sont très chers et le bivouac sauvage est interdit. Je suis entrée dans le PN du Cap Breton mais en suis ressortie pour dormir. Depuis la véranda-moustiquaire que j'ai dégoté pour la nuit, les lueurs crépusculaires sur la baie d'Ingunish me laissent bouche bée. Le « Cabot trail » est effectivement très beau, 250 km très vallonnés, voire montagneux pour faire le tour de ce Cap. Il faut un peu d'énergie quand même, les montées y sont rudes et fréquentes. On ne fait pourtant qu'effleurer les 500 m d'altitude. Les paysages sont très beaux. Ici, c'est la pleine saison de l'explosion des verts, les feuillus sont dans tous leurs états, mélangés aux épicéas, et ce, jusqu'à l'océan d'un bleu profond. La côte est belle, tout est spectaculaire. Je croise Claire peu avant ma sortie du parc, nous sommes en avance sur ce qu'on avait prévu, et pressées l'une comme l'autre de terminer notre étape ! On aurait du se croiser un jour plus tard. Je passe la nuit à l'entrée du parc national avec la bénédiction du garde.

Le lendemain, ma route longe plus ou moins la côte, belle encore, petite route agréable posée sur le terrain et qui en épouse bien tous les reliefs. Chéticamp me laisse sous le charme, petit port de pêche, maisonnettes colorées et éparpillées le long de l'axe principal. En fin d'après midi, une femme rencontrée à la superette de Mabou m'offre l'hospitalité et m'installe dans une dépendance à hauteur des frondaisons denses, où je dispose de quasi toutes les commodités.

Le lendemain, arrivée à Afton, je suis logée chez Jack du réseau Warm shower, un Néerlandais installé ici depuis 24 ans, marié à une indigène. Les Mi'kmaw sont arrivés ici il y a plus de 10 000 ans, par l'Ouest et le détroit de Béring. Ils se sont d'abord installés en Gaspésie, puis en Nouvelle Écosse, Ile du Prince Édouard et une partie du Nouveau Brunswick et de Terre Neuve. Ils parlent une langue algonquine et sur les 20 000 indigènes restants, environ 1/3 la parlent toujours. Leur mode de vie d'antan était le même que les peuples sibériens : chasse, pêche, commerce de peaux contre objets en métal (couteaux, chaudrons...). Jack tient une minuscule boutique de cigarettes détaxées. Les « native people » ont quelques avantages de cette sorte après avoir été bien spoliés par les colons. D'ailleurs dans le journal du lendemain un dessin humoristique montre un indigène, boulet au pied, pour fêter les 150 ans de la naissance du Canada. Ils habitent dans des « réserves », eh oui... Ils sont très typés, foncés de peaux, et comme partout ailleurs, sont un peu les « laisser pour compte » de la société. Ce n'est pas un scoop.

Antigonish, New Glasgow, Pictou, River John, Tatamagouche, Wallace, Miramichi, Petit Rocher, Belledune, Shédiac, Campbellton... les noms se suivent et ne se ressemblent pas. Des étapes d'une centaine de kilomètres depuis Sydney me permettent d'allonger le trait régulièrement sur la carte que je stabylote chaque soir avec délectation. Parfois pourtant une demie-journée de pluie me donne une bonne occasion pour me reposer un peu. J'ai l'occasion aussi de franchir quelques ponts monumentaux, comme celui du Bras d'Or ou de Miramichi, appelé le pont du centenaire.

La côte que je longe est sauvage et belle, pas très peuplée. Les forêts ou les champs viennent jusqu'à l'eau et des maisons colorées égayent le littoral. Des baies douces à l'eau peu profonde, entourées de marais et peuplées de nombreuses espèces d'oiseaux me font tourner la tête souvent. Les propriétés ne sont pas délimitées par des haies, et encore moins des murs, l'espace est ainsi ouvert et joli à regarder. Après chez Jack, j'ai dormi dans un cabanon chez des particuliers, puis dans une salle inoccupée d'un B&B où j'ai déroulé mon matelas, bien contente d'être à l'abri de la pluie et au chaud. La nuit d'après, j'ai reposé mes jambes dans la caravane de Steve et Natalie avec qui j'ai passé une excellente soirée, puis chez James, un Warm shower chez qui j'ai dégusté du homard. Il faut dire que Shédiac est la capitale mondiale du homard et ils en mangent comme on avale une saucisse de Morteau ou un Mont d'Or.

Je suis arrivée en Acadie, les gens parlent français mais j'ai parfois des difficultés à les comprendre. Oh l'accent est délicieux et les expressions me font sourire.

Sur la route, déjà deux crevaisons et un pétage de câble (de dérailleur arrière). Sauf que mon câble de rechange était 10 cm trop court, quelle négligence de ma part ! Donc 40 km sur le petit pignon et heureusement encore, une grosse bourgade se trouvait là, avec un vélociste fort sympathique !

Au Nouveau Brunswick, les secteurs de la pêche, médicaux et du tourisme semblent être les plus gros pourvoyeurs d'emplois. Avant, il y avait des papeteries, comme à Terre-Neuve.

Arrivée à Bathurst, j'ai pris la route de la côte acadienne, l'océan est là tout près mais ne fait pas de vagues. Je longe en fait la baie des Chaleurs et en ces jours orageux elle porte bien son nom. J'essaie de passer entre les gouttes, n' y parviens pas toujours. Certains villages parlent majoritairement Français, d'autres sont anglophones, mais dans tous les cas, comprendre les gens demande une certaine attention. Accent à couper au couteau... À Belledune, je longe un port industriel énorme puis une scierie toute aussi importante. Je ne peux m'empêcher de penser encore à ce documentaire qui maintenant date un peu : « L'erreur boréale », qui traitait du problème de déforestation massive au Québec. Derrière les 40 mètres de forêt le long des lacs et des routes, les vues du ciel montraient une terre totalement dévastée dans des concessions données par l'État à des entreprises qui négligeaient de replanter correctement et se trouvaient surpris, un jour, de toucher la concession voisine. Il doit encore être visible en libre sur internet. Je ne sais ce qu'il en est aujourd'hui de la politique forestière mais il y a deux décennies, c'était grave.

La baie des Chaleurs fait partie du gigantesque golfe du Saint Laurent, séparé de l'océan par Terre-Neuve et deux passages : les détroits de Belle-Isle au Nord et de Cabot au Sud. (que nous avons franchi en bateau il y a maintenant 10 jours). De Belledune, je vois l'entrée de la baie des Chaleurs, entre la péninsule de Gaspésie couverte de montagnes et l'île Miscou.

Montréal et Québec sont à l'Est du Canada, mais je suis encore à l'Est de ces deux villes. À Campbellton avant de rentrer dans la province de Québec, j'ai déjà 2300 km au compteur. Cette ville aussi possède son grand pont, qui ressemble un peu aux précédents, métallique. À l'heure où ils ont été construits, il y a longtemps que la construction en pierres avait été abandonnée outre Atlantique. A l'autre extrémité du pont, je serai dans la province du Québec, prête à affronter les montagnes russes de la péninsule de Gaspé et à longer les Monts Chic-Chocs.

A bientôt.

 

 

Gaspésie

 

7 h 45 en ce 22 juin, je passe sur le pont de Campbellton. De l'autre côté, il n'est encore que 6 h 45. Décalage d'une heure entre les deux provinces. Me voici à 6 heures de différence avec Paris. Le vent me pousse gentiment, je laisse tourner les jambes sans forcer, je sais que je ferai long. La route 132 longe le littoral et me rappelle mon voyage entre Dunkerque et Gibraltar, au plus près de l'eau. Ici aussi, l'eau est à ma droite. De l'autre côté de la baie des Chaleurs, où j'étais avant, je vois la grande cheminée du port de Belledune. Je m'arrête à Caspédiac et suis logée chez Andréa et Z et bichonnée encore. Leur maison surplombe l'océan et le matin, devant mon bol de céréales, je vois les ballets des pêcheurs. Je décide, le lendemain, de foncer à Percé pour voir le rocher éponyme, avant l'arrivée des nuages. 104 km, vent légèrement défavorable, j'appuie sur les pédales et fais bien car à une demie-heure près, je n'avais plus le ciel bleu. Percé est très touristique, tout ça pour un bout de calcaire qui se dresse dans l'eau, certes très photogénique. La curiosité, le site phare de la Gaspésie. Ok je le concède, ça vaut le coup d'oeil. Par la fenêtre de la caravane où je dors, je vois les pêcheurs à la ligne par dizaines, postés stratégiquement là où se mélangent l'eau douce de la rivière à celle, salée, de la mer.

J'arrive à Gaspé trempée de pluie et profite d'une accalmie pour faire sécher un peu les sacoches et manger avant de continuer. Plus loin, la préposée à l'entrée du parc national de Forillon veut m'héberger mais il me faudrait refaire 10 km à l'envers, je décline et trouve à Cap aux Os un abri municipal ouvert au tout venant. Ce n'est pas encore ce soir que je monterai ma tente. Les journées sont belles. Je fais beaucoup de kilomètres mais tant que mes conditions de récupération sont ce qu'elles sont, ça ira. Pas de tente à monter, pas de bataille à livrer avec les maringouins, pas de position de contorsionniste, bref, un minimum de confort, je ne vais pas cracher dessus. Et puis des contacts avec la population locale... Depuis que je suis dans la province de Québec, le jour est levé à 4 h et se couche vers 21 h 30. Et aujourd'hui 24 juin, c'était la fête « nationale » du Québec, tout était fermé.

Forillon est le nom du parc national qui prend place tout au bout de la pointe de Gaspésie, l'endroit est beau et je pose le vélo un moment, chausse les baskets et monte à la tour d'observation panoramique qui se dresse en haut du Mont St Alban à 300 m d'altitude. De là, je vois le rocher Percé et Gaspé, mais même en scrutant bien, je ne vois pas le rivage de l'île Anticosti. Combien de détours à contourner des baies et des anses ai-je fait ? À partir de là, le terrain change vraiment, les bosses deviennent sévères et se suivent à un rythme effréné, et à partir du Cap des Rosiers, je prends le vent de face. Je longe le détroit d'Honguedo. La Gaspésie fait le dos rond, ce dos que je vois comme la rive sud de l'énorme fleuve Saint Laurent et je me demande si je serai capable de voir, dans les prochains jours, la rive nord, la côte du Labrador. À Cloridorme, je monte ma tente et bivouaque, ça faisait longtemps... Je longe les monts Chic-Chocs, densément boisés, verts. La route est exigeante, les villages de pêcheurs au fond des anses sont séparés par des falaises que la route gravit à chaque fois. Ce ne sont pas des côtes, ce sont des rampes, voire des murs qui m'obligent à mettre pied à terre et pousser ma monture. Je n'ai pas choisi l'itinéraire le plus facile, c'est le plus long, celui qui cumule le plus de dénivelée positive, mais le plus beau. Si par hasard la route fait une incursion un peu à l'intérieur, alors je vois des petits lacs dans chaque creux. La côte est relativement habitée et les villages se suivent d'assez près mais l'intérieur est une nature sauvage, entière. Rien ni personne. Le royaume des ours noirs, des lynx, des cougars, des coyotes, des orignaux ( un spécimen a déboulé du bois sur la petite route du parc trente mètres devant ma roue et a traversé la route après m'avoir regardée, je m'étais arrêtée immédiatement et ne bougeais pas, je n'étais pas très fière). A l'Anse Pleureuse, après une étape de 68 km qui en valaient au moins le double, je capitule et me repose quelques heures. Ces endroits sont charmants, les petits phares jalonnent le littoral, pas très hauts mais joliment posés sur les caps minuscules.

Le jour suivant, le vent est moins violent et le terrain plus conciliant. Après être passée hier à l'Anse du Griffon, Manche d'épée et Sainte Madeleine de la Rivière Madeleine, je traverse aujourd'hui Saint Maxime du Mont Louis, Mont Saint Pierre, Rivière à Claude, Ruisseau à Rebours, La Martre, Le cap au Renard, Tourelle, Sainte Anne des Monts, Cap-Chat, Capucins. Tous ces noms me font sourire et s'accordent parfaitement avec l'espèce de bonhomie que dégagent l'attitude et le parler des gens d'ici. Certains endroits de la montagne sont déboisés, je me renseigne : coupes à blanc non replantées suite à des épidémies de tordeuse. À part ça, la forêt nationale est exploitée par des entreprises privées, par concessions cédées pour le dollar symbolique, qui encaissent les bénéfices et touchent des subventions de la part de l'état pour replanter... Cherchez l'erreur ! Les agriculteurs ont quasi disparu de la région qui est principalement habitée par des retraités. Aucune industrie, population vieillissante, la morue a quasi disparu des eaux du fleuve. Reste le tourisme.

Depuis Sainte Anne des Monts, le nom des établissements en tous genres en bord de route a changé. Au lieu de voir « La réparation automobile gaspésienne », je vois le « Garage du Saint Laurent ». Au lieu de voir « la cantine de Gaspésie », je vois « la cantine du Saint-Laurent ». J'ai en quelque sorte changé de région, pourtant sur la carte, je suis encore en Gaspésie. Mais je suis le long du fleuve, l'eau est encore un salée, peut-être suivant les marées. La côte en face, que je ne vois toujours pas, est à 60 km. À Capucins, je suis dans le dernier village de Haute Gaspésie, demain dès les premiers kilomètres, je passerai dans la zone appelée « La côte ». Avant, il y a eu « La pointe » et « La baie des chaleurs ». Les couchers de soleil sont magnifiques ces jours. La Gaspésie est en fait l'extrémité des Appalaches.

Matane, Rimouski. Je suis sortie de la Gaspésie et retrouve ma coéquipière pour une petite journée. Nous pédalons ensemble jusqu'à Trois Pistoles et nos chemins se séparent à nouveau. Claire file vers Québec et Montréal comme prévu pour y être le 5 juillet au soir. Nous sommes le 1er juillet, jour de fête nationale du Canada, 150 ans. Ce matin, je devais prendre le traversier pour passer rive nord du Saint Laurent, dans le but de faire le tour du fjord de Saguenay et de rejoindre Québec par la petite région appelée « Charlevoix ». Le bateau est annulé. Le prochain sera demain matin. Jour de repos !

 

Saguenay-Québec

Le traversier est parti de Trois Pistoles le lendemain comme prévu. Dans la brume. Visibilité à 300 mètres. N'empêche que les marsouins étaient au rendez-vous quand même et les blancs bélugas aussi ! Arrivée sur l'autre rive du Saint-Laurent aux Escoumins, les bosses ne se font pas attendre, et comme à Paris, Sacré-Coeur est en haut d'une côte. La route qui longe le fjord sans jamais le laisser voir est magnifique, remonte la vallée de la rivière Sainte Marguerite, classée en zone de pêche pour les saumons. C'est la pleine saison et les taquineurs sont nombreux à lancer leur mouche. Je m'installe pour bivouaquer et me fais virer par un garde : toute la rivière est protégée, je suis bonne soit pour payer, soit pour refaire 20 bornes. J'ai du mal à comprendre la logique, si je paie je ne suis pas nuisible, ça doit être ça. Je remets tout sur le vélo et finalement, trouve un endroit mille fois mieux à la sortie de la zone.

À Saguenay, pour une raison inexplicable, je décide de faire le tour du lac St-Jean. Autant en profiter puisque je suis là et que j'ai du temps. C'est sûrement que j'avais envie de voir à quoi ressemble cette région agricole où poussent notamment des fraises, des patates et surtout des bleuets. Bleuet est ici le nom des myrtilles. Après avoir passé la rivière Mistassini à l'endroit de sa 9eme chute, je découvre enfin les champs entiers de bleuets. Les gros producteurs ont mangé les petits, les fruits sont ramassés mécaniquement avec des tracteurs équipés d'outils appropriés et sont transportés pour la plupart dans une grosse usine de tri et traitement à St-Bruno, où je dormirai une nuit. Les bleuets sont ensuite expédiés congelés pour être utilisés et vendus tels quels ou transformés. Mais là, ce n'est pas la saison du tout.

D'origine glaciaire, le lac St Jean fait 1000 km², soit quasi le double du Léman, mais il est peu profond et n'est pas entouré de hautes montagnes. Plusieurs rivières l'alimentent mais pour sortir et rejoindre le Saint-Laurent, l'eau doit passer par le fameux fjord de la rivière Saguenay, tandis que les routes d'accès sont toutes plus montagneuses les unes que les autres.

C'est un bien grand détour que j'ai fait là (600 km), pas tout à fait un aller-retour mais pas loin. Partout et encore j'ai trouvé des gens fort sympathiques qui m'ont laissé un coin de pelouse pour camper voire un lit parfois, et avec qui discuter un peu. La région Saguenay Saint-Jean (200 000 hab) est capable de quasi s'autosuffire. Il y a des industries, des cultures, les gens originaires d'ici ont une forte identité et il n'est pas besoin d'aller à Québec ou Montréal, tout se trouve sur place. Il faut dire que les accès ne sont pas forcément aisés.

De Saguenay, plusieurs itinéraires s'offrent à moi pour rejoindre le bord du fleuve et Québec. « L'autoroute » avec larges accotements mais aucun village, la route historique déserte et sans bordure dont les côtes font chauffer les moteurs des berlines, ou alors la route du fjord, longue, très vallonnée aussi, jolie, variée et jalonnée de villages. Il se trouve que la famille des amis d'une amie habitent à 15 km de La Baie, le long du fjord et j'y suis attendue. Jean Christophe et Guylaine habitent une maison incroyable dans un endroit tout aussi incroyable. Baies vitrées de ouf, on croit vivre dehors, pièces immenses, très hautes, un espace lumineux de verre et de béton brut qui donne droit sur la baie du Saguenay, la forêt et les montagnes en face. Pas de bruit de route, rien que le clapotis de l'eau et la pêche blanche l'hiver quand le fjord est pris par la glace. Cela doit être tellement beau l'hiver ou quand les éléments se déchaînent.Un havre de paix. Bientôt ils déménageront cependant pour intégrer l'éco-village juste à côté. M'arrêter là après toutes ces journées et nuits bruyantes me fait le plus grand bien. En face un peu en avant, il y a Sainte Rose du Nord où je suis passée il y a quatre jours.

Le lendemain, je me sauve du danger de m'installer là en partant tôt, alors que le brumisateur est en route sur la région. Petit Saguenay, je me déroute à peine, c'est de là qu'on voit le mieux le fjord, droit dans l'enfilade, et ça vaut le détour. On m'avait annoncé un régime de bosses infectes mais finalement le découpage de mes étapes (fruit du hasard) ne va pas mal. Oh, il ne faut pas se méprendre, j'ai régulièrement plus de 1000 m en positif pour finir le soir à la même altitude que le matin, mais ma foi les jambes se sont accoutumées à l'effort quotidien et en passant les reliefs et les rampes sans m'affoler, je me ménage.

Saint Siméon, je retrouve le Saint-Laurent comme je l'avais quitté, dans la brume, qui se limite à quelques centaines de mètres le long du fleuve. La Malbaie, Baie Saint Paul, Saint Féréol Les Neiges, entre chaque village, je passe à plus de 500 m d'altitude, … et redescends au niveau de l'eau. Orages et averses font partie du quotidien mais la température permet de ne mouiller rien d'autre que les habits courts et légers qui sèchent vite ensuite. Et les Tim Hortons, une espèce de McDo en pas pire avec wifi libre me permettent de me connecter régulièrement pour faire halte de temps en temps chez des « Warm showers » où je suis toujours très bien reçue.

Dernière petite étape avant Québec. Je quitte la jolie maison de Dominique, passe à la chute Montmorency et en reprenant mon vélo... mince, à plat à l'arrière. Démontage, rien de grave, mais là je me rends compte que ma cassette/pignons danse la carmagnole. En face le grand pont qui permet l'accès à l'île d'Orléans et ses cultures de fraises, patates et autres, s'élance par dessus un bras du Saint-Laurent. À partir de là, je crois qu'on peut parler de rivière même si à Québec, il y a encore un traversier pour rejoindre l'autre rive. À peine plus au sud, on trouve des ponts. À Québec, mon warm shower habite dans le quartier Limoilou, à deux pas du centre. Une coloc de jeunes dans un bâtiment « les pénates » qui est une coopérative. L'un d'eux est cocher et promène les touristes, un autre fait une thèse en sociologie, un autre encore travaille dans une radio locale engagée, une autre est à « l'école de la vie ». Que de richesses et de diversité, et ça fait un bien fou. Dès mon arrivée on me dit que je peux rester là autant que je veux. Simon m'accompagne et me fait découvrir sa ville et le repas commun est partagé dans la bonne humeur. Je vois un vélociste à deux pas qui resserre ma cassette, me voici soulagée.

Québec, les ruelles et les églises recyclées en bibliothèques, les petits endroits conviviaux mais aussi ce que tous les touristes ne peuvent manquer, la rue Saint-Jean, le château de Frontenac, la vue sur la ville et le Saint-Laurent depuis la citadelle, le bassin Louise... Et puis c'est le festival d'été, deux semaines de festivités, des spectacles la journée dans la ville haute et des concerts le soir. Je ne m'y installe pas pour autant, mes semelles sont de vent.

Dans quelques jours, Montréal...

 

Québec – Frontière US Vermont

La coloc qui m'accueille occupe le bâtiment d'une ancienne usine de découpage de viande. Reconversion réussie. Charpente métallique et tuyauterie en partie apparentes donnent un look vintage que j'aime beaucoup. Le tout au cœur du quartier Limoilou, très en vogue actuellement. Dans le temps, c'était le quartier où se situaient les usines et les logements ouvriers. À Québec, j'ai vu des rues aux façades colorées, d'autres en pente, des remparts, des touristes par centaines qui mangent des glaces pour se donner l'illusion de se rafraîchir sous le ciel lourd à la limite de craquer en orage, des vues superbes sur le fleuve roi, celui qui a vu arriver les Français et les batailles contre les Anglais. D'ailleurs dans les jours suivants, sur ma route vers Montréal, je traverse tous les villages historiques, avec des vestiges de fortifications. Sur le fleuve passent les super tankers, devant les maisons, des pancartes « Viens pas couler chez nous ! » et d'autres qui protestent contre ce que je comprends être un projet de pipeline. Pour remonter le cours, les bateaux changent de main, les capitaines du Saint-Laurent prennent la relève et assurent le pilotage, extrêmement délicat. Les hauts-fonds sont nombreux, le chenal de navigation étroit et parfois entre des zones de petits rapides. Il faut tenir compte des marées qui se font sentir encore même si l'eau n'est pas salée ou alors si peu qu'on n'en sent le goût. Les bateaux peuvent ensuite remonter très loin dans les terres américaines par les grands lacs. Justin, le contact de la coloc de Québec chez qui je dors une nuit à Deschambault me dit qu'à partir de la confluence avec le Saguenay, l'eau n'est plus salée. Justin me dit aussi que depuis deux ans qu'il habite ici avec sa famille, deux supertankers sont restés pendus. Et je connais tout de la fabrication du sirop d'érable, le géant barbu et chevelu n'a pas été avare de détails et sa production est délicieuse.

Pour me rendre à Montréal, je prends la route 138 qui longe le fleuve. Elle est tranquille car parallèle à une autoroute qui absorbe une grosse partie du trafic, et celui des poids-lourds en totalité (mais assez loin pour ne pas la voir ni l'entendre). Et je vois les supers tankers. C'est plat, c'est bien pour mes jambes après toutes les bosses du Charlevoix. Toutefois pressée d'arriver à Montréal chez Marie et Guillaume, j'irai jusqu'à faire une étape de 160 km, profitant d'une température fraîche et d'un vent nul.

Je maîtrise de mieux en mieux le Québécois, les « cââââlice », « tabernac », « crisment », « char, noirceur, brunante et astheure (à cette heure), maringouins, barguiner, maganer, débarbouillette » n'ont plus de secret pour moi. Et je sais bien dire « Bon jour » quand je m'en vais, en guise de « Bonne journée » et emploie le « scorrec » pour « c'est correct » qui veut dire « ça va » à toutes les sauces. Il faudra tout de même que je finisse par goûter de la poutine.

La Rivière des Outaouais vient grossir les eaux du Saint-Laurent en amont de Montréal. La première se divise en Rivière des Mille Îles et Rivière des Prairies. Entre les deux il y a Laval (île Jésus), tandis qu'entre le Saint -Laurent et la Rivière des Prairies se trouve l'île de Montréal. Elle est grande cette île, et très peuplée. Je m'y suis arrêtée deux jours et demi chez Marie et Guillaume. Je n'ai pas vu le temps passer, j'ai été chouchoutée encore. Qu'écrire ? Je vais me perdre dans les superlatifs. J'ai marché dans la vieille ville, sur les quais du vieux port, écouté Dju (groupe musical de Montréal) sur la place d'armes et gravi le Mont Royal, ça ne peut pas se louper. De là haut, la vue sur les buildings de la ville est belle.

Je suis partie le matin du 16 juillet de Montréal. Et contrairement à mon idée première qui était d'aller passer pas très loin de Ottawa, je vais partir vers le sud et passer la frontière avec les Etats-Unis (enfin... j'espère). Le but est d'aller visiter un peu le Vermont et les White Mountains du New Hampshire. Ensuite je toucherai l'océan dans le sud du Maine vers Portland pour revenir couper le Saint Laurent dans l'état de New York en passant par les Adirondack Mountains. Sortez l'atlas ou connectez vous sur Google maps ! Encore un joli détour en perspective, qui devrait m'offrir d'autres paysages pour un temps.

 

États-Unis part one. (New York, Vermont, New Ampshire, Maine)

Plus je me pose longtemps à un endroit, plus il m'est difficile d'en partir. Ça dure 100 mètres... et je suis de nouveau dans mon voyage. J'étais bien chez Guillaume et Marie. Me voici donc partie de Montréal par le magnifique pont Jacques Quartier qui m'offre une belle vue encore sur la ville, les quais et les buildings. En fin de journée je me présente à la frontière des États-Unis. Je n'ai pas de billet de retour en France ni même de preuve de sortie de territoire. Le douanier me pose mille questions sur un tas de choses, je lui explique mon voyage, ma vie, mon projet, mon itinéraire... Il veut tout savoir, si j'ai de quoi assurer au niveau financier, pour quelle date dois-je être de retour pour travailler en France, je ne brille pas. Après 20 minutes et avoir répondu trois fois à chaque question, je le vois qui se déride un peu, devient presque souriant et sympathique. Il me dit qu'il comprend ce que peut être un voyage à vélo au long cours, qu'il me pense honnête, et après que j'aie rempli la fiche verte, abat enfin le tampon convoité dans mon passeport. Et me souhaite bon voyage avec un grand sourire. OUF !

Me voici aux États-Unis. État de New-York. Pas longtemps, 2 km et je passe dans le Vermont sur un grand pont. C'est un petit État où les types ont des salopettes et des grandes barbes et font pousser des légumes bio, roulent en Dodge et s'écartent bien quand ils me doublent sur les petites routes sans accotement. Je traverse une partie du lac Champlain dans la longueur, 6 ème étendue d'eau douce des États-Unis, par les îles au milieu. Paysages somptueux, circulation calme, macadam nickel. Les îles sont reliées les unes aux autres par des ponts. Le lac Champlain fait quatre fois le Léman en superficie. Sur la carte ici, c'est une flaque d'eau, mais qu'elle est belle ! Axe de communication entre le Saint-Laurent et l'Hudson, il est d'origine glaciaire, à 30 mètres d'altitude. Il abriterait un monstre mythique mais je ne l'ai pas vu !

Les paysages du Vermont sont des collines verdoyantes arrondies, pas trop agricoles mais un peu quand même (mélange d'élevage et de cultures), pas trop forestières, je vois parfois loin, c'est assez ouvert et des montagnes plus hautes me barrent l'horizon. C'est évidemment là que je me dirige ! Une femme m'offre comme ça une cannette de Canada dry, une plaque de chocolat et me prend dans ses bras. J'étais en train de pique-niquer. Le tout a duré 30 secondes. Que, qui suis-je pour ces gens là, qui n'ont que deux semaines de congés par an, comme au Canada ? Une incarnation du rêve, du courage, de la liberté ? Un type me demande si j'ai besoin de quoi que ce soit, renseignements ou autres. Tout le même jour. Ça fait bientôt deux mois que je fais une overdose de gens gentils, que je suis comblée de gentillesse et de bonnes intentions, pareil pour mes hôtes Warm Shower.

Je suis alors allée un peu dans les montagnes, histoire de voir. C'était beau. Ensuite, je suis passée à Montpelier (ici ça s'écrit comme ça), minuscule capitale d'État, puis à Lisbon, Naples et Raymond. Atteindre Bethlehem (pareil) s'apparente toutefois à une montée au Golgotha. Enfin... entre temps il y a eu les White Mountains et un col. Oh c'est très touristique, train panoramique, stations de ski, cascades, sentiers de randonnée, complexes démesurés. Le Mont Washington, le plus haut, culmine à 6288 pieds. Ah ah oui, parce qu'ici on parle en galons (environ 4 litres), en pieds (3 et des brouettes dans un mètre), en acre, en miles, en pounds, en Fahrenheit... Et des pieds carrés, combien y en a t-il dans un acre hein ? Des yards dites-vous ? Mon compteur est toujours en kilomètres, ça va plus vite que les miles, et je paie en dollars.

Les orages ont laissé la place à une chaleur caniculaire avec des températures ressenties données à 38 degrés Celsius. Hum, donc les bivouacs sont délicats. Au choix : je reste dehors mais me fait bouffer par les suceurs de sang à travers pantalon et chemise longue dès que le vent tombe, soit je me rentre dans ma tente et me liquéfie... Ultime solution : m'asperger de DEET, qui bouffe même le plastique mais fait fuir les bestioles. La température de l'eau des nombreux lacs sur mon itinéraire est indécente. Là où je peux, je m'arrête piquer une tête. Là où je peux ? Euh oui parce que soit les bords de lac sont des propriétés privées, soit tout est récupéré par des pseudo parcs machin, bref temples de consommation encore, où les obèses arrivent en monstrueux 4 x 4 et se ruent sur des glaces et autres Coca. Je fuis. Enfin... non, pas tout à fait encore. Entre Portland et Kennebunkport (oui oui, là-même où Bush possède une maison mais je m'en tape!), c'est la côte d'usure entre le 14 juillet et le 15 août, je ne vous fais pas de description détaillée des différents comportements, c'est ni mieux ni pire. À quelques encablures, le long des réserves fauniques, marais et roselières sillonnés de canaux paisibles, il fallait se gaffer des traversées de tortues et deux bornes plus loin, des orignaux ! Qui l'eut cru ? Et mon premier serpent écrasé (pas par moi !).

Bon, pour la nuit suivante, je sors de la route principale et vais dans un petit village où j'installe ma tente à proximité des terrains de sport déserts. Mais là, comme à chaque fois, j'aurai la visite de la police, alors parfois à 19 heures, mais ici à 23 heures, alors que j'avais justement signalé ma présence dans le but même d'éviter ce genre de désagrément. Oh rien, contrôle de passeport, quelques questions dont la plus importante : quand et par où sortirez-vous des États-unis (itinéraire) ? Je viens visiter leur pays et y dépenser mes devises et tout ce qu'ils trouvent à me demander est quand est ce que vous vous cassez de chez nous et par où ? Ils sont sur les dents et me cassent les pieds. Qu'ils se rassurent je ne compte pas passer ma vie dans ce genre d'endroit où visiblement la délation fait partie du quotidien. Des étendards étoilés petits ou énormes flottent au vent, sur les balcons, dans les rues, les pots de fleurs, sur les places, dans les commerces, sur les casquettes, partout. La Suisse est gentille à côté et sur certains bâtiments que je pense municipaux, flottent des bannières à l'effigie du type à la mèche blonde. Ah l'Amérique !Retourner dans le Vermont, vite ! Nan mais quand même il y a des gens gentils, ils sont un peu noyés mais il y en a. Les McDo, KFC, Subway, machin Donuts, Urban quelque chose se succèdent. Pas un paquet de pâtes à l'épicerie mais un rayon entier de biscuits, un autre de bonbons en tous genres, un autre encore de chips, puis les sauces, gâteaux salés, PQ et clopes. Les frigos sont emplis de boissons gazeuses sucrées, mais de yaourt ou de fromage que nenni ! Ah l'Amérique !

Les motards tatoués roulent en débardeur et sans casque sur des Goldwin, des Harley, des Indian Roadmaster, des choppers démesurés, les bras à la verticale et les pieds loin devant dans des bottes à bouts pointus et relevés. Aucune moto de vitesse, non, sacoches en cuir clouté et lanières en bout de guidon qui flottent au vent, comme les cheveux et les rouflaquettes. Bandeau sur le front ou bandana comme les écumeurs des mers. Ah l'Amérique ! Ils vont tranquille et sont cools. Et pour moi, petit escargot avec ma maison dans mes sacoches, les accotements sont parfois si larges qu'on pourrait y faire passer un peloton entier, même si sur d'autres tronçons, ils sont carrément absents.

Je comptais piquer une tête dans le lac Winnipesaukee, magnifique et que je devine sauvage... en d'autres saisons. Mais là non c'est pas possible, quand il y a une plage publique il y a des gens qui agitent des drapeaux et alpaguent le client pour qu'il vienne garer son énorme caisse sur son parking déjà bondé, à prix fort. Je ne me suis même pas arrêtée prendre une photo, la foule entassée... mais ce lac découpé, immense, et saupoudré de plein d'îles boisées avec les White Mountains en multiples arrière-plans est une petite merveille. M'en aller, m'en aller plus loin. Sur une dizaine de kilomètres, la route est jalonnée de sacs poubelles de grande contenance, pleins, tous les cinquante mètres des deux côtés. Je me demande qui a bien pu mettre ça là, est-ce une forme de manifestation quelconque ? Ah non, je comprends un peu plus loin, une armée de gilets fluo ramasse les détritus, cannettes Red Bull, gobelets en carton McDo ou Subway et autres emballages dégueulasses dont les automobilistes se débarrassent. Volume impressionnant. Ah l'Amérique !

À la vitesse moyenne de 20 km/h, je passe en spectatrice et sans faire de bruit. Discrètement. Mon œil et mon esprit sont en éveil, je ne suis que spectatrice, le monde est ainsi fait, mon cerveau a de quoi turbiner, je ne laisse rien paraître. Sourire et passer, répondre avec patience aux gens qui me questionnent sur l'engin bizarre qui me transporte ou mon voyage. On me respecte sur la route et personne n'a été désagréable avec moi jusque là alors...

Il me faut quitter cette zone des lacs pour enfin retrouver un peu de calme et des gens adorables à East Grafton, Lebanon, Middlebury, Lake Placid... Sous la chaleur caniculaire, j'ai du mal à prendre au sérieux les panneaux « attention skidoo » et les engins garés devant les maisons me font sourire. Ah oui, saisons très marquées, l'hiver peut être sévère mais les tomates poussent bien en été.

J'ai croisé les Green Mountains lors d'une journée entière passée sous la flotte et le lendemain je revois le lac Champlain dans son extrémité sud avant d'entamer la traversée des Adirondacks. Le ciel a bien du mal à se montrer sous son meilleur jour : couvert et gris, bas. Dommage, l'arrivée sur Lake Placid est aussi belle que difficile, les hauts sommets et falaises bordent la route qui monte, qui monte... J'immortalise les tremplins olympiques et le panneau à l'entrée de la ville. Montréal, JO d'été 1976, Lake Placid, JO d'hiver de 1932 et 1980, j'arrive toujours trop tard ! Lake Placid est une bourgade minuscule (2000 hab) qui triple sa population en période estivale. La région est très belle, canotage, sup paddle, vtt, rando, ski, ce ne sont pas les moyens de se défouler qui manquent. Montagnes densément boisées, lacs et lacis de rivières tranquilles, tourbières. De l'eau et du bois.

Pour monter à Lake Placid, alors que la journée s'annonçait déjà à 109 km et 1331 m de positif, je me goure de route, demande mon chemin. Les ouvriers me disent de continuer, que ce sera beaucoup plus plat par là. Ok, tout va bien. Résultat des courses : 15 km et 100 m de dénivelée positive de plus que par l'autre côté, mais quand t'es parti, ben t'es parti et plus t'avances moins tu fais demi-tour !

J'ai bien aimé les Adirondacks, mais j'ai bien aimé aussi quand j'en suis sortie, quand j'ai vu autre chose que toujours des arbres de chaque coté de la route, pas d'horizon. Alors quand sont revenus les champs cultivés et les grandes roselières, les collines herbeuses et des choix de route un peu plus grands, j'ai encore pédalé quelques dizaines de kilomètres et suis venue butter sur le Saint-Laurent, eh oui, encore lui ! Pour ma dernière soirée aux US (avant une autre session, plus tard), mon hôte Warm Shower a la bonne idée de m'inviter à manger dans un resto buffet à volonté : si tout le monde était comme moi, les tenanciers feraient faillite...

Bien, en passant la frontière US par Wolfe Island et ses deux ferrys, j'apprends à mon grand désarroi que mon visa US court depuis la première entrée, donc je n'aurai pas 90 jours supplémentaires en repassant. Oh merde ! Moi qui voulais retarder ma sortie définitive, je me retrouve à être obligée de quitter le territoire américain avant le 13 octobre. Autant dire que je sais quoi faire de mes journées si je veux un peu profiter des grands parcs nationaux : avancer ! Au pire, si je vois que je suis trop juste, je me ferai transporter, mes affaires et moi, pour traverser les grandes prairies du Sud Dakota. Mais quand même, quel loupé, quelle négligence de ma part de ne pas m'être renseignée avant. Pas pensé une seconde ! Allez, ça vaut mieux qu'un accident même si l'un n'empêche pas l'autre. Me voici avec un bel objectif !

 

Les Grands Lacs

Le premier traversier me pose sur l'île canadienne de Wolfe au milieu du Saint-Laurent à l'endroit d'où il sort du lac Ontario, un des cinq grands. D'ailleurs il est impressionnant de voir jusqu'où les porte-containeurs et supertankers peuvent remonter à l'intérieur des US, loin encore après les grands lacs. Une fois le goulet Québec-Montréal franchi, la voie est libre... Donc, je traverse l'île et prends le second ferry qui me pose à Kingston dans la province d'Ontario. Comme ses voisines Québec et Manitoba, elle va jusqu'à la baie James. Territoires immenses qui contiennent à eux seuls je ne sais combien de fois la France.

Mon but est de filer à Sault-Sainte-Marie, entre le lac Supérieur et Huron (Michigan n'est pas très loin), pour y franchir de nouveau la frontière. Les paysages ont radicalement changé et si je suis plus au Nord que le Nord de l'État de New York, j'ai l'impression d'être plus au Sud. Prairies de fauche, vaches dans les champs, cultures (maïs, patates, haricots verts...), forêts de feuillus, petits villages, jolies rivières navigables, écluses... Période de moissons. Des champs jaunes et des champs verts.

Cela ne dure toutefois pas, et je me retrouve de nouveaux dans des paysages boréaux de tourbières, bouleaux, marais, arbres gris les pieds dans des eaux rousses ou noires. Je suis alors au nord de la péninsule de Bruce, qui sépare le lac Huron de la vaste baie georgienne. Si vaste que je n'en devine pas l'autre bord. Ces lacs (Huron, Erié, Ontario, Michigan et Supérieur) sont de véritables mers intérieures par leur superficie. Et les plus grands d'entre eux (Erié, Michigan et Supérieur) communiquent entre eux. À Tobermory j'ai pris un traversier jusqu'à l'île Manitoulin. Sur la carte c'est minuscule mais le bateau met une heure trois quarts et pourtant il fend l'écume à vitesse honorable. Manitoulin Island est relativement peu habitée, quelques villages et communautés indiennes, le ciel est gris. Après Little Current, il s'épanche... Je passe sur Great La Cloche Island, que je trouve très belle même sous la flotte. Des petits lacs par dizaines, sauvages, entourés de conifères, de myrtilles et de framboises sauvages, des rochers rouge couverts de mousses, et pas grand monde. La traversée de Birch Island et de la réserve indienne de Whitefish River me permet de reprendre roue sur le continent.

Ne reste plus qu'à suivre la route 17 jusqu'à Sault-Sainte-Marie. À Walford, un couple de francophones de l'Ontario m'accueille. Je demandais à planter ma tente sur le terrain, ils ont décrété que je serais mieux à l'intérieur. Tous deux sont issus de familles originaires de France, il y a X générations. Ils ont gardé la langue française et la défendent contre vents et marées. Lui a passé une partie de sa vie en Europe et a appris le métier d'horloger en Suisse, à Neuchatel. Voici de quoi alimenter la conversation un moment. Longtemps ils ont habité à Elliott Lake, un peu plus loin, là où il y avait des mines d'uranium de quoi faire vivre la ville. Puis la mine a fermé. Aujourd'hui, des retraités y vivent l'été, tandis qu'ils possèdent une autre maison en Floride pour l'hiver. Chez mes hôtes, quand on parle de vélo, on dit un « bicycle à pédales ». Délicieux. Sur 8 millions d'habitants que compte l'Ontario, 842 000 parlent français. Au moment d'aller dormir, Paul et Diane réalisent soudain que leur maison est un tel capharnaüm d'objets hétéroclites entassés partout et encore ailleurs qu'il est délicat de trouver un coin où je peux gonfler mon matelas... Il y a des rencontres qui marquent. Ces gens étaient d'une simplicité, d'une spontanéité, d'une générosité impressionnantes, allant jusqu'à me remercier de m'être arrêtée chez eux...

Le lendemain, à ma plus grande surprise, je double quelques charrettes tirées par des chevaux sur le bord de la route. Ce sont des Ménnonites, nombreux dans le secteur. Ils ont défrichées des terres pour les cultiver. Je passe à Spanish, puis dans la réserve indienne de Serpent Lake, à Blind River, à Thessalon avant d'arriver à Bruce Mines. De temps en temps je vois le lac (Huron). À Bruce Mines aussi il y avait des mines, parmi les plus vieilles du pays, de cuivre. Actuellement fermées. Après le village, dans la campagne, je demande à planter ma tente. On me dit qu'il va pleuvoir. Je ne le sais que trop. Me voici invitée chez Ruth et sa famille. Et là, tout en mangeant du brownie accompagné de framboises fraîches, sirop d'érable maison et crème glacée, je me délecte du bruit de la pluie qui dégringole en la regardant passer derrière les carreaux ! La prière a été faite avant le repas, quinze secondes où les paroles prononcées étaient pour moi, mon voyage, ma santé, ma sécurité. Je n'ai jamais cru à rien mais cette attention me touche.

Je suis alors à 62 km de Sault-Sainte-Marie, mes deux précédentes étapes ont été longues (155, 135) et celles d'avant leur ressemblaient, j'ai en partie profité d'un vent favorable et le relief était peu marqué. Sur la route, de grands panneaux invitent les automobilistes à se méfier des ours, à ne pas les approcher, ne pas les nourrir... et stipulent que ces animaux peuvent être dangereux. Ruth me confirme qu'il est facile d'en voir, dans les décharges... Le lendemain, une averse matinale, une météo annoncée pluvieuse pour tout le jour et l'insistance de Ruth pour que je me repose une journée auront raison de ma motivation. Jour de repos, j'en avais besoin. Cependant il ne tombera pas une goutte et c'eut été un jour parfait pour avancer. Ballade à pied au bord du lac avec Ruth, je me suis détendue et je crois que c'était indispensable. Le soir, 10 personnes à table, Ruth m'a préparé un gâteau d'anniversaire... On est loin de la date mais comme j'étais déjà en voyage je n'avais pas eu de gâteau. Non mais sans dec ! Brownie tapissé de crème et framboises fraîches représentant la feuille d'érable canadienne. C'était ma dernière nuit dans ce pays, enfin... j'espère que demain verra mon soulagement par rapport à la durée de mon séjour aux US.

Sault Sainte Marie. Je m'engage sur le pont international qui enjambe la rivière Sainte Marie, très courte, entre le lac Supérieur et le lac Huron. Écluse monumentale, pont monumental, poste de douane monumental. Le premier douanier ne me parle pas, il aboie ! Ça commence fort. Je tends mon passeport et laisse faire. Il cherche le carton vert, feuillette... Pas de carton vert, je l'ai dégrafé et planqué ailleurs (s'il me refuse carrément l'entrée aux US, je retenterai ma chance avec plus tard). Il vérifie sur son ordi, il constate que j'ai été enregistrée sortie et barre d'un trait rageur le tampon précédent. J'ai espoir. À la radio, il indique qu'il m'envoie au bureau pour un I94. C'est bien ce que je veux, super. L'employé qui me reçoit alors est souriant, cherche le carton vert, me demande ce que j'en ai fait (mensonge mais mensonge cohérent) et qui a barré le tampon... euh, votre collègue. Il me pose des questions logiques, me demande combien de temps il me faudra pour rejoindre la frontière mexicaine. Je lui demande le maximum, 90 jours. Aucun souci. Je repaie les 6 dollars, et j'ai jusqu'au 2 novembre pour sortir. Ça, c'est fait !

Je peux rouler le cœur léger. Et les jambes aussi. Parce que du coup, j'ai du temps devant moi, pas le feu au lac. À Sault côté US, j'achète un pneu, le marchand intéressé par mon voyage me fait une ristourne sans que je ne lui demande rien. C'est bon pour un premier contact. Je récupère une carte du Michigan et me voici lancée sur la route M28, rive sud du lac Supérieur. Il me faudra cependant rouler deux jours avant de le voir, à Minusing. Avant, j'ai eu entre autre une ligne droite, parfaitement droite, de 40 km de long. Exactement. Sans rien d'autre de chaque côté que de la forêt. Et surtout sans absolument aucun relief. Pas la moindre déclivité dans un sens ni dans l'autre. Je ne sais pas si j'avais déjà expérimenté ça ! Le Michigan se décompose en deux parties, la « upper » et la « lower » péninsule. La première se situe entre le sud du lac supérieur et le nord de Huron et Michigan, tandis que la seconde sépare les lacs Huron et Michigan et ressemble à une moufle.

Minusing donc, bord du lac, jusqu'à Marquette. Bien sur je ne vois pas l'autre rive. 82 000 km² d'eau douce, le plus grand. Profondeur moyenne : 149 m. Le rivage est beau, plage et forêt, il me faisait penser à notre côte atlantique par endroits, pinède, sable, sans les vagues toutefois. Je me baigne en vitesse, la température est bonne. À Marquette, il y a une énorme infrastructure dans le port. C'est l'ancien quai de chargement du minerai. Il y avait des mines pas bien loin, le train montait sur cet immense truc et le minerai de fer se déversait directement dans les bateaux. Il reste un tel quai en activité 2 miles plus au nord. Les bâtiments anciens de la ville sont comme partout, en briques. Et le reste est comme partout aussi : des avenues et des rues en quadrillage, pas de hauts bâtiments, des maisons en bois. On cherche les centre-bourgs mais ils n'existent pas vraiment. Dans la coloc de warm showers qui m'accueille ici, il y a une carte des US épinglée au mur. Je peux me rendre compte du chemin parcouru même s'il en manque un bout, et je vois surtout qu'en faisant le même nombre de kilomètres encore et sans vraiment de détours, je passerai par les parcs nationaux qui m'intéressent et serai sur la côte Ouest si je veux. Mais que ce pays est grand quand même.

Je n'avais pas du tout imaginé que la « upper peninsule » puisse être aussi boisée et aussi peu peuplée. C'est quasi un désert humain. Les étendues de forêts sont impressionnantes et il ne faut pas laisser passer les épiceries en se disant qu'on trouvera plus loin. Je fais étape à Kenton, 20 habitants permanents. Mes hôtes m'emmènent voir une cascade et nous marchons jusqu'à un point de vue perdu dans la forêt au bout d'un chemin boueux. Autour, je ne vois que de la forêt, de la forêt et encore de la forêt. Et une chance inouïe qu'ils m'aient conviée à dormir à l'intérieur, la pluie qui tombe pendant des heures est épaisse et serrée. Ici encore, on ne ferme ni les portes des maisons ni les voitures ni rien, rien n'est clôturé et les vies sont simples.

Je suis à la limite du Wisconsin et ne reverrai le lac supérieur que brièvement à Ashland. La suite ? Toujours vers l'Ouest pour l'instant, un chouillas sud, mais vraiment un chouillas.

 

Pour l'instant vous trouverez la suite dans le blog (section Nouvelles fraîches).

 

Des lignes droites.

Wisconsin, Minnesota, Dakota Sud.

Ah ben non, je n'ai pas revu le lac supérieur. Parce que quand je suis passée à Ashland, j'étais dans la tourmente. Donc un œil sur la route, ses trous ses flaques et ses pièges, et l'autre sur les directions à prendre. Je l'ai aperçu quand même, il était gris et il avait des vagues, que j'entendais aussi sous mon casque et ma capuche.

J'ai encore pris une heure de décalage horaire à l'entrée du Wisconsin qui est vite traversé. C'est un petit État qui est plus haut que large, comme le Michigan. Crac, deux jours et je me retrouve dans le Minnesota. Ce qui change par rapport à avant c'est que j'ai pu sortir des axes principaux et prendre des petites routes, celles qui épousent bien le relief et dont le macadam est parfois en triste état. Mais quelle tranquillité. Des dizaines de kilomètres, des bagnoles qui se comptent sur les doigts de la main et qui vont doucement. De la piste même parfois ! Côté paysage, toujours des lacs et des forêts. C'est un peu plus ouvert par endroits, et peut-être plus feuillus que résineux. Il y a des fermes mais les vaches ne sortent jamais, ni l'hiver ni l'été ! Dans ces contrées très peu peuplées, les gens sont sympas et je n'ai pas encore vu de flingue, juste quelques magasins. Une fois quand même on m'envoie ailleurs alors que je demande à planter ma tente quelque part sur les trois hectares de terrain tondu, en me trouvant comme excuse que ça va déranger le chien. Oups ! Mais le voisin était sympa, ça compense.

Puis chemin faisant, le paysage a changé, les forêts se sont faites riquiqui et la place laissée au bocage plus grande. Des champs avec de l'herbe inexploitée et toujours des étangs en pagaille. Quand je regarde la carte de cet État, je ne vois que ça d'ailleurs : des étangs et des lacs. Des taches bleues partout. À Little Falls, j'arrive sous une pluie battante mais je suis attendue. Derrière la maison il y a le fleuve magique. Je guette, à travers la pluie drue depuis la terrasse fermée et une bière à la main, si je vois apparaître Tom Sawyer et Huckleberry Finn mais non, c'était beaucoup plus au sud. Sous mon nez coule le Mississipi. Mes hôtes ne comprennent pas mon enthousiasme, mais dans ma tête je vois des bateaux à aubes. Je ne suis pas très loin de la source ici. Le fleuve est sauvage, bordé de joncs et d'arbres majestueux, pas plus large qu'une grande rivière qui gèle en hiver. C'est aussi ici que Charles Lindberg vivait. Kelly me fait visiter la ville en vitesse, en auto (il pleut toujours).

Entre Little Falls et Alexandria, sur la route 10, un objet contondant est venu se ficher dans mon pneu arrière. J'ai du m'arrêter dans une ferme pour l'extraire à l'aide d'une pince. Quelle ne fut pas ma surprise, en débarquant, de voir la coupe de cheveux et tenue vestimentaire réglementaires, les enfants sont beaux. Le papa porte la barbe taillée comme il se doit, et la maman arrive dans la carriole tirée par le cheval. Je suis chez des « Amish », un peu des cousins des Mennonites, en tout cas comme eux anabaptistes. J'ai vraiment eu l'impression d'atterrir dans un autre monde et me suis trouvée à la limite du ridicule avec mon casque fluo, mes lunettes et mon short moulant. Nous avons échangé quelques mots sympathiques. Les enfants vont à l'école à pied, par tous les temps quelle que soit la saison, ils vivent simplement, quasi en autarcie, ne se mélangent pas aux Américains. Comment pourraient-ils ? Deux mondes diamétralement opposés, deux manières de vivre radicalement différentes. Ensuite j'ai commencé à voir des champs de maïs et de soja, mais il y avait encore de la forêt et des étangs, très beaux, sauvages.

Après Alexandria, le paysage a évolué encore. Les bois riquiqui se sont transformés en haies, les étangs en champs de maïs ou de soja et il n'y eu bientôt que ça : haies, maïs, soja. Mais j'ai encore des arbres. À Sisseton, je suis au cœur d'une réserve indienne. Ils ont leurs routes, qu'ils entretiennent, ils ont leur lois, leur tribunal, leurs écoles, ouvertes à tout le monde, leur police, leur hôpital, et beaucoup de soucis de drogue et d'alcoolisme. Ils sont exonérés de pas mal de taxes. Si les deux communautés ne sont pas ouvertement adverses, elles ne se fréquentent pas. Faudrait pas mélanger les torchons et les serviettes. Ici, ils disent « Native Americans », appellation qui me plaît bien, mais le shérif que je rencontre au « Subway » alors que je tente en vain une connexion, me déconseille de planter ma tente dans le parc et m'envoie à l'église luthérienne (où je resterai deux nuits) tout en m'offrant ma consommation en guise de bienvenue ! La pluie s'invite à nouveau et le lendemain sera jour de repos pour les jambes. Pas pour la tête ! Squattant la bibliothèque municipale (connexion), je prépare avec soin la suite de l'itinéraire aux US, vérifie la cohérence entre kilométrage prévu et temps imparti, bref, trace une ligne à peine plus précise que ce qu'il y avait jusqu'alors.

Je suis dans le Dakota du Sud. Et je n'ai jamais eu autant de signes amicaux que depuis que je suis passée aux US ! Et chez les gens, en ville ou à la campagne, rien n'est clôturé, les portes sont ouvertes jour et nuit, les autos aussi et tout ça, c'est plutôt cool et inverse à une certaine image que je me faisais des US. La religion tient une place importante, comme la famille, le travail, la patrie... Les routes du Dakota forment un quadrillage quasi parfait, tout est parallèle ou perpendiculaire, aucune place à la fantaisie, des rues dans un sens et des avenues dans l'autre, numérotées. Rien n'a été laissé à l'imaginaire ni aux hommes (et femmes) célèbres. Des «State road » et des « County road » (oh non pas les routes du comté, faut pas rêver!). Pas d'itinéraire plus long ou plus court, ça revient toujours au même. Marre du vent de face, hop, allez, un petit coup en latéral alors... Je dégringole sur les marches irrégulières de l'escalier du Dakota tiré au cordeau. Le long des routes, quelques panneaux contre l'avortement et d'autres qui disent que les enfants sont des cadeaux de Dieu... Tout le monde se défend d'apprécier Trump, mais le Dakota du Sud est à 80% conservateur...

De Sisseton, j'ai mis la gomme. Il faut dire que j'ai bénéficié d'un vent parfois conciliant et heureusement car l'inverse pourrait vite transformer les journées en véritable enfer. Toujours du soja, toujours du maïs, un peu de tournesol, des silos éparpillés, de grosses exploitations disséminées. Dès que je prends un peu de hauteur, les grassland, c'est à dire des pâturages jaunes. Et des lignes droites de folie, ne pas s'affoler, faire au bout, les kilomètres finissent par s'accumuler. De Sisseton, je suis passée un peu à l'Est d'Eden, il y avait des hommes mais pas de souris, Buffalo lakes, Aberdeen, Pierre (où je traverse le Missouri et change encore d'heure), Midland, Philip. Des immensités, des solitudes, des villages fantômes où la station-service quand il y a une, fait office d'épicerie (ne pas compter trouver des pâtes ou de pain, mais un Coca, des biscuits, des chips, et de l'eau surtout). Il y a des mecs hâlés et burinés, usés avant l'heure, avec des chapeaux, des ceintures et des bottes en cuir : des cowboys comme dans les films.

Et puis après avoir traversé la Buffalo Gap National Grassland où j'ai vu mes premiers bisons, j'ai visité mon premier grand parc national : Badlands. Ça veut dire ce que ça veut dire : les mauvaises terres. Un chaos de roches érodées en matériau instable, des canyons, pas d'arbre, des anfractuosités partout, un labyrinthe. Au dessus, le plateau recouvert de prairies où les touffes d'herbes jaunes et pas bien épaisses ploient sous le vent qui se déchaîne. Comme moi ! Très beau, impressionnant. Partout des pancartes mettent en garde contre les rattlesnake ou crotales (serpents à sonnette très venimeux) et je vois des espèces de bouquetins au cul blanc dont les cornes ressemblent à celles des mouflons. Tout est dans la galerie photos, ça vaut mieux qu'un long discours. Une piste en tôle ondulée m'a ramenée ensuite sur la route que j'ai suivie jusqu'à Rapid City. Même si je serai encore dans le Dakota du Sud les prochains jours, mon post s'arrête là. C'était le post des lignes droites.

Le jour où j'étais dans le parc national des Badlands, c'était le 21 août. Et le 21 août, c'était l'éclipse de soleil. J'étais bien sur la ligne et à l'entrée du parc, les rangers distribuaient des lunettes pour voir le phénomène. Nickel. Éclipse quasi totale, quelle chance de me trouver là précisément, et avec le matériel nécessaire ! Ça a fait beaucoup de choses pour une seule et même journée ! Le soir, j'ai posé mes sacoches à Scenic, cinq habitants permanents, une station service et des bâtiments abandonnés, en bois, avec des enseignes bancales ou qui menacent ruine. Encore un air de far west. Par la porte à battant du saloon, je m'attends à voir sortir un cowboy avec des éperons à ses bottes, et à le voir filer au triple galop euh... sauf que là, les cowboys sortent de l'épicerie avec red  bull et chips et les chevaux sont sous les capots !

J'avoue qu'il m'a fallu un peu de mental pour les épuiser ces lignes droites. Que j'ai du piocher un peu parfois et me dire que j'ai déjà fait des choses ô combien plus difficiles et que ce n'est pas ça qui va me faire flancher. J'ai mis quelques échantillons dans la galerie, il faut juste imaginer le vent en plus, de face, latéral ou dans le dos, qui hurle dans le casque du matin au soir, jamais dans la même direction, c'est déjà ça, ça laisse espoir toujours... Je suis passée dans des paysages où il n'y avait plus un arbre, où les bagnoles semblent en lévitation au dessus d'une flaque d'argent dans des ondes de chaleur qui dansent au dessus de la route qui se perd plus loin que le regard ne peut porter, qui s'évapore à l'horizon. J'ai abattu près de 1500 km en 13 jours (et encore, avec un jour et une demie journée de repos pour cause de météo insolente), parce qu'il ne faut pas traîner dans ces contrées sous peine de devenir folle, aussi parce que les jambes tournent bien et parce qu'il n'y a que ça à faire : avancer. Ces paysages ne peuvent qu'être traversés. Il n'y a rien pour s'arrêter et le soleil cogne et le vent souffle. Et il y a quelques ranchs, plus au Sud, ça s'appelle des « estancias ». Je me suis crue parfois en Patagonie. Mon compteur affiche 8380 km.

J'ai aimé les traverser ces grands espaces. En une semaine, je suis passée d'un corridor taillé dans la forêt où l'eau était omniprésente, à un paysage sans limite où tu vois arriver les tempêtes, les tornades et les perturbations une journée à l'avance. Je me souviens avoir lu deux livres : « Tueur de bisons » et « Le vent » aux éditions Phébus. Je ne sais plus où ça se passait mais j'ai cru être à cet endroit là par l'ambiance ressentie. Dans les derniers kilomètres avant d'arriver dans Rapid City, ma patte de dérailleur casse, je remplace... et surtout je vois se dessiner les Blacks Hills, montagnes où je me dirige, la verdure et les arbres réapparaissent.

49 nouvelles photos dans la galerie.

 

Black hills - Wyoming - Grand Lake (Colorado)

Rapid City. Dix bornes avant je suis dans les prairies jaunes avec une vue à perte de vue justement, et soudain je me retrouve dans des pentes boisées avec des montagnes partout autour. Montagnes à vaches sans vache mais du vert, des belles pinèdes et des odeurs etc... Bref, changement radical. Les Black Hills sont un îlot surgi des plaines, une tache probablement sur les photos satellites, un massif surprenant qui culmine à plus de 2400 m et qui abrite une faune abondante et des écosystèmes variés. Pendant deux à trois jours je sillonnerai sa partie sud un peu dans tous les sens, avide de découvrir ses spécificités. Pour commencer, le Mont Rushmore et les têtes des quatre présidents (Jefferson, Washington, Lincoln et Roosevelt) sculptées dans la montagne. 17 ans de travaux entre 1927 et 1941. Et puis il y eut la route très exigeante appelée Iron Mountain, avec deux particularités : elle se boucle sur elle-même trois fois de manière à absorber la dénivelée et les tunnels creusés sont tous dans l'axe du Mont Rushmore et des 4 têtes de l'autre côté de la vallée... Ensuite j'ai suivi Needles highway, qui est une toute petite route dans le Custer State park (comme un parc nat. mais géré par l'État, pas par la conf.) et qui m'a projetée à 1980 m d'altitude, serpentant au milieu de roches aux formes incroyables, des tours, des dents, des cathédrales, des trous... Chaussant alors les baskets, j'ai gravi le point culminant du massif, le Mt Harney 2414 m d'où la vue panoramique était superbe. Et après un bivouac à un emplacement de rêve, je suis passée au mémorial de Crazy Horse. La montagne là aussi est sculptée. Crazy Horse et sa chevelure dans le vent, bras tendu devant, montre la direction à sa monture qu'il chevauche. Bon... la sculpture promet d'être monumentale, mais ne sera terminée que dans … cent ans. Pour l'instant, seul le visage de l'Indien émerge du rocher et le centre touristique accueille un beau musée sur les Indiens d'Amérique.

Bien. Tout près il y a Wind Cave National Park, avec comme son nom l'indique, des grottes. Un des premiers parcs nationaux des États Unis et le premier à protéger une grotte. Il se trouve que le jour où je me pointe c'est l'anniversaire du système de parcs nationaux et les visites guidées sont gratuites. Donc je prends la plus complète, 450 marches à gravir dans un dédale horizontal autant que vertical, et des plafonds en boxwork (voir galerie photo), ce qui en fait la spécificité. Pendant ce temps l'orage passait. Quand je suis sortie de la grotte les éclairages sur la plaine étaient très contrastés, grandioses, bleu foncé et noir sur le jaune des plaines éclairées par le soleil qui revenait. De là, je suis retournée dans les plaines qui sont plutôt des plateaux vu l'altitude. En effet, entre Hot Springs et Cheyenne, l'altitude est comprise entre 1400 et 1800 m. Paysages de rolling hills où, comme en Patagonie, en Mongolie et encore ailleurs, l'expression de vertige horizontal prend toute sa signification. De temps à autres, des troupeaux de vaches noires paissent dans les pâtures jaunes.

L'accueil est toujours bon. Un soir que je monte ma tente dans le parc municipal d'un petit village, la voisine vient me dire qu'il faut aller sur sa pelouse car là où je suis, l'arrosage automatique se lancera dans la nuit... et m'offre des concombres. Le lendemain, c'est sur une aire de repos que je me pose. Juste une maison en fonctionnement autonome avec rien à 37 km dans un sens et rien dans l'autre à 60. Mais il y a de l'eau et quelques arbres, un peu d'herbe et deux tables de pique nique. Pendant que je suis aux toilettes en train de me laver et de rincer mon maillot, un inconnu a posé un paquet de M&M's dans mon casque. Plus tard, la femme venue de je ne sais où pour vider les poubelles m'offre des fraises et une pâtisserie... Sur la route, les accotements généreux me rendent les journées très agréables, les voitures passent loin, d'autant plus que souvent, les conducteurs se déportent quand même sur la voie de gauche. Les gens ne ferment pas leur maison, même en ville, et les automobilistes sont très courtois. Bref ici, c'est loin d'être des enragés, ça va doucement.

Wyoming. Nous y voici. Cet État totalement rectangulaire est le moins peuplé de tous les États-Unis avec une densité de 2,2 hab/km², ça ne fait pas bezef. Un tiers de grandes plaines à une altitude moyenne de 2040 m, les deux autres tiers sont montagneux et le point culminant à 4207 m. C'est une contrée rude balayée par le vent. Sur plus d'un tiers de France en superficie, seulement 99 municipalités dont 17 de plus de 5000 habitants. C'est juste pour planter un peu le décor. Mais quand même, Cheyenne, capitale d'État, n'est pas la plus petite des capitales, c'était Pierre en plein milieu du Sud Dakota avec 13 000 hab. Cheyenne en compte 60 000 et doit son existence à la création de la voie ferrée, l'Union Pacific Railroad. À l'époque de la construction, les villes émergeaient des plaines puis disparaissaient, se déplaçaient avec les travaux. Villes sans shérif, saloon, alcool, prostitution, coups de feu et meurtres faisaient partie du quotidien. Cheyenne aujourd'hui est paisible, les trains longs comme des jours sans pain, chargés de minerai, traversent en klaxonnant, le jour comme la nuit, et c'est ici, dans un jardin public, qu'est exposée la plus grosse locomotive à vapeur jamais construite au monde : Big Boy. Le Wyoming est le premier État à donner le droit de vote aux femmes en 1869 et une femme est gouverneur d'État dès 1925. À part ça, le parc du Yellowstone, situé dans cet État mais que je n'irai pas voir car trop éloigné, est le premier parc national au monde, 1872. C'était le chapitre culturel.

Bon, c'est encore le pays des cowboys, chapeaux comme il se doit, Jean's, bottes en cuir, grosse boucle au ceinturon, chemise épaisse en tissu solide, mains caleuses et teint buriné, Dodge et Chevrolet. Et ils sont attachés à leur grandes plaines et à leur paysages sans fin. C'est vrai qu'il y a une beauté toute particulière dans cette espèce d'austérité. J'aime beaucoup, enfin... quand j'ai le vent dans le dos.

De Cheyenne, j'ai rejoint Laramie, encore plus haute, puis Walden, encore plus haute. Me voici dans l'État du Colorado. Après être passée par la Medicine Bow National Forest et un col à 2900 m je retrouve des lignes droites et un paysage sans arbre à 2700 m mais avec des nuances incroyables dans les verts et les jaunes et des sommets au loin où restent des névés. Puis de nouveau un col dans la forêt domaniale d'Arapaho et me voici sur le versant Pacifique, je viens de passer la Great Divide, à 3200 m. À Grand Lake, où Richard, rencontré à la bibliothèque municipale (pour connexion) me met à l'abri de la pluie pour la nuit, je suis à 500 m de l'entrée du Rocky Mountains National Park et de sa fameuse route : la Trail Ridge Road, qui monte à plus de 3700 m. J'ai changé de monde, ici, tout est voué à la cause touristique, été comme hiver. Les enseignes clignotent, les bars branchés affichent des tarifs en proportion avec l'altitude, il y a des resorts, des lodges et des pancartes propriété privée partout. J'ai comme l'impression d'avoir perdu de l'authenticité... ici, il faut faire de l'argent. Je ne fais que passer. Enfin... j' y resterai tout de même une journée car la météo annoncée n'est pas assez bonne pour m'engager dans les montagnes, c'était très bas et noir ce matin, finalement ça s'est dégagé mais il est trop tard maintenant. À 26 dollars pour planter une tente et l'interdiction de me mettre où je veux, je dois traverser le parc national d'une traite. Une journée de repos bien méritée avant l'étape de montagne... et il y a pire comme endroit. Dans la nuit, un ours est venu défoncer le container à poubelle de la copropriété... en pleine ville.

 

Grand Lake – Mancos (Colorado)

Les gens.

J'avais commencé à préparer un post avec comme d'hab un peu mon itinéraire, mes ressentis, une ou deux anecdotes, un peu de culture et tout mais j'ai changé d'avis, j'ai tout effacé, je recommence pour juste dire en détail un peu l'accueil que j'ai sur ma route parce que j'ai chaud au cœur tous les jours.

Des paysages, oui bien sur, je les traverse, je suis dans les montagnes, ça fait mal aux jambes et j'accumule des dénivelées impressionnantes. Je monte à 3700 m pour redescendre à 2300/2400 et recommencer sans cesse. Depuis Grand Lake je n'ai fait que ça, des 1600 m par jour, des belles montées avec des jolis points de vue et des belles descentes dans des forêts où les feuillus commencent à changer de couleur et prendre des teintes si dorées que je ne peux les regarder sans mes lunettes de soleil. J'ai vu des lacs turquoises, des animaux, de belles rivières, des vallées ouvertes et larges, cultivées et des canyons si encaissés que le fond était insondable (Black Canyon of Gunnison). J'ai traversé des petits villages fantômes et des villes guère plus grosses. Bref, j'ai fait du chemin sous un ciel la plupart du temps bien agréable, quelques averses par ci par là, rien de très méchant. J'ai lutté contre le vent ou l'ai remercié quand il me poussait. J'ai roulé deux jours dans une atmosphère opaque due à la fumée de feux de forêts qui sont plus loin, ailleurs... J'ai traversé Rocky mountain national park, ai pédalé la peak to peak road, ai passé Guanella pass, Trout creek pass, Monarch pass, et la Great Divide (ligne de partage des eaux) plusieurs fois. Je mets des photos de tout ça dans la galerie.

Les gens.

Grand Lake : je m'installe devant un ordi à la bibliothèque municipale pour me connecter. À côté de moi il y a Richard. On commence à discuter, il m'invite chez lui et sa femme Maritza et ses amis. Il est originaire du Texas, là où l'hurricane a tout détruit. Il regrette d'ailleurs d'avoir tout loupé. Il est réparateur de bandits manchots. Je suis donc chez eux mais ils ont quelque chose de prévu dans la soirée et s'absentent, me laissant seule dans l'appartement... avec le frigo à dispo car ils s'en vont demain et tout doit disparaître si possible ailleurs qu'à la poubelle. Le lendemain, je décide de ne pas partir pour cause de météo insolente, mais eux repartent dans le Texas et l'appart est loué dès l'après midi. Ils me laissent les clefs du garage propre comme une chambre afin que je puisse dormir en sécurité dans la ville. Je reposerai la clef sous le paillasson de l'agence qui gère leur appartement. Merci.

Estes Park : je dépasse la ville car il me reste du temps mais me retrouve dans les bois, sans eau, dans une montée interminable... Une maison, je vais voir. Des gens sont en formation. Fin de journée. Une des stagiaires, la femme du pasteur, me dit de charger tout mon bazar dans sa voiture, elle m'emmène chez elle. Je redescends donc à Estes Park et le lendemain elle me remontera ici à 8 heures puisqu'elle revient. Douche, lit et tout le reste. Merci.

Idaho Springs : je comptais planter ma tente dans le city park de Black Hawk, mais la ville de casinos est blindée de junkies et ce n'est pas le bon endroit. Je passe encore une montagne et me retrouve dans ce fond de vallée tout à fait glauque qu'est Idaho Springs, avec entre les falaises l'autoroute interstates, la rivière et la route de service. Où dormir dans ces conditions ? Une odeur de barbecue m'attire, je pousse mon vélo dans le chemin en caillasses, voient ces gens et demande à planter ma tente sur leur terrain. Pas question : l'ours rode. Je dormirai dans la caravane grande comme mon appartement, suis conviée à manger. Bière, douche, repas et fin de soirée à la guitare en duo. Merci Todd et Gail. Le meilleur reste à venir : Todd habite à Montrose. Trois jours plus tard en rentrant chez lui, il me double sur la route mais ne peut s'arrêter. Sitôt arrivé chez lui, il enfourche sa Harley Davidson et vient à ma rencontre me proposer de loger chez lui et s'assurer que tout va bien, mais je vais à Black Canyon... et ne m'arrêterai pas à Montrose. Merci.

Une nuit de bivouac derrière l'église de Jefferson. Les villageois, peu nombreux, sont très sympas avec moi.

Maysville : je demande à une dame si je peux planter ma tente là, sur un terrain tondu apparemment inoccupé. Nancy insiste, je dis bien insiste pour que je loge chez elle, me dit que je lui tiendrai compagnie, qu'elle a beaucoup de place. Douche, repas, petit déj, la totale. Merci.

Gunnison : George et Joy. Je m'engage sur ce chemin où il est pourtant bien écrit en gros « propriété privée », je poursuis, m'enfonce dans les bois et arrive à ces deux maisons au bord de la rivière avec grand terrain. Personne. Je rebrousse chemin mais croise le proprio Georges. Demi tour. Je plante ma tente sur le terrain. Les ancêtres de George sont originaires de Vilette en Suisse. Je ne suis pas invitée mais comme l'ours rode régulièrement, j'ai le garage à dispo pour y mettre ma nourriture (ailleurs que dans la tente) et mon vélo. George, très âgé,viendra voir régulièrement si je n'ai besoin de rien et me faire un brin de causette très amicale. Merci.

Black Canyon of the Gunnison : la partie ne s'annonce pas facile, peu de maisons, un camping à l'entrée du parc. À mi hauteur de cette montée diabolique j'avise une maison habitée à l'écart. Je vais voir et demande à planter la tente sur le terrain chez Dawn et Dave qui ont des convives ce soir. Maison immense et luxueuse sur une propriété de ouf, baies vitrées sur l'espèce de maquis sauvage environnant très beau et vue sur les montagnes au loin. Ils ne manquent vraiment de rien. J'aurai douche, bière, repas avec eux, et impossible de partir sans emmener des provisions dont je n'ai pas besoin. Merci.

Ridgway : je loge en Warm shower. Je me sens bien chez John et Mallory dès la première minute et jusqu'à la fin. Accueil formidable. Merci.

Dans la cambrousse avant Rico : je passe un col, descends de l'autre côté, n'ai pas vraiment les jambes. Petite route sensée couper un peu et surtout me faire moins de dénivelée (1600 pour la journée tout de même). La route en question, j'ai du mal voir sur Google maps, après deux miles asphaltés, la piste. Je suis engagée, je poursuis, ça ne devrait pas être très long et c'est en bon état. Sauf qu'à la fin pour remonter sur la Highway, je me tape 2 miles (3,2 km) à pousser le vélo dans la pente très raide en petits cailloux sans adhérence. Un peu plus loin, je prends l'orage, me réfugie sous un abri vers une maison qui se trouve là comme par hasard. Lui arrive un peu plus tard et me trouve là, sous son abri, en train de casser la croûte. Dug et Stéfie, des phénomènes. Lui géologue à la retraite, 69 ans, avec ses bottes incroyables et son pantalon molletonné, elle, enseignante à Telluride (haut lieu de la jetset des États-Unis), bavaroise bien en chair, 52 ans. Il est passionné par les Indiens d'Amérique, l'histoire du chemin de fer et des mines. Tout un poème, soirée mémorable, des gens comme ça avec qui on se sent bien avant même d'avoir échangé une parole, juste au regard, sur le visage. Merci.

C'est l'enfer ce voyage, l'enfer vous dis-je. Je prends mes notes tard le soir, je n'ai jamais été aussi propre et aussi bien nourrie. Ils sont fous, ils me gavent et me gâtent.

Pourtant, la moitié d'entre aux au moins, si on rentre un peu dans la discussion, font la prière avant de passer à table, sont pour les armes à feu et conservateurs à fond, avortement etc... bien racistes aussi, très individualistes, famille travail patrie et fiers d'avoir dégommé un jour un ours ou un cougar (lion des montagnes). J'ai coupé court parfois à certaines conversations pour rester sur la bonne impression d'hospitalité reçue. La plupart des gens qui ont ouvert leur porte font attention à ce qu'ils mangent et je n'ai pas été gavée de séries télévisées absurdes. Bref, c'est très très mélangé tout ça dans ma tête. Mais ce qui est certain, c'est que l'hospitalité dont ils font part et le niveau de discussion est loin des clichés et de l'image que je pouvais avoir des États-Uniens. Je n'en vois qu'une partie certes, dans des États peu peuplés encore, mais ces portes ouvertes sans avoir à les pousser m'ont permis de dormir en sécurité dans les zones boisées, d'avoir de la compagnie très variée et agréable. La plupart d'entre eux m'ont remercié d'être passée par là et de m'être arrêtée chez eux...

Et tout ça c'est juste bon à recevoir, pour le mental, pour le voyage, pour cette idée qu'on se fait du monde et de l'humanité.

Demain, je descendrai des montagnes pour entrer dans le désert au niveau du parc national Mesa Verde, tout près de l'Utah. Je n'aurai normalement plus à y craindre l'ours mais ahaha, d'autres dangers me guetteront, comme le serpent à sonnette ou le scorpion...

L'ours, en cette période, est présent dans les villes et les villages. Il dévalise systématiquement les poubelles. Tout ça parce qu'en juin il y a eu une vague de froid qui a gelé toutes les baies. Pas de baies, pas de nourriture pour le plantigrade. Maintenant, c'est la période où il se goinfre avant l'hiver, sauf qu'il n'y a rien à goinfrer dans les forêts, donc il va chercher là où il y a...

 

Du désert.

Rico, Colorado – Moab, Utah

Bien, après un dernier col à plus de 3000 m, et une descente dans une très belle vallée, je sors des Rocky Moutains à temps. Devant moi, ciel bleu, derrière moi, ciel charbon. J'arrive à Dolores, il fait chaud, changements radicaux, températures, paysages... me voici un peu dans le désert. Les prévisions météo pour la semaine qui vient sont mauvaises dans les montagnes, bonnes là où je serai. Ouf ! À temps vous dis-je. J'ai rendez-vous à Mancos chez Paul et Sara, hôtes WS, le festival continue, le courant passe super bien. Paul est pilote et convoie des familles et riches hommes d'affaire, sur demande, pour une compagnie aérienne. Ils possèdent pour leurs loisirs un petit avion et rentrent juste de week-end. Grands voyageurs, leurs photos sont plus aériennes que les miennes. Paul m'emmène le lendemain visiter le parc national Mesa Verde tout proche. Alors je précise qu'ici, les PN n'ont rien à voir avec les nôtres, ils sont faits pour être visités en bagnole et celui-ci aurait été une véritable épreuve à vélo vu les reliefs et la longueur. Ce sont des ruines, des villages vieux de 1000 ans environs sous des voûtes dans les falaises des canyons de cette région étonnante, impressionnante. Quand on est sur le plateau, on ne devine pas les canyons, mais quand on est au bord, il ne faut pas tomber... Très beau. Mesa Verde c'est un peu une île qui émerge au dessus de la plaine. Paul a pris une visite guidée de l'un des sites majeurs et nous visitons seuls les autres sites. Nous nous arrêtons à tous les points de vue, marchons un peu aussi, bref j'ai fait un tour individuel complet et guidé de cette petite merveille. Dans l'après-midi je réenfourche ma bécane, Paul m'accompagne jusqu'à Cortez. Et ce soir là, je dors dans la salle de classe de la petite école vieille de 106 ans de Batle Rock dans la réserve indienne de Matuzema. Après les cow-boys, me voici chez les Indiens. C'est aussi appelé le Canyon of the ancients. Ce n'est pas un parc mais un monument national. Le fond du canyon est large et cultivé, j'y vois de la vigne et beaucoup de verdure, des fermes, tandis que les bords offrent autant de couleurs que de formes différentes. Je continue à en prendre plein les yeux et ce n'est que le début.

Le lendemain, je sors de ce canyon et me retrouve vraiment dans le désert. Ça y est, là, je me sens vraiment toute petite, il faut assurer, il faut gérer l'effort, il faut prendre un stock d'eau, les stations-service-épicerie-restaurant sont à 50 ou 80 bornes les unes des autres. Et le soleil cogne fort. Aneth, Montezuma Creek, Bluff (où je vois les Navajo Twin Rocks), Mexican Water. Je suis dans la réserve indienne Navajo, immense, écrasée de soleil, pas un arbre, du bush et de la caillasse de toutes les couleurs, des canyons. Je suis redescendue à 1800 m mais remonterai rapidement. Le paysage n'est pas dénué d'intérêt, c'est juste énorme. Quelques degrés de moins et ce serait parfait. Je ne transpire même pas, tout s'évapore au fur et à mesure tant l'air est sec. J'ai ressorti crème hydratante pour les jambes et baume pour les lèvres. Mon budget boisson est aussi élevé que mon budget nourriture, jus de fruits, lait frais, coca parfois.

Puis Kayenta au bout d'une longue ligne droite. Ravitaillement. J'ai l'intention d'aller camper avec vue sur Monument Valley mais le ciel est si noir derrière moi que je demande à planter ma tente vers une habitation à l'abri de bosquets. Je suis chez les Navajos mais n'aurai que peu de contacts avec eux, les laissant vaquer à leurs occupations. Pendant dix minutes c'est l'apocalypse, le sable rentre jusque dans ma tente intérieure et les arceaux ploient méchamment. Mes pâtes sont sablées.Trois gouttes et le calme revient.

Le jour suivant je descends jusqu'à l'entrée de Monument Valley, laisse mon vélo à l'entrée au Visitor Center et fais du stop pour visiter le site, d'autre part interdit aux vélos, aux voitures de tourisme trop basses, aux campings cars... Un Indien m'emmène un bout puis je tombe sur un couple de Français dont la nana est originaire de Villers-Le-Lac, et fais le tour complet avec eux. Le ciel très orageux nous offre des éclairages très étranges et les tours de roc prennent un caractère parfois très lugubre, sauvage. Nous sommes obligés de nous arrêter un moment pour laisser passer encore une tempête de sable. Enfourchant de nouveau mon vélo dans l'après-midi, je vois les voitures qui s'arrêtent toutes, je me retourne et effectivement le ciel est un spectacle. Des rideaux d'eau tombent entre les tours au loin. Mais comme ça vient contre moi, j'appuie sur les pédales comme une forcenée et arriverai sous le premier avant-toit de Mexican Hat alors que les premières gouttes s'écrasent. Encore une trombe ! Je repars cependant après une heure avec les pleins d'eau mais malheureusement n'irai pas bien loin. Les bourrasques m'obligent d'abord à descendre de vélo, j'avise un creux dans le terrain et m'y réfugie et commence à monter ma tente. Mais quand je plante une sardine, le temps d'aller à une seconde et le vent a fait voler la première. Je me bats, retient plusieurs fois la tente qui se contorsionne et voudrait bien s'enfuir, c'est vain, et je risque de casser du matériel. Je n'y arriverai pas. Je replie les arceaux à la hâte, à genoux dans la terre ocre, et entasse tout mon matériel sous ma bâche que je couvre de grosses pierres et me mets sous un petit abri dans le rocher. Ça flashe de partout et le vent hurle, je prends un sac d'eau et puis le calme revient et entre deux bourrasques et deux orages, je parviens à m'installer. Dans la soirée, une accalmie plus longue que les autres avec toujours ce ciel de suie quelque part me donne des lumières de fin du monde sur un relief spectaculaire et Valley of Gods, des arcs en ciel aussi, et je me régale avant de m'endormir.

Encore du spectacle le lendemain. Il semble que la route va droit dans le mur, enfin... la falaise. Des panneaux à répétition préviennent : 10 % de pente, route étroite et non asphaltée sur 3 miles. Je ne la devine même pas, mais elle est bien là et la vue plongeante sur le bas est de plus en plus impressionnante. Les lacets sont réguliers et la piste en bon état, un régal ! Début d'après midi, j'arrive à Natural Bridges. Comme d'hab dans ces parcs, je laisse mon vélo au Visitor Center et fais la visite avec des gens. Trois arches dans le rocher, de grande envergure, enjambent le canyon. La plus haute forme une voûte de 70 mètres, tout de même. Paysage alentour magnifique. Je fais les pleins d'eau car n'aurai rien avant Blanding à 65 km. Bivouac sous les genévriers.

Et puis je suis montée au nord en passant par Blanding et Monticello avant d'arriver à Moab. Dénivelées usantes, je plonge dans les canyons et remonte de l'autre côté, le vent me laisse tranquille ou m'aide, c'est déjà ça. Les températures sont fraîches la nuit (8 à 10 °C max) et très agréables la journée (25°C), c'est nickel. Je peux enfin m'arrêter n'importe où pour dormir, aviser un chemin, m'y engouffrer et m'éloigner de la route de quelques centaines de mètres avant de m'installer. La majorité des terres est publique, il n'y a pas d'ours ni autres dangers notoires. Je suis bien sur sortie du Colorado, pour entrer en Utah, faire un tout petit bout en Arizona avant d'être de nouveau en Utah. Je suis toujours à plus de 2000 m et dans le parc de Yellowstone au nord du Wyoming, il y a déjà eu des chutes de neige ! J'ai parfois monté les pentes à grands renforts de Brownie trempé dans le Yoplait à la vanille, enfin... quand j'en avais. Et bien sur je profite d'une demie-journée de repos pour... travailler, préparer la suite qui s'annonce belle toujours.

La suite ? Durant deux jours au moins, je vais rester dans les alentours de Moab. Le décor y est impressionnant, il y aurait à faire pendant un mois... Je me rendrai demain matin dans le Parc National Arches, puis ensuite dans celui de Canyonlands. Cela représente des kilomètres et des dénivelées importantes mais venir ici et passer à côté sans au moins voir ça me paraît ridicule. Et ensuite j'aurai au moins deux ou trois jours de route avant le prochain parc national : Capitol Reef. Ici à Moab, il y a des falaises rouges partout, la rivière Colorado a creusé dans le plateau, la Green River aussi, elles se rejoignent à peine au sud, et depuis Canyonlands PN je devrais avoir de jolis points de vue...

31 nouvelles photos dans la galerie. Je précise juste que je ne fais aucune retouche, j'ai d'autres chats à fouetter, je les mets telles qu'elles sont. À part ça j'ai passé depuis un moment les 10 000 bornes, suis même plus près des 11 000. Mes étapes sont moins longues car plus montagneuses, et puis dans ces grands espaces, je dois faire attention à moi, ben oui !

 

Des parcs nationaux, de Moab à Kanab

Bon, Moab est à l'Utah ce que Chamonix est aux Alpes. On te propose pléthore d'activités toutes plus fun les unes que les autres. Quad, rafting, Vtt, escalade, canyoning, rando et tout le reste. Des enseignes qui clignotent et des bars branchés. C'est LA qu'il faut venir, l'endroit à la mode, le MUST. Septembre Octobre, c'est LA saison, il fait un peu moins chaud. On me dit qu'il n'y a que les Européens qui sont assez bargeots pour venir en Juillet Août. Tu m'étonnes, déjà là ça plombe alors je n'ose pas imaginer la fournaise au cœur de l'été.

Moab, c'est aussi la porte d'entrée des parcs nationaux Arches et Canyonlands. Moab, c'est sur la rivière Colorado, juste après sa confluence avec la rivière Green. C'est un peu un trou aussi Moab, par où que tu arrives tu descends et par où que tu en sortes, eh eh, tu remontes ! Seul le Colorado parvient à se faufiler et à prendre la fuite entre des falaises tellement rouge que ça me fatigue les yeux. J'ai visité Arches, j'ai visité Canyonlands. Je devais aller à Dead Horse Point, l'endroit qui domine de 600 m de falaises au moins une belle courbe du Colorado. Mais, bien sur, ce jour là, vent annoncé à 60 km/h. Ils y étaient. Je n'arrivais plus à tenir ma monture, alors quand est arrivée la piste que je devais prendre pour redescendre, j'ai capitulé, je ne suis pas allée jusqu'à Dead Horse, honte à moi, il ne m'a manqué que 6 miles (10 km, enfin 20 car il fallait ensuite revenir, mais vent dans le dos). Et là, je me suis dit : « Ma fille, tu es fatiguée, va falloir calmer un peu le jeu ». Je suis redescendue à Moab, ai logé chez un autre Warm Shower, au centre, enfin... dans le hangar de son voisin et proprio, au frais, dans le noir et le silence, sur un lit de camp géant. C'était nickel ! Je ne vais pas vous faire un descriptif de Arches et Canyonlands, les photos sur internet sont plus belles que les miennes !

Et puis j'ai repris la route, et même la grosse autoroute Interstate. Je l'appréhendais. Ce fut du bonheur ! Pour la rejoindre, j'avais une route avec des accotements de misère et une circulation dense, rapide, avec des poids-lourds. Sur l'autoroute, c'était très très calme et j'avais trois mètres pour moi. On a le droit de rouler sur les autoroutes aux US, de toutes façons, là, il n'y avait rien d'autre. Village de Green River, pas envie de m'arrêter à 14 h 30, je fais les pleins d'eau et continue après avoir vérifié sur Google Maps que je trouverai dans moins de 35 bornes un endroit avec des arbres pour l'ombre, l'abri du vent... Google Maps, formidable outil.

Il y a des chauffeurs routiers qui me klaxonnent et me font des grands signes, même depuis l'autre côté de l'autoroute une fois. Certaine que c'est parce qu'ils m'ont déjà vue. Peut-être était-ce celui qui m'avait attendue sur un parking en haut d'une bosse pour me dire son admiration et m'offrir un Pepsi, ou encore celui qui laissait refroidir son camion et qui lui aussi m'avait offert de la limonade fraîche ! Ou d'autres qui m'ont déjà croisée, doublée, et recroisée ! Un type dans une bagnole pourrave a roulé un moment à ma hauteur, vitre ouverte, complètement euphorique, pour me dire qu'il visite son pays et que ça fait trois fois en un mois qu'il me voit à des endroits tellement distants les uns des autres. Je crois que j'étais son héroïne !

Souvent quand je pédale, je me dis que j'ai une chance inouïe d'avoir tout ce qu'il faut (temps, mental, physique...) pour venir faire du vélo dans des décors pareils parce que quand même, c'est quelque chose, mais c'est pas donné à tout le monde. Et puis la seconde d'après je me dis que c'est encore une fois un truc de fou, que ces distances ne sont pas faites pour être parcourues à vélo, que c'est trop grand. Il ne faut pas venir faire du vélo dans le désert la fleur au fusil, il faut être vigilant tout le temps, savoir où on trouvera à manger et surtout de l'eau. Bref, je ne quitte jamais un village sans savoir ce que sera la suite et trimballe souvent 6 litres d'eau pendant quelques heures avant de les utiliser. Oui c'est lourd, mais c'est indispensable. Je n'aime pas planter ma tente dans les villages dès qu'ils dépassent la centaine d'habitants, il y a toujours des lampadaires, des chiens qui gueulent, des bagnoles qui passent, des arrosages automatiques dans les parcs... des trucs qui tuent ton sommeil qui se doit d'être réparateur. Je préfère porter, m'éloigner et dormir dans la nature. Les ciels nocturnes sont épatants, la Voie Lactée toutes les nuits...

Allez, Capitol Reef National Park. Eh bien j'ai préféré la route d'approche depuis Hanksville, ce n'est pas au pied du mur qu'on voit le mieux le mur ! Pourtant j'en ai bavé sur cette route et depuis Moab : 3 jours de vent de face à 50 km/h, ça use, et une mauvaise contracture au mollet gauche qui ne veut pas passer malgré les massages. Mais le paysage récompense, heureusement. Somptueux. Grands espaces colorés, pas plats du tout, et le ruban d'asphalte noir qui se faufile entre les reliefs comme on n'a pas chez nous. Voilà. Des bivouacs calmes au milieu de ces immensités... Puis de nouveau de la vraie montagne dans le secteur Escalante, je repasse à 3000 m. Une journée complète de réel repos à Boulder où Scott m'emmène voir les merveilles locales en auto. Ici, l'étagement de la végétation se fait sur une distance très courte. On passe du désert à la forêt de conifères en quelques kilomètres, le matin dans la neige (pas tout à fait encore la saison mais il gèle toutes les nuits) et l'après-midi dans le désert. Scott me prête un appareil électrique chauffant pour mes soucis musculaires qui me fera le plus grand bien. Cela faisait 24 jours que je n'avais pas pris de repos, me disant sans arrêt que j'aurais bien le temps de me reposer plus tard. Toujours plus tard... Mais là, c'est juste l'idéal. Chez Chris et Scott, hôtes warm shower, j'ai un petit studio pour moi, je peux réellement me reposer, aucun bruit, de la verdure, entre montagne et désert, juste à la limite qui est franche, il fait bon et les tomates du jardin que l'on m'encourage à consommer sans modération sont succulentes... quand on sait à quel point j'aime les bonnes tomates ! Presque autant que la cancoillotte ! Tiens, ça faisait longtemps que je n'avais pas pensé cancoillotte, saucisse de Morteau et Macvin !

La route entre Boulder et Bryce est encore un enchantement pour les yeux, moins pour les jambes. C'est là que j'ai cassé patte de dérailleur et rayon. Bon, j'ai les pièces qu'il faut mais pas de fouet pour démonter la cassette. Comme par hasard un groupe de cyclos avec voiture d'assistance vient de me doubler, le premier en quatre mois. J'envoie quelqu'un prévenir et le mécano m'attendra, viendra même à ma rencontre et remettra mon rayon en deux temps trois mouvements. Du coup, contrôle du jeu dans le moyeu, la cassette et tout. Nickel.

Le lendemain je visite Bryce Canyon. Je l'attendais celui-là, depuis le temps qu'on m'en vantait les mérites ! Allait-il être à la hauteur ? J'ai laissé mon vélo dans un hôtel luxueux de Bryce et ai pris la navette gratuite jusqu'à Bryce Point. Quand le bus m'a débarquée j'ai cru que j'allais verser une larme. Je ne savais plus où regarder. Au moins aussi beau que le panorama sur les Alpes depuis les sommets du Jura par un limpide jour de bise ! Sauf que ce ne sont pas du tout les mêmes couleurs, ni les mêmes reliefs. Là on va du blanc au rouge en passant par toutes les nuances de rose et un peu de vert qui tente de se montrer par ci par là. Non sans dec', c'est le plus beau des parcs que j'aie vu jusque là dans ce pays. Je n'ai pas pu résister à descendre, suivre ce sentier qui s'enfile dans les failles entre ces tours (une partie du sentier se nomme Wall Street), passe sous des arches naturelles, et me fait progresser tantôt dans le rouge, le rose ou le jaune, voire le blanc. Par le relief, ça m'a fait penser aux grands Tsingis de Bemahara à Madagascar. Après avoir bien crapahuté, j'ai fait du stop pour aller voir les différents points de vue qui jalonnent la route qui s'enfonce de 25 km dans le parc. J'en ai pris plein les yeux toute la journée. Et les gens qui me trimballent me disent tous que Zion est plus impressionnant mais que le plus beau de tous, c'est Grand Canyon du Colorado. Ben ça tombe bien, tout cela est au programme des prochains jours.

Après une journée de transition par monts et par vaux et une nuit dans un ranch chez Gordon, me voici à l'entrée de Zion. Certes la vue sur le canyon depuis le bout du sentier est impressionnante, certes la descente des lacets après le tunnel (où j'ai du charger mon vélo sur un pick-up car interdit aux cyclistes) est un vrai régal, mais quand même ça ne vaut pas Bryce. Voilà. Mais si je n'y étais pas allée, j'aurais des regrets, ça vaut le coup d'oeil. Avec les navettes gratuites j'ai pu là aussi aller au fond du parc, là où le canyon se réduit jusqu'à ne plus laisser passer que la rivière entre les hautes falaises. Je préfère les voir d'en haut que d'en bas ces canyons.

De là, il m'a fallu descendre la vallée de la Virgin, passer dans le trou à Hurricane avant de faire volte face et remonter jusqu'à Kanab par une route sans rien autour. Tout ça pour me retrouver à moins de trente bornes d'il y a 2 jours et demi. Ma douleur musculaire est très atténuée maintenant, je fais attention quand même et essaie de boire toujours plus. J'ai beaucoup bivouaqué ces derniers temps. Après quelques nuits où la température est descendue autour des -5°C et des départs matinaux avec gants, collant, buff et polaire, j'ai retrouvé quelque chose d'à peine plus confortable : 29 °C la journée, 10°C la nuit. L'idéal ! Je viens d'arriver à Page et de visiter Antelope Canyon mais ce sera pour la prochaine fois. 47 nouvelles photos dans la galerie.

 

De Page à Baker (pied de la Vallée de la Mort)

En partant de Kanab, ma foi le paysage n'était pas plus appétissant que ça, par contre j'ai dégoté un super coin de bivouac avec vue sur les Vermillon Cliffs qui portent bien leur nom. Mais en approchant de Page, je me suis de nouveau trouvée dans des endroits qui font que tu te demandes si c'est toi qui est complètement euphorique même si t'as rien fumé. Très beau. Très minéral, très grand. Et puis l'arrivée sur Page avec la vue sur le lac Powell, que pour bien faire, il faudrait aller visiter en bateau (Glen Canyon), je ne peux pas TOUT faire ni voir. À Page, il y a aussi Antelope Canyon. Il est minuscule, il ne se voit pas à moins d'être dedans. Au sol, une minuscule fissure à laquelle on ne prêterait même pas attention, qu'on enjamberait sans même allonger le pas. Mais dessous, wouah ! Il y a Upper et Lower canyon, j'ai visité Lower, parce que c'était moins cher, plus long, que ce n'est pas un aller-retour et que les groupes sont sensés être plus petits. Oui parce que c'est obligatoirement guidé. C'est une vraie usine, 100 000 visiteurs par an pour la seule compagnie que j'ai prise. Lower canyon appartient à un type et sa sœur. Ils ont chacun leur entreprise. Le terrain appartenait à leur grand-mère quand la faille a été découverte. Ils ont la concession et nous sommes dans la réserve indienne Navajo à nouveau, qui est immense et compte 360 000 habitants (native people). Donc Lower Canyon, je n'ai jamais fait un 400 mètres aussi lentement je crois et jamais autant de photos en si peu de distance. C'est à voir, à chaque virage, c'est à dire tous les deux mètres, tu t'émerveilles. Un peu plus loin à la sortie de Page, il y a Horseshoe Bend. C'est un virage en forme de fer à cheval que forme la rivière Colorado d'un bleu profond. Très photogénique, un chouillas trop grand pour mon grand angle mais bon, ça va. Je ne sais quelle hauteur font les falaises mais il ne fallait pas tomber.

Puis j'ai définitivement tourné la page (oui je sais c'était facile, je sors) et contre un vent désagréable ai monté la colline au sud, direction Cameron et le grand Canyon du Colorado. La cerise sur le gâteau, enfin... on verra.

En passant en Arizona, j'ai encore changé d'heure mais pas d'habitudes. Il fait désormais jour à 6 h, alors j'émerge à 6 h 15, naturellement. S'il n'y a pas de rosée et rien à faire sécher, comme c'est toujours le cas depuis un certain temps, une heure et quart après être sortie de mon duvet, je suis sur mon vélo. Pendant que l'eau du petit-déjeuner chauffe je démonte et range la tente et la bâche, je ne perds pas de temps. Il fait bon rouler dans la fraîcheur relative et le calme du matin. Il y a souvent moins de circulation, et pas de vent. Et puis rien que l'idée d'avoir une belle et pleine journée devant moi me plaît. Mais le soir je m'arrête tôt, vers 18 h déjà la pénombre fait tomber la température d'un cran et le vent aussi. Une demie-heure plus tard il fait quasi nuit. Je m'arrête minimum 1 h 30, plutôt 2 heures avant la nuit. J'aime avoir le temps de regarder correctement ce qui entoure le lieu choisi pour le bivouac, souvent j'y passe une bonne vingtaine de minutes, à pied, et puis aussi avoir le temps de monter la maison et de manger, de me brosser les dents et de me laver avant la nuit noire. S'il y a des petits travaux de couture ou de menues réparations à faire, des choses à entretenir, c'est aussi à ce moment là. Si je n'ai pas eu le temps avant (pendant que les pâtes cuisent), je prends mes notes et stabylote l'étape de la journée sur la carte dans la tente à la lueur de la frontale.

Bien. Donc Grand Canyon. Il a déjà fallu que je remonte de 1000 m avant de l'atteindre. Mais franchement, je n'ai jamais eu l'ombre d'un regret parce que le Grand Canyon, c'est le Grand Canyon. Et c'est juste immense. Énorme. Le Grand Canyon, en tout, mesure 446 km de longueur, mais surtout un mile de profondeur, c'est à dire 1600 m. On a l 'impression que ce ruban bleu au fond est tout petit : il fait 100 mètres de large. Bref le Grand Canyon c'est un truc de dingue. J'ai fait une partie de la route qui le longe un après-midi, visitant tous les points de vue, même à l'écart. Ce n'est jamais la même chose et la lumière change suivant l'orientation et l'heure. J'ai visité le reste le lendemain, à vélo toujours. Plus de 70 km dans le parc où j'ai donc passé une nuit, je n'ai pas le droit de faire du camping sauvage ici mais guère le choix non plus. Et puis c'est tellement facile de sortir de la route et de s'enfoncer sous la pinède... Hop, disparition soudaine de la cycliste, elle n'est plus sur la route. Évaporée dans la nature.

Ok, je m'éloigne un peu de la route, appuie mon vélo contre un arbre et comme à mon habitude, pars à pied voir les alentours. Au bout de 250 m environ, je me dis que là, c'est pas une bonne idée, je fais demi-tour mais trop tard. Incapable de retrouver mon vélo. J'ai fouillé un moment mais tout se ressemble. Je ne peux pourtant pas être très loin. Je retourne à la route, retrouve l'endroit exact où je l'ai quittée et marche dans le cheminement le plus facile, le plus logique, mais ne vois pas mon vélo. La lumière baisse, je dérange un blaireau et des cerfs me font sursauter. Je reviens encore à la route, et décide de faire une battue, tous les cinquante mètres. Je me vois déjà en train de passer la nuit à 2300 m en short et en tee-shirt, à chercher ma bécane à la faveur de la pleine lune. Sous les pins aux troncs noircis, léchés par les flammes d'un ancien incendie, il y a ceux qui ont cramé, des souches carbonisées aux formes identiques à celles qu'on voit dans les thrillers quand tout se plonge dans la pénombre et qu'il va y avoir un crime. Des troncs calcinés, des bouts tordus, vrillés. Entre temps, le soleil a disparu ce qui fait changer les points de repère que je pourrais éventuellement avoir. J'ai fini par retrouver mon vélo, je crois que j'étais contente et soulagée, je lui ai promis de ne plus jamais le laisser seul dans les bois. Je n'étais quand même pas très fière sur ce coup là, petite frayeur ! À vue de pif comme ça, je pense que j'ai tourné une heure ! C'est parfois long une heure.

À Williams, je suis accueillie par Ann et Greg, ce qui permet une demie-journée de récupération complète, une vraie douche une lessive et autre chose que des pâtes au menu du soir ! Comme je pourrais être à Las Vegas en trois ou quatre jours mais que j'en ai encore une dizaine devant moi, je décide d'aller voir Death Valley, prends préalablement le soin de trouver des hébergeurs Warm Shower dans la grande ville pour les 2 nuits des 15 et 16 octobre, pour deux personnes. Une seule réponse positive, c'est suffisant. Ça, c'est fait. Nous serons attendus. Nous ? Ah... !

Williams, c'est de là que part le train qui va au Grand Canyon, tous les jours. C'est là aussi que je déboule sur la fameuse route 66. Qu'a t-elle donc de spécial cette route ? C'est juste l'une des premières à avoir été construite après la seconde guerre mondiale et qui traverse les US de Santa Monica sur la côte Ouest jusqu'à Chicago. Aujourd'hui, seuls quelques tronçons n'ont pas été gommés par une autoroute Interstate. Dans les villages traversés, tout est 66, de la station d'essence à l'épicerie, et on trouve plus facilement des tee-shirts, des tasses et des casquettes que du pain ou des pâtes. Pléthore de restaurants et fast-food pour les bus entiers de Japonais bruyants, devantures et enseignes comme à l'époque, la route 66 n'existe plus que dans un but commercial, le macadam est mauvais et pire encore sur les accotements. Elle est longée par la voie ferrée. Un train d'un kilomètre de long qui avance à 40 km/h, toutes les vingt minutes, et dont le chauffeur actionne le clapet trois fois avant le passage à niveau sans barrière ni clignotant qui n'est éloigné que de trois cents mètres de mon bivouac, ça laisse combien de temps pour s'endormir ? Pas assez, même le sol vibrait. La 66, je l'ai suivie jusqu'à Kingman.

Après un autre col, j'ai de nouveau traversé le Colorado, à moins de 200 m d'altitude. Sous les 1200/1500 m, c'est la fournaise. Bullhead, Laughlin. Je suis dans le Nevada, des casinos partout. Je suis entrée dans l'un d'entre eux pour demander de l'eau, un autre monde assurément, même si les joueurs sont en tenue très décontractée. Puis ce fut la Californie. Nipton, 15 habitants et un établissement en rénovation après changement de propriétaire. Les nouveaux m'ont doublée sur la route, je suis attendue, on m'apporte immédiatement eau et bière fraîche « Fat tire » (qui me torpillera), on me propose la nuitée gratuite et la douche. L'ouverture officielle se fera le 1er novembre et ce sera le premier « Canabis resort » des US... Mais je dois avancer. Je stoppe cependant 14 bornes plus loin, séchée, et suis logée dans la seconde qui suit dans une dépendance, avec la clim... Je ne sais pas trop ce que c'est , il y a un cimetière de bagnoles, trois types très agréables que je ne verrai toutefois que peu, je fais ma vie. Le climat est tel que l'hospitalité à un cycliste va de soi. Le vent brûle, la gorge est sèche cent mètres après avoir bu, baume sur les lèvres toutes les deux heures. Changement de câble de dérailleur sous le cagnard sur la bande d'arrêt d'urgence de la 4 voies obligatoire. Boire, boire. L'eau est chaude mais c'est de l'eau quand même. Tout est chaud, l'air, l'eau, et tout ce que je consomme. Envie de frais bien sur.Végétation avec plein de piquants, quand végétation il y a. Sinon, c'est la lune, ça fout le vertige et c'est presque angoissant par moments. Contente d'être sur la route, une sécurité. La pente des cols n'est pas très importante mais ils sont interminables, … et ce foutu vent toujours. Bref, je mets l'organisme un peu à l'épreuve même si j'essaie au mieux de me ménager, les dénivelées sont significatives, les lignes droites un truc de fou. Je mise sur 8 km, il y en a le triple, et pourtant je suis avertie. Et je vais à Death Valley, quatre jours de nourriture dans les sacoches, c'est la bonne saison me dit-on. Au pire, il y aura des pick-up pour me ramasser si ça ne le fait pas.

Je suis à Baker, ici démarrent les choses très sérieuses. J'attends que le vent se calme pour m'engager dans cette vallée terrible. Météo annoncée ma foi plutôt conciliante sauf cet après-midi, trop fort vent de face, d'où la mise à jour du site en attendant qu'Eole se couche.

 

De Death Valley à Las Vegas : deux extrêmes.

Donc je pars de Baker, vent contraire et chargée comme une mule. Quatre jours de nourriture et 6 litres d'eau. Et pour le dessert ? Oui oui, c'est ça, pour le désert. Je ne m'affole pas, tout doux tout doux, je me ménage, essaie de faire tourner les jambes et de ne forcer en aucun cas. Difficile contre le vent, mais nécessaire si je ne veux pas me sécher. Un petit 13 à l'heure de moyenne en faux-plat descendant...

Premier après-midi, je voulais avancer d'au moins 25 km, j'en fais 42 et trouve un joli coin pour bivouaquer sous les seuls arbres que j'aie vu depuis Baker. Quatre Françaises en vacances se trouvent dans la première voiture à qui je fais signe. Une bouteille de deux litres et me voici de nouveau avec le plein pour le bivouac et de quoi aller à Shoshone à 50 km demain matin. La route est agréable, pas d'accotement mais peu de circulation. C'est paisible et c'est très, très grand. Sur le côté il y a des petites dunes et des montagnes. Décor minéral à outrance.

Shoshone, deux cols l'un derrière l'autre m'attendent avant de basculer sous le niveau de la mer dans Death Valley elle-même. Je passe la limite du parc national. Juste sous le panneau « Death Valley » il y a une dépouille de coyote éventré et nauséabond, pour planter le décor je pense. Non, je déconne, mais quand même au Visitor Center à Shoshone, sur l'affiche qui présente la faune du parc national, il y a, par ordre alphabétique : coyotes, crotales, scorpions et veuve-noires. Hum... va falloir faire attention où poser les pieds quand je sortirai de la route. Je monte mollo dans la chaleur au premier col à plus de 1000 m, plonge, puis atteins le second à 600 m et des brouettes et je plonge, je plonge, je plonge. La température, à l'inverse, monte, monte, monte. Et puis il y a eu le palier, net, franc, paf de frais le vent devient chaud, je suis passée sous une barre fatidique et à partir de ce moment là, je me dis que je passerai la nuit prochaine à transpirer sur mon matelas. Me voici au fond du trou. Vallée large et déserte, entourée de montagnes hautes. Que du rocher, gros, petit, minuscule, en grains. Non OK, quelques touffes éparpillées ici ou là. Comme j'ai toujours de la chance, arrivée l'heure de m'installer pour la nuit, quelques buissons me permettent de me camoufler. Un peu d'ombre, l'abri des regards, un peu à l'écart de la route où il ne passera de toute façon aucune voiture dans la nuit. Le silence. Une nuit de pur silence, même pas d'insectes pour frotter leurs élytres, même pas de souffle léger dans les arbres (pas de vent et pas d'arbres...), pas d'avion, pas de bagnole, pas de chiens, même pas un coyote qui hurle sa détresse dans la nuit. RIEN. Il paraît qu'il y a des gens que ça angoisse, moi ça me fait le plus grand bien.

Le lendemain je me lève un peu avant le jour pour partir tôt mais un pneu à plat retarde mon départ. Je suis toute seule sur la petite route, c'est calme, c'est immense, le soleil inonde les lacs de sels. Le fond est tapissé de blanc et fait un fort contraste avec les montagnes alentours. Je passe à Bad Water, le point le plus bas du continent, 86 m sous le niveau des océans. Ça fait bizarre de me dire que je suis dans une cuvette et que la surface de l'eau de tous les océans est 86 mètres au dessus de moi. J'espère que la cuvette est étanche ! J'ai fait le détour par Artist's Drive, qui m'a coûté une énergie folle. 400 m de positif. Mais ça valait vraiment le coup. Des roches jaunes, rouges, violettes, vertes... Très beau. Et puis une vue de haut sur la vallée, juste énorme. À Furnace Creek, comme prévu j'ai pris à droite pour sortir de la vallée et remonter par Zabriskie Point. J'ai alors 1000 m à remonter pour sortir de ce trou. L'après-midi ne suffit pas. Je ne serai passée que dans la partie sud de Death Valley, plus au Nord, il y a des dunes. Elle est très grande cette vallée, je l'ai remontée sur 100 km déjà. Les points d'intérêt sont dans la partie que j'ai vue et certes il fait chaud mais ce n'est pas pire que certains tronçons que j'ai fait il y a un mois. Par contre c'est marrant, on dirait que parce que tu es à Death Valley sur un vélo, les gens deviennent plus attentifs. Avec 10°C de plus dans un endroit sans nom, personne ne fait attention à toi.

Une perle maintenant. Un camping-car néerlandais arrêté à un col. Je m'approche pour demander de l'eau. Le type redémarre en me voyant débouler. Je fais signe, hésitation, il s'arrête. Ok, on discute cinq minutes, il me file une minuscule bouteille d'eau bien chaude alors qu'il a un frigo dans son camion et des réserves sûrement abondantes mais bon, il me file un peu d'eau. Il est trois heures de l'après-midi, (je rappelle qu'à 18 heures il fait quasi nuit) et là il me dit :

  • Ben ça va, vous êtes presque arrivée.
  • Arrivée où ?
  • Ben là où vous allez ce soir !
  • Euh, je ne sais même pas moi-même où je serai ce soir.
  • Ce n'est pas très loin !
  • Quoi qui n'est pas très loin ?
  • Je ne sais pas, le prochain camping. (À noter qu'il ressort de la vallée lui, et que je n'ai jamais dit que j'allais dans un camping vu que je n'y vais JAMAIS)
  • Le prochain camping est exactement à 107 km d'ici.
  • Oui, mais c'est facile.
  • Il y a encore un col à passer Monsieur.
  • Ah ben respect hein !

Oui, ben pas moi, dialogue de sourds, parce que dans le genre parler pour ne dire que des conneries, là il y avait quelque chose. Et respect oui, bien sur, je ne lui ai pas rappelé qu'au départ, il se barrait en me voyant arriver... il n'en avait pas beaucoup du respect ! Voilà, eh ben j'aime les Américains pour leur gentillesse, leur prévenance. Quand tu leur demandes s'ils ont un peu d'eau, ils te remplissent tes récipients, te proposent à manger et te filent un Pepsi frais sorti de leur glacière et te demandent encore s'ils peuvent faire quelque chose d'autre pour toi !

En arrivant dans la vallée de Pahrump, rendue opaque par les fumées des feux de forêt qui sévissent à l'Ouest, je suis bien contente de trouver un lit, une vraie douche, de pouvoir laver mes vêtements chez Donna et Roger. Pahrump, un lieu à se tirer une balle dans la tête... 12 miles de long, pas de centre, des maisonnettes de bric et de broc, une population de retraités et un endroit où la prostitution est légalisée. Rien à y faire, je repars dès le lendemain matin, décide d'en finir et de rejoindre Vegas au plus vite. J'y suis attendue et pourrai me reposer trois jours pleins, remettre mon vélo en état et lui offrir à lui aussi un vrai nettoyage. Je suis donc dans la banlieue de la ville des casinos par excellence, j'attends Nicolas, un cyclo français qui me rejoint ici, avec sa bicyclette, pour deux mois et demi, avec pour objectif d'être à Cancun, sud Mexique, le 28 décembre.

Donc Las Vegas. Yep ! Il n'est quand même pas possible d'être trois jours dans la banlieue sans descendre à un moment donné sur le « strip ». Autrement dit le boulevard où se trouvent tous les grands hôtels, les casinos, la Tour Eiffel, l'Arc de Triomphe, Venise, New York, la Statue de la Liberté, l'Egypte etc. Bon, bien sur ça clignote, ça joue, ça flashe de partout et c'est bruyant. Tout est démesuré mais quelque part c'est bon enfant. Du jeu quoi ! Les gens, même les joueurs des casinos sont décontractes, tenue correcte non exigée. Limousines roses bonbon interminables, tours flamboyantes, spectacle de jets d'eau, petite télé entre le lavabo et le mur pour pas perdre une miette du match de football américain. Monde de consommation à outrance et débauche de watts par excellence. Par contre, le jeu était un peu faussé car une marche silencieuse était organisée pile-poil là à la mémoire des 58 victimes de la tragédie, il y a deux semaines exactement et il y avait donc une présence policière un peu exagérée. Alors ce genre d'endroit n'est pas forcément ma tasse de thé mais quand même je suis super contente d'y avoir passé une journée et une soirée. J'ai vu Vegas ! Yeah !

Nicolas est arrivé, son bagage une journée plus tard (petite frayeur). Nous prenons la route demain direction Twentynine Palms et Joshua Tree National Palms.

À plus

 

Fin des US – Joshua Tree – Frontière Mexique

Las Vegas est derrière, au nord. C'était la plus grande pause dans mon voyage jusqu'à maintenant. J'y ai nettoyé mon vélo et tout vérifié. La machine tient bien le coup, avec près de 13000 kilomètres déjà au compteur, aucun jeu ne s'est installé nulle part, pas d'usure prématurée, tout est normal, seul mon pneu avant est lisse, usé plus d'un côté que de l'autre, j'en ai de rechange...

Donc nous voici partis, avec Nicolas, en direction de Joshua Tree National Park. Trois jours durant lesquels il ne s'agit que d'avancer, le paysage étant plutôt monotone. Et cela tombe bien, nous bénéficions d'un vent favorable. La température est assez élevée mais gérable, nous pouvons rouler toute la journée sans tomber comme des mouches.

La traversée du parc national de l'entrée ouest à la sortie sud nous occupe un moment et nous dormons une nuit dans le parc. Le relief est particulier, blocs de rochers éparpillés par centaines au milieu des « Joshua Tree ». Ces arbres, il y en a deux millions dans ce parc (voir les photos), mais nous voyons aussi d'autres espèces, et notamment des cactus aux épines particulièrement méchantes. Attention où nous posons les pneus et même les pieds ! Le parc est en altitude, il y fait bon, nous nous rendons à Keys View d'où l'on domine toute la vallée de Palm Springs, et le nuage de pollution permanent issu des industries et de l'activité humaine des grosses agglomérations de la Californie. Los Angeles est tout près.

Après le parc c'est une descente sans interruption jusqu'à Mecca où nous débarquons dans une verte vallée irriguée. Vignes, pamplemousses, poivrons, palmiers dattiers et autres cultures. Cela me fait un bien fou de voir du vert même si cela ne durera que quelques heures. Et à Mecca déjà une grosse partie de la population parle espagnol , mes mots s'embrouillent un peu mais ça viendra vite ! Une connexion rapide permet de voir que nous pouvons être logés le soir même à Brawley avant la frontière et le lendemain à Mexicali de l'autre côté du « mur ». Super, cela permet de fignoler certaines choses. Le lac Salton Sea est salé, comme son nom le laisse supposer, nous le longeons une bonne partie de la journée. Les rives sont absolument désertiques, quelques villages fantômes dorment sous des palmiers isolés.

En approchant de la frontière, nous sommes dans des zones agricoles intenses. Les milliers de vaches entassées sous les tôles d'une exploitation par 38°C à l'ombre nous regardent passer avec un regard éteint. Mais c'est la culture qui prédomine et les sillons sont bien droits, comme la route.

Alors c'était bien les US. Quand même, il faut le dire. J'ai bien rempli les 91 jours que j'y ai passés, en tout, j'ai vu du pays, je suis allée là où j'avais l'intention d'aller et même plus. Si je n'avais pas du être à Las Vegas le 15 octobre, je serais allée voir le Parc National de Séquoia en plus... J'y ai parcouru plus de 8000 km. J'ai été grandement surprise par l'accueil reçu. Je ne m'attendais pas vraiment à ça, j'étais arrivée avec dans la tête les clichés qu'on a tous plus ou moins, nous Européens. Bref, j'ai été agréablement surprise. Je n'y ai pas déboursé un seul cent pour me loger. Même si je n'adhère pas du tout à bon nombre de leurs idées et propos, je ne pourrai jamais dire que j'y ai été mal reçue ! Ils sont serviables. Et un seul conducteur s'est montré idiot avec moi, il y a longtemps, en me serrant trop tout en me faisant un gros fuck par sa fenêtre, sans aucune raison, juste parce qu'il n'aimait pas les cyclistes ou les étrangers. Ou les deux. Ou les femmes, mais non, ça il n'a même pas eu le temps de voir !

Devant les roues s'ouvre une nouvelle page du voyage. Terminé l'anglais facile, bonjour l'espagnol bredouillant. Et puis il va falloir être un peu plus vigilant, plus scrupuleux quant aux endroits où s'installer pour dormir. Bref, c'en est terminé de l'Amérique du Nord... Je n'ai guère idée de ce qui m'attend dans ce pays, je n'ai pas étudié la question, je verrai au fur et à mesure.

Dernière photo : Nicolas Maechler