2017...- Les Amériques à vélo couché.


 

Partir encore

Bonjour,

La saison hivernale touche à sa fin. La neige agonisante laisse de plus en plus de place à l'herbe encore grise. Nous n'avons pas eu d'hiver, juste un échantillon. Pas encore rassasiée de ski et d'épicéas enneigés, je suis pourtant et déjà impatiente de passer à autre chose.

Ca tombe bien, j'ai acheté il y a une semaine un billet d'avion London- St John's.

London, tout le monde sait où c'est. St John's, c'est déjà une autre histoire.

Comme j'aime les bouts de route et les fins du monde, c'est sur le tarmac de l'aéroport le plus oriental de toute l'Amérique du Nord que je poserai les pieds le 30 mai, sur la péninsule d'Avalon, elle-même sur l'île de Terre Neuve au Canada, avec mon vélo sous le bras.

Ensuite, rien n'est défini à ce jour et je ne pense pas que ce le sera beaucoup mieux au moment du départ. Juste qu'il faudra rester au Canada environ deux à trois mois avant de passer aux Etats-Unis pour trois mois, puis au Mexique, puis..., puis...

Je ne sais pas jusqu'où j'irai, n'ai ni objectif précis, ni point d'arrêt, ni de billet retour. Je ne sais guère à quoi ressemblera ce voyage. C'est normal, j'en saurai plus en rentrant.

 

Un mois pour...

Salut,

Il y a un mois, il restait deux mois avant le grand départ. Donc il en reste un. Yeah. Jusque là tout va bien. Maintes tâches administratives et matérielles ont été classées, impôts, mise hors circulation de mon carosse, réparation et remontage de mon véhicule à deux roues tip top en ordre comme il a rarement été, carte et commissions bancaires,  ça avance. Il reste les choses qui ne peuvent se faire que dans la dernière semaine mais dès lors que l'on sait "comment faire", le plus gros est fait.

Dans un mois je tournerai la clé, à peu près heure pour heure, même jour. Qu'est ce que je vais bien pouvoir en faire d'ailleurs de cette clé ? La ranger dans une mini poche ? La confier à quelqu'un ? La jeter à l'Orbe ? Je partirai à vélo de chez moi pour me rendre en Suisse, à Vallorbe, où je prendrai le train jusqu'à Paname. De là, nous ne démarrerons que le 26 mai au matin, de bonne heure de bonne humeur. Nous visons un ferry dans la matinée du 28.

Restera alors à nous rendre à Gatwick pour décoller après avoir trouvé des cartons et emballé les vélos.

La tâche finalement la plus chronophage et qui n'est pas terminée est de renouveler la musique du mp3. Mon lecteur a une mini capacité de stockage de 1 Go, donc j'ai préparé plusieurs play list de cette taille, je pourrai ainsi varier les plaisirs. J'ai également chargé Cédric Gras, Elie Wiesel, Darwin, Hemingway, Soljenitsyne et d'autres aux cotés de Jules Vernes, Maupassant... Je ne serai pas à court de lecture.

Claire, ma coéquipière est venue passer trois jours dans le Jura. Nous avons arpenté les sentiers suisses, gravi quelques sommets, débusqué des chamois, des cerfs aussi, fait la fête avec quelques zamis, mangé de la morbiflette et bu du macvin, pris l'autorisation d'entrer au Canada (AVE) et donc défini le calendrier de départ ci dessus.

Nous avons tenté sans grande conviction de définir des règles du jeu. Si quelqu'un veut venir nous rejoindre ? Combien de personnes max de manière à garder un contact intéressant avec les populations (plus on est moins c'est facile et plus on a  tendance à ne pas aller vers "l'autre"). Nous n'avons apporté aucune réponse si ce n'est  "on verra quand on y sera". Et je crois que c'est plus sage.

Ensuite nous avons déplié les cartes sur la table entre un petit déj à la cancoillote et la visite du musée des mondes polaires de Prémanon. et tenté de tracer un début d'itinéraire. Pffftttt... euh... ben on verra quand on y sera. De plus entre temps, un énorme iceberg a eu la bonne idée de venir se frotter aux côtes de la péninsule d'Avalon, pas vraiment sur notre route mais du coup, peut-être qu'on commencera par partir ailleurs. bref, rien ne sert une fois de plus de tirer des plans sur la comète, le voyage se fera. Il y a bien des noms et endroits stabylotés en rose sur la carte, par exemple, les monts "chic-choc" parce qu'on ne peut pas passer à travers mais nous en avons surtout conclu que les cartes "Reise know how" sont de bonne qualité et légères, indéchirables et résistantes à l'eau.

 

Essoré.

Jour J-3.

Tout a été pressé, serré, trituré, foulé au pied, tordu, noué et dénoué.

Plus moyen de tirer une goutte des paquets à l'origine bien gonfflés.

Comme des éponges.

La liste des choses à faire : essorée.

La liste des choses à emmener : essorée.

La tête et l'organisme purgés, vidés dans le bons sens du terme : essorés

Je pars avec des kilomètres devant les roues, la tête vide pleine à se remplir d'autres et d'ailleurs, de la lecture pour des mois, de la musique pour longtemps et avec de quoi écrire un moment.

Je me régale d'avance.

Finalement la météo est annoncée bonne pour mardi, j'irai donc à la gare à vélo. Vallorbe-Paris. Deux jours dans la capitale chez Claire, mon binome. Voir quelques amis. Puis ce sera la sortie de Paris à vélo par la banlieue nord,  rejoindre Dieppe où nous aurons droit à un tour de bateau avant de pédaler encore. Une paire de centaines de kilomètres à avaler, quelques nuits dehors et la dernière à l'aéroport de Gatwick, trouver des cartons pour emballer les vélos pour le vol (rassurez vous tout est déjà calé) nous promettent déjà des moments pas tristes et des journées bien remplies. Puis avion. Paf, 30 mai 12 h 30 heure locale, St John's sur la péninsule d'Avalon, Terre Neuve, Canada. La cohabitation avec Claire s'annonce plutôt bien. On devrait pouvoir aller au moins jusqu'à Auvers sur Oise sans se foutre sur la gueule. Et après St John's, nous commencerons par remonter les vélos après avoir croisé les doigts pour :

1) qu'ils arrivent

2) en bon état

La météo ... oh bon,on verra quand on y sera.

Pas encore de photo, même si le voyage a commencé depuis un moment...

 

Quitter la France

 

Bois d'Amont, mardi 23 mai, 10 h 15. C'est parti. Gaz, électricité, eau, tout est coupé. Les reflets des nuages sur le lac de Joux ont rarement été aussi beaux. Ais-je jamais vraiment pris le temps de les contempler avec soin ? Les grèbes huppés aussi, que je n'avais jamais remarqués. Vallorbe, une heure d'attente, le TGV entre en gare. Quand il en repart, il reste un pneu sur le quai, c'est celui de rechange de ma petite roue. Et hop, première bourde ! Je suis attendue par Claire sur le quai gare de Lyon. Deux journées et trois nuits à Paris, des pique-niques sur les quais de Seine... déjà l'exotisme. Ben oui, de l'eau et des bateaux qui vont dessus. Et des gens qui crient et agitent les bras comme s'ils partaient pour de longs mois tels les marins de Loti. Non, ceux de Loti ne criaient pas.

Vendredi 26 mai 9 heures. Paris. Vélos lestés, nous partons légères, accompagnées de quelques amis de Claire, qui nous guideront jusqu'à Auvers sur Oise où la municipalité a osé ouvrir une « Maison de l'absinthe », comme si l'absinthe avait attendu Van Gogh pour exister. Depuis, nous sommes seules et à la campagne, enfin. Les kilomètres défilent sur les petites routes coincées entre les champs de colza et ceux d'orge barbue ou de blé vert. Dépaysement déjà dans ces paysages ponctués de clochers ici pointus. Nous passons la première nuit chez des warm shower de première classe. Agriculteurs éleveurs bio, François et Claire nous font goûter leurs productions maison et nous finissons la soirée à couper les tiges des fleurs de sureau destinées aux tisanes. Ils vont jusqu'à nous mettre en relation avec des amis à eux 10 km avant Dieppe, où nous pourrons dormir le jour suivant. La grand mère nous demandera, avant de nous donner accès à un point d'eau, si nous ne sommes pas des vagabondes.

Dimanche 28 mai 12 h 30. Dieppe. Le bateau quitte la France. D'un côté comme de l'autre, les falaises blanches que découpent les valeuses sont surmontées de verts pâturages. La France est belle, même quand on la quitte.

Après la traversée nous avons roulé une heure, jusqu'à Lewes, où nous avons dormi chez Robert, une connaissance à Claire. Le lendemain, nous arrivons à l'aéroport avec nos cartons de vélo récupérés à 1,5 km de là dans un magasin de cycles. Il est 13 h 30, l'avion ne décollera que demain matin. Démontage des montures, emballage, puis lecture, musique, manger, scrabble, violon, manger, installation pour dormir, dormir, enregistrement des bagages, manger, passage de la sécurité, embarquement. Comme vous pouvez le constater, nous n'oublions pas d'apporter du carburant à l'organisme même si on ne pédale guère. Claire court après les chariots abandonnés par leur propriétaire afin de récupérer les jetons dans le but de s'en servir pour prendre des douches dans les campings canadiens.

Quelques heures plus tard nous sommes dans le hall de l'aéroport de St John's en train de remonter nos vélos. Tout tourne rond, tout est arrivé intact. La température ici est plus jurassienne que parisienne, une petite laine est de rigueur et encore les habitants sont unanimes sur le fait que c'est la plus belle journée cette année. Il fait 13 degrés. Nous débarquons peu après chez Joy, qui nous accueille pour la nuit dans sa jolie maison. Elles sont ici sont en bois peint et St John's est une ville aérée qui s'étend sur plusieurs collines. La côte découpée est belle vue d'avion.

Voila, il ne reste qu'à pédaler. La traversée de Terre Neuve, c'est environ 900 bornes. Je n'ai guère parlé de Claire : tout va bien. Nous roulons au même rythme et nos manières d'appréhender le voyage concordent. Comme elle est fana de la lecture de carte, je la laisse faire, je me laisse guider, ça me fait des vacances...

 

 

Traversée de Terre-Neuve

 

31 mai, lessivées, séchées, toutes nos affaires en ordre, nous prenons la route sous un soleil radieux et un ciel bleu qui semble être une exception à la règle dans ces confins nord-américains. Profitons-en. Le premier soir, après une étape d'une centaine de kilomètres en montagnes russes avec vent de face, l'employée d'une crèche d'enfants nous met à disposition une maisonnette. La journée du lendemain est marquée par la vue de deux orignaux en bord de route. Il fait froid mais sec, nous faisons halte à la mi-journée dans une petite épicerie perdue au milieu du rien, tenue par un papy Terre-Neuvien pur sucre. Le soir nous trouvons refuge sur une terrasse abritée en bordure d'un terrain de base-ball où des équipes de femmes jouent jusqu'à la nuit noire. Une autre fois nous dormirons dans un minuscule local ouvert vers une patinoire municipale hors d'usage en cette saison, et le lendemain dans un abri dans un parc d'enfants. Une jeune femme du village viendra nous y apporter des fruits et des yaourts, une heure de discussion et l'offre d'une douche que nous refusons, étant déjà installées et lavées depuis un moment. La nuit suivante, alors que nous faisons halte à la mi-journée dans un motel pour pique-niquer au chaud, une chambre nous est offerte, ainsi qu'une soupe, un café, la lessive et le séchage, bref la totale. Un soir plus tard, après une journée pluvieuse encore, un type nous indique un abri au bord de la rivière et vient nous allumer un feu, avec une bonne réserve de bois qui permettra le séchage de toutes nos affaires. Le lendemain, nous sommes accueillies, je dormirai dans l'atelier, nous aurons douche et repas. Après le souper, nos hôtes nous emmènent en auto voir une baie emplie de glaçons tout droit venus de l'Arctique, poussés par les vents. Impressionnant et extraordinaire, juste à la lumière rasante du soleil déclinant. Sur le retour, un détour par une décharge municipale nous fait voir quatre ours noirs en train de se repaître de déchets en tous genres. Nous partirons de cette maison avec une verrine de confiture maison et chacune une paire de chaussons en laine. Le lendemain alors que nous pique-niquons, une jeune femme nous donne spontanément deux confiseries et disparaît avant que nous ayons eu le temps de la remercier. Un chauffeur routier qui nous avait vues plusieurs fois s'est arrêté pour nous donner une barre de céréales et un jus de fruit chacune.

Ceci pour dire l'hospitalité et la bienveillance des habitants de l'île, qui compensent le manque de chaleur d'autre part, surtout la première semaine.Car si le cœur des gens semble chaud et leur esprit ouvert, la nature est rude et les conditions climatiques pas toujours très faciles. Les températures sont basses, quelques degrés de positif seulement et surtout, l'humidité. Crachin qui finit par mouiller, qui oblige à pédaler avec les tenues de pluie sous laquelle je prends un sauna permanent, et l'impossibilité de faire sécher le soir venu, même à l'abri, tant l'air est saturé d'eau (91 à 95 % suivant les jours). Renfiler des habits humides au matin... hum quel bonheur. Cela ôte toute envie de faire des détours et il va sans dire que toutes les occasions et propositions pour passer un moment au sec et au chaud sont exploitées. Cependant, le dernier tiers fut plus sec, plus ensoleillé, plus chaud et ce temps nous a au moins permis d'éviter ces nuées de mouches qui piquent qui font la réputation de cette contrée.

Nous avons pédalé sur la seule route qui traverse l'île de St John's à l'Est, à Port aux Basques au Sud. Un bandeau d'asphalte de 900 km, large, la plupart du temps à quatre voies avec de confortables banquettes qui nous vont bien. Elle a des hauts et des bas cette route, des montagnes russes ou de longs faux plats, et guère de plat. Nous ferons jusqu'à 1200 m de dénivelée positive et nos étapes mesurent 90 km en moyenne. Il y a bien la "voie verte", l'ancienne voie de chemin de fer qui traverse l'île et a été réhabilitée en piste vtt (est vendue comme telle) mais le passage répété des quads a fait que même les quads ne peuvent plus y passer tant tout est détérioré... Elle se revégétalisera bientôt ! 405 000 km² pour 528 000 habitants dont 100 000 à St John's. La population se concentre sur les côte Nord et Est de l'île, le contour en est très découpé, forme une multitude de baies, de fjords, de presqu'îles et de péninsules. À l'Ouest, une chaîne de montagnes barre l'accès facile à la mer. Au sud de la route, pas grand monde. Au centre de l'île, des milliers de kilomètres carrés de tourbières, de lacs, de forêts impénétrables, aucune voie d'accès. Les forêts sont parfois d'une densité qui m'étourdit : des allumettes en boite., et dans certains sous-bois ombragés il reste de la neige pour un moment. Des bouleaux, pas encore feuillés malgré juin, des épicéas pas très grands et des arbustes, de l'eau, des lacs immenses d'un bleu profond. La carte de l'île donne le vertige. La toponymie de l'île, les noms des lacs, des rivières, des baies sont géographiques, ou tirés de noms d'animaux ou de prénoms mais n'ont pas la magie de ceux de Terre de Feu qui étaient ceux d'explorateurs, de déboires ou de victoires. Les infrastructures humaines sont peu nombreuses mais toutefois salvatrices. Sans elles, je serais incapable de survivre dans cette nature. Parachutée au milieu de ce no man's land, je ne donnerais pas cher de ma peau.

Les gens vivaient ici de la pêche mais aujourd'hui, même si cette activité persiste dans quelques communautés côtières, beaucoup d'hommes vont travailler sur le continent, en Alberta, dans le pétrole et par rotations de trois semaines. À part ça il y a l'exploitation forestière. Terre Neuve a sa propre identité et dire que les habitants en sont fiers est peu dire.

À Appleton à côté de Gander, dans le parc pour enfants où nous avons passé une nuit, il y a un morceau du World Trade Center. Quand eut lieu la catastrophe, une partie des avions qui devaient atterrir à New York ont été déroutés sur Gander et les passagers furent logés chez les familles des alentours. Il était impossible de trouver un lieu plus aux antipodes en matière de densité humaine. New York – Gander. À Gander, l'hôpital et la base militaire sont les deux institutions qui fournissent le plus d'emplois à la population.

Les kilomètres défilent, une bourgade tous les 50 ou 100 bornes permet le ravitaillement alimentaire. Ils roulent tous dans d'énormes pick-up 4 x 4 et quand après l'étape nous enfilons les chaudes doudounes, nous envions les bras nus des enfants qui jouent, rouges de chaleur...

À partir de Deer Lake, il a commencé à faire bon, le ciel s'est dégagé, et après Corner Brook, le terrain est devenu très collineux. Le relief s'est accentué, petites montagnes toujours recouvertes de forêts, avec des lacs dans chaque creux comme des bijoux dans des écrins, lovés dans des endroits que l'on découvre au dernier moment, taches de lumière dans l'immensité forestière. Tel un immense serpent dans ce paysage démesuré, la route trace. La circulation est beaucoup moins dense et nous sommes bien, avides de ces grands espaces. Nous passons notre dernière nuit à Saint Andrews chez deux jeunes filles Warm Shower où la soirée fut fort agréable. Derrière les baies vitrées, le vent fait rage et la rivière est bien mouvementée, les arbres se balancent et la pluie dégringole.

Il nous restait 30 bornes ce matin pour rallier Port aux Basques dans le brouillard et l'humidité, mais heureusement vent en poupe. Le ciel se dégage alors en quelques dizaines de minutes et nous quittons Terre-Neuve sous le même soleil radieux qui nous a accueilli. Port aux Basques, comme toutes les bourgades de cette île est composée de petites maisons colorées. Juste avant le bout de la route et notre ferry, nous avions le choix entre aller à l'Isle aux Morts ou Apoile Rose-La Blanche. Sept heures de traversée au programme. Sac à beurrrrk ou pas sac à beurrrrk ?

 

Nouvelle Écosse - Nouveau Brunswick

 

Tout est nouveau ici : l'Écosse, le Brunswick, Glasgow... Les colons soit n'avaient que peu d'inspiration, soit voulaient reproduire à l'exact et peut-être avec nostalgie ce qu'ils avaient quitté.

Bien. Le début de la traversée entre terre Neuve et Sydney est houleux. Dès la sortie du port je m'applique à respirer profondément et à fixer l'horizon. C'est long 7 heures. Après déjà deux ou trois heures, les vagues sont un peu moins creuses et je trouve la force d'aller jusqu'à l'arrière du bateau où je suis moins brassée. Une demie-heure avant de débarquer j'ai même faim, et avale quelques tartines que Claire me prépare avec soin. Pas sac à beurrrkk ! Gagné !

Nous voici en Nouvelle Écosse sur l'île du Cap Breton. La maison de nos hôtes est à 23 km, mouahaha, qu'il faudra refaire à l'envers. J'y reste deux nuits. Avec Claire, nos chemins se séparent momentanément ici. Non non, on ne s'est toujours pas foutu sur la gueule, mais Cap Breton c'est le spot mondial de la musique irlandaise et Claire va donc aller de session en session pendant une semaine, revenir sur ses pas parfois, puis voir des amis à Halifax. Je décide de suivre un autre itinéraire. Elle connaît la Gaspésie, moi non. Rendez-vous est pris pour le 30 juin au soir quelque part le long du Saint Laurent.

La journée de repos à Sydney m' a été très profitable, nos hôtes attentionnées m'ont bichonnée et je pars en pleine forme. Le tour du Cap Breton à vélo est (soit-disant) l'une des 10 plus belles randonnées cyclistes au monde, pas moins. Premier jour avec une météo parfaite, je me régale et bivouaque sur la plage dans une véranda en moustiquaire d'une maison plus ou moins abandonnée. Fantastique, la baie d'Ingonish dans toute sa splendeur. Si les entrées de parcs nationaux sont gratuites cette année au Canada, les campings eux, sont très chers et le bivouac sauvage est interdit. Je suis entrée dans le PN du Cap Breton mais en suis ressortie pour dormir. Depuis la véranda-moustiquaire que j'ai dégoté pour la nuit, les lueurs crépusculaires sur la baie d'Ingunish me laissent bouche bée. Le « Cabot trail » est effectivement très beau, 250 km très vallonnés, voire montagneux pour faire le tour de ce Cap. Il faut un peu d'énergie quand même, les montées y sont rudes et fréquentes. On ne fait pourtant qu'effleurer les 500 m d'altitude. Les paysages sont très beaux. Ici, c'est la pleine saison de l'explosion des verts, les feuillus sont dans tous leurs états, mélangés aux épicéas, et ce, jusqu'à l'océan d'un bleu profond. La côte est belle, tout est spectaculaire. Je croise Claire peu avant ma sortie du parc, nous sommes en avance sur ce qu'on avait prévu, et pressées l'une comme l'autre de terminer notre étape ! On aurait du se croiser un jour plus tard. Je passe la nuit à l'entrée du parc national avec la bénédiction du garde.

Le lendemain, ma route longe plus ou moins la côte, belle encore, petite route agréable posée sur le terrain et qui en épouse bien tous les reliefs. Chéticamp me laisse sous le charme, petit port de pêche, maisonnettes colorées et éparpillées le long de l'axe principal. En fin d'après midi, une femme rencontrée à la superette de Mabou m'offre l'hospitalité et m'installe dans une dépendance à hauteur des frondaisons denses, où je dispose de quasi toutes les commodités.

Le lendemain, arrivée à Afton, je suis logée chez Jack du réseau Warm shower, un Néerlandais installé ici depuis 24 ans, marié à une indigène. Les Mi'kmaw sont arrivés ici il y a plus de 10 000 ans, par l'Ouest et le détroit de Béring. Ils se sont d'abord installés en Gaspésie, puis en Nouvelle Écosse, Ile du Prince Édouard et une partie du Nouveau Brunswick et de Terre Neuve. Ils parlent une langue algonquine et sur les 20 000 indigènes restants, environ 1/3 la parlent toujours. Leur mode de vie d'antan était le même que les peuples sibériens : chasse, pêche, commerce de peaux contre objets en métal (couteaux, chaudrons...). Jack tient une minuscule boutique de cigarettes détaxées. Les « native people » ont quelques avantages de cette sorte après avoir été bien spoliés par les colons. D'ailleurs dans le journal du lendemain un dessin humoristique montre un indigène, boulet au pied, pour fêter les 150 ans de la naissance du Canada. Ils habitent dans des « réserves », eh oui... Ils sont très typés, foncés de peaux, et comme partout ailleurs, sont un peu les « laisser pour compte » de la société. Ce n'est pas un scoop.

Antigonish, New Glasgow, Pictou, River John, Tatamagouche, Wallace, Miramichi, Petit Rocher, Belledune, Shédiac, Campbellton... les noms se suivent et ne se ressemblent pas. Des étapes d'une centaine de kilomètres depuis Sydney me permettent d'allonger le trait régulièrement sur la carte que je stabylote chaque soir avec délectation. Parfois pourtant une demie-journée de pluie me donne une bonne occasion pour me reposer un peu. J'ai l'occasion aussi de franchir quelques ponts monumentaux, comme celui du Bras d'Or ou de Miramichi, appelé le pont du centenaire.

La côte que je longe est sauvage et belle, pas très peuplée. Les forêts ou les champs viennent jusqu'à l'eau et des maisons colorées égayent le littoral. Des baies douces à l'eau peu profonde, entourées de marais et peuplées de nombreuses espèces d'oiseaux me font tourner la tête souvent. Les propriétés ne sont pas délimitées par des haies, et encore moins des murs, l'espace est ainsi ouvert et joli à regarder. Après chez Jack, j'ai dormi dans un cabanon chez des particuliers, puis dans une salle inoccupée d'un B&B où j'ai déroulé mon matelas, bien contente d'être à l'abri de la pluie et au chaud. La nuit d'après, j'ai reposé mes jambes dans la caravane de Steve et Natalie avec qui j'ai passé une excellente soirée, puis chez James, un Warm shower chez qui j'ai dégusté du homard. Il faut dire que Shédiac est la capitale mondiale du homard et ils en mangent comme on avale une saucisse de Morteau ou un Mont d'Or.

Je suis arrivée en Acadie, les gens parlent français mais j'ai parfois des difficultés à les comprendre. Oh l'accent est délicieux et les expressions me font sourire.

Sur la route, déjà deux crevaisons et un pétage de câble (de dérailleur arrière). Sauf que mon câble de rechange était 10 cm trop court, quelle négligence de ma part ! Donc 40 km sur le petit pignon et heureusement encore, une grosse bourgade se trouvait là, avec un vélociste fort sympathique !

Au Nouveau Brunswick, les secteurs de la pêche, médicaux et du tourisme semblent être les plus gros pourvoyeurs d'emplois. Avant, il y avait des papeteries, comme à Terre-Neuve.

Arrivée à Bathurst, j'ai pris la route de la côte acadienne, l'océan est là tout près mais ne fait pas de vagues. Je longe en fait la baie des Chaleurs et en ces jours orageux elle porte bien son nom. J'essaie de passer entre les gouttes, n' y parviens pas toujours. Certains villages parlent majoritairement Français, d'autres sont anglophones, mais dans tous les cas, comprendre les gens demande une certaine attention. Accent à couper au couteau... À Belledune, je longe un port industriel énorme puis une scierie toute aussi importante. Je ne peux m'empêcher de penser encore à ce documentaire qui maintenant date un peu : « L'erreur boréale », qui traitait du problème de déforestation massive au Québec. Derrière les 40 mètres de forêt le long des lacs et des routes, les vues du ciel montraient une terre totalement dévastée dans des concessions données par l'État à des entreprises qui négligeaient de replanter correctement et se trouvaient surpris, un jour, de toucher la concession voisine. Il doit encore être visible en libre sur internet. Je ne sais ce qu'il en est aujourd'hui de la politique forestière mais il y a deux décennies, c'était grave.

La baie des Chaleurs fait partie du gigantesque golfe du Saint Laurent, séparé de l'océan par Terre-Neuve et deux passages : les détroits de Belle-Isle au Nord et de Cabot au Sud. (que nous avons franchi en bateau il y a maintenant 10 jours). De Belledune, je vois l'entrée de la baie des Chaleurs, entre la péninsule de Gaspésie couverte de montagnes et l'île Miscou.

Montréal et Québec sont à l'Est du Canada, mais je suis encore à l'Est de ces deux villes. À Campbellton avant de rentrer dans la province de Québec, j'ai déjà 2300 km au compteur. Cette ville aussi possède son grand pont, qui ressemble un peu aux précédents, métallique. À l'heure où ils ont été construits, il y a longtemps que la construction en pierres avait été abandonnée outre Atlantique. A l'autre extrémité du pont, je serai dans la province du Québec, prête à affronter les montagnes russes de la péninsule de Gaspé et à longer les Monts Chic-Chocs.

A bientôt.

 

 

Gaspésie

 

7 h 45 en ce 22 juin, je passe sur le pont de Campbellton. De l'autre côté, il n'est encore que 6 h 45. Décalage d'une heure entre les deux provinces. Me voici à 6 heures de différence avec Paris. Le vent me pousse gentiment, je laisse tourner les jambes sans forcer, je sais que je ferai long. La route 132 longe le littoral et me rappelle mon voyage entre Dunkerque et Gibraltar, au plus près de l'eau. Ici aussi, l'eau est à ma droite. De l'autre côté de la baie des Chaleurs, où j'étais avant, je vois la grande cheminée du port de Belledune. Je m'arrête à Caspédiac et suis logée chez Andréa et Z et bichonnée encore. Leur maison surplombe l'océan et le matin, devant mon bol de céréales, je vois les ballets des pêcheurs. Je décide, le lendemain, de foncer à Percé pour voir le rocher éponyme, avant l'arrivée des nuages. 104 km, vent légèrement défavorable, j'appuie sur les pédales et fais bien car à une demie-heure près, je n'avais plus le ciel bleu. Percé est très touristique, tout ça pour un bout de calcaire qui se dresse dans l'eau, certes très photogénique. La curiosité, le site phare de la Gaspésie. Ok je le concède, ça vaut le coup d'oeil. Par la fenêtre de la caravane où je dors, je vois les pêcheurs à la ligne par dizaines, postés stratégiquement là où se mélangent l'eau douce de la rivière à celle, salée, de la mer.

J'arrive à Gaspé trempée de pluie et profite d'une accalmie pour faire sécher un peu les sacoches et manger avant de continuer. Plus loin, la préposée à l'entrée du parc national de Forillon veut m'héberger mais il me faudrait refaire 10 km à l'envers, je décline et trouve à Cap aux Os un abri municipal ouvert au tout venant. Ce n'est pas encore ce soir que je monterai ma tente. Les journées sont belles. Je fais beaucoup de kilomètres mais tant que mes conditions de récupération sont ce qu'elles sont, ça ira. Pas de tente à monter, pas de bataille à livrer avec les maringouins, pas de position de contorsionniste, bref, un minimum de confort, je ne vais pas cracher dessus. Et puis des contacts avec la population locale... Depuis que je suis dans la province de Québec, le jour est levé à 4 h et se couche vers 21 h 30. Et aujourd'hui 24 juin, c'était la fête « nationale » du Québec, tout était fermé.

Forillon est le nom du parc national qui prend place tout au bout de la pointe de Gaspésie, l'endroit est beau et je pose le vélo un moment, chausse les baskets et monte à la tour d'observation panoramique qui se dresse en haut du Mont St Alban à 300 m d'altitude. De là, je vois le rocher Percé et Gaspé, mais même en scrutant bien, je ne vois pas le rivage de l'île Anticosti. Combien de détours à contourner des baies et des anses ai-je fait ? À partir de là, le terrain change vraiment, les bosses deviennent sévères et se suivent à un rythme effréné, et à partir du Cap des Rosiers, je prends le vent de face. Je longe le détroit d'Honguedo. La Gaspésie fait le dos rond, ce dos que je vois comme la rive sud de l'énorme fleuve Saint Laurent et je me demande si je serai capable de voir, dans les prochains jours, la rive nord, la côte du Labrador. À Cloridorme, je monte ma tente et bivouaque, ça faisait longtemps... Je longe les monts Chic-Chocs, densément boisés, verts. La route est exigeante, les villages de pêcheurs au fond des anses sont séparés par des falaises que la route gravit à chaque fois. Ce ne sont pas des côtes, ce sont des rampes, voire des murs qui m'obligent à mettre pied à terre et pousser ma monture. Je n'ai pas choisi l'itinéraire le plus facile, c'est le plus long, celui qui cumule le plus de dénivelée positive, mais le plus beau. Si par hasard la route fait une incursion un peu à l'intérieur, alors je vois des petits lacs dans chaque creux. La côte est relativement habitée et les villages se suivent d'assez près mais l'intérieur est une nature sauvage, entière. Rien ni personne. Le royaume des ours noirs, des lynx, des cougars, des coyotes, des orignaux ( un spécimen a déboulé du bois sur la petite route du parc trente mètres devant ma roue et a traversé la route après m'avoir regardée, je m'étais arrêtée immédiatement et ne bougeais pas, je n'étais pas très fière). A l'Anse Pleureuse, après une étape de 68 km qui en valaient au moins le double, je capitule et me repose quelques heures. Ces endroits sont charmants, les petits phares jalonnent le littoral, pas très hauts mais joliment posés sur les caps minuscules.

Le jour suivant, le vent est moins violent et le terrain plus conciliant. Après être passée hier à l'Anse du Griffon, Manche d'épée et Sainte Madeleine de la Rivière Madeleine, je traverse aujourd'hui Saint Maxime du Mont Louis, Mont Saint Pierre, Rivière à Claude, Ruisseau à Rebours, La Martre, Le cap au Renard, Tourelle, Sainte Anne des Monts, Cap-Chat, Capucins. Tous ces noms me font sourire et s'accordent parfaitement avec l'espèce de bonhomie que dégagent l'attitude et le parler des gens d'ici. Certains endroits de la montagne sont déboisés, je me renseigne : coupes à blanc non replantées suite à des épidémies de tordeuse. À part ça, la forêt nationale est exploitée par des entreprises privées, par concessions cédées pour le dollar symbolique, qui encaissent les bénéfices et touchent des subventions de la part de l'état pour replanter... Cherchez l'erreur ! Les agriculteurs ont quasi disparu de la région qui est principalement habitée par des retraités. Aucune industrie, population vieillissante, la morue a quasi disparu des eaux du fleuve. Reste le tourisme.

Depuis Sainte Anne des Monts, le nom des établissements en tous genres en bord de route a changé. Au lieu de voir « La réparation automobile gaspésienne », je vois le « Garage du Saint Laurent ». Au lieu de voir « la cantine de Gaspésie », je vois « la cantine du Saint-Laurent ». J'ai en quelque sorte changé de région, pourtant sur la carte, je suis encore en Gaspésie. Mais je suis le long du fleuve, l'eau est encore un salée, peut-être suivant les marées. La côte en face, que je ne vois toujours pas, est à 60 km. À Capucins, je suis dans le dernier village de Haute Gaspésie, demain dès les premiers kilomètres, je passerai dans la zone appelée « La côte ». Avant, il y a eu « La pointe » et « La baie des chaleurs ». Les couchers de soleil sont magnifiques ces jours. La Gaspésie est en fait l'extrémité des Appalaches.

Matane, Rimouski. Je suis sortie de la Gaspésie et retrouve ma coéquipière pour une petite journée. Nous pédalons ensemble jusqu'à Trois Pistoles et nos chemins se séparent à nouveau. Claire file vers Québec et Montréal comme prévu pour y être le 5 juillet au soir. Nous sommes le 1er juillet, jour de fête nationale du Canada, 150 ans. Ce matin, je devais prendre le traversier pour passer rive nord du Saint Laurent, dans le but de faire le tour du fjord de Saguenay et de rejoindre Québec par la petite région appelée « Charlevoix ». Le bateau est annulé. Le prochain sera demain matin. Jour de repos !

 

Saguenay-Québec

Le traversier est parti de Trois Pistoles le lendemain comme prévu. Dans la brume. Visibilité à 300 mètres. N'empêche que les marsouins étaient au rendez-vous quand même et les blancs bélugas aussi ! Arrivée sur l'autre rive du Saint-Laurent aux Escoumins, les bosses ne se font pas attendre, et comme à Paris, Sacré-Coeur est en haut d'une côte. La route qui longe le fjord sans jamais le laisser voir est magnifique, remonte la vallée de la rivière Sainte Marguerite, classée en zone de pêche pour les saumons. C'est la pleine saison et les taquineurs sont nombreux à lancer leur mouche. Je m'installe pour bivouaquer et me fais virer par un garde : toute la rivière est protégée, je suis bonne soit pour payer, soit pour refaire 20 bornes. J'ai du mal à comprendre la logique, si je paie je ne suis pas nuisible, ça doit être ça. Je remets tout sur le vélo et finalement, trouve un endroit mille fois mieux à la sortie de la zone.

À Saguenay, pour une raison inexplicable, je décide de faire le tour du lac St-Jean. Autant en profiter puisque je suis là et que j'ai du temps. C'est sûrement que j'avais envie de voir à quoi ressemble cette région agricole où poussent notamment des fraises, des patates et surtout des bleuets. Bleuet est ici le nom des myrtilles. Après avoir passé la rivière Mistassini à l'endroit de sa 9eme chute, je découvre enfin les champs entiers de bleuets. Les gros producteurs ont mangé les petits, les fruits sont ramassés mécaniquement avec des tracteurs équipés d'outils appropriés et sont transportés pour la plupart dans une grosse usine de tri et traitement à St-Bruno, où je dormirai une nuit. Les bleuets sont ensuite expédiés congelés pour être utilisés et vendus tels quels ou transformés. Mais là, ce n'est pas la saison du tout.

D'origine glaciaire, le lac St Jean fait 1000 km², soit quasi le double du Léman, mais il est peu profond et n'est pas entouré de hautes montagnes. Plusieurs rivières l'alimentent mais pour sortir et rejoindre le Saint-Laurent, l'eau doit passer par le fameux fjord de la rivière Saguenay, tandis que les routes d'accès sont toutes plus montagneuses les unes que les autres.

C'est un bien grand détour que j'ai fait là (600 km), pas tout à fait un aller-retour mais pas loin. Partout et encore j'ai trouvé des gens fort sympathiques qui m'ont laissé un coin de pelouse pour camper voire un lit parfois, et avec qui discuter un peu. La région Saguenay Saint-Jean (200 000 hab) est capable de quasi s'autosuffire. Il y a des industries, des cultures, les gens originaires d'ici ont une forte identité et il n'est pas besoin d'aller à Québec ou Montréal, tout se trouve sur place. Il faut dire que les accès ne sont pas forcément aisés.

De Saguenay, plusieurs itinéraires s'offrent à moi pour rejoindre le bord du fleuve et Québec. « L'autoroute » avec larges accotements mais aucun village, la route historique déserte et sans bordure dont les côtes font chauffer les moteurs des berlines, ou alors la route du fjord, longue, très vallonnée aussi, jolie, variée et jalonnée de villages. Il se trouve que la famille des amis d'une amie habitent à 15 km de La Baie, le long du fjord et j'y suis attendue. Jean Christophe et Guylaine habitent une maison incroyable dans un endroit tout aussi incroyable. Baies vitrées de ouf, on croit vivre dehors, pièces immenses, très hautes, un espace lumineux de verre et de béton brut qui donne droit sur la baie du Saguenay, la forêt et les montagnes en face. Pas de bruit de route, rien que le clapotis de l'eau et la pêche blanche l'hiver quand le fjord est pris par la glace. Cela doit être tellement beau l'hiver ou quand les éléments se déchaînent.Un havre de paix. Bientôt ils déménageront cependant pour intégrer l'éco-village juste à côté. M'arrêter là après toutes ces journées et nuits bruyantes me fait le plus grand bien. En face un peu en avant, il y a Sainte Rose du Nord où je suis passée il y a quatre jours.

Le lendemain, je me sauve du danger de m'installer là en partant tôt, alors que le brumisateur est en route sur la région. Petit Saguenay, je me déroute à peine, c'est de là qu'on voit le mieux le fjord, droit dans l'enfilade, et ça vaut le détour. On m'avait annoncé un régime de bosses infectes mais finalement le découpage de mes étapes (fruit du hasard) ne va pas mal. Oh, il ne faut pas se méprendre, j'ai régulièrement plus de 1000 m en positif pour finir le soir à la même altitude que le matin, mais ma foi les jambes se sont accoutumées à l'effort quotidien et en passant les reliefs et les rampes sans m'affoler, je me ménage.

Saint Siméon, je retrouve le Saint-Laurent comme je l'avais quitté, dans la brume, qui se limite à quelques centaines de mètres le long du fleuve. La Malbaie, Baie Saint Paul, Saint Féréol Les Neiges, entre chaque village, je passe à plus de 500 m d'altitude, … et redescends au niveau de l'eau. Orages et averses font partie du quotidien mais la température permet de ne mouiller rien d'autre que les habits courts et légers qui sèchent vite ensuite. Et les Tim Hortons, une espèce de McDo en pas pire avec wifi libre me permettent de me connecter régulièrement pour faire halte de temps en temps chez des « Warm showers » où je suis toujours très bien reçue.

Dernière petite étape avant Québec. Je quitte la jolie maison de Dominique, passe à la chute Montmorency et en reprenant mon vélo... mince, à plat à l'arrière. Démontage, rien de grave, mais là je me rends compte que ma cassette/pignons danse la carmagnole. En face le grand pont qui permet l'accès à l'île d'Orléans et ses cultures de fraises, patates et autres, s'élance par dessus un bras du Saint-Laurent. À partir de là, je crois qu'on peut parler de rivière même si à Québec, il y a encore un traversier pour rejoindre l'autre rive. À peine plus au sud, on trouve des ponts. À Québec, mon warm shower habite dans le quartier Limoilou, à deux pas du centre. Une coloc de jeunes dans un bâtiment « les pénates » qui est une coopérative. L'un d'eux est cocher et promène les touristes, un autre fait une thèse en sociologie, un autre encore travaille dans une radio locale engagée, une autre est à « l'école de la vie ». Que de richesses et de diversité, et ça fait un bien fou. Dès mon arrivée on me dit que je peux rester là autant que je veux. Simon m'accompagne et me fait découvrir sa ville et le repas commun est partagé dans la bonne humeur. Je vois un vélociste à deux pas qui resserre ma cassette, me voici soulagée.

Québec, les ruelles et les églises recyclées en bibliothèques, les petits endroits conviviaux mais aussi ce que tous les touristes ne peuvent manquer, la rue Saint-Jean, le château de Frontenac, la vue sur la ville et le Saint-Laurent depuis la citadelle, le bassin Louise... Et puis c'est le festival d'été, deux semaines de festivités, des spectacles la journée dans la ville haute et des concerts le soir. Je ne m'y installe pas pour autant, mes semelles sont de vent.

Dans quelques jours, Montréal...

 

Québec – Frontière US Vermont

La coloc qui m'accueille occupe le bâtiment d'une ancienne usine de découpage de viande. Reconversion réussie. Charpente métallique et tuyauterie en partie apparentes donnent un look vintage que j'aime beaucoup. Le tout au cœur du quartier Limoilou, très en vogue actuellement. Dans le temps, c'était le quartier où se situaient les usines et les logements ouvriers. À Québec, j'ai vu des rues aux façades colorées, d'autres en pente, des remparts, des touristes par centaines qui mangent des glaces pour se donner l'illusion de se rafraîchir sous le ciel lourd à la limite de craquer en orage, des vues superbes sur le fleuve roi, celui qui a vu arriver les Français et les batailles contre les Anglais. D'ailleurs dans les jours suivants, sur ma route vers Montréal, je traverse tous les villages historiques, avec des vestiges de fortifications. Sur le fleuve passent les super tankers, devant les maisons, des pancartes « Viens pas couler chez nous ! » et d'autres qui protestent contre ce que je comprends être un projet de pipeline. Pour remonter le cours, les bateaux changent de main, les capitaines du Saint-Laurent prennent la relève et assurent le pilotage, extrêmement délicat. Les hauts-fonds sont nombreux, le chenal de navigation étroit et parfois entre des zones de petits rapides. Il faut tenir compte des marées qui se font sentir encore même si l'eau n'est pas salée ou alors si peu qu'on n'en sent le goût. Les bateaux peuvent ensuite remonter très loin dans les terres américaines par les grands lacs. Justin, le contact de la coloc de Québec chez qui je dors une nuit à Deschambault me dit qu'à partir de la confluence avec le Saguenay, l'eau n'est plus salée. Justin me dit aussi que depuis deux ans qu'il habite ici avec sa famille, deux supertankers sont restés pendus. Et je connais tout de la fabrication du sirop d'érable, le géant barbu et chevelu n'a pas été avare de détails et sa production est délicieuse.

Pour me rendre à Montréal, je prends la route 138 qui longe le fleuve. Elle est tranquille car parallèle à une autoroute qui absorbe une grosse partie du trafic, et celui des poids-lourds en totalité (mais assez loin pour ne pas la voir ni l'entendre). Et je vois les supers tankers. C'est plat, c'est bien pour mes jambes après toutes les bosses du Charlevoix. Toutefois pressée d'arriver à Montréal chez Marie et Guillaume, j'irai jusqu'à faire une étape de 160 km, profitant d'une température fraîche et d'un vent nul.

Je maîtrise de mieux en mieux le Québécois, les « cââââlice », « tabernac », « crisment », « char, noirceur, brunante et astheure (à cette heure), maringouins, barguiner, maganer, débarbouillette » n'ont plus de secret pour moi. Et je sais bien dire « Bon jour » quand je m'en vais, en guise de « Bonne journée » et emploie le « scorrec » pour « c'est correct » qui veut dire « ça va » à toutes les sauces. Il faudra tout de même que je finisse par goûter de la poutine.

La Rivière des Outaouais vient grossir les eaux du Saint-Laurent en amont de Montréal. La première se divise en Rivière des Mille Îles et Rivière des Prairies. Entre les deux il y a Laval (île Jésus), tandis qu'entre le Saint -Laurent et la Rivière des Prairies se trouve l'île de Montréal. Elle est grande cette île, et très peuplée. Je m'y suis arrêtée deux jours et demi chez Marie et Guillaume. Je n'ai pas vu le temps passer, j'ai été chouchoutée encore. Qu'écrire ? Je vais me perdre dans les superlatifs. J'ai marché dans la vieille ville, sur les quais du vieux port, écouté Dju (groupe musical de Montréal) sur la place d'armes et gravi le Mont Royal, ça ne peut pas se louper. De là haut, la vue sur les buildings de la ville est belle.

Je suis partie le matin du 16 juillet de Montréal. Et contrairement à mon idée première qui était d'aller passer pas très loin de Ottawa, je vais partir vers le sud et passer la frontière avec les Etats-Unis (enfin... j'espère). Le but est d'aller visiter un peu le Vermont et les White Mountains du New Hampshire. Ensuite je toucherai l'océan dans le sud du Maine vers Portland pour revenir couper le Saint Laurent dans l'état de New York en passant par les Adirondack Mountains. Sortez l'atlas ou connectez vous sur Google maps ! Encore un joli détour en perspective, qui devrait m'offrir d'autres paysages pour un temps.

 

États-Unis part one. (New York, Vermont, New Ampshire, Maine)

Plus je me pose longtemps à un endroit, plus il m'est difficile d'en partir. Ça dure 100 mètres... et je suis de nouveau dans mon voyage. J'étais bien chez Guillaume et Marie. Me voici donc partie de Montréal par le magnifique pont Jacques Quartier qui m'offre une belle vue encore sur la ville, les quais et les buildings. En fin de journée je me présente à la frontière des États-Unis. Je n'ai pas de billet de retour en France ni même de preuve de sortie de territoire. Le douanier me pose mille questions sur un tas de choses, je lui explique mon voyage, ma vie, mon projet, mon itinéraire... Il veut tout savoir, si j'ai de quoi assurer au niveau financier, pour quelle date dois-je être de retour pour travailler en France, je ne brille pas. Après 20 minutes et avoir répondu trois fois à chaque question, je le vois qui se déride un peu, devient presque souriant et sympathique. Il me dit qu'il comprend ce que peut être un voyage à vélo au long cours, qu'il me pense honnête, et après que j'aie rempli la fiche verte, abat enfin le tampon convoité dans mon passeport. Et me souhaite bon voyage avec un grand sourire. OUF !

Me voici aux États-Unis. État de New-York. Pas longtemps, 2 km et je passe dans le Vermont sur un grand pont. C'est un petit État où les types ont des salopettes et des grandes barbes et font pousser des légumes bio, roulent en Dodge et s'écartent bien quand ils me doublent sur les petites routes sans accotement. Je traverse une partie du lac Champlain dans la longueur, 6 ème étendue d'eau douce des États-Unis, par les îles au milieu. Paysages somptueux, circulation calme, macadam nickel. Les îles sont reliées les unes aux autres par des ponts. Le lac Champlain fait quatre fois le Léman en superficie. Sur la carte ici, c'est une flaque d'eau, mais qu'elle est belle ! Axe de communication entre le Saint-Laurent et l'Hudson, il est d'origine glaciaire, à 30 mètres d'altitude. Il abriterait un monstre mythique mais je ne l'ai pas vu !

Les paysages du Vermont sont des collines verdoyantes arrondies, pas trop agricoles mais un peu quand même (mélange d'élevage et de cultures), pas trop forestières, je vois parfois loin, c'est assez ouvert et des montagnes plus hautes me barrent l'horizon. C'est évidemment là que je me dirige ! Une femme m'offre comme ça une cannette de Canada dry, une plaque de chocolat et me prend dans ses bras. J'étais en train de pique-niquer. Le tout a duré 30 secondes. Que, qui suis-je pour ces gens là, qui n'ont que deux semaines de congés par an, comme au Canada ? Une incarnation du rêve, du courage, de la liberté ? Un type me demande si j'ai besoin de quoi que ce soit, renseignements ou autres. Tout le même jour. Ça fait bientôt deux mois que je fais une overdose de gens gentils, que je suis comblée de gentillesse et de bonnes intentions, pareil pour mes hôtes Warm Shower.

Je suis alors allée un peu dans les montagnes, histoire de voir. C'était beau. Ensuite, je suis passée à Montpelier (ici ça s'écrit comme ça), minuscule capitale d'État, puis à Lisbon, Naples et Raymond. Atteindre Bethlehem (pareil) s'apparente toutefois à une montée au Golgotha. Enfin... entre temps il y a eu les White Mountains et un col. Oh c'est très touristique, train panoramique, stations de ski, cascades, sentiers de randonnée, complexes démesurés. Le Mont Washington, le plus haut, culmine à 6288 pieds. Ah ah oui, parce qu'ici on parle en galons (environ 4 litres), en pieds (3 et des brouettes dans un mètre), en acre, en miles, en pounds, en Fahrenheit... Et des pieds carrés, combien y en a t-il dans un acre hein ? Des yards dites-vous ? Mon compteur est toujours en kilomètres, ça va plus vite que les miles, et je paie en dollars.

Les orages ont laissé la place à une chaleur caniculaire avec des températures ressenties données à 38 degrés Celsius. Hum, donc les bivouacs sont délicats. Au choix : je reste dehors mais me fait bouffer par les suceurs de sang à travers pantalon et chemise longue dès que le vent tombe, soit je me rentre dans ma tente et me liquéfie... Ultime solution : m'asperger de DEET, qui bouffe même le plastique mais fait fuir les bestioles. La température de l'eau des nombreux lacs sur mon itinéraire est indécente. Là où je peux, je m'arrête piquer une tête. Là où je peux ? Euh oui parce que soit les bords de lac sont des propriétés privées, soit tout est récupéré par des pseudo parcs machin, bref temples de consommation encore, où les obèses arrivent en monstrueux 4 x 4 et se ruent sur des glaces et autres Coca. Je fuis. Enfin... non, pas tout à fait encore. Entre Portland et Kennebunkport (oui oui, là-même où Bush possède une maison mais je m'en tape!), c'est la côte d'usure entre le 14 juillet et le 15 août, je ne vous fais pas de description détaillée des différents comportements, c'est ni mieux ni pire. À quelques encablures, le long des réserves fauniques, marais et roselières sillonnés de canaux paisibles, il fallait se gaffer des traversées de tortues et deux bornes plus loin, des orignaux ! Qui l'eut cru ? Et mon premier serpent écrasé (pas par moi !).

Bon, pour la nuit suivante, je sors de la route principale et vais dans un petit village où j'installe ma tente à proximité des terrains de sport déserts. Mais là, comme à chaque fois, j'aurai la visite de la police, alors parfois à 19 heures, mais ici à 23 heures, alors que j'avais justement signalé ma présence dans le but même d'éviter ce genre de désagrément. Oh rien, contrôle de passeport, quelques questions dont la plus importante : quand et par où sortirez-vous des États-unis (itinéraire) ? Je viens visiter leur pays et y dépenser mes devises et tout ce qu'ils trouvent à me demander est quand est ce que vous vous cassez de chez nous et par où ? Ils sont sur les dents et me cassent les pieds. Qu'ils se rassurent je ne compte pas passer ma vie dans ce genre d'endroit où visiblement la délation fait partie du quotidien. Des étendards étoilés petits ou énormes flottent au vent, sur les balcons, dans les rues, les pots de fleurs, sur les places, dans les commerces, sur les casquettes, partout. La Suisse est gentille à côté et sur certains bâtiments que je pense municipaux, flottent des bannières à l'effigie du type à la mèche blonde. Ah l'Amérique !Retourner dans le Vermont, vite ! Nan mais quand même il y a des gens gentils, ils sont un peu noyés mais il y en a. Les McDo, KFC, Subway, machin Donuts, Urban quelque chose se succèdent. Pas un paquet de pâtes à l'épicerie mais un rayon entier de biscuits, un autre de bonbons en tous genres, un autre encore de chips, puis les sauces, gâteaux salés, PQ et clopes. Les frigos sont emplis de boissons gazeuses sucrées, mais de yaourt ou de fromage que nenni ! Ah l'Amérique !

Les motards tatoués roulent en débardeur et sans casque sur des Goldwin, des Harley, des Indian Roadmaster, des choppers démesurés, les bras à la verticale et les pieds loin devant dans des bottes à bouts pointus et relevés. Aucune moto de vitesse, non, sacoches en cuir clouté et lanières en bout de guidon qui flottent au vent, comme les cheveux et les rouflaquettes. Bandeau sur le front ou bandana comme les écumeurs des mers. Ah l'Amérique ! Ils vont tranquille et sont cools. Et pour moi, petit escargot avec ma maison dans mes sacoches, les accotements sont parfois si larges qu'on pourrait y faire passer un peloton entier, même si sur d'autres tronçons, ils sont carrément absents.

Je comptais piquer une tête dans le lac Winnipesaukee, magnifique et que je devine sauvage... en d'autres saisons. Mais là non c'est pas possible, quand il y a une plage publique il y a des gens qui agitent des drapeaux et alpaguent le client pour qu'il vienne garer son énorme caisse sur son parking déjà bondé, à prix fort. Je ne me suis même pas arrêtée prendre une photo, la foule entassée... mais ce lac découpé, immense, et saupoudré de plein d'îles boisées avec les White Mountains en multiples arrière-plans est une petite merveille. M'en aller, m'en aller plus loin. Sur une dizaine de kilomètres, la route est jalonnée de sacs poubelles de grande contenance, pleins, tous les cinquante mètres des deux côtés. Je me demande qui a bien pu mettre ça là, est-ce une forme de manifestation quelconque ? Ah non, je comprends un peu plus loin, une armée de gilets fluo ramasse les détritus, cannettes Red Bull, gobelets en carton McDo ou Subway et autres emballages dégueulasses dont les automobilistes se débarrassent. Volume impressionnant. Ah l'Amérique !

À la vitesse moyenne de 20 km/h, je passe en spectatrice et sans faire de bruit. Discrètement. Mon œil et mon esprit sont en éveil, je ne suis que spectatrice, le monde est ainsi fait, mon cerveau a de quoi turbiner, je ne laisse rien paraître. Sourire et passer, répondre avec patience aux gens qui me questionnent sur l'engin bizarre qui me transporte ou mon voyage. On me respecte sur la route et personne n'a été désagréable avec moi jusque là alors...

Il me faut quitter cette zone des lacs pour enfin retrouver un peu de calme et des gens adorables à East Grafton, Lebanon, Middlebury, Lake Placid... Sous la chaleur caniculaire, j'ai du mal à prendre au sérieux les panneaux « attention skidoo » et les engins garés devant les maisons me font sourire. Ah oui, saisons très marquées, l'hiver peut être sévère mais les tomates poussent bien en été.

J'ai croisé les Green Mountains lors d'une journée entière passée sous la flotte et le lendemain je revois le lac Champlain dans son extrémité sud avant d'entamer la traversée des Adirondacks. Le ciel a bien du mal à se montrer sous son meilleur jour : couvert et gris, bas. Dommage, l'arrivée sur Lake Placid est aussi belle que difficile, les hauts sommets et falaises bordent la route qui monte, qui monte... J'immortalise les tremplins olympiques et le panneau à l'entrée de la ville. Montréal, JO d'été 1976, Lake Placid, JO d'hiver de 1932 et 1980, j'arrive toujours trop tard ! Lake Placid est une bourgade minuscule (2000 hab) qui triple sa population en période estivale. La région est très belle, canotage, sup paddle, vtt, rando, ski, ce ne sont pas les moyens de se défouler qui manquent. Montagnes densément boisées, lacs et lacis de rivières tranquilles, tourbières. De l'eau et du bois.

Pour monter à Lake Placid, alors que la journée s'annonçait déjà à 109 km et 1331 m de positif, je me goure de route, demande mon chemin. Les ouvriers me disent de continuer, que ce sera beaucoup plus plat par là. Ok, tout va bien. Résultat des courses : 15 km et 100 m de dénivelée positive de plus que par l'autre côté, mais quand t'es parti, ben t'es parti et plus t'avances moins tu fais demi-tour !

J'ai bien aimé les Adirondacks, mais j'ai bien aimé aussi quand j'en suis sortie, quand j'ai vu autre chose que toujours des arbres de chaque coté de la route, pas d'horizon. Alors quand sont revenus les champs cultivés et les grandes roselières, les collines herbeuses et des choix de route un peu plus grands, j'ai encore pédalé quelques dizaines de kilomètres et suis venue butter sur le Saint-Laurent, eh oui, encore lui ! Pour ma dernière soirée aux US (avant une autre session, plus tard), mon hôte Warm Shower a la bonne idée de m'inviter à manger dans un resto buffet à volonté : si tout le monde était comme moi, les tenanciers feraient faillite...

Bien, en passant la frontière US par Wolfe Island et ses deux ferrys, j'apprends à mon grand désarroi que mon visa US court depuis la première entrée, donc je n'aurai pas 90 jours supplémentaires en repassant. Oh merde ! Moi qui voulais retarder ma sortie définitive, je me retrouve à être obligée de quitter le territoire américain avant le 13 octobre. Autant dire que je sais quoi faire de mes journées si je veux un peu profiter des grands parcs nationaux : avancer ! Au pire, si je vois que je suis trop juste, je me ferai transporter, mes affaires et moi, pour traverser les grandes prairies du Sud Dakota. Mais quand même, quel loupé, quelle négligence de ma part de ne pas m'être renseignée avant. Pas pensé une seconde ! Allez, ça vaut mieux qu'un accident même si l'un n'empêche pas l'autre. Me voici avec un bel objectif !

 

Les Grands Lacs

Le premier traversier me pose sur l'île canadienne de Wolfe au milieu du Saint-Laurent à l'endroit d'où il sort du lac Ontario, un des cinq grands. D'ailleurs il est impressionnant de voir jusqu'où les porte-containeurs et supertankers peuvent remonter à l'intérieur des US, loin encore après les grands lacs. Une fois le goulet Québec-Montréal franchi, la voie est libre... Donc, je traverse l'île et prends le second ferry qui me pose à Kingston dans la province d'Ontario. Comme ses voisines Québec et Manitoba, elle va jusqu'à la baie James. Territoires immenses qui contiennent à eux seuls je ne sais combien de fois la France.

Mon but est de filer à Sault-Sainte-Marie, entre le lac Supérieur et Huron (Michigan n'est pas très loin), pour y franchir de nouveau la frontière. Les paysages ont radicalement changé et si je suis plus au Nord que le Nord de l'État de New York, j'ai l'impression d'être plus au Sud. Prairies de fauche, vaches dans les champs, cultures (maïs, patates, haricots verts...), forêts de feuillus, petits villages, jolies rivières navigables, écluses... Période de moissons. Des champs jaunes et des champs verts.

Cela ne dure toutefois pas, et je me retrouve de nouveaux dans des paysages boréaux de tourbières, bouleaux, marais, arbres gris les pieds dans des eaux rousses ou noires. Je suis alors au nord de la péninsule de Bruce, qui sépare le lac Huron de la vaste baie georgienne. Si vaste que je n'en devine pas l'autre bord. Ces lacs (Huron, Erié, Ontario, Michigan et Supérieur) sont de véritables mers intérieures par leur superficie. Et les plus grands d'entre eux (Erié, Michigan et Supérieur) communiquent entre eux. À Tobermory j'ai pris un traversier jusqu'à l'île Manitoulin. Sur la carte c'est minuscule mais le bateau met une heure trois quarts et pourtant il fend l'écume à vitesse honorable. Manitoulin Island est relativement peu habitée, quelques villages et communautés indiennes, le ciel est gris. Après Little Current, il s'épanche... Je passe sur Great La Cloche Island, que je trouve très belle même sous la flotte. Des petits lacs par dizaines, sauvages, entourés de conifères, de myrtilles et de framboises sauvages, des rochers rouge couverts de mousses, et pas grand monde. La traversée de Birch Island et de la réserve indienne de Whitefish River me permet de reprendre roue sur le continent.

Ne reste plus qu'à suivre la route 17 jusqu'à Sault-Sainte-Marie. À Walford, un couple de francophones de l'Ontario m'accueille. Je demandais à planter ma tente sur le terrain, ils ont décrété que je serais mieux à l'intérieur. Tous deux sont issus de familles originaires de France, il y a X générations. Ils ont gardé la langue française et la défendent contre vents et marées. Lui a passé une partie de sa vie en Europe et a appris le métier d'horloger en Suisse, à Neuchatel. Voici de quoi alimenter la conversation un moment. Longtemps ils ont habité à Elliott Lake, un peu plus loin, là où il y avait des mines d'uranium de quoi faire vivre la ville. Puis la mine a fermé. Aujourd'hui, des retraités y vivent l'été, tandis qu'ils possèdent une autre maison en Floride pour l'hiver. Chez mes hôtes, quand on parle de vélo, on dit un « bicycle à pédales ». Délicieux. Sur 8 millions d'habitants que compte l'Ontario, 842 000 parlent français. Au moment d'aller dormir, Paul et Diane réalisent soudain que leur maison est un tel capharnaüm d'objets hétéroclites entassés partout et encore ailleurs qu'il est délicat de trouver un coin où je peux gonfler mon matelas... Il y a des rencontres qui marquent. Ces gens étaient d'une simplicité, d'une spontanéité, d'une générosité impressionnantes, allant jusqu'à me remercier de m'être arrêtée chez eux...

Le lendemain, à ma plus grande surprise, je double quelques charrettes tirées par des chevaux sur le bord de la route. Ce sont des Ménnonites, nombreux dans le secteur. Ils ont défrichées des terres pour les cultiver. Je passe à Spanish, puis dans la réserve indienne de Serpent Lake, à Blind River, à Thessalon avant d'arriver à Bruce Mines. De temps en temps je vois le lac (Huron). À Bruce Mines aussi il y avait des mines, parmi les plus vieilles du pays, de cuivre. Actuellement fermées. Après le village, dans la campagne, je demande à planter ma tente. On me dit qu'il va pleuvoir. Je ne le sais que trop. Me voici invitée chez Ruth et sa famille. Et là, tout en mangeant du brownie accompagné de framboises fraîches, sirop d'érable maison et crème glacée, je me délecte du bruit de la pluie qui dégringole en la regardant passer derrière les carreaux ! La prière a été faite avant le repas, quinze secondes où les paroles prononcées étaient pour moi, mon voyage, ma santé, ma sécurité. Je n'ai jamais cru à rien mais cette attention me touche.

Je suis alors à 62 km de Sault-Sainte-Marie, mes deux précédentes étapes ont été longues (155, 135) et celles d'avant leur ressemblaient, j'ai en partie profité d'un vent favorable et le relief était peu marqué. Sur la route, de grands panneaux invitent les automobilistes à se méfier des ours, à ne pas les approcher, ne pas les nourrir... et stipulent que ces animaux peuvent être dangereux. Ruth me confirme qu'il est facile d'en voir, dans les décharges... Le lendemain, une averse matinale, une météo annoncée pluvieuse pour tout le jour et l'insistance de Ruth pour que je me repose une journée auront raison de ma motivation. Jour de repos, j'en avais besoin. Cependant il ne tombera pas une goutte et c'eut été un jour parfait pour avancer. Ballade à pied au bord du lac avec Ruth, je me suis détendue et je crois que c'était indispensable. Le soir, 10 personnes à table, Ruth m'a préparé un gâteau d'anniversaire... On est loin de la date mais comme j'étais déjà en voyage je n'avais pas eu de gâteau. Non mais sans dec ! Brownie tapissé de crème et framboises fraîches représentant la feuille d'érable canadienne. C'était ma dernière nuit dans ce pays, enfin... j'espère que demain verra mon soulagement par rapport à la durée de mon séjour aux US.

Sault Sainte Marie. Je m'engage sur le pont international qui enjambe la rivière Sainte Marie, très courte, entre le lac Supérieur et le lac Huron. Écluse monumentale, pont monumental, poste de douane monumental. Le premier douanier ne me parle pas, il aboie ! Ça commence fort. Je tends mon passeport et laisse faire. Il cherche le carton vert, feuillette... Pas de carton vert, je l'ai dégrafé et planqué ailleurs (s'il me refuse carrément l'entrée aux US, je retenterai ma chance avec plus tard). Il vérifie sur son ordi, il constate que j'ai été enregistrée sortie et barre d'un trait rageur le tampon précédent. J'ai espoir. À la radio, il indique qu'il m'envoie au bureau pour un I94. C'est bien ce que je veux, super. L'employé qui me reçoit alors est souriant, cherche le carton vert, me demande ce que j'en ai fait (mensonge mais mensonge cohérent) et qui a barré le tampon... euh, votre collègue. Il me pose des questions logiques, me demande combien de temps il me faudra pour rejoindre la frontière mexicaine. Je lui demande le maximum, 90 jours. Aucun souci. Je repaie les 6 dollars, et j'ai jusqu'au 2 novembre pour sortir. Ça, c'est fait !

Je peux rouler le cœur léger. Et les jambes aussi. Parce que du coup, j'ai du temps devant moi, pas le feu au lac. À Sault côté US, j'achète un pneu, le marchand intéressé par mon voyage me fait une ristourne sans que je ne lui demande rien. C'est bon pour un premier contact. Je récupère une carte du Michigan et me voici lancée sur la route M28, rive sud du lac Supérieur. Il me faudra cependant rouler deux jours avant de le voir, à Minusing. Avant, j'ai eu entre autre une ligne droite, parfaitement droite, de 40 km de long. Exactement. Sans rien d'autre de chaque côté que de la forêt. Et surtout sans absolument aucun relief. Pas la moindre déclivité dans un sens ni dans l'autre. Je ne sais pas si j'avais déjà expérimenté ça ! Le Michigan se décompose en deux parties, la « upper » et la « lower » péninsule. La première se situe entre le sud du lac supérieur et le nord de Huron et Michigan, tandis que la seconde sépare les lacs Huron et Michigan et ressemble à une moufle.

Minusing donc, bord du lac, jusqu'à Marquette. Bien sur je ne vois pas l'autre rive. 82 000 km² d'eau douce, le plus grand. Profondeur moyenne : 149 m. Le rivage est beau, plage et forêt, il me faisait penser à notre côte atlantique par endroits, pinède, sable, sans les vagues toutefois. Je me baigne en vitesse, la température est bonne. À Marquette, il y a une énorme infrastructure dans le port. C'est l'ancien quai de chargement du minerai. Il y avait des mines pas bien loin, le train montait sur cet immense truc et le minerai de fer se déversait directement dans les bateaux. Il reste un tel quai en activité 2 miles plus au nord. Les bâtiments anciens de la ville sont comme partout, en briques. Et le reste est comme partout aussi : des avenues et des rues en quadrillage, pas de hauts bâtiments, des maisons en bois. On cherche les centre-bourgs mais ils n'existent pas vraiment. Dans la coloc de warm showers qui m'accueille ici, il y a une carte des US épinglée au mur. Je peux me rendre compte du chemin parcouru même s'il en manque un bout, et je vois surtout qu'en faisant le même nombre de kilomètres encore et sans vraiment de détours, je passerai par les parcs nationaux qui m'intéressent et serai sur la côte Ouest si je veux. Mais que ce pays est grand quand même.

Je n'avais pas du tout imaginé que la « upper peninsule » puisse être aussi boisée et aussi peu peuplée. C'est quasi un désert humain. Les étendues de forêts sont impressionnantes et il ne faut pas laisser passer les épiceries en se disant qu'on trouvera plus loin. Je fais étape à Kenton, 20 habitants permanents. Mes hôtes m'emmènent voir une cascade et nous marchons jusqu'à un point de vue perdu dans la forêt au bout d'un chemin boueux. Autour, je ne vois que de la forêt, de la forêt et encore de la forêt. Et une chance inouïe qu'ils m'aient conviée à dormir à l'intérieur, la pluie qui tombe pendant des heures est épaisse et serrée. Ici encore, on ne ferme ni les portes des maisons ni les voitures ni rien, rien n'est clôturé et les vies sont simples.

Je suis à la limite du Wisconsin et ne reverrai le lac supérieur que brièvement à Ashland. La suite ? Toujours vers l'Ouest pour l'instant, un chouillas sud, mais vraiment un chouillas.

 

Pour l'instant vous trouverez la suite dans le blog (section Nouvelles fraîches).