Buenos Aires – Barcelone – Bois d'Amont

Dernières impressions d'une folle virée.

 

Je ne sais pas pourquoi j'avais imaginé Buenos Aires avec des immenses buildings le long du rio de la Plata ! Quand j'arrive en bateau, rien de remarquable à part la dimension du fleuve : environ 50 km, le plus large du monde. La limite de l'océan côté uruguayen est Punta del Este, Punto Indio côté argentin. La limite des eaux douces/salées est donc « horizontale » sur le globe. Coté argentin, très peu d'eau, 1,5 m de profondeur avec un chenal creusé pour le passage des bateaux, côté uruguayen beaucoup plus, ce qui explique cette limite géographique fleuve/océan qui surprend à première vue. C'est donc pour ça que quand j'ai bu la tasse à Montevidéo, je n'ai pas senti le goût du sel...

 

Bien, Buenos Aires. Tomas et Guillaumina arrivent très vite sur leur vélo en bambou. Immédiatement le courant passe bien et je sais que mon séjour sera agréable. Nous traversons toute la ville pour arriver dans le quartier Nunez où habite Tomas. Le métro passe à quatre blocs, le train à trois et ce sera facile pour aller à l'aéroport même si je ne sais pas encore comment j'irai.

 

Lundi, je visite le centre avant que tout ne soit bouclé à cause du G20. En effet, il y a un G20 par an dans le monde, mais je suis en plein dedans ! Buenos Aires est très étendue, 12 millions d'habitants, mégapole. Le centre concentre les bâtiments coloniaux espagnols avec toujours des colonnes, des balcons, des patios. Je me rends également dans le quartier plus populaire de la Boca, celui qui a vu grandir Maradona et qui s'articule autour du fameux stade. Dans ce quartier, des maisons en bois peintes de couleurs très vives, des balcons avec des personnages décoratifs qui font signe aux touristes, très nombreux. C'est le quartier incontournable de la ville, avec ses boutiques de babioles, et ses cafés aux tarifs indécents. Quels que soient les quartiers, des couples de danseurs aux costumes sophistiqués offrent aux passants les pas tout aussi sophistiqués du fameux tango. Il ne faudrait pas croire que toute l'Argentine est concernée, c'est la spécialité des seuls Portenos (habitants de Buenos Aires).

 

Tomas s'en va trois jours à Cordoba pour raisons professionnelles, je suis donc chez moi chez lui, ou... chez lui chez moi.

 

Mardi je vais chercher une caisse de vélo, et me mets au démontage. Cependant j'éprouve très vite de grosses difficultés à cause de la corrosion, de grippage (dans l'alu c'est bof...), et constate du jeu dans le cadre. Bref mon vélo commence à fatiguer. Ça turbine très fort dans ma tête. Est-ce le signe évident qu'il faut que je passe à autre chose ? Dois-je le ramener tout de même ? Pour quoi faire ? Est-ce vraiment utile ? Un ami uruguayen qui vit au Paraguay peut le reprendre et venir le chercher puisqu'il est à Montevideo en ce moment... donc il ne partirait pas à la poubelle. Lui offrir une seconde vie. Je me rends vite compte que mon seul argument pour le ramener est purement sentimental. Et la crainte d'être mal à l'aise sur un vélo droit... À quoi bon ? Pour pouvoir dire en le montrant dans mon garage : « C'est le vélo avec lequel j'ai traversé l'Asie et les Amériques, il m'a supporté pendant 105 000 km ». Non. Je ne repartirais pas avec pour un long voyage, le cadre a souffert et commence à prendre du jeu au niveau de l'articulation de la fourche arrière. Il FAUT passer à autre chose même si ça me fait mal au ventre de l'abandonner. Cela fait un moment que me taquine l'idée de voyager à l'avenir avec un autre vélo qui me permette de passer beaucoup plus hors routes, au moins d'emprunter le réseau secondaire qui dans bien des parties du monde n'est pas asphalté, et donc beaucoup plus tranquille. Je démonte ce que je peux, le mets dans le carton et basta.

 

Mercredi je retourne au centre-ville pour rencontrer Niko. C'est chez lui que nous avions logés (nous c'est Paco, Élodie, Julian, Céline, Léa et moi) à San Carlos de Bariloche pendant quasi une semaine lors de ma virée entre Santiago et Ushuaia. Personne au cœur démesuré, il nous avait été très difficile de partir de chez lui. Paco se faisait rapatrier pour son problème de genou, Céline et Élodie partaient vers Lima, Julian rentrait en France depuis Santiago, Léa rentrait en France depuis Bariloche, je partais à vélo vers Ushuaia, le cœur lourd d'avoir à poursuivre seule le voyage. Et Niko supportait nos états d'âme... nous faisait du pain excellent, nous emmenait au cinéma voir « Humans » de Y. Arthus Bertrand, et nous faisait visiter les environs entassés à 7 dans sa petite Jeep en ruine qui prenait l'eau, montait difficilement à 30 km/h mais dans laquelle on comprenait très bien le fonctionnement apparent des essuies-glace. Quel plaisir de le revoir !

 

Jeudi je prends le train et vais à Tigre voir le fameux delta. Considéré comme la Venise argentine, l'endroit est joli mais n'a rien à voir avec la ville italienne. À l'extrémité du rio de la Plata se rencontrent le rio Uruguay, le rio Parana Guazu, le rio Parana de las Palmas, le rio Tigre. Tout cela forme un immense delta composé de centaines d'îles recouvertes de végétation, un espace sauvage à l'exutoire d'un des plus grands bassins versants du monde, drainant (après le bassin amazonien) une immense partie des eaux sud-américaines.

 

Les jours filent, nous voici vendredi, j'ai de sérieux états d'âme par rapport au fait d'abandonner mon vélo. Je cherche des infos quant à mon transport à l'aéroport. Les bus semblent fonctionner mais ce sont des collectivos, pas sûr qu'ils prendraient mon carton de vélo, quoi que... Me voyant dans l'indécision et sans rien dire Tomas se débrouille pour trouver quelqu'un qui possède une auto... Pour la soirée, il a invité des amis et nous préparons ensemble une parilla végétarienne excellente. Belle soirée de clôture de ce voyage, à l'image de ce qu'il a été tout le long : une réussite !

À ce moment là, Tomas m'annonce que nous irons à l'aéroport avec une amie de sa mère, qu'elle passe nous prendre à neuf heures, il tient à m'accompagner et je peux encore changer d'avis quant à mon vélo, mais ma décision est prise. C'est donc l'esprit bien tranquille et sans avoir rien à faire que je me retrouve à l'aéroport. Ceci dit, jamais le carton de vélo ne serait rentré dans la petite auto...

 

Quand se termine le voyage ? Au moment où l'avion décolle ou quand j'arrive à la maison ? Dans ma tête il est déjà terminé, je suis passée à autre chose déjà. Cependant, je profite de mon escale de 10 heures en journée à Barcelone pour visiter cette belle ville coloniale espagnole... Ah non, il y a un mot de trop ! Je suis revenue à la source. À force de voir des villes construites en Amérique par les Espagnols... Au pas de course je fais le tour des principales choses « à voir » dans le centre sous un soleil radieux. Le marché de Noël me rappelle que je vais encore rentrer en pleine débauche de watts, aussi débile qu'inutile. Et j'ai même vu une pub sur internet pour des sapins en bois ! Sans déconner ? Des sapins en bois ! OK. Barcelone regorge de petits passages sympas et étroits, de ruelles, de venelles, mais aussi de bâtiments art déco ou plus classiques. Ça faisait évidemment bien longtemps que je n'avais pas vu une ville à l'architecture aussi riche. Bienvenue sur le vieux continent... Si le dimanche matin seuls les joggeurs arpentaient les ruelles, il était difficile quelques heures plus tard de s'y frayer un passage, au coude à coude avec la foule compacte avançant trop lentement pour mon pas...

 

Un décollage encore puis l'avion pose ses roues sur le tarmac de Genève. Récupération des bagages. Sortie de l'aéroport. Mes parents sont au rendez-vous. Retour. Le col de la Faucille est toujours là, quelques traces de neige. Puis mon village, ma rue, ma porte...

 

Le voyage est terminé. Il fut beau et riche.

 

Dans les jours qui suivent alors que j'ai repris le travail déjà, je reçois des messages en espagnol, on me donne des nouvelles de mon vélo et on en demande des miennes. Si en rentrant l'impression était d'être partie la veille, le fait de replonger si vite dans la vie d'ici me donne l'impression d'être rentrée il y a longtemps. Cependant, les changements dans le village, les événements survenus ces derniers 18 mois me font prendre conscience de la durée de mon absence. Le temps passe décidément trop vite.

 

Depuis deux jours, j'entends parler d'avalanches, de recherches de victimes, de progression en terrain enneigé, d'orientation, de matériel, de prise de décision. Un jour seulement après mon retour je suis pour trois journées en « coordination de formateurs » au centre national de ski nordique et des métiers de la montagne à Prémanon. Le but sera de former les futurs accompagnateurs sur la partie hivernale de leur cursus. C'est ce qui s'appelle un retour rapide à la réalité. J'ai enfilé les grosses chaussures, j'ai revu le panorama sur les Alpes qu'offrent les sommets jurassiens au dessus de la mer de nuages qui recouvre tout le bassin lémanique et là, je me suis dit que quand même, qu'est ce que c'est beau le Jura !

 

Puis la neige est venue, j'ai retrouvé mes amis et nous avons skié ensemble, qu'est ce que je suis bien avec ces gens dans mon Jura ! Tout m'a rattrapé en moins d'une semaine, seul reste bizarre le fait de jeter le papier dans les toilettes au lieu de le mettre dans la poubelle...

 

Des visages, des virages, des paysages, des mirages, des nuages, des rivages, j'ai tout ramené dans mes bagages. Depuis mon retour on m'a demandé maintes fois si je suis contente de rentrer. OUI, je suis contente d'être rentrée, contente de voir mes parents, mes amis, mes collègues, la neige, le panorama sur les Alpes, de faire du ski. J'ai choisi de rentrer. Je vais faire ma saison d'hiver, profiter de l'endroit où j'ai mes racines, bien profondes, et mes amis. Et puis je retrouverai un vélo pour pouvoir repartir quand le besoin se fera sentir, restant toutefois à l'affût de toute opportunité qui se présenterait, à vélo ou non... Je ne sais pas où, je ne sais pas quand ni pour combien de temps. Chaque chose en son temps, demain sera un autre jour, carpe diem...

 

Un post suivra avec quelques chiffres, entre autres.

 

 

Côte atlantique uruguayenne.

 

J'en étais donc à Puerto del Diablo où je suis restée 48 heures à regarder les couleurs du ciel et de l'eau changer suivant la nébulosité. Endroit charmant s'il en est. Je reprends la route contre un vent démoniaque qui tourne en même temps que moi afin de toujours me regarder en face. Droit dans les yeux. Sans déconner, depuis Filadelfia dans El Chaco au Paraguay, je peux compter les jours où il a été favorable... J'en ai marre. Pas de pédaler non, juste du vent contraire, de toujours avoir à forcer pour faire avancer la machine.

 

La côte est belle. La façade atlantique de l'Uruguay est une plage de sable fin interrompue seulement par quelques caps rocheux sur lesquels se vautrent parfois phoques, otaries et lions de mer ! C'est calme et paisible, les permanents rénovent et nettoient les « cabanas », s'activent pinceaux ou marteau à la main à l'approche de la saison touristique. Quelques occidentaux flânent de village en village. Je fais les détours, vais voir l'océan à chaque fois qu'une route y mène et marche même 12 km aller-retour dans le sable pour aller à Cabo Polonio. C'est un parc national, les seules grandes dunes de sable de l'Uruguay. Un phare est planté au bout du cap recouvert d'herbe rase. Les individus d'une colonie de mammifères marins jouent, s'engueulent ou dorment sur les rochers et des petites maisons en bois peintes de couleurs vives sont disposées sur le terrain comme si elles y avaient été jetées... de manière totalement anarchique. Et c'est joli, pas de barrière, pas de clôture, pas de limite de parcelle. Je divague un moment dans cette espèce de bout du monde loin du bruit hormis celui des vagues et du vent. Pour s'y rendre il faut garer son véhicule sur un parking payant à 6 km et prendre place dans un camion panoramique à prix fort. J'ai posé et attaché mon vélo en dehors du parking, j'ai marché au lieu de prendre le camion et quand un ayant-droit est passé, je suis montée à l'arrière du pick-up.

 

Remontée sur le vélo, luttant toujours contre ce vent qui démonte la mer autant que mon mental, je finis par rattraper un Italien en roller avec un sac sur le dos, parti il y a deux mois et demi... Tous les moyens sont bons. Sur asphalte correcte il avance aussi vite qu'un cycliste. Mes deux hôtes WS de Castillos et La Pedrera me font presque regretter de ne pas camper, les derniers exigent trois heures de boulot contre une nuit dans une cabane. Cela pourrait être sympa mais quand je suis arrivée claquée de ma journée (80 km contre le vent + 3,5 heures de marche dans le sable), ils m'ont collé un pinceau dans les mains, le pot de peinture à côté de la balustrade à repeindre et se sont barrés. Quand ils sont rentrés je me couchais, j'étais allée en courses, voir la plage, m'étais douchée, avais mangé et accessoirement avais repeint un bout de la balustrade histoire de dire que... sans me fouler. Ce n'est pas la mentalité WS, aucun partage de rien, désintéressement total, comme la veille. Je dis ça mais cela ne m'affecte guère, c'est juste un constat.

 

Le jour suivant, profitant encore d'un beau soleil, je vais jusqu'au Cabo José Ignacio. C'est un village un peu particulier. Au lieu d'y trouver de simples cabanes en bois de toutes les couleurs, on y voit des énormes maisons sous surveillance vidéo avec de grandes baies vitrées, sur des parcelles bien délimitées et scrupuleusement fermées. On m'avait prévenue : il ne faut rien acheter à José Ignacio, c'est très cher, c'est la jet-set, c'est THE endroit, le Saint-Trop de l'Uruguay. Ahah, j'y ai planté ma tente sur le terrain privé non clôturé d'une propriété inoccupée coincée entre la police, l'église et l'école. Avec la bénédiction de la police... c'est chez eux que je vais chercher de l'eau, ils m'ont dit « Ouaich, le proprio ne devrait pas venir, tu peux te mettre là ». Oui, parce que dans ce lieu hautement touristique, il n'y a rien pour les campeurs à part de jolis panneaux d'interdiction, et je ne campe pas sur les plages, pas assez discrètes à mon goût, et de plus le bruit des vagues m'empêche d'entendre arriver un éventuel danger. Le phare du cap José Ignacio est beau, les rouleaux s'écrasent avec fracas sur les rochers et précisément parce que la côte est rocheuse, la couleur de l'eau est belle.

 

J'arrive dans les environs de Punta del Este alors que deux jours pluvieux et ventés sont annoncés. J'ai du temps et peux me permettre de ne rouler que les jours de météo favorable, je me pose chez Patricia, une WS qui a sillonné l'Amérique du sud en petite reine. L'endroit est paisible et je me repose en regardant tomber la pluie (un peu) et en me disant une fois de plus que j'ai bien de la chance d'être au sec. Le lendemain le ciel est bleu mais le vent m'envoie le sable jusque derrière les cuisses lors de ma sortie matinale pour aller au supermarché à 8 km aller retour. Je l'aurais de face, je me repose encore... Ce repos j'en ai bien besoin. J'ai beaucoup roulé en un an et demi et j'arrive au bout un peu fatiguée musculairement. Ces derniers jours j'ai même des douleurs de tendinite dans un genou. Je n'en ai pas marre du tout mais ai besoin de vacances... si si !

 

Après ces quasi deux jours à ne rien faire je me sens bien. Je passe le pont en forme de vague, bien ondulé, bien casse pattes dès le démarrage et arrive rapidement à Punta del Este avec ses grands buildings moches. Je m'arrête juste prendre une photo de « Los dedos », « les doigts », le temps d'un regard aussi pour l'île de Lobos et son phare. La route côtière secondaire est un régal même si j'ai toujours et encore du vent défavorable. L'asphalte est parfois recouverte de sable blanc, la dune occupe la route et je dois pousser ma monture à plusieurs reprises. Les petits villages se succèdent. Tout le monde me dit que dans un mois tout le littoral sera envahi, invivable, trafic automobile, bagnoles garées partout, feux et « asados » dans les forêts, renforts pompiers à cause des feux dans la pinède sèche, bref, la fête du slip, montagnes de déchets... On me dit qu'à Punta del Diablo, qu'à Cabo Polonio, Punta del Este ou Piriapolis, il faut jouer des coudes pour circuler à pied...

 

Bref, le soir, je loge chez José, encore un ami de Hugo du Paraguay... dans sa cabane sur la plage ou quasi, à Santa Lucia del Este juste après Biarritz, si si, Biarritz, plage de surf sur l'Atlantique ! Montevideo n'est plus très loin. José m'accompagne le lendemain jusqu'à la capitale même si je vois bien que, cycliste compétiteur sur route avec son vélo de moins de 8 kg et ses mollets affûtés comme des lames, il a du mal à supporter mon rythme de sénateur. D'autant plus que je me ménage, fais des arrêts pour prendre des photos, pour acheter du pain, pour manger, pour boire, pour pisser... du cyclotourisme quoi !

 

Montévidéo, capitale, m'y voici avec une grosse tendance à penser que je suis à la fin du voyage. Faux ! Au moins 200 bornes encore à parcourir. Montévideo en coupe ça fait : l'Atlantique et son eau bleue, la plage de sable fin, le boulevard côtier, et l'alignée de barres en béton des années 60-70. À cette époque là on ne faisait pas vraiment dans l'intégration paysagère ni dans l'esthétique ! Parabole à tous les balcons. Cependant, il y a toujours un bon espace entre les bâtiments et l'eau pour un peu de verdure et on peut traverser tout Montévidéo sans entrer dans la ville, en suivant le littoral de manière très agréable. Une promenade des Anglais de plus de 25 km. Pas de klaxon, peu de bruit pour une capitale, pas d'affolement. L'horizon est net, quelques cargos croisent au loin et même par ce temps clair et cette atmosphère limpide, je ne distingue pas la moindre trace de la côte argentine qui pourtant me fait face, par delà le rio de la Plata (la rivière d'argent). Montévidéo est située juste à l'endroit où le rio de la Plata se jette dans l'océan mais ça ne se voit pas. Immense fleuve composé de tous ceux que j'ai croisé depuis plus de deux mois (Parana, Iguazu, Paraguay, Uruguay, Rio Negro, Parana de las palmas, Ibicuy...), son embouchure fait plus de 130 km de large et sa longueur pas plus de 250 km, il se jette en fait dans une baie, je ne sais pas trop où est la limite océan/fleuve, eau douce/eau salée. Les thermomètres affichent 32°C. Je m'installe dans le centre de la capitale pour plusieurs jours dans l'appartement borgne de Joaquin. Étant donné que je suis arrivée par le boulevard côtier, il ne me reste plus que le centre à visiter et c'est chose faite le lendemain. Et toujours le même constat : cool Raoul, je trouve que les gens sont détendus et souriants, pour une capitale... Quelques beaux restes coloniaux, un office du tourisme efficace, un hall vers le port dédié à la consommation des « asados ». Des montagnes de viande cuisent au dessus des braises et me taquinent les narines. Montevideo possède de belles plages et même si les habitants me disent que l'eau est froide, je la trouve très bonne, plus de 20 degrés et très peu salée... Un jour de repos encore à ne rien faire alors que le ciel est gris et le vent fort et me voilà remontée sur mon vélo après 3 jours de pause, pour l'ultime ligne droite jusqu'à Colonia del Sacramento.

 

J'entre alors dans la série détestée des « dernières fois ». Dernière fois que je monte ma tente, dernier jour de vélo, dernier repas du soir sur le réchaud, dernière lessive à la main, dernière fois que je gonfle mon matelas, oh que j'aurai été bien dans ma petite tente pendant tout ce voyage, dernière fois que je démonte ma tente, dernier petit déj au réchaud, derniers kilomètres, dernière frontière terrestre... Assurément la fin de quelque chose.

 

Juste avant Colonia del Sacramento je croise un couple de retraités cyclos français pour qui c'est le premier jour d'un nouveau voyage de quatre mois et demi. Et moi je termine... Voila, Colonia. Je file acheter mon billet de bateau, n'ai pas assez d'argent uruguayen (la traversée est chère) et ils n'acceptent pas les pesos argentins. Personne ne veut des pesos argentins qui continuent à dévaluer chaque jour. Au bureau de change, à la vente ils sont à 0,65 mais à 1,35 à l'achat. Ce monsieur me les change à 1. Je n'ai rien demandé, c'est lui qui est venu à moi, pour m'aider... Je taxe ensuite un téléphone pour appeler mon hôte à Buenos Aires et lui communiquer l'heure et le lieu d'arrivée de mon bateau. Il viendra m'attendre à vélo... Je demande ensuite dans un bar-resto à entreposer mon vélo quelques heures le temps d'aller visiter le centre historique. On me dit oui, on me montre un endroit discret, privé et à l'ombre où je peux l'attacher... Trop facile jusqu'au bout cet Uruguay. Après la visite du centre colonial portugais, je passe trois heures avec Jason, un cyclo américain puis vais passer l'immigration et embarque pour traverser le rio de la Plata... Bye bye Uruguay !

 

Ce pays aura vraiment été agréable et facile. Les gens sont COOLS, même si le niveau de vie est relativement élevé, ils roulent dans des bagnoles déglinguées, n'ont pas l'air d'en vouloir toujours plus, sont simples et humbles. Ils ne sont pas méfiants, ils sont souriants, attentionnés, disponibles, honnêtes et sans état d'âme. Les routes sont plus que tranquilles. Ceux qui peuvent se passer de voiture se déplacent à vélo. Bref vous aurez compris, j'ai beaucoup aimé ce petit pays.

 

Je regarde s'éloigner le phare de Colonia del Sacramento alors qu'à babord grandissent peu à peu les tours de Buenos Aires...

 

L'Uruguay par l'intérieur.

 

5 novembre 2018. 25 ème frontière depuis le 23 mai 2017. Mon passeport orné de deux nouveaux tampons, me voici libre de circuler en Uruguay, 20 ème pays de ce voyage sans compter la France. Petit pays coincé entre l'Argentine et le Brésil sur la façade atlantique, il n'en tire pas moins son épingle du jeu et passe même pour être la « Suisse de l'Amérique du sud ». Ce n'est sûrement pas pour ses montagnes, peut-être pour ses verts pâturages et son fromage (le meilleur depuis longtemps), peut-être pour le côté patriote et le drapeau national qui flotte régulièrement au vent, ou surtout parce que c'est un des pays au niveau de vie le plus élevé de ce continent. Bien évidemment et comme à mon habitude (sauf au Brésil), je n'irai pas au plus court. Rejoindre Montevideo juste en face de Buenos Aires ne me prendrait que quelques jours mais me ferait passer à côté des plus beaux attraits.

 

Ma motivation à moins d'un mois de mon retour en France est intacte, par contre mes jambes ne le sont pas. Après deux jours de repos complet le redémarrage est très douloureux, la moindre petite inclinaison me fait mal aux cuisses, ça ne veut pas tourner et le relief n'aide pas : les montagnes russes continuent et même si elles ne sont pas très accentuées, je passe sans arrêt du petit au grand plateau. 500 m de montée, 500 m de descente, répétition, parfois un peu plus long, parfois un peu moins. J'ai du temps et la météo annoncée est bonne, je ne force pas et écoute mon organisme. Côté paysage, collines recouvertes de pâtures ou de plantations de conifères, type pins. Et à un endroit, des cônes tronqués par l'érosion, comme des petits volcans qui auraient été tronçonnés à mi hauteur, échelonnés, alignés comme des piqûres de puce. Les premiers contacts avec les gens sont encourageants et j'ai retrouvé le bonheur de pouvoir communiquer facilement. Rencontre avec un cyclo brésilien qui voyage en mode sacoches + remorque (la maison de la chienne qui l'accompagne). Au bivouac en forêt un bruit attire mon attention : à 150 m passent un nandou et sa nombreuse progéniture ! Ça alors ! Au matin une espèce de petit chevreuil me regarde déjeuner tandis que les jeunes vaches matent le démontage de ma tente avec attention.

 

À partir de Tacuarembo j'ai le vent de face qui vient directement de l'océan avec rien pour l'arrêter dans sa course folle, lignes droites interminables, faux plats montants ou descendants, bien exposés, très peu de villages, le désert vert, des pâtures. À Ansina, les pompiers refusent que je plante ma tente sur leur vaste terrain, la police de même et la municipalité me dit qu'ils n'ont rien... Eh ben super, bienvenue en Uruguay. Je tente le centre de vacances de la police, il y a des hectares de pelouse tondue, des tables et bancs sous-abri. Je trouve le président et expose ma requête (planter ma tente sur le terrain), cet homme est bon et décroche une clé du tableau pour m'ouvrir une « cabana ». Tout le confort, six lits, douche chaude, frigo, évier, ventilo et clim (pas nécessaire), gazinière, vaisselle, TV (je l'ai balancée par la fenêtre mais y'avait des grilles et les moustiquaires, pas aimé ! ), et fuck la police, les pompiers et la municipalité ! Les Uruguayens roulent tranquille et s'écartent vraiment bien, tous, même les bus et beaucoup ont un petit signe de sympathie et ça fait du bien de renouer avec ce type de comportement, pédaler le cœur léger et l'esprit libre. Les jours sont maintenant de plus en plus longs, de 5 h 30 le matin à 19 h 30 le soir, c'est confortable et ça laisse de bonnes nuits. Températures agréables jour comme nuit, short et tee-shirt en permanence, pas plus de moustiques que chez nous...

 

Plus j'approche de l'océan, plus le vent est fort. Moi qui m'étais fixée de petites étapes (pas plus de 80 km) pour me ménager voire me reposer, c'est loupé. Car si je ne fais effectivement pas plus, cela m'occupe entre 6 et 7 heures de pédalage, la moyenne est faible pour des étapes quasi plates, le vent me mine et transforme ce qui pourrait être débonnaire en épreuve. Et puis je vois une toute nouvelle méthode de rafistolage des trous sur la route déjà bien moche : la voirie balance depuis le petit camion-benne des pelletées de macadam un peu n'importe comment et laisse comme ça, c'est le passage des bagnoles qui écrase les mottes. Je ne vous fais pas un dessin de ce que ça peut donner comme secousses sur des tronçons où l'opération est forcément souvent renouvelée. C'est infect. Sur cet axe que je pensais « principal » il passe un véhicule toutes les 10 minutes. Le paysage ne change pas, des pâtures, des vaches, des marais, des étangs. Peu d'arbres. Ce soir là au bivouac dans une pâture, deux renards viennent surveiller la cuisson de mes pâtes et des oiseaux d'un rouge vif virevoltent sur les arbustes voisins. Une fois la nuit tombée, les lumières des centaines de lucioles font une continuité terrestre à la voûte étoilée. Certaines s'inviteront jusque dans mon abside.

 

Le lendemain après 60 km où il faut arracher chaque hectomètre contre ce satané vent, j'arrive à Melo. Comme souvent quand les WS disent « appelles moi quand tu arrives », ça ne répond pas. J'envoie message et mail, j'attends deux heures, je fais des courses, discute, mais pas de réponse. Entre temps j'apprends que je peux être logée à Treinta y Tres dans 110 km donc demain, chez un ami de Hugo où j'étais restée trois nuits après Asuncion. J'appelle, ça répond, je suis attendue demain soir du coup je mets les voiles et avance un peu. J'ai changé de direction, le vent devient coopérant. Et au bivouac encore dans une pâture, des nandous passent au pas de course. Le relief est un peu plus marqué, toujours un désert vert et des vaches, une école de campagne tous les 10 km, population extrêmement dispersée, tous des éleveurs. Le contact est sympa avec les habitants, c'est cool, tranquille, et ils me rendent service avec plaisir et sourire (téléphone, directions, renseignements...). Le proprio de la pâture où j'ai élu domicile, un vrai gaucho, passe le matin, à cheval et vient vers moi :

  • Tu vas bien, besoin de rien ? (Poignée de mains)
  • Tout va bien, j'ai dormi ici.
  • C'est tranquille tu as bien fait. Il y a des motos qui passent car il y a un rassemblement à Melo. Et tu aimes dormir dehors, à la campagne, pas peur des vaches ?
  • Oui j'aime bien camper, je suis de la campagne et les vaches, j'ai l'impression qu'elles sont comme les gens de ce pays, calmes et sympathiques.
  • Et tu vas où après ?
  • Treinta y Tres, Chuy et toute la côte jusqu'à Colonia
  • Que Dieu te garde pour la suite de ton voyage ! (Repoignée de mains)
  • Merci !

Et il est parti, très beau sur son cheval suivi de ses deux chiens.

Ah oui, c'est bon.

 

À 33, la ville, je me pose deux heures devant le supermarché pour le wifi mais j'ai bien du mal à faire quoi que ce soit car les gens viennent me parler sans arrêt, me demander si je n'ai besoin de rien en plus des questions habituelles, se prennent en selfie avec moi... Je me rends ensuite chez les gens avec lesquels Hugo au Paraguay m'a mise en contact. Super installée, lessive machine, douche chaude, resto, super soirée, et en plus ils me filent une carte du pays, certes vieille mais les villes et villages n'ont pas bougé de place. J'apprends beaucoup sur ce pays quatre fois plus petit que la France et en gros 20 fois moins peuplé. Sur les 3,5 millions d'habitants, plus d'un tiers sont dans la capitale, le reste est un quasi désert humain. Élevage très très extensif. Aucune population indigène, tous les Uruguayens sont des immigrés d'Europe et un peu d'ailleurs... Taux de chômage : 1,8%, électricité, énergie, eau, communications, tout est public. Bon système d'éducation, de santé, de retraite. Les gens sont contents de vivre ici, je n'entends aucune histoire de corruption. Cette démocratie récente (1986) a l'air propre. Il y a pourtant eu une dictature militaire, de 1972 à 1986. Bref, s'il y a un endroit au monde où se barrer pour vivre en paix, je crois bien que c'est ici ! La terre y est riche et fertile, à l'ouest on y fabrique du fromage qui a du goût (ça faisait très longtemps) qui passerait presque pour du Gruyère. C'est que les immigrés ont amené beaucoup de savoir-faire. Les Uruguayens sont fiers de l'être.

 

Je rejoins ensuite la côte au niveau de la frontière brésilienne à Chuy, tout au nord sur la façade atlantique, par des routes où ne passent que quelques véhicules à l'heure, qui font tous signe, où il faut passer une rivière avec la barge, bref, des trous du cul du monde. Le réseau fonctionne, je suis logée par la municipalité à Enrique Martinez. Après avoir traversé le fleuve Cebollati sur une barge, je suis dans les rizières puis dans les palmeraies. Et toujours des vaches, de l'eau jusqu'au dessus des genoux. Terrain plat, vent faible, enfin, enfin avancer est facile. À Chuy mon compteur se décide à afficher un 40 000 tout rond. La ville est ici aussi coupée en deux, sur 6 km de long. À ma gauche le Brésil, à ma droite l'Uruguay, et des « free shop ». Je n'ai pas franchement aimé cette ville, ambiance bizarre. Mes hôtes, toujours dans le réseau de Carlos de 33, m'emmènent à leurs cabanas au bord de l'océan, au... Brésil, puis voir le dernier phare brésilien. Le dernier phare ? Oui, le plus au sud en fait. Pizza et biscuit chocolat maison (les 2) complètent la soirée.

 

Me voici donc sur le littoral que je n'ai plus qu'à suivre jusqu'à Colonia del Sacramento en face de Buenos Aires. J'ai envie de le voir dans de bonnes conditions aussi dès le premier jour, je ne fais qu'une minuscule étape avant de me poser à Punto del Diablo car le ciel est trop gris. La forteresse espagnole Santa Teresa est fermée, le parc national du même nom n'est en fait qu'une petite forêt sur le littoral qui m'a permis de quitter la route principale très calme un moment, et le « Laguna Negro » est aussi triste que le reste par ce temps. Je suis installée dans un bungalow vers la plage par le WS propriétaire. En basse saison, il met ses cabanes à dispo des cyclos qui passent, gratuitement. J'y ai tout le confort nécessaire. Punto del Diablo ne compte que quelques centaines d'habitants permanents mais dans un mois le village en verra plus de 25 000 débarquer, pour la plupart d'Argentine. Bien heureuse de passer avant le début des vacances d'été, c'est ensuite la folie jusqu'à fin mars... Amoncellement de « cabanas », le village est chaotique mais coloré. Le ciel gris fait pourtant ce qu'il peut pour tout rendre moche. L'océan, bleu par temps calme, écrase ses rouleaux gris sur les plages et les rochers du cap où le petit phare éclaire la nuit. Plus les heures tournent plus le vent se renforce. Je vois pas moins de trois camping-cars immatriculés en France dans ce bled et je sais que je viens d'entrer définitivement dans la partie touristique du pays avec tout ce que ça implique.

 

Dans tous les magasins d'alimentation du pays, du plus grand au plus petit, je trouve des produits laitiers Conaprole. On m'en a vanté la marque depuis le Brésil. Conaprole est une immense coopérative uruguayenne qui emploie 20 000 personnes, direct ou indirectement. L'agriculture est bien valorisée et les éleveurs ou cultivateurs ne se suicident pas...

 

Je suis bien dans mon bungalow et aujourd'hui 13 novembre, la pluie qui dégringole m'oblige à y rester ce qui, je l'avoue, n'est pas pour me déplaire ! Les jours qui viennent s'annoncent secs et ensoleillés mais tempétueux (50-60 km/h), de face ou latéral. Je n'ai donc pas terminé d'en baver !

Un nouvel album dédié à ce pays a vu le jour dans la galerie.

 

À une prochaine

Brazil

 

J'en étais à la frontière brésilienne, que je passe sans encombre. On ne me demande rien, à moi qui avais tout préparé ! Et tout d'un coup, je ne comprends plus rien à ce que les gens me disent. J'étais habituée avec l'espagnol, voilà qu'il faut maintenant parler portugais... Je pose mes affaires à la casa de ciclista de Foz de Iguazu et file en bus voir les cataractes qui offrent d'autres perspectives de ce côté. Le ciel est bleu, je pourrais entrer gratuitement demain avec un groupe de cyclos mais ce ciel bleu si rare, je ne veux pas prendre le risque de le manquer. Le débit est toujours aussi énorme, les vues plus panoramiques et tout aussi belles.

 

Le lendemain je me rends à vélo jusqu'au barrage d'Itaipu, 6,9 km de long, 200 m de hauteur, à cheval sur la frontière paraguayenne et sur le fleuve Parana. C'est la plus grosse usine hydroélectrique du monde, les chiffres en sont impressionnants. Il remplace la combustion de 536 000 barils de pétrole par jour, le rythme de construction équivalait à l'édification d'un bâtiment de 20 étages toutes les 55 minutes, le volume d'excavation représente 8,5 fois le tunnel sous la manche, le volume de métal utilisé ferait 380 tours Eiffel, la hauteur max du barrage équivaut un building de 65 étages et le débit moyen est 40 fois celui des chutes d'Iguazu. Il peut produire 14 000 mégawatts. Vous aurez compris, c'est ENORME. Alors la visite panoramique (la moins chère) se fait en bus avec des arrêts à des points de vue. On passe dessous, on passe dessus, on passe au Paraguay et on revient au Brésil. La retenue est une petite mer intérieure... Alors évidemment, la guide ne parle guère du désastre écologique dans cette zone de parc national ni du déplacement forcé des populations indigènes et de la faune. Tout semble rose... La construction a commencé dans les années 70 par le creusement d'un canal de dérivation du fleuve à grands coups d'explosion de tonnes de dynamite. La rançon est toujours lourde, mais j'apprécie l'eau chaude de ma douche, la lumière, et le serveur qui me permet de vous communiquer ces infos...

 

À la casa de ciclista il y a des Argentins, des Colombiens, un Brésilien. Avec moi, le dortoir est plein. L'ambiance est bonne, chacun voyage différemment mais tous sont heureux. Pour les Argentins, ce n'est plus un voyage mais un mode de vie, 4 ans, ils fabriquent de petits objets qu'ils vendent pour pouvoir manger et vivre, s'arrêtent parfois plusieurs semaines pour travailler puis partir plus loin. Je fais office de formule 1 à côté d'eux.

 

Me voici donc lancée sur les routes de cet immense pays et je réalise combien il est inconfortable de ne pouvoir communiquer avec la population mais aussi combien j'ai appris à me débrouiller en espagnol pendant ce voyage... Je me sens juste comme une grosse gourde et ai bien peur d'avoir à vivre les plus ou moins 2 semaines de séjour au Brésil avec un gros sentiment de solitude. La route dotée d'un accotement royal monte et descend sans arrêt sur des collines très vertes de cultures entrecoupées de haies et de bosquets. Petits plans de maïs, petits plans d'autres choses, aucune grande pousse à cette saison semble t-il et du coup cela fait comme un gazon à perte de vue et permet de voir loin. C'est immense et la densité humaine me paraît relativement faible même si tous les petits villages marqués sur ma carte sont en fait des bourgades de plusieurs milliers d'habitants. Je suis dans la province du Parana, et me dirige quasi au plus court vers le sud et l'Uruguay, où je prendrai un peu plus le temps.

 

Au terme du second jour (sec, quelle chance!), je trouve refuge dans une salle paroissiale, répare les deux crevaisons de la journée à l'aise. L'étape a été pénible à cause du gros trafic de poids-lourds sur une route étroite et en travaux ! Douche chaude, cuisine à dispo, on me fournit même la vaisselle (avec décor au nom de la paroisse, Macron va être jaloux), une serviette de toilette, un matelas, un drap et un oreiller. Le journaliste de la radio locale vient m'interviewer mais comme il ne parle pas un mot d'espagnol, nous avons bien du mal. Dans la soirée, les trombes d'eau me font encore plus apprécier cet accueil chaleureux à Nova Prata do Iguazu.

 

Le jour suivant je me fait renverser par une bagnole, je suis allée m'étaler dans la grande herbe mouillée à côté de mon véhicule. Le choc rétro/haut du bras a fait voler le premier mais ma carcasse a tenu bon. J'étais à ma place, très au bord et bien signalée, c'est incompréhensible. Soit il dormait, soit il téléphonait, ou encore c'est volontaire. Il ne s'est pas arrêté, ses feux de freins ne se sont pas allumés non plus... et ce sont les occupants de la voiture suivante qui ont pris soin de moi. Je m'en sors sans rien d'autre qu'un bleu à l'âme. Je termine mon étape trempée comme une soupe chez mes hôtes WS. Bière, cachaças, rock français années 70, bonne soirée avec Joao et Maria. Sur le porche à l'entrée d'un cimetière le long de la route il était écrit « Ici, nous sommes tous égaux ». Sans les trombes d'eau j'aurais sorti l'appareil photo. Toujours motivée, je monte sur le vélo le lendemain en espérant que cette fois-ci la météo dise vrai. Pouah ! Deux heures plus tard, ça commence par du crachin, puis de la pluie fine qui mouille bien, puis la route dégouline autant que moi et trempe tout. Je m'arrête et trouve refuge chez les pompiers de Campo Ere où je suis super bien logée et accueillie. On m'avait dit que les pompiers brésiliens n'accueillaient pas, étant militaires... En fait ici, dans la même caserne, il y a des pompiers militaires, un pompier municipal et des pompiers volontaires. J'ai un lit douillet dans une chambre nickel, douche chaude, cuisine, salon et wifi, séchoir à linge aussi. Quand je demande le supermarché, le planton ouvre le frigo en cherchant ce qu'il pourrait bien me donner et le soir on me demande si j'ai mangé. Bref on prend un peu soin de moi et ça fait du bien après ce que je ramasse sur la route comme pluie et comme attitudes inhumaines. Le lendemain, pluie annoncée toute la journée, couture sur sacoche, préparation, discussion en portugais par l'intermédiaire de Google traduction, On m'invite à manger et le cuisto est loin d'être mauvais. L'après-midi il ne pleut pas tant que ça et j'aurais presque pu rouler mais on m'incite à rester, arguant qu'il va repleuvoir dans la nuit. Alerte orange annoncée, il ne fera finalement rien !

 

Dans ce pays j'ai retrouvé plein de choses que j'avais oubliées : par exemple que les femmes peuvent avoir les cheveux coupés courts sans que ça choque, qu'elles peuvent conduire, que les hommes peuvent cuisiner à la maison et faire le ménage, que dans les stations-services on trouve du PQ, de l'eau potable fraîche et du wifi, qu'on peut dire avoir vécu longtemps avec un homme sans avoir eu d'enfant, par choix. Des magasins Carrefour aussi. Dimanche : premier tour des élections présidentielles. Le socialiste Lula, ancien chef d'état efficace et apprécié est en prison pour corruption et blanchiment d'argent. L'extrême droite a beaucoup de chance de passer, ici encore. Les gens croient que ce parti est le seul à pouvoir lutter contre la corruption qui ronge le pays mais le pompier m'explique que le peuple va se saborder lui-même en votant extrême-droite et capitalisme. Ah ben oui, forcément...

 

J'avance bien. Le paysage ne change guère mais ce n'est pas moche ni trop monotone. Les moissons à fond entre les champs de maïs. Je suis sur la « route des gauchos ». Si je suis toutefois plus dans les cultures que chez des éleveurs, pas de souci, je dois bien être sur la route du gaucho, usines Bayer... Jusqu'à quand la Terre pourra-t-elle produire dans de telles conditions ? C'est de l'intensif à outrance, probablement une catastrophe écologique encore. C'est certes assez joli esthétiquement parlant avec le soleil mais je ne profite guère, concentrée à fond sur ce qu'il y a devant mes roues et derrière moi ! Les conducteurs sont toujours aussi intolérants. Non mais il leur manque des neurones ! Je n'ai jamais vu ça dans aucun autre pays au monde ! Je pensais trouver dans ce pays un réseau routier digne de ce nom mais les routes ont été construites il y a longtemps, étroites, et n'ont pas été entretenues ni élargies malgré la croissance exponentielle du nombre de véhicules, elles sont parfois dans un état catastrophique.Le réseau secondaire est quasi toujours en piste de terre et pierres dans les états que je traverse, voire encore des routes empierrées, ahah, autrement dit, c'est la dèche où que je sois. Ça coupe court à l'envie d'aller faire des détours. Je fonce du matin au soir, accumule les heures de vélo, il faut que je me voie avancer sinon je vais devenir folle. Le trafic n'est pas si dense et ça pourrait se passer très bien mais c'est leur manière de conduire... Dès que je ne suis plus sur la route je trouve des gens sympathiques, n'ai aucune difficulté pour mes bivouacs...

 

Après les pompiers de Campo Ere, j'ai dormi une nuit en camping sauvage, puis une nuit en camping à la ferme, c'est à dire que j'ai demandé à planter ma tente vers une exploitation agricole. Des enfants blonds. En fait le grand-père vient me dire le lendemain matin qu'il s'appelle Schneider et est d'origine allemande. Les machines dans les champs sont énormes et ils traient des Holstein. La nuit suivante je suis en ville à Santa Maria et les pompiers auxquels je demande l'hospitalité m'emmènent à la « maison de passage » de la ville, présentée comme une auberge mais qui est en fait un centre social. Je suis donc en compagnie de 40 personnes esquintées par la vie d'une manière ou d'une autre. Des pauvres gens. Les trois repas par jour sont distribués au guichet, on va chercher notre assiette et on mange debout. Les femmes (6) sont servies d'abord dès que la cloche sonne, les hommes font la queue. C'est vite envoyé. Midi et soir : riz, haricots noirs, poulet. Le matin : une tasse de café noir sucré et deux tranches de pain de mie avec possibilité d'y étaler du beurre. Pas de couteau, pas de fourchette, assiettes et tasses en plastique. Les chats du quartier savent eux aussi répondre à l'appel de la cloche et débarquent par dizaines par dessus le mur. Discipline relativement stricte. Je partage une petite chambre avec 3 autres femmes dont deux sont en piteux état mais gentilles. Elles passent leur journée entre leur lit et les clopes tous les quarts d'heure, il n'y a rien à faire. La troisième est plus jeune (45...), belle, et probablement rebelle. Elle s'absente toute la journée, peut-être travaille t-elle. Tristesse effroyable. Alors à tous ceux (pour rester correcte et polie) qui partagent sur FB des trucs du genre qu'on est mieux enfermés et tous frais payés ( à « profiter » du système social patati patata), que dehors avec une dignité et la liberté, je dis que deux nuits et une journée m'ont amplement suffit. Et c'est pareil en France que ce soit dans les foyers d'accueil ou en prison. Il y a longtemps que le le sais mais visiblement la réalité échappe à certains qui ne voient que le côté pécuniaire des choses. Jamais je ne serais venue ici si les pompiers ne m'y avaient amenée, je ne prends certes la place de personne car l'établissement n'est pas plein mais je n'ai pas à profiter du système social brésilien. Je n'ai pas osé dire aux pompiers après le mal qu'ils se sont donnés (plusieurs coups de fil), que finalement je pouvais aller en auberge... En partant j'ai proposé de payer ma part, ils ont refusé. Quant à la ville de Santa Maria, elle est européenne ou quasi, centres commerciaux et galeries marchandes, quelques bâtiments coloniaux décrépis, macadam déchiré, toiles de fils électriques.

 

Quand je suis partie de cet établissement le lendemain matin, certains pensionnaires sont venus me serrer la main et me souhaiter bon voyage car bien sur la nouvelle a fait le tour de l'établissement en deux temps trois mouvements. À moi, ça m'a serré un peu le cœur de trouver plus d'humanité dans cet endroit que chez bien des gens qui ont tout et que la vie a moins ou pas abîmé. Je n'ai pas cherché à savoir pourquoi ils étaient là, je n'ai aucun jugement à porter. J'ai eu des sourires, souvent édentés, des questions, bref, ce fut une expérience humaine. Pas vraiment surprise, ça me tient néanmoins à cœur de témoigner.

 

Et puis sur la route les conditions sont redevenues normales, c'est à dire avec des bagnoles qui passent au large et ça m'a fait du bien aussi. Pas un village entre Santa Maria et Rosario do Sul, 140 km, je m'arrête camper un peu avant. Partie sous les nuages après la dernière averse de la nuit, je termine sous un ciel bleu uniforme. Moins de cultures dans le paysage, plus de pâtures et de la sylviculture en veux-tu en voilà. Toute la même espèce sur des milliers d'hectares. Impossible d'y entrer, tout est clôturé et cadenassé. À chaque exploitation agricole il y a un petit étang, souvent artificiel. Et des gauchos enfin, qui se déplacent à cheval et portent souvent la tenue traditionnelle (bottes avec éperons, pantalon très large à plis jusque sous le genou puis serré au niveau du mollet pour que ça entre bien dans les bottes, chemise, chapeau en laine) Je vois aussi trop d'animaux écrasés sur la route mais le pire ce sont les tortues, d'une quarantaine de centimètres de diamètre et dont la carapace ne résiste pas aux bagnoles. C'est pas beau.

 

J'arrive à Sant'Ana do Livramento sous le soleil, ville coupée en deux par la frontière avec l'Uruguay, zone franche. D'un côté de la rue ça parle espagnol, de l'autre portugais, sur un trottoir on paie en reals, sur celui d'en face en pesos ou en dollars US, d'un côté les casinos, pas de l'autre. J'y suis reçue chez Teka, dans la famille d'amis voyageurs rencontrés au Panama en avril dernier, côté Brésil, mais le soir l'anniversaire que l'on va souhaiter se tient en Uruguay. Asado... orgie de viande. Dans toutes ces régions ils sont bien carnivores. Voila comment je passe d'un centre social à une maison bourgeoise avec piscine. Quand je vous dis qu'il faut une certaine adaptabilité pour voyager ! Le lendemain Teka m'emmène à la campagne, à l'hacienda familiale, endroit paradisiaque s'il en est, loin du macadam et de la ville, dans la zone protégée d'Ibirapuita. Je suis bichonnée, lavée, lessivée, nourrie..., passe encore une journée à Santana à me reposer avant de passer la frontière invisible. Au supermarché avant de partir, je retrouve encore un peu plus d'Europe. Il faut poser les légumes sur la balance, appuyer sur le bouton correspondant, ça pèse et ça sort l'étiquette, si si, qu'on colle sur le sac avant de passer en caisse. J'avais oublié que ça existait. Le retour va être dur...

 

La minuscule partie traversée de cet immense pays n'était pas la plus intéressante, il faudra revenir avec un autre vélo pour sortir du macadam, aller sur les pistes, voir le pentanal, la partie amazonienne, les plages... en sachant un peu plus de portugais car quand même, la population est bien sympathique. Et maintenant s'ouvre la porte de l'Uruguay. Photos dans la galerie.

 

 

Paraguay – Argentine Missiones - Iguazu

 

Asuncion m'a fait penser par endroits à Cuba. Mélange de ruines, de murs éventrés, de colonnes coloniales, de balcons en fer forgé, de constructions modernes sans style ni âme, de murs taggés que les arbres poussent et menacent de faire choir, de graffitis. Macadam troué. Un mélange de La Havane et d'ex URSS. Un palais planté au milieu de pelouses bien vertes surprend par son faste avec la décrépitude en arrière-plan. La capitale paraguayenne est moche. Même le centre-ville historique, à part ses deux places arborées, ne ressemble à rien. Quelques peintures murales géantes égayent cet univers pour le moins déprimant, et sale. Mon séjour dans cette ville fut court, et glauque. J'étais seule cliente à la confortable auberge, le soleil ne s'est guère montré. La visite du centre et du quartier de l'Estrella ne m'a pris que quelques heures. C'est le festival de jazz, je n'avais je crois, jamais entendu un orchestre de la police jouer du jazz. Une vingtaine de musiciens... ça envoie ! Renseignements pris, c'est le « Jazz band » de la police municipale où travaillent pas moins de 5000 fonctionnaires.

 

Le lendemain, gros orage dès le matin, la rue en pente est un véritable torrent mais je suis motivée. Dès que la pluie cesse, j'enfourche mon engin et j'aurais mieux fait de rester couchée. À peine sortie du boulevard « Costanera » qui longe le rio Paraguay, la pluie reprend, ça flashe de partout, je cherche à me mettre à l'abri et ce n'est pas simple. Quartier résidentiel, grosses baraques sous surveillance vidéo, j'ai beau faire coucou devant les caméras... nan je déconne. J'atterris à la police après avoir pataugé un moment dans 20 cm de flotte et le commandant me propose le dortoir... qui ressemble à un entrepôt de lits. Encore une fois, pour eux c'est luxe : sol carrelé, lumière, ventilos. Je monte ma tente, seule protection efficace contre les moustiques, entre deux lits en ferraille. J'ai fait 15 km, ne suis même pas sortie de la ville, godasses et fringues trempées et qui ne sécheront pas d'ici un moment. Les policiers sont super gentils, ils font ce qu'ils peuvent pour m'aider. Il n' a pas arrêté de pleuvoir, ce qui condamne pour les jours suivants la moindre centaine de mètres hors macadam. Je revois ma copie... et regrette d'avoir quitté l'auberge, trop optimiste.

 

Au réveil le lendemain, la pluie battante martèle le toit, les rues sont sous l'eau, les bouches recrachent au milieu des avenues, mais ça se calme rapidement. La police me donne deux grands sacs poubelle pour emballer mes sacoches et je pars en ayant contacté un WS 95 km plus loin. Je fais le détour par le lac Ypacaraï. Long de 10 km, ses rives sont sauvages. Le plus grand lac du pays a son nid dans un écrin de verdure. Plus loin les vallonnements commencent et en s'élevant un peu, la vue permet de mesurer l'immensité verte, seule couleur visible au sol sur des centaines de kilomètres carrés. Des collines un peu plus hautes interrompent par endroits cette horizontalité végétale. Je fais le détour par la basilique de Caapucé, bof, et laisse passer les nuages noirs à Piribebuy pour arriver sans m'être faite mouiller chez mon hôte qui est d'ailleurs venu à ma rencontre. Et je suis bien... Il a plu beaucoup aujourd'hui ici, autrement dit, je suis passée entre les gouttes toute la journée.

 

Le jour suivant, je pourrais pédaler mais j'ai l'impression de tirer une charrue plus que de chevaucher un vélo depuis plusieurs jours, un nettoyage sérieux s'impose. La chaîne est encrassée, le galet de dérailleur a du jeu, ma cassette traîne une livre de sable, j'ai perdu une pièce de pédale dans le Chaco et dois la remplacer (en ai trouvé une à la capitale), même la direction est encrassée. Je démonte, nettoie, remonte... et espère que le pédalage sera plus facile. Et lave mon linge. Le contact passe super bien avec mes hôtes. Bien décidée à partir le lendemain, je reste cependant plantée, les orages et gros coups de vent se succèdent... Il va sans dire que j'ai abandonné toute idée de sillonner le pays par les pistes de terre, mon itinéraire et mes visites dans ce pays se réduisent comme peau de chagrin. Moi qui pensais souffrir de la chaleur, je subis un déluge que les habitants attribuent au changement climatique. Mes hôtes me gavent de bonnes choses, la maison est seule au milieu des arbres au sommet d'une colline (440 m d'altitude) d'où la vue s'étend loin et permet de voir arriver grains et tempêtes, à 10 km du plus proche village. Le seul véhicule de la maison est le vélo d'Hugo. Les discussions vont bon train, il y a pire comme endroit pour apprendre et me reposer...

 

Bien, 130 km plus loin au sud, je tente au centre de santé pour me loger et il se trouve que la toubib est mariée à un Français installé ici depuis 30 ans. Me voici donc à la maison. C'est un vétéran de la guerre d'Algérie, 80 ans, sa femme est adorable... Le paysage est toujours monotone, ce ne sont pas les pauses photos qui me retardent. Mon vélo roule beaucoup mieux depuis son nettoyage. L'accotement n'est pas toujours praticable et la route est étroite, pourtant il y a de la place autour... Comme d'habitude, seuls les conducteurs de poids-lourds sont irréprochables. La mentalité a un peu changé. Je trouve refuge le lendemain dans une pièce vide dans un poste de police après 100 km et juste avant un nouvel orage carabiné. Ouf, au sec, douche, tout bien. Je suis sur la route des missions jésuites, dans chaque village il y a une église et un petit musée en retraçant l'histoire. Les villages, même petits ont tous une épicerie bien achalandée.

 

Pour m'écarter de cette route passante, rouler le long du Rio Parana et voir San Cosme y Damian, je fais un grand détour. Mais entre le fleuve et la bande d'asphalte il y a une digue, on ne voit jamais le fleuve. À San Cosme y Damian, je suis logée chez les pompiers. Ça faisait longtemps... J'ai une pièce et un lit, douche et cuisine... J'en ai bavé pour venir là, ciel menaçant, bas et moche, quelques gouttes, très fort vent de face ou latéral, et fraîcheur humide. Petite journée de 78 km, mes jambes sont fatiguées. Aux ruines restaurées de la mission jésuite, la visite commence par l'histoire de l'astronomie de l'hémisphère sud, qui a commencé ici même. L'astrolabe est superbe et permet de comprendre en un clin d'oeil les ciels nocturnes d'après la latitude et l'époque de l'année où que ce soit sur la planète. Jolis gnomons et cadran solaire, planétarium, vidéos documentaires... Il y avait des bus entiers venus pour visiter, on m'a demandé si je comprenais l'espagnol. Comme d'habitude j'ai dit « oui, si tu parles lentement », et du coup j'ai eu un autre guide pour moi toute seule... Attentionnés ! Le billet comprend aussi la visite de Jesus et Trinidad à 120 km d'ici, c'était prévu que j'y aille... Les pompiers m'ont gavé et ce matin à la station-service, la bouteille pour mon réchaud a été remplie gratuitement. Du coup j'en perds mon latin parce que sur la route ce sont quand même des bons gros connards !

 

Après une journée encore trop grise et vent de face, j'arrive à Encarnacion sous la pluie (et donc affublée de mon sac poubelle qui me sert d'imperméable sans manches) et sans avoir fait le détour par Trinidad et Jesus. Encarnacion est au bord du large fleuve Parana qui descend du Brésil, chute au niveau d'Iguazu et va se jeter dans l'Atlantique entre Montevideo et Buenos Aires. Je trouve refuge chez les pompiers « bleus ». La visite des ruines des missions jésuites de Jesus et Trinidad se fait le jour suivant en bus, en stop (c'est un motard très prudent qui me prend pour 11 km), en taxi, bref comme je peux. Jour de repos pour les jambes qui en ont grand besoin. Ces ruines sont assez impressionnantes par leur taille, notamment Trinidad. À chaque fois, une guide m'accompagne au début pour les explications puis s'éclipse et me laisse flâner entre les vieilles pierres. Au retour je visite Encarnacion qui fait la fierté des Paraguayens. C'est sûr qu'à côté du reste, c'est propre, aéré, vert et la large avenue « Costanera » qui longe le fleuve dénote par rapport au reste du pays. Cependant il n'y a pas grand chose à voir. L'eau du rio Parana est bleue, celle de ses affluents est de la couleur de la terre d'ici, rouge.

 

Plus je suis descendue au sud dans ce pays moins j'ai trouvé les gens sympas et ici, je ne me sens carrément pas à l'aise. Les gens, les pompiers, la police, les commerçants... j'ai l'impression que tout le monde est dédaigneux, le sentiment de passer pour une demeurée, une débile... Ils rient grassement sur mon passage, c'est très moyen. À mon retour chez les pompiers, la seconde nuit ne passe pas, je déménage chez les autres, les « jaunes ». J' y plante ma tente sous un toit et les ampoules bien violentes à moins de 10 mètres du passage des véhicules. Deux fois je demande à éteindre cette lumière, deux fois ils rallument 5 minutes après. Je serais presque pressée de passer la frontière, mon sentiment est mitigé même si j'ai beaucoup aimé El Chaco.

 

Juste en face d'Encarnacion par delà le rio Parana se dressent les tours de Posadas en Argentine. Je vais changer de monde. D'un côté la pauvreté, le bazar permanent, et de l'autre côté un pays plus riche avec des infrastructures modernes. Une frontière. Cela fait depuis la frontière États-Unis / Mexique le 23 octobre 2017 que mes conditions de vie sont relativement sommaires, que je vis dans cet espèce de chaos qui est le quotidien de tant d'êtres humains. Quasi un an. En passant celle de l'Argentine, je vais revenir définitivement dans un monde qui ressemble plus à l'Europe... Retour progressif ?

 

Argentine – Missiones.

 

La frontière est vite passée d'un côté comme de l'autre du grand pont et 5 km après la frontière mon compteur affiche 38 000 km...

 

 

La route 12 qui monte vers Iguazu est relativement chargée, étroite, sans accotement par endroits et toute en montagnes russes violentes. Cependant, le beau temps me motive pour avancer. J'ai résolu la cause de mes douleurs à la jambe droite (réglage de cale de pédale), et le vent est faible. La route rebondit sur des collines verdoyantes, je suis dans la forêt, ou dans les plantations de maté (boisson nationale des Argentins mais aussi des Paraguayens, Brésiliens du sud). Du vert, du vert, du vert. J'ai bien fait de visiter les missions jésuites au Paraguay car ici, le prix de l'entrée pour une seule visite est deux fois celui de trois visites de l'autre côté du fleuve. Un pont enjambe parfois un large affluent du Parana, qui serpente dans la verdure. Sur la route c'est un peu délicat et les chauffeurs de bus sont les mêmes dans tous les pays, je dois défendre ma place mais ai du mal à faire le poids. Les camions sont de loin, et comme toujours, plus sympas. Le lendemain j'essuie des orages et le relief est toujours le même, les chutes d'Iguazu sont de moins en moins loin mais je ne les entends pas encore. Je dors à Montecarlo, au bord du Parana. Si la température n'est pas excessive, l'humidité me donne l'impression d'être dans un hammam nuit et jour...

 

Je ne suis pas dans la région la plus riche d'Argentine et les gens se disent assez proches des Paraguayens. D'ailleurs comme de l'autre côté du fleuve, la population est totalement cosmopolite et je vois des communautés indigènes. Je dors une nuit chez des hôtes dont les ancêtres, si on remonte à deux générations, viennent de six pays différents : Allemagne, Espagne, Italie, Japon, Danemark, Suède. Métissage extrême. Au niveau de la langue, l'Espagnol est plus proche par l'accent de celui du Paraguay que des autres provinces d'Argentine. La route est jalonnée de quelques villages , à gauche les « puerto » quelque chose, sur le fleuve, à droite les autres. Après Montecarlo, je dors à Wanda, fondée et habitée majoritairement par des Polonais. Les habitations sont modestes mais ils ont tous frigo, machine à laver le linge, eau potable au robinet à l'intérieur et gazinière (ce n'était pas forcément le cas dans les pays que je traverse depuis un an). La crise économique qui secoue l'Argentine une nouvelle fois ne fait pas rire les gens. Eduardo a perdu son emploi d'ingénieur électricien, sa femme a un mi-temps comme institutrice, ils ont deux enfants étudiants. Du coup le jardinage va bon train ( dans le but de vendre les légumes et les confitures) et le fonctionnement coopératif aussi. J'ai l'impression, à voir ce qui me double sur la route, que les disparités sociales sont énormes, à moins que les Hillux et autres monstrueux 4 x 4 n'appartiennent en fait aux banques... J'ai vu une R11, en super état !

 

Bien, après quelques montagnes russes encore et une crevaison dès le petit matin, me voici aux chutes d'Iguazu, coté argentin. En effet, trois pays se touchent ici : l'Argentine, le Paraguay et le Brésil. Le fleuve Parana (7ème plus grand fleuve du monde) sur un axe nord-sud fait frontière entre le Paraguay et les deux autres tandis que la rivière Iguazu (est-ouest) sépare le Brésil et l'Argentine. On peut voir les chutes depuis l'Argentine ou le Brésil. Alors avant de les voir je les ai entendues... Je pose mon véhicule à l'entrée en espérant que les coatis ne viendront pas me déniaper mon sac de nourriture et pars voir les cataractes. C'est large (2,7 km), le débit est énorme, c'est haut (80 m), c'est assourdissant, l'eau est rouge comme la terre, c'est impressionnant. L'eau sort de partout entre les arbres et se lance dans le vide, formant des centaines de cascades (275). Des kilomètres de passerelles permettent de passer sur l'immense fleuve pour approcher aux plus près des chutes qui se situent au milieu de son cours, par en haut, ou par en bas. À la gorge du diable, qui ferme le cirque, les embruns me trempent en deux temps. Je n'ai malheureusement pas bénéficié d'un ciel bleu mais au moins il n'a pas plu ! Étant obligée de quitter le parc national pour dormir, je me tâte pour passer la frontière brésilienne dans la foulée mais me pose finalement dans une auberge côté argentin. La suite de la visite des chutes et le Brésil au prochain épisode...

 

Photos dans les galeries correspondantes et désolée que les photos de cet article ne correspondent pas bien au texte ( au début) mais je n'ai pas les photos du Paraguay sur moi... Tout est dans les galeries.