Vagues, désert et saute-montagnes.

 

Des kilomètres de sable blond, voilà la côte pacifique de l'extrême nord du Pérou. Peu de vagues, peu de marées, cet océan porte bien son nom. Je le longe pendant deux jours. Les petits villages dénués de tout voudraient se laisser croire qu'ils ont des airs de station balnéaire. Seuls quelques « hôtels-clubs » aux piscines désertes des grandes chaînes peuvent parfois donner l'illusion. Des petites gargotes, des poissons frits, des gens souriants et détendus, des motos-taxis triporteurs, une circulation très tranquille. Et du vent de face ou de côté, forcément. Je loge une nuit chez un WS qui met en fait à dispo un bungalow sur la plage. Luxueux le bungalow, enfin... pour moi !

 

Le lendemain c'est le début de la traversée du désert de Sechura. Il n'est pas plat ce désert, il est plein de micro-reliefs et même de profondes gorges, et puis dans certaines parties, on y voit des troupeaux de... dericks, les poules picoti picota, lèvent la queue et... Ben non, sautent pas en bas, remontent et sucent le sang de la Terre. Picorent l'or noir. Je ne peux m'empêcher de penser à Bakou, à la Caspienne et toute cette histoire. Le soir je bivouaque sauvage dans le désert mais ne parviens pas encore à bénéficier d'un vrai silence, toujours il y a un vague bruit de fond. C'est bonheur quand même. Le fait d'être seule dans ce voyage fait que je ne bivouaque pas assez à mon goût et me retrouve trop souvent dans des environnements bruyants ou éclairés. Il faut que je remédie à ça et reprenne de bonnes habitudes...

 

Encore une journée (moins belle que la précédente) et me voici dans la grande ville de Piura, et après quelques courses alimentaires, je me rends direct chez mon hôte WS à 3,5 km. C'est un camping (désert), bar-restaurant. Une oasis. Une piscine, de la verdure sous les arbres, du calme, à part les chiens du voisinage qui gueulent, comme toujours. J' y resterai trois nuits. Première demie-journée occupée à m'installer, discuter, laver ma garde-robe à la main. Second jour dimanche, nettoyage de la transmission de mon vélo (et autres), et je me rends compte que ma roue arrière fait vraiment un sale bruit, il y a des choses pas normales qui se passent au niveau du moyeu. Je dois faire voir par un spécialiste, ce sera donc le lendemain. Il y a pire comme endroit pour attendre, j'entreprends alors de changer câble et gaine de dérailleur avant qui devient impossible à manoeuvrer depuis quelques jours. Le bitonio au bout du câble est carrément incrusté dans ma poignée, pince, dégrippant, rien n'y fera et heureusement dans l'atelier de Gonzalo je trouve une perceuse qui me sauve la vie, je désintègre le bitonio ! Je profite de la super connexion internet pour potasser la suite. Le lundi, Gonzalo m'emmène chez un vélociste, puis un second parce que le premier attaquait à démonter ma cassette à la clé à griffes, et là, pas vraiment de surprise, les cuvettes (ou cônes) sont foutues. Le mécano vénézuélien, professeur de mathématiques de son état est arrivé ici depuis deux mois avec son frère, démonte lesdites pièces sur un vélo neuf pour me dépanner car il n'en a pas en stock. Cool. Pièces et main-d'oeuvre : 10 euros. Et depuis j'avale les kilomètres sans les voir passer, la différence est juste énorme. Chez Gonzalo, il y a aussi un autre cyclo, Yohann, vénézuélien (oui encore il y en a partout, je sais). Nous repartons ensemble le lendemain pour de longues lignes droites dans le désert encore. Ce n'est pas monotone, c'est même beau ! Le désert est maintenant bordé à droite par les sommets de la cordillère de Guamani. Bivouac sur la berge d'une rivière... de sable.

 

Le lendemain en sortant du lieu de bivouac, Yohann crève, il me dit de prendre de l'avance mais à Olmos 50 km plus loin, personne. J'attends un moment mais il ne vient pas, je demande aux automobilistes, réponse négative. Je finis par faire mes courses et repartir, j'attaque un col qui culmine à 2137 m, donc il me rattrapera. C'est bon de prendre un peu de hauteur mais ce sera de courte durée (enfin... le temps de monter quand même, avec un bivouac au milieu). En effet de l'autre côté du col, c'est la grande descente d'abord le long du rio Chamaya. La vallée est superbe, les rizières en terrasses offrent une palette de verts chatoyants. Je campe sous les manguiers d'une petite exploitation familiale, avec des canaux d'irrigation pour me laver et faire une lessive.

 

Le jour suivant je continue à descendre légèrement, et ce jusqu'à couper le rio Maranon, qui est une des plus grandes rivières du Pérou. Il est de ceux qui forment après Iquitos le mythique Amazone. D'ailleurs en traversant le fleuve j'entre dans la province des Amazonas ! Et c'est alors une autre rivière que je commence à remonter, l'Utcubamba. C'est superbe, vallée alluviale garnie toujours de rizières, entourée de montagnes. J'ai bien sur retrouvé chaleur et humidité. Puis la route se faufile dans des gorges, je bivouaque une nuit sur une petite plage cachée en contrebas de la route, peux même profiter d'une baignade. L'eau est froide et c'est bien (je peux ainsi refroidir mes yaourts et mon eau de consommation!). Cette route est parsemée de hameaux plus que de villages, de temps en temps des maisons mitoyennes alignées au bord de la route qui n'est pas plate. Parfois pour éviter une falaise, il faut monter de deux ou trois cents mètres... et redescendre. La circulation est quasi nulle. De l'eau potable coule directement de la montagne.

 

Le jour de mon anniversaire (encore un ! ), j'arrive en milieu de journée au croisement qui mène à la cascade de Gocta, 771 m de haut. Comme l'accès se fait par une piste au pourcentage qui m'effraie, j'hésite, et finalement y vais, poussant courageusement mon vélo. Deux cents mètres plus loin une moto-taxi me double, je fais signe, nous chargeons le vélo et pour 4 soles (1 gros euro), je monte confortablement installée jusqu'au village communautaire à 5 bornes. Je laisse mon vélo à l'office et pars à pied, non pas jusqu'à la cascade mais jusqu'à la voir pas trop mal. Je croise beaucoup de gens juchés sur des chevaux, tous les guides font partie de l'association villageoise. Le soir j'installe ma tente à cinquante mètres du centre du village, tout le monde me connaît, je ne suis pas passée inaperçue. La cascade en question dégringole au fond du cirque rocheux, en deux fois, et à 5 km encore du patelin. Si toute l'année il y a de l'eau, le dernier jour de juin n'est pas le meilleur pour la voir cracher. L'ambiance du village est très sympathique, je discute avec les gens, me connecte en vitesse à l'office, profite de la fraîcheur relative due à l'altitude. Depuis Piura j'ai fait plus de 500 km. Ça file et les paysages très variés défilent.

 

Après la bifurcation pour Chachapoyas, la route devient plus étroite, en plus mauvais état aussi, mais ça va puisqu'il ne passe qu'une auto tous les quarts d'heure. J'arrive alors au pied du site archéologique majeur de Kuelap. Pour s'y rendre, il y a la solution piste, 37 km pour prendre 1300 m de deniv positive ou la télécabine, la seule du Pérou, précieuse et bichonnée comme un bijou, de marque Poma. Tout cela ne coûte pas grand chose et le survol vaut le coup, 40 minutes en l'air dans cette bulle de verre (ou de plexiglass!). Mécanisme impressionnant de silence, déplacement lent au dessus de sérieux précipices. Hop on nous lâche à 2900 m et restent 100 m à faire à pied pour atteindre la vieille forteresse bâtie sur un éperon rocheux. Alors le site en lui-même était un village fortifié, il est bien conservé et très vite visité, les explications sont vite lues puisque quasi inexistantes. Bref, voir la réaction des Péruviens qui prennent place dans les cabines, le coup d'oeil depuis là-haut et le survol valent presque autant le détour que le site lui-même. De retour au village, je tombe sur un cyclo américain qui vient camper vers moi. Le lendemain matin je fais connaissance avec un couple de Néo Zélandais cyclos aussi. Tous sont équipés de fatbike et d'équipement minimum qui leur permettent d'être rapides et de passer sur toutes les pistes, je serais presque jalouse... Il se trouve que ce couple me demande si j'étais en Chine en 2011. Oui. Ils nous ont croisé, Michel et moi, sur les hauts plateaux du Sichuan !!! Nan mais sans dec quoi ? Il a une photo de nous dans son blog ! Je fais route avec eux trois jusqu'à Leymebamba où ils décident de passer la nuit alors que je vais bivouaquer 900 m plus haut. Vu le programme montagneux, ils me rattraperont sûrement dans les prochains jours. Les habitants sont toujours aussi gentils et je me sens vraiment bien dans ce pays. Ça tombe bien car je risque d'y passer un peu de temps.

 

C'est alors le début d'une suite de grands cols. Il faut d'abord monter à 3600, pour plonger ensuite jusqu'à traverser de nouveau le Maranon, 2800 m plus bas. La route est juste un truc de ouf, taillée dans la roche, trois mètres de large au dessus de précipices, sans parapet ni glissière on s'en doute. C'est juste superbe. Trois heures pour descendre 58 km sans donner un coup de pédale mais plutôt des coups de freins et de guidon sur cette route tortueuse à souhait. Au col, gants, polaire et pantalon. Au fond de la gorge 40 °C. Et la route remonte aussi sec en face, me voici repartie pour 44 km de montée, passer à plus de 3000 m. À vol d'oiseau entre les deux cols je ne sais pas s'il y a quinze kilomètres, par la route plus de 100... Les cols du Pérou ont cela de bien qu'ils ne sont en général pas raides, la pente est régulière, autour des 5 à 6%. Cela fait de beaux lacets dans le paysage et évite de se tuer les jambes. Arrivée dans la bourgade de Celendin où je me pose pour la demie journée, je constate que je ne peux même pas stabyloter mon étape tant elle est courte... sur le papier !

 

Ces quinze premiers jours au Pérou furent donc à couper le souffle et d'une variété de dingue, je n'ai pas vu le temps passer. Les conditions pour rouler ont été très bonnes tant au niveau de la circulation, que de la météo, que , que... de tout. Juste à déplorer une suite de crevaisons, mais bon, c'est la vie de cyclo-touriste. Et les pompiers m'ont l'air d'être d'aucun secours pour les cyclotouristes dans ce pays.

 

À une prochaine, la suite me fera passer dans la cordillère blanche où sont les grands sommets englacés... là où j'avais déjà mis les pieds il y a … 23 ans. 44 nouvelles photos dans la galerie Pérou (page 2) du voyage "Les Amériques à vélo couché".

Des géants à l'océan.

Fin de l'Équateur.

 

Alors on en était à cette journée passée sous la tente dans le crachin, le brouillard et le vent à 4000 m au pied du Chimborazo. Dans la nuit quand je me relève pour vider ma vessie, je constate que le ciel est tout étoilé, la Voix Lactée est bien visible et il n'y a plus qu'à croiser les doigts pour que ça dure une douzaine d'heures encore. Mon vœux est exaucé. Si des nuages et des brumes traînent de ci de là, ils sont plutôt plus bas que moi et la blancheur du Chimbo explose dans le ciel bleu. Je n'aurai pas attendu pour rien (même s'il n'était pas vraiment imaginable de prendre la route par ce temps), suis récompensée d'être montée jusque là. Je me mets en route avec les gants, le buff, thermique et polaire, pantalon + collant. La route s'élève mais la pente est plus que raisonnable et heureusement car le souffle est court et le vent violent. La route tourne autour du sommet, si bien qu'à un moment donné le vent me devient défavorable, me fait traverser la route sans prévenir, ce qui effraie les dizaines (pour ne pas dire centaines) de vigognes gracieuses qui vivent là. À 4300 m je suis au point culminant du parcours. Grands espaces désertiques et limpides, en altitude comme j'aime. Je me régale même si j'en bave terriblement. Le vent arrache des particules aux talus et tout ça me cingle le visage et me coupe la respiration. Me reviennent en mémoire, par analogie, les grands plateaux du Sichuan, le Tibet historique. Dans la descente, je plafonne à 15 km/h, et encore, en pédalant.

 

À San Juan, je devais m'arrêter chez un WS, mais je ne vois rien de ce qu'on m'a décrit le long de la route et quand je trouve quelqu'un pour demander, je suis déjà trop descendue. Hors de question que je remonte, je continue donc et ce sont les pompiers de Cajabamba qui m'accueillent pour la nuit. J'ai un lit dans une chambre et le wifi... Entre eux ils parlent Quechua et s'extasient pendant une demie-heure devant mon réchaud.

 

Le lendemain alors que l'étape est facile (900 m de positif seulement), j'en bave encore contre le vent et dans le crachin. Ces conditions me font prendre définitivement la décision de bifurquer au prochain carrefour pour descendre vers le Pacifique, pédaler à plat, aller voir un peu l'océan puis le désert... Je plonge alors vers Alausi où je me loge dans une dépendance de l'église car les pompiers n'ont rien pour accueillir. Je dispose en fait d'une salle de classe. Alausi est la porte d'entrée de « Nariz del Diablo », le « Nez du Diable ». À cet endroit, la voie ferrée qui va de Quito à Guayaquil doit franchir un précipice. La voie ferrée a été construite au prix de nombreuses vies. Le train avance et recule, avec chaque fois un aiguillage, pour perdre ou gagner de l'altitude. À Alausi, les superbes wagons passent carrément dans la ville, charmante, pendue dans un coteau raide au dessus d'une gorge. C'est là que je bifurque, quitte la route des montagnes pour longer d'abord cette fameuse « Nariz del Diablo » et plonger ensuite vers les basses terres.

 

Et là, plus je descends plus je me dis que c'est une erreur. Je gagne en chaleur, je gagne en humidité, ceci est normal, mais surtout je perds en visibilité. Je me retrouve dans des brumes chaudes et humides sur une route bordée de cacaoyers et de bananiers. À El Triunfo, les pompiers me permettent de poser ma tente entre deux camions dans le hangar séparé de la rue par une simple grille. Il faut savoir que l'Équatorien est le roi du bruit. Toutes les gargotes ont leurs enceintes et c'est à celles qui crachent plus fort que celles du voisin, une musique de merde évidemment. Enfin... plein de musiques de merde, exquise dissonance. Ajoutons à cela le concert habituel des chiens dont je dézinguerais volontiers quelques individus toutes les heures. Ajoutons encore le fait que même à passé 30 balais, il y a ici des individus qui sont toujours en pleine crise d'adolescence et passent et repassent sur leur moto qui pète les tympans... Faire des tours de ville... S'ils pouvaient trépasser ! Nan là, franchement j'aime moyen. Heureusement qu'il y a dans le lot un pompier qui dénote un peu, qui vient discuter, qui est gentil, moins bourrin et macho que les autres. Je ne suis pas fan plus que ça des Équatoriens dont beaucoup ont été opérés du sourire mais je préférais ceux des montagnes, les « Indiens ». Ceci dit, dès qu'on s'adresse directement à eux, ils sont aimables et serviables. Il m'est arrivé deux fois d'être arrêtée à un carrefour sans signalisation à ne pas savoir où aller et donc à faire signe aux bagnoles de s'arrêter, eh ben heureusement que la police passe régulièrement parce que pas un ne s'arrête. Pas un. Ce qui en dit long sur ce qui se passerait si j'avais un problème, quel qu'il soit.

 

Bref, je repars d'El Triunfo bien motivée. Toute la journée je n'aurai que des champs de bananiers, et un peu de cacao. Le trafic est dense et les accotements absents, et comme ce sont des bourrins, je n'ai pas trop intérêt à faire des écarts. Je tue un peu plus de cent bornes dans le crachin et sous un ciel triste à mourir. Des super journées, mais que ne suis-je pas restée dans les montagnes ? J'ai intitulé ce post « Des géants à l'océan », j'en suis tout près de l'océan, à peine 15 bornes. Des mangroves m'en séparent. J'avais dans l'idée de passer la frontière péruvienne et de longer cette côte pacifique puis de traverser le désert avant de repartir dans la cordillère, mais après cette étape désagréable au possible, je prends la décision de remonter..., de quitter cet axe surchargé. Je ne verrai pas l'océan. Les changements de plan font partie du voyage. Les bords de route sont cradingues, les villes aussi. Je préfère ce que je voyais plus haut, tant pis pour mes jambes. Car si je suis descendue, c'était pour me ménager, faire quelques centaines de kilomètres à plat et voir autre chose de ce pays... J'ai vu, et cela ne me plaît pas, j'avais pris soin de consulter la météo, je ne comprends pas.

 

Bon, comme dans une journée il y a quand même toujours du miel, je trouve pour la nuit une gentille dame qui me laisse m'installer dans un local, non non, rien de reluisant, mais un local spacieux et fermé, pas trop crade, carrelé, muni de l'électricité, de toilettes, d'une douche, d'eau potable (l'eau est potable au robinet dans tout le pays), de prises. J'y monte ma tente. Et le long de cette route où il n'y a pas bien des patelins ma foi je dois avouer que je suis bien mieux là que sous ma toile sur un terrain gorgé d'eau.

 

Avant de m'éloigner de la côte je dois toutefois encore rouler au moins une journée entière. Ah, il se trouve que durant cette journée, le trafic est devenu anecdotique et que la météo s'est nettement arrangée. Je m'arrête longuement à Santa Rosa, me connecte, prends la météo, pèse le pour et le contre et prends finalement la décision de longer la côte et de traverser ce petit désert. Dans la soirée, je suis hébergée à Arenillas par les pompiers, et le ciel se dégage. Il paraît que ce mauvais temps était du au changement de lune... Soit. Me voici donc à 24 km de la frontière avec dans la tête des images de vagues qui viennent lécher la route. Pour ne pas faillir à leur réputation, les bomberos lancent le vieux camion diesel dans le hangar, juste pour le faire tourner, et peut-être afin de m'asphyxier. Un peu plus tard alors que je déjeune et que ma casserole de lait est sur la table, ils balaient en levant bien la poussière. Le pire est qu'ils ne le font pas pour m'enquiquiner, ils ne se rendent pas compte parce que, eux, cela ne les dérangerait aucunement...

 

Bien allez je vais à la frontière. Je réussis à faire tamponner la sortie dans un petit coin, ça devient serré serré sur mon passeport. Durée accordée par le douanier péruvien : 90 jours. À Tumbes je tire de l'argent puis achète à manger, un peu plus loin je vois enfin l'océan et le ciel est tout à fait bleu. Yeh ! L'eau est belle, le littoral un peu moins (ordures) et le vent contraire bien assez fort. Les Péruviens sont de loin plus souriants que leurs voisins, les pouces en l'air sont redevenus très nombreux, c'est bon à prendre. Je fais les pleins d'eau dans un grand hôtel (pas d'eau potable, il faut l'acheter mais les grands hôtels peuvent bien me dépanner de quelques litres...) dans le but de faire du camping sauvage. Il se trouve que peu après j'avise le terrain de la police qui donne sur l'océan, obtiens l'autorisation. Mais le voisin d'en face rentrant de la plage me dit que je serais beaucoup mieux dans son jardin. En effet, il loue des bungalows mais je peux planter ma tente pour rien, j'ai accès à la cuisine, au frigo, aux sanitaires... Dans la soirée mon hôte vient discuter et carte étalée sur la table, m'aide à définir un itinéraire au nord du Pérou... il faut que je profite du plat, ça ne va pas durer !

 

Et voilà comment pour finir, je suis descendue des géants à l'océan ! Du Chimborazo à Acapulco (si si, c'est le nom du hameau où je dors), et comment je suis entrée au Pérou plus tôt que prévu !

Le milieu du monde.

 

Finalement, rejoindre la ville frontalière d'Ipiales dans la journée était facilement faisable, même avec crevaison et problèmes mécaniques (pas trop graves mais nécessitant une aide extérieure). Je suis accueillie à la casa de ciclista par trois clowns en grandes pompes (c'est le cas de le dire) prêts à intervenir et qui s'engouffrent comme un coup de vent dans une 4L vert pomme. Je profite des quelques heures que j'ai devant moi pour me rendre en bus au belvédère du sanctuaire de Las Lajas, une église plantée à cheval sur une gorge profonde. Les paysages alentours sont superbes, patchwork de verts sur les collines. C'est ma dernière nuit en Colombie (j'espère), je change mes derniers pesos contre la monnaie équatorienne qui n'est autre que le dollar américain.

 

Quatre kilomètres de descente le lendemain et me voici au poste de douane colombien. Je commence par me mettre sagement dans la file des Vénézuéliens, qui s'allonge sur plus de deux cents mètres de rangs serrés. La plupart ont quitté leur pays il y a déjà plusieurs mois, sont restés en Colombie un moment et maintenant se dirigent vers le Pérou ou l'Argentine. Ont-ils attendu de voir ce que donneraient les élections présidentielles récentes avant de poursuivre ? Ne pas trop s'éloigner dans l'espoir de pouvoir faire demi-tour ? Mais Maduro est de nouveau au pouvoir. L'ambiance à la frontière est très détendue, les autorités ont le sourire, ne font pas de zèle et les gens sont traités comme des humains, pas de spectacle minable. La pluie s'invitant bien assez méchamment, je me rends à l'entrée du bâtiment au début de la file pour demander au policier où pourrais-je poser mon vélo à l'abri. Il me répond « là, et vous passez direct ». Je passe direct ? Oui. Alors j'ai hésité parce que doubler tous ces gens qui ont peut-être passé la nuit ici, en partie sous la pluie, qui attendent depuis des heures, qui ont tout laissé, sous le seul prétexte que je suis « blanche et touriste », ne me laisse pas indifférente tout de même, ça me fait même un peu mal au ventre. Comme j'hésite et reste sur place, le policier me répète « Passez ». Alors j'ai avancé. Idem côté équatorien où l'on me dirige direct à l'intérieur, file prioritaire.

 

Je n'irai pour autant pas bien loin ce jour là puisque je n'ai aucune visibilité, le ciel est très bas, les averses de crachin bien pesé se succèdent. Je ne suis pas dans ce pays pour ne rien voir. Je m'arrête à Julio Andrade chez un WS. Les deux jours suivants, j'avance comme si j'étais pressée, enchaînant les cols sans trop les sentir, et dors chez le patron d'une petite usine de confection de chemises, tee shirt, etc... Il me fait faire le tour de ses ateliers et me présente à sa quinzaine « d'esclaves » qui sont hilares, qui font des pantalons, des jupes et des jupons et des bonnets de coton ahahahaha... La météo est mitigée mais je ne me fais pas mouiller. Les gens sont beaucoup plus réservés que côté colombien. Ici, ils ne viennent pas spontanément discuter, il faut aller vers eux, ils sourient plus difficilement mais ne sont pas antipathiques ou pas serviables pour autant. Dans mon empressement à rejoindre la casa de ciclista de Tumbaco dans la banlieue de Quito, j'ai failli ne pas voir la ligne qui fait qu'à un moment donné, j'ai une roue en hiver et l'autre en été, les pieds dans l'hémisphère sud tandis que ma tête est encore dans l'hémisphère nord. Et Coriolis ça donne quoi juste sur l'Équateur ? Hein ? Bon, petite photo et je repars sans faire plus de façons. Quelques heures plus tard, lessivée, je me présente chez Santiago.

 

Avancer vite m'a fait du bien, dans la tête. Ma motivation a été un peu mise à mal ces derniers temps notamment par cette météo maussade qui ne rend pas les paysages très alléchants. Ceci dit, quand je lis ce que les autres cyclos qui me devancent ont subi, je ne me plains pas ! Et sans l'aide de la population, cela aurait été bien pire ! En faisant mon itinéraire colombien à Panama, j'avais écrit sortir du pays vers le 5 juin. J'ai fait tout ce que j'avais envie de faire et suis sortie le 3.

 

Quito. Je consacre une journée à la visite de la ville, pas plus, m'y rendant en bus depuis Tumbaco, ce qui m'évitera d'avoir à y entrer à vélo. La seconde journée est du repos et la finalisation de l'itinéraire équatorien : le programme est réjouissant mais ça va encore faire mal aux jambes ! Il va falloir monter encore plus haut, passer les 4000 m. L'été semble être cette fois-ci installé pour de vrai. Quitter la casa de ciclista de Tumbaco et l'accueil formidable de Santiago n'est pas si facile mais les grands volcans m'attendent.

 

Une journée de montée contre le vent bien assez fort et me voici à l'entrée sud du parc national du Cotopaxi, un des volcans actifs les plus hauts du pays avec ses 5897 m. Cône parfait. Je pose ma tente à l'entrée du parc derrière le bâtiment des rangers, j'ai de l'eau à volonté, des toilettes... Et pour une fois la nuit est calme, silencieuse, je ne sais depuis combien de temps je n'avais pas goûté à ça, et ça fait du bien. Malheureusement, une douleur soudaine apparue au genou droit après la fin de mon étape me tient sérieusement en souci, je ne peux plus plier le genou à plus de 90°, au delà, la douleur est très forte, l'impression que quelque chose est déplacé et entrave le mouvement.

 

Le lendemain matin ce n'est pas mieux et il pleut. Je prends le parti d'attendre, quitte à y passer la journée. Je n'ai pas trop à manger mais je ne mourrai pas de faim pour autant. Je gère... Vers 14 heures, en ayant marre de l'immobilité, je me fais enregistrer à l'entrée du parc et saute dans une auto pour monter. Bien me prend car en haut, entre les nuages, le cône est quasi dégagé et je peux admirer le volcan, faire le tour de la lagune à pied et fouler l'herbe rase au milieu des chevaux en liberté avec grand plaisir. Je ne monte pas jusqu'au refuge, cela ne présente aucun intérêt, ce n'est pas au pied du mur qu'on voit le mieux le mur, c'est tellement mieux avec un peu de recul. Je redescends en stop. Le soir, alors que l'orage tourne, je distingue les Illinizas et le Chimborazo se dégage, c'est toujours ça de pris même s'il n'est pas tout près. Tout serait pour le mieux si je n'avais pas ce souci de genou qui, je l'espère, ne m'obligera pas à écourter mon voyage.

 

Je démarre doucement le jour suivant et au fil des heures, ai de moins en moins mal. Je n'hésite cependant pas à mettre pied à terre deux fois et pousser ma monture dans la pente raide pour ne pas forcer outre mesure. Le ciel reste nuageux, les Illinizas que j'ai juste au dessus de la tête me narguent parfois entre deux nuages mais ne se découvriront jamais entièrement. J'ai décidé de faire le « Quilotoa loop », itinéraire difficile mais très beau et tranquille, loin de la Panaméricaine où je respirais trop de gaz. Patchwork de cultures accrochées au flanc des collines, habitat dispersé, gorges profondes, petite route sinueuse, chant des oiseaux, signes amicaux, curieux amusés et bien assez moqueurs quant à ma monture. Les gens portent le poncho de laine, le petit chapeau rond et noir, des dents en or. Ça fait du bien d'être en milieu rural, de faire signe à ce type qui emmène sa bouille de lait, à cette femme qui change sa vache de place, à ces gosses aux joues rouges et le teint halé qui s'amusent avec des jouets improvisés. Les chiens sont aussi pénibles qu'en Colombie mais pas pires et la volaille ne regarde jamais avant de traverser. Le soir, après un dernier 500 m de positif en 6,5 km, je suis logée par les pompiers de Sigchos, patelin perdu dans les montagnes. La caserne est vide entre 16 h et 8 h, je suis dans un dortoir dans un vrai lit TRES confortable, je bénéficie d'une vraie douche chaude, je suis seule et vis ma vie et ça fait depuis le 6 mai exactement que je n'avais pas été dans de telles conditions de confort, de silence, de tout... Et ça fait du bien. Dans la soirée, l'orage fait rage, il tombe des trombes d'eau et c'est juste bonheur d'être au sec sous une bonne couverture.

 

Courte étape le lendemain pour aller à Quilotoa. C'est le nom d'un village mais aussi d'un volcan, éteint, qui a la particularité d'accueillir dans son large cratère un lac aux eaux saphir. Google maps satellite m'avait promis une piste, comme l'édition 2011 du Lonely Planet et sur ma carte papier il n'y a carrément rien, mais des cyclos rencontrés à la casa de ciclista de Tumbaco m'avaient dit asphalte. Ok. Ce fut du velours tout le long, la route est neuve, ce qui ne l'empêche pas de monter très fort par endroits. Je pousse. Et pousser plus de 40 kg à plus de 3500 m d'altitude représente un certain effort... J'ai failli louper le village, je ne me croyais pas déjà arrivée. Rien ne laisse présager dans le paysage que l'on soit sur le bord du cratère. Ben si ! Il est 12 h 30 et m'y voici déjà (1300 m de positif dans la matinée tout de même). J'attache mon vélo à la barrière d'un resto et vais me balader sur le sentier qui fait le tour du cratère. Au fond, 400 m plus bas, le lac scintille. Il est très facile d'y descendre, le chemin est beau et large, mais il est plus difficile d'en remonter ! Je me contente de rester en haut. Les Illinizas sont dans les nuages mais je les ai vues ce matin. Je passe l'après-midi dans le secteur et plante ma tente à la sortie du village sur la crête mais pas au bord du précipice quand même. En fin d'après-midi, les brumes montent et enveloppent le paysage en entier. Un chien monte la garde à côté de ma tente. Mon souci de genou va plutôt en s'arrangeant, je le ménage toutefois. Je dors (mal) à 3900 m, ai l'impression de manquer d'air.

 

Aller jusqu'à Ambato n'était pas gagné le lendemain. Étape longue et montagneuse encore même s'il y a plus de descente que de montée. Canyon, cultures diverses et variées qui font toujours dans le paysage de jolies mosaïques, puis dégringolade jusqu'à la Panaméricaine. Vent fort de face, j'appuie sur les pédales pour aller jusqu'à la ville et me loger à la casa de ciclista. Celle-ci ne donne que moyennement envie d'y rester deux nuits donc dès le lendemain matin, sac plein de provisions, je me lance dans le tour du volcan Chimborazo, point culminant du pays à plus de 6200 m, qui me nargue dans le ciel bleu, dominant majestueusement la ville. Une journée complète de montée ne suffira pas pour atteindre les 4300 m, altitude à laquelle passe ma route. Et le long de cette route, dans les « communautés » indigènes, les femmes portent toutes l'habit traditionnel, des pieds à la tête, des chaussures au chapeau, en passant par le collant clair en laine épaisse, la robe noire ornée d'une ceinture colorée, et les colliers. Je me régale mais n'ose leur mettre mon appareil photo sous le nez pour leur tirer le portrait. C'est la pleine période de la récolte des carottes qui une fois arrachées et débarrassées de leur fanes, passent dans une machine à laver. Ensuite des petites mains au bout de petits bras les mettent en sac. En gros sacs. Ce soir là, je renoue avec le camping sauvage et plante ma tente au pied du Chimborazo à 4000 m. Ce n'est pas peu dire qu'il fait froid, mais au moins je suis récompensée car le sommet se découvre dans la soirée et quelques lamas broutent à cent mètres. À cette altitude, il ne reste que peu de parcelles cultivées, des jeunes bergers gardent des vaches ou/et des moutons. Après un réglage de cale de chaussure, il semblerait que mon genou aille mieux... Je reste deux nuits à cet endroit, ne pouvant bouger aujourd'hui pour cause d'intempéries, « Le comte de Monte Cristo » en prend un bon coup. Aurai-je la chance de contourner ce grand volcan avec une bonne visibilité ? Réponse dans le prochain post...

 

Et toujours plus de photos dans la galerie.