Le milieu du monde.

 

Finalement, rejoindre la ville frontalière d'Ipiales dans la journée était facilement faisable, même avec crevaison et problèmes mécaniques (pas trop graves mais nécessitant une aide extérieure). Je suis accueillie à la casa de ciclista par trois clowns en grandes pompes (c'est le cas de le dire) prêts à intervenir et qui s'engouffrent comme un coup de vent dans une 4L vert pomme. Je profite des quelques heures que j'ai devant moi pour me rendre en bus au belvédère du sanctuaire de Las Lajas, une église plantée à cheval sur une gorge profonde. Les paysages alentours sont superbes, patchwork de verts sur les collines. C'est ma dernière nuit en Colombie (j'espère), je change mes derniers pesos contre la monnaie équatorienne qui n'est autre que le dollar américain.

 

Quatre kilomètres de descente le lendemain et me voici au poste de douane colombien. Je commence par me mettre sagement dans la file des Vénézuéliens, qui s'allonge sur plus de deux cents mètres de rangs serrés. La plupart ont quitté leur pays il y a déjà plusieurs mois, sont restés en Colombie un moment et maintenant se dirigent vers le Pérou ou l'Argentine. Ont-ils attendu de voir ce que donneraient les élections présidentielles récentes avant de poursuivre ? Ne pas trop s'éloigner dans l'espoir de pouvoir faire demi-tour ? Mais Maduro est de nouveau au pouvoir. L'ambiance à la frontière est très détendue, les autorités ont le sourire, ne font pas de zèle et les gens sont traités comme des humains, pas de spectacle minable. La pluie s'invitant bien assez méchamment, je me rends à l'entrée du bâtiment au début de la file pour demander au policier où pourrais-je poser mon vélo à l'abri. Il me répond « là, et vous passez direct ». Je passe direct ? Oui. Alors j'ai hésité parce que doubler tous ces gens qui ont peut-être passé la nuit ici, en partie sous la pluie, qui attendent depuis des heures, qui ont tout laissé, sous le seul prétexte que je suis « blanche et touriste », ne me laisse pas indifférente tout de même, ça me fait même un peu mal au ventre. Comme j'hésite et reste sur place, le policier me répète « Passez ». Alors j'ai avancé. Idem côté équatorien où l'on me dirige direct à l'intérieur, file prioritaire.

 

Je n'irai pour autant pas bien loin ce jour là puisque je n'ai aucune visibilité, le ciel est très bas, les averses de crachin bien pesé se succèdent. Je ne suis pas dans ce pays pour ne rien voir. Je m'arrête à Julio Andrade chez un WS. Les deux jours suivants, j'avance comme si j'étais pressée, enchaînant les cols sans trop les sentir, et dors chez le patron d'une petite usine de confection de chemises, tee shirt, etc... Il me fait faire le tour de ses ateliers et me présente à sa quinzaine « d'esclaves » qui sont hilares, qui font des pantalons, des jupes et des jupons et des bonnets de coton ahahahaha... La météo est mitigée mais je ne me fais pas mouiller. Les gens sont beaucoup plus réservés que côté colombien. Ici, ils ne viennent pas spontanément discuter, il faut aller vers eux, ils sourient plus difficilement mais ne sont pas antipathiques ou pas serviables pour autant. Dans mon empressement à rejoindre la casa de ciclista de Tumbaco dans la banlieue de Quito, j'ai failli ne pas voir la ligne qui fait qu'à un moment donné, j'ai une roue en hiver et l'autre en été, les pieds dans l'hémisphère sud tandis que ma tête est encore dans l'hémisphère nord. Et Coriolis ça donne quoi juste sur l'Équateur ? Hein ? Bon, petite photo et je repars sans faire plus de façons. Quelques heures plus tard, lessivée, je me présente chez Santiago.

 

Avancer vite m'a fait du bien, dans la tête. Ma motivation a été un peu mise à mal ces derniers temps notamment par cette météo maussade qui ne rend pas les paysages très alléchants. Ceci dit, quand je lis ce que les autres cyclos qui me devancent ont subi, je ne me plains pas ! Et sans l'aide de la population, cela aurait été bien pire ! En faisant mon itinéraire colombien à Panama, j'avais écrit sortir du pays vers le 5 juin. J'ai fait tout ce que j'avais envie de faire et suis sortie le 3.

 

Quito. Je consacre une journée à la visite de la ville, pas plus, m'y rendant en bus depuis Tumbaco, ce qui m'évitera d'avoir à y entrer à vélo. La seconde journée est du repos et la finalisation de l'itinéraire équatorien : le programme est réjouissant mais ça va encore faire mal aux jambes ! Il va falloir monter encore plus haut, passer les 4000 m. L'été semble être cette fois-ci installé pour de vrai. Quitter la casa de ciclista de Tumbaco et l'accueil formidable de Santiago n'est pas si facile mais les grands volcans m'attendent.

 

Une journée de montée contre le vent bien assez fort et me voici à l'entrée sud du parc national du Cotopaxi, un des volcans actifs les plus hauts du pays avec ses 5897 m. Cône parfait. Je pose ma tente à l'entrée du parc derrière le bâtiment des rangers, j'ai de l'eau à volonté, des toilettes... Et pour une fois la nuit est calme, silencieuse, je ne sais depuis combien de temps je n'avais pas goûté à ça, et ça fait du bien. Malheureusement, une douleur soudaine apparue au genou droit après la fin de mon étape me tient sérieusement en souci, je ne peux plus plier le genou à plus de 90°, au delà, la douleur est très forte, l'impression que quelque chose est déplacé et entrave le mouvement.

 

Le lendemain matin ce n'est pas mieux et il pleut. Je prends le parti d'attendre, quitte à y passer la journée. Je n'ai pas trop à manger mais je ne mourrai pas de faim pour autant. Je gère... Vers 14 heures, en ayant marre de l'immobilité, je me fais enregistrer à l'entrée du parc et saute dans une auto pour monter. Bien me prend car en haut, entre les nuages, le cône est quasi dégagé et je peux admirer le volcan, faire le tour de la lagune à pied et fouler l'herbe rase au milieu des chevaux en liberté avec grand plaisir. Je ne monte pas jusqu'au refuge, cela ne présente aucun intérêt, ce n'est pas au pied du mur qu'on voit le mieux le mur, c'est tellement mieux avec un peu de recul. Je redescends en stop. Le soir, alors que l'orage tourne, je distingue les Illinizas et le Chimborazo se dégage, c'est toujours ça de pris même s'il n'est pas tout près. Tout serait pour le mieux si je n'avais pas ce souci de genou qui, je l'espère, ne m'obligera pas à écourter mon voyage.

 

Je démarre doucement le jour suivant et au fil des heures, ai de moins en moins mal. Je n'hésite cependant pas à mettre pied à terre deux fois et pousser ma monture dans la pente raide pour ne pas forcer outre mesure. Le ciel reste nuageux, les Illinizas que j'ai juste au dessus de la tête me narguent parfois entre deux nuages mais ne se découvriront jamais entièrement. J'ai décidé de faire le « Quilotoa loop », itinéraire difficile mais très beau et tranquille, loin de la Panaméricaine où je respirais trop de gaz. Patchwork de cultures accrochées au flanc des collines, habitat dispersé, gorges profondes, petite route sinueuse, chant des oiseaux, signes amicaux, curieux amusés et bien assez moqueurs quant à ma monture. Les gens portent le poncho de laine, le petit chapeau rond et noir, des dents en or. Ça fait du bien d'être en milieu rural, de faire signe à ce type qui emmène sa bouille de lait, à cette femme qui change sa vache de place, à ces gosses aux joues rouges et le teint halé qui s'amusent avec des jouets improvisés. Les chiens sont aussi pénibles qu'en Colombie mais pas pires et la volaille ne regarde jamais avant de traverser. Le soir, après un dernier 500 m de positif en 6,5 km, je suis logée par les pompiers de Sigchos, patelin perdu dans les montagnes. La caserne est vide entre 16 h et 8 h, je suis dans un dortoir dans un vrai lit TRES confortable, je bénéficie d'une vraie douche chaude, je suis seule et vis ma vie et ça fait depuis le 6 mai exactement que je n'avais pas été dans de telles conditions de confort, de silence, de tout... Et ça fait du bien. Dans la soirée, l'orage fait rage, il tombe des trombes d'eau et c'est juste bonheur d'être au sec sous une bonne couverture.

 

Courte étape le lendemain pour aller à Quilotoa. C'est le nom d'un village mais aussi d'un volcan, éteint, qui a la particularité d'accueillir dans son large cratère un lac aux eaux saphir. Google maps satellite m'avait promis une piste, comme l'édition 2011 du Lonely Planet et sur ma carte papier il n'y a carrément rien, mais des cyclos rencontrés à la casa de ciclista de Tumbaco m'avaient dit asphalte. Ok. Ce fut du velours tout le long, la route est neuve, ce qui ne l'empêche pas de monter très fort par endroits. Je pousse. Et pousser plus de 40 kg à plus de 3500 m d'altitude représente un certain effort... J'ai failli louper le village, je ne me croyais pas déjà arrivée. Rien ne laisse présager dans le paysage que l'on soit sur le bord du cratère. Ben si ! Il est 12 h 30 et m'y voici déjà (1300 m de positif dans la matinée tout de même). J'attache mon vélo à la barrière d'un resto et vais me balader sur le sentier qui fait le tour du cratère. Au fond, 400 m plus bas, le lac scintille. Il est très facile d'y descendre, le chemin est beau et large, mais il est plus difficile d'en remonter ! Je me contente de rester en haut. Les Illinizas sont dans les nuages mais je les ai vues ce matin. Je passe l'après-midi dans le secteur et plante ma tente à la sortie du village sur la crête mais pas au bord du précipice quand même. En fin d'après-midi, les brumes montent et enveloppent le paysage en entier. Un chien monte la garde à côté de ma tente. Mon souci de genou va plutôt en s'arrangeant, je le ménage toutefois. Je dors (mal) à 3900 m, ai l'impression de manquer d'air.

 

Aller jusqu'à Ambato n'était pas gagné le lendemain. Étape longue et montagneuse encore même s'il y a plus de descente que de montée. Canyon, cultures diverses et variées qui font toujours dans le paysage de jolies mosaïques, puis dégringolade jusqu'à la Panaméricaine. Vent fort de face, j'appuie sur les pédales pour aller jusqu'à la ville et me loger à la casa de ciclista. Celle-ci ne donne que moyennement envie d'y rester deux nuits donc dès le lendemain matin, sac plein de provisions, je me lance dans le tour du volcan Chimborazo, point culminant du pays à plus de 6200 m, qui me nargue dans le ciel bleu, dominant majestueusement la ville. Une journée complète de montée ne suffira pas pour atteindre les 4300 m, altitude à laquelle passe ma route. Et le long de cette route, dans les « communautés » indigènes, les femmes portent toutes l'habit traditionnel, des pieds à la tête, des chaussures au chapeau, en passant par le collant clair en laine épaisse, la robe noire ornée d'une ceinture colorée, et les colliers. Je me régale mais n'ose leur mettre mon appareil photo sous le nez pour leur tirer le portrait. C'est la pleine période de la récolte des carottes qui une fois arrachées et débarrassées de leur fanes, passent dans une machine à laver. Ensuite des petites mains au bout de petits bras les mettent en sac. En gros sacs. Ce soir là, je renoue avec le camping sauvage et plante ma tente au pied du Chimborazo à 4000 m. Ce n'est pas peu dire qu'il fait froid, mais au moins je suis récompensée car le sommet se découvre dans la soirée et quelques lamas broutent à cent mètres. À cette altitude, il ne reste que peu de parcelles cultivées, des jeunes bergers gardent des vaches ou/et des moutons. Après un réglage de cale de chaussure, il semblerait que mon genou aille mieux... Je reste deux nuits à cet endroit, ne pouvant bouger aujourd'hui pour cause d'intempéries, « Le comte de Monte Cristo » en prend un bon coup. Aurai-je la chance de contourner ce grand volcan avec une bonne visibilité ? Réponse dans le prochain post...

 

Et toujours plus de photos dans la galerie.

 

 

 

Au delà de la source de la Magdalena

 

J'ai passé le fameux col « La Linea » dans la file continue de poids-lourds qui crachent noir. Heureusement et jouant de chance encore, il faisait sec ce jour là ! Quand même, plus de 2000 m de positif (idem dans l'autre sens) en 70 bornes, ça commence à faire. Petit passage à 3200 m dans les nuages, j'ai terminé la montée en poussant ma monture pendant six bornes. Jamais un camion ne m'a serrée et pourtant, route en épingles et très forte pente (22 km pour 1865 m de positif). Arrivée à Cajamarca, je trouve le seul WS de la bourgade et me voici hébergée chez cette famille adorable. Quand je m'en vais le lendemain à midi seulement pour cause de pluie, la grand-mère me demande quand est-ce que je reviens et la mère essuie une larme en me souhaitant le meilleur.

 

Le soir même, je pose ma tente sous un toit sur du carrelage chez des particuliers à San Luis. J'ai une douche, des toilettes et de l'eau potable, suis à l'abri et en sécurité. L'essentiel est là. Je suis bien descendue en altitude et retrouve avec bonheur (ou presque) les sancudos, ces minuscules suceurs de sang, voraces et invisibles. J'ai retrouvé aussi la chaleur.

 

Le lendemain est une journée sèche et relativement facile, j'abats des kilomètres. Sur la route je double des gens qui marchent, en tirant une petite valise, avec un thermos à la main et un sac bricolé sur le dos. Ce ne sont pas des Colombiens, ce sont les voisins. Vénézuéliens. Ils fuient leur pays, par centaines, par milliers. Certains le font à vélo et jonglent aux carrefours pendant que le feu est rouge pour gagner trois sous, de quoi manger, et pouvoir se payer un jour un sac de couchage et une tente pour continuer le voyage (comme mon coloc à Chinchina), d'autres font du volontariat (comme ma coloc à Salento), et d'autres marchent. Savent-ils où ils vont ? Je leur souhaite bonne journée mais leur visage est triste, fermé. La réélection frauduleuse de Madero dimanche dernier ne risque pas de leur faire rebrousser chemin.

 

J'arrive alors dans le désert de la Tatacoa. Grand comme un mouchoir de poche, il est néanmoins étonnant. Un microclimat, une zone aride, un îlot de cactus au milieu de la forêt tropicale, tout près des champs inondés, tout près de la Magdalena. Ah oui, d'ailleurs je l'ai traversé encore une fois le fleuve. Il n'est ici qu'une rivière. Pour aller au bord et trouver la barque, j'ai du faire 1,5 km de single trail dans les pâtures à vaches. Donc voila, désert de la Tatacoa, grosse chance encore puisque le soleil est au rendez-vous le soir. Même si je suis claquée après ces 130 km, je me fais violence pour aller prendre quelques photos. J'ai bien fait car le lendemain le temps est à la pluie, le ciel bas et triste.

 

Prochain objectif : le site archéologique de San Agustin. Une première nuit dans le fournil de Campoalegre où l'on me bichonne. Puis cette étape qui me mène à Garzon. Toute la journée on m'a offert des trucs. Ça a commencé au petit déjeuner, pain frais, café, omelette au fromage. Ensuite il y a eu l'almuerzo, le repas de mi-journée, offert dans une gargote en arrivant à Garzon : soupe avec des vrais gros et bons morceaux de légumes, poulet, haricots, riz, salade, tomate, jus de fruits frais maison. Puis il y a eu ce type qui m'a offert un café au même endroit. J'ai campé chez les pompiers à Garzon, suis passée entre les gouttes. Les paysages sont superbes mais le ciel toujours couvert, les éclaircies trop rares. Je suis contente quand il ne tombe rien.

 

Le relief me fait mal aux jambes, mes muscles ne récupèrent plus d'une journée à l'autre, la fatigue s'accumule, j'essaie de faire des journées courtes mais quoi qu'il en soit elles me mettent les jambes en vrac. Un jour plus tard alors que je pensais de manière ambitieuse rejoindre San Agustin, je m'arrête à Pitalito (74 km et 1200 de positif quand même) chez les bomberos encore. Il n'est que 14 h 30 mais mes jambes n'iront pas plus loin aujourd'hui, la journée est faite, la dénivelée aussi ! Il n'y a rien à voir à Pitalito, et c'est même plutôt glauque. J'ai pris une bonne averse le matin, ai séché par la suite et le ciel se dégage sur le coup des 16 heures... mais les collines alentours restent dans les nuages. J'ai encore longé la Magdalena, boueuse à souhait, et tumultueuse. Le fil conducteur de ma traversée colombienne. J'ai toujours autant de signes d'encouragement et de sympathie sur la route.

 

À partir de Pitalito, je commence à m'enfoncer, à monter dans le massif de Puracé, où 5 des plus grands fleuves du pays prennent leur source. La Magdalena est un torrent épais qui rebondit et palpite. Puis San Agustin, site archéologique majeur de Colombie, classé au patrimoine mondial de l'Unesco. Des centaines de sculptures, dans le parc lui-même mais aussi dans les alentours. L'origine des sculpteurs reste en partie mystérieuse, aucune trace d'écriture. Magnifiquement conservées depuis des siècles dans la terre d'où elles ont été excavées, elles représentent souvent des personnages ou des animaux. Le musée attenant est assez bien foutu. On me donne un passeport à l'entrée, qui me permettra de visiter les sites autour pour le même prix mais les averses se succédant et un gros coup de flegme me feront rester à l'auberge à regarder tomber la pluie. Repos. Le soir, à la terrasse de l'auberge sur la table, c'est une véritable « droguerie » : LSD, amphétamines, de l'herbe, et de la cocaïne, alcool fort. Je suis quelque peu étonnée de la manière dont certains jeunes back-packers voyagent, et c'est chaque fois pareil dès que je mets les pieds dans une auberge. Des joints, des bières, des gens qui ont tendance parfois à avoir tout vu tout fait à 25 ans. Je me contente d'écouter leurs exploits et merveilleuses expériences sans intervenir. Il va de soi que je préfère transpirer et me faire mal aux jambes, traverser les paysages à 10 km/h et vivre autant que je le peux au contact des gens au lieu de juste les apercevoir à travers la vitre sale d'un bus pour aller me torpiller le cerveau de ville en ville.

 

Bref, il a fallu ensuite passer le massif du Puracé pour rejoindre Popayan, remonter à 3200 m par une mauvaise piste, sous la flotte et dans le froid. Rien, absolument aucune opportunité pour planter la tente en cours de route, j'arrive frigorifiée et trempée, à moitié en hypoglycémie (j'ai à manger en quantité mais tout sortir sous la flotte... je préfère avancer sans m'arrêter) après 9 heures d'efforts intenses à la première maison où je dors dans le vestibule sous ma tente. Que j'aime ces gens extrêmement simples et besogneux pour qui c'est une évidence que je dorme là. En ce jour de premier tour d'élections présidentielles, ils ont voté Petro, à gauche. Ils me disent que si Duque (droite, candidat inconnu il y a six mois, ça rappelle quelque chose...) passe, les guérilleros décrocheront et dépoussiéreront leurs fusils. De l'autre côté, les gens qui ont voté Duque me disent que si Petro passe, la Colombie sera à l'image du voisin vénézuélien en peu de temps. Je double toujours des Vénézuéliens sur la route et il paraît que la file d'attente à la frontière peut atteindre 11 heures... Je verrai dans quelques jours. J'ai l'impression d'avoir traversé et visité ce pays juste au bon moment. Il y a seulement 5 ans, nombre de routes que j'ai empruntées ou de zones que j'ai visitées étaient sous contrôle des FARC. Je ne suis pas mécontente de sortir avant le second tour des élections dans deux grosses semaines.

 

Le lendemain je passe quelques heures dans le centre de Popayan, la ville blanche, et étudiante par excellence. Malheureusement le ciel est gris et n'offre aucun contraste avec la couleur des bâtiments. Tout est pâlot. Les pompiers ne veulent pas de moi, je refais 15 km pour aller chez un WS. Bien me prend car ces quinze kilomètres me permettront de découper au mieux mes étapes suivantes, jusqu'à Pasto. 5100 m de positif en trois jours, voilà le programme. Des hauts et des bas, des passages à 600 m et d'autres à 2500 m, dans des paysages superbes de gorges profondes où la route est taillée dans les falaises, surplombant des centaines de mètres d'à-pic. Peu de maisons, peu de circulation, je suis pourtant sur la panaméricaine. Paysages toujours très verts. Je n'ai jamais vu autant de cyclos, un Allemand, un couple de Turcs. À noter qu'en traversant le Puracé j'ai croisé un couple de Français, et qu'aucun camion ne m'a éclaboussée ou serrée, très attentifs et sympathiques. En arrivant à Pasto, je loge chez la même WS qu'une Écossaise, seule et à vélo également. Nous reprendrons peut-être la route ensemble puisqu'elle va au sud aussi. Jour de repos à Pasto.

 

Ce pays ne lasse pas de surprendre, décidément, du nord au sud. D'ailleurs au nord, les pluies torrentielles menacent de faire céder un barrage, des milliers de gens sont concernés. J'ai eu la chance d'avoir trois jours sans pluie entre Popayan et Pasto, bien ensoleillés même. Je n'ai jusque là pas subi de conditions météo désastreuses, pas de coulée de boue, pas de glissement de terrain majeur. La saison des pluies toucherait-elle à sa fin dans le sud ? Ce serait une bonne nouvelle. Au programme du jour de repos : trouver un câble de dérailleur pour remplacer celui que j'ai mis sur mon vélo hier, couture, visite de la ville. La lessive est faite et là, je vais manger car comme d'habitude, j'ai faim en permanence. Je suis montée sur une balance à Popayan, je n'ai jamais été si affûtée. La population est toujours aussi serviable, aimable, gentille et vraiment ce pays aura été une belle surprise.

 

Il reste 85 km pour rallier la frontière équatorienne, un jour ne sera pas suffisant, 2600 m de positif... Je ne pense pas passer avant le 4 juin.

De la Magdalena au pays du café.

Colombie troisième épisode.

 

Aux environs de Puerto Boyaca, le fleuve large de plus d'un kilomètre charrie nombre de débris végétaux, plus ou moins gros. C'est que tous les jours ( enfin... surtout la nuit), il tombe des trombes d'eau, souvent sous forme d'orages et le fleuve a la couleur de la terre. Mais il est beau quand même et c'est la troisième fois que je le traverse. Juste après les reliefs ont commencé. Désirant passer par Guatapé et El Penol et détestant faire des allers et retours, j'ai fait un large détour dans les montagnes. J'ai traversé des villages où les gens m'ont regardé arriver avec des yeux aussi ronds que leur bouche. J'ai emprunté des routes secondaires et des pistes où pas un véhicule motorisé ne m'a doublée ou croisée sans que j'aie un signe, un pouce en l'air, un encouragement, une salutation. J'ai vu des paysages absolument superbes et improbables, des cultures dans des pentes incroyables, un damier superbe, une mosaïque de verts. Malheureusement, le ciel souvent gris n'a pas permis de belles photos. J'ai vu des maisons cossues en dur et des cabanes où les tôles tiennent sur une maigre charpente grâce aux pierres posées dessus, des sols en terre battue et des gens qui vivent là, quasi en autarcie bien sûr, autant dire dehors 24/24 h.

 

J'ai eu des descentes, trop courtes, et de très rudes et longues montées. Entre San Carlos et San Rafael, 45 km de vraie forêt tropicale humide avec toujours cette quantité monstrueuse d'espèces d'arbres qui me fascine, et tous les bruits qui sont dedans. J'ai posé ma tente tous les soirs sous des avants-toits, dans des cabanes de jardin, sur du dur et sec chez des particuliers. J'ai donc eu parfois de vraies douches et toujours de bons contacts. Tous les terrains sont complètement gorgés d'eau. Je suis passée entre les gouttes tout le temps, ne me suis jamais fait tremper sur le vélo ! Bref, j'ai vraiment eu quelques jours sans trafic, en immersion complète dans ce pays, avec ces gens chaleureux.

 

Puis je suis arrivée à Guatapé. Et là c'est une claque, l'immersion soudaine dans le flot de touristes, je suis déboussolée, n'ai pas envie de ça. Je reste deux heures dans le village coloré, où toutes les maisons sont décorées de bas-reliefs et fresques souvent naïves. C'est joli peut-être, mais ça me semble surfait. Le lac est une retenue, artificielle. Tout près il y a le monolithe de granite El Penol. Il faut en gravir les 700 et quelques marches (à prix fort encore, et pour transpirer) pour avoir toute la vue sur les multiples îlots, contours, péninsules et presqu'îles qui baignent dans l'eau turquoise à 2000 m d'altitude.

 

Le lendemain, j'ai plongé sur Medellin, littéralement plongé car les 17 derniers kilomètres me font passer de 2350 à 1600 m. Medellin est dans le trou avec ses 4 millions d'habitants et s'allonge sur les bords de la rivière. Mais elle monte aussi à l'assaut des montagnes, des deux côtés, les quartiers défavorisés sont en hauteur. Je n'ai que le temps de poser mes sacoches dans une auberge avant de partir visiter Comuna 13 avec une agence que j'avais contacté depuis Puerto Boyaca. C'est qu'il y a une semaine, il y a eu quelques coups de feu et les médias sont venus et ont apparemment amplifié la chose. Parce que des coups de feu il y en a eu aussi dans d'autres quartiers qu'on dit « sensibles ». Mais Comuna 13 c'est un endroit particulier. Il y a quelques années l'endroit était considéré comme le plus dangereux quartier de la ville la plus dangereuse d'Amérique latine. État de non-droit par excellence, quartier de tous les trafics de drogue et d'armes, quartier de violence extrême. Rien d'officiel. Opérations militaires sanglantes... Aujourd'hui le quartier abrite tant bien que mal 140 000 personnes dont un millier (estimé) de guérilleros. Il est devenu un quartier touristique, celui du « street art », des graffitis, du hip-hop. Des escalators de ouf ont remplacé par endroits les vieilles marches en pierre, très raides. Escalators controversés. Tous les habitants n'ont pas l'électricité et les escalators tournent en permanence qu'il y ait du monde dessus ou non de 6 à 22 h. Les ouvriers empoignent le boulot à 6 h, ils ne peuvent pas les utiliser, et pour les construire, il a fallut détruire des maisons dont les habitants n'ont pas été relogés. Les escalators ont crée une fracture sociale dans le quartier, ceux qui sont le long ont ouvert boutique et font leurs affaires avec les touristes, les autres restent dans leur misère. Tatan, le guide, enfant du quartier, nous explique toute l'histoire avec force détails, les heurts entre les guérilleros et les militaires, les alliances entre groupes tous plus mafieux les uns que les autres, le désarroi de la population civile qui comme toujours, subit. Il nous parle aussi de la signification de certains graff. Il fait partie d'une association : Casa Kolacho, pour donner des cours d'anglais aux mômes, entre autres. Une partie de l'argent de la visite va à cette association (partenariat avec l'agence Tika travel) dont nous découvrons les locaux en fin d'après-midi. Je mets ma main au feu que dans moins de deux ans, il y aura des guesthouses, des hostels et autres dans ce quartier et que les touristes y logeront. Je suis contente de l'avoir vu avant. Je suis passée par une agence parce que les échos que j'en avais il y a une semaine n'étaient pas bons, insécurité. L'agence contactée avait interrompue ses visites. Le calme est revenu et on peut se promener seul dans une bonne partie du quartier, pas partout. La visite était en tout cas très décontractée et les habitants très gentils. Absolument aucun soupçon de tension. Les gamins jouent et les ados talentueux font du hip-hop. 250 graffs dont certains très beaux ou forts de sens. Il FAUT aller visiter Comuna 13, c'est un moment fort, un incontournable de Medellin.

 

Pour le reste Medellin n'offre pas de bâtiments ou monuments extraordinaires. C'est une très grande ville, avec des parcs, des musées, un métro aérien qui est le seul du pays et fait la fierté des Colombiens, quelques églises mais surtout, surtout, c'est une ville où la vie s'exprime dans tous ses états. Ça bouge beaucoup, l'occupation de la rue est maximum, on y trouve de tout à chaque rue (pas mal de policiers et de militaires aussi, il faut avouer, la sécurité est à ce prix disent-ils, et pas mal de gens qui dorment sous les ponts). J'ai déambulé dans le centre toute une journée, appareil photo autour du cou. Medellin a changé, vite et beaucoup, aujourd'hui le centre de Medellin est sûr et détendu. On trouve des fruits succulents épluchés et coupés, prêts à être consommés, mais aussi des assiettes de riz-poulet-haricots (en grains)-bouillon-tomates-betteraves rouges, copieuses pour 1,7 euros, et encore avec une boisson maison. On y voit des filles de joie décrépites attendant le client. On y voit de tout vous dis-je. Medellin n'est pas pour autant pas oppressante. Le quartier « administratif » m'a cependant fait penser à l'ex URSS par son architecture, ses formes harmonieuses enfin... presque. À Medellin il y aussi le métrocable, qui survole la cuvette, la forêt, les parcs et les favelas. Il est réellement un moyen de transport qui permet d'éviter la congestion permanente des rues. Il y a plusieurs lignes. Mon séjour fut certes bref mais je suis contente d'y être passée. Medellin se prononce «mets des jeans ». J'ai aussi été faire un tour au jardin botanique, havre de calme et de fraîcheur.

 

Dans la banlieue sud de la ville, je récupère le premier envoi de pattes de dérailleurs, qui sont allées se promener à Cartagène (où nous devions les récupérer il y a un mois...). Antoine, de l'agence Aventure Colombia a été d'une aide fort précieuse en faisant suivre à Medellin. Encore un gros col passé, la route longe sur une crête où il y a juste la place du ruban d'asphalte et une rangée de maisons de chaque côté qui me font penser à des dahuts (deux pattes plus longues pour ne pas partir dans le ravin). De chaque côté, ça coupe le souffle. De temps en temps, un village accroché et coloré, des gens gais qui toujours me saluent et me récrient. En deux jours je suis au pays du café. On m'avait dit que ce serait plat. Du plat ? J'en ai eu 200 mètres... peut-être. À Chinchina je récupère le second envoi de pattes de dérailleur qu'Aventure Colombia, une fois de plus, a bien voulu faire suivre depuis Cartagène. Me voici tranquille. Ici, il y a parfois des odeurs agréables qui traînent autour des usines de torréfaction et autres. Les collines abruptes sont recouvertes de ces arbustes au feuillage vert foncé presque noir. La richesse de la région, à 1500 m d'altitude.

 

Une étape de plus, avec encore une dénivelée de folie, et j'arrive à Salento. Journée mouvementée, orages violents. Je passe deux heures à attendre sous le grand toit du péage (dont la structure est en bambou). Beaucoup de tronçons de route sont payants (pas pour les deux roues), ce sont des concessions à des privés, qui empochent et n'entretiennent pas toujours en contrepartie. Moi je trouve que l'état des routes principales est bon, voire très bon. Donc j'arrive dans le village touristique par excellence de Salento avec mes sacoches trempées et mon super imperméable/sac poubelle sur le dos. Les pompiers ne veulent pas de moi. Je vais voir à l'Aldea de Artisano, adresse que m'a donné Wilson, mon coloc vénézuélien de Chinchina. Et bingo. J'arrive dans ce lieu un chouillas à l'écart du village, groupe de 4 bâtiments accueillant plus d'une vingtaine de familles d'artisans en tous genres mais plutôt artistes qu'artisans. C'est Alejo qui m'héberge. Deux nuits. En effet j'avais un contact avec une agence de trek : Paramotrek, pour me joindre à un groupe pour aller dans le parc national de los Nevados, faire des photos et écrire un article pour eux mais aucun groupe ne part avant quatre jours, donc ça tombe à l'eau. J'irai tout de même prendre une vieille Jeep Willis de la seconde guerre mondiale pour aller marcher une journée dans la vallée de Cocora, célèbre pour ces palmiers à cire, ces grands échalas très sveltes qui font jusqu'à 60 mètres de haut, qui sont l'arbre emblème du pays et dont le tronc est recouvert de cire. Il a failli être décimé totalement,du monde entier ne subsiste quasi qu'en cette vallée. De retour au village, je flâne un moment et retourne dormir chez Alejo et la volontaire vénézuélienne qui est sa « stagiaire » en ce moment et qui me prête un bout de sa chambre.

 

Demain je reprends la route, un énorme col à passer me fera basculer de nouveau vers la vallée de la Magdalena. Je vais dans le désert de la Tatacoa.

 

Ce pays est un enchantement, je le dis à chaque post, et encore, je suis dans la mauvaise saison, ce qui limite mes excursions et randonnées. Les gens y sont souriants et détendus. C'est « tranquillo » comme ils disent. Et c'est toujours extrêmement varié. La nature est extraordinaire et les conducteurs ne me serrent pas. Mon vélo a eu droit a une petite révision, changement des billes et graissage des moyeux de roues, contrôle des jeux (chaîne, cassette, pédalier, pédales), quelques réglages légers.

Voila, à la prochaine !

 

 

 

Colombie, montagnes, hors des sentiers battus.

 

De Floridablanca où nous sommes très bien reçus par le warm shower Gerardo, nous restons sur l'axe qui va vers Bogota. Mais quelle route ! Sinueuse dans les trois dimensions. Ca monte et ça descend, ça tourne, et on recommence. Le point le plus bas est à 525 m, 22 kilomètres plus loin, nous sommes à 1700 m. Nous sommes descendus et avons remonté de l'autre côté du canyon Chicamota où le paysage surprend par son aridité. Nous nous posons à 15 heures, à chaque jour suffit sa peine, derrière un restaurant d'où la vue sur le canyon me rappelle celui du Colorado, si si ! Le lendemain nous pensions encore avoir bien de la bosse à faire pour rejoindre San Gil mais nous y sommes en une heure et demie. Nous posons les vélos chez les pompiers, achetons le billet de bus pour Bogota de Michel (bus de nuit le soir-même) et filons en bus visiter le village de Barichara à 22 bornes. Que dire à part que nous avons trouvé l'endroit très charmant, très calme, dans un décor somptueux. Bref, ça vaut le coup d'oeil. De retour à San Gil, j'apprends que les pompiers veulent bien me garder pour la nuit, cool. Après avoir mangé et réorganisé ses sacoches, Michel file au terminal de bus, dans la nuit et entre deux orages carabinés. D'ailleurs ça dégringole dru une bonne partie de la nuit et c'est bonheur d'être à l'abri.

 

Après m'être longuement renseignée, il s'avère que la seule route pour Duitama où je suis certaine de ne pas m'embourber est la plus longue et la plus chargée en trafic, la seule en fait qui soit une vraie route, avec du macadam. Vu les dénivelées qui m'attendent et le fait qu'il pleut tous les jours dans les montagnes à cette saison, je préfère ne pas m'engager sur des dizaines de kilomètres de piste. Les paysages à travers les bancs de brume sont superbes mais le ciel se charge peu à peu, puis gronde, puis éclate. Heureusement, je suis juste à l'entrée d'une bourgade. Pas de pompiers pour me loger, je demande à la police, qui m'envoie dans un endroit certes couvert mais à la vue et à la portée de tout le village. J'attends la fin de l'orage et repars. Bien me prend car 4 kilomètres de montée plus loin, je trouve à m'installer dans une grosse propriété. Si l'ancien est au début un peu froid, il finit même par me proposer une chambre, avec sdb, et l'accès à la cuisine...Un hôtel en mieux. Lui et ce qui reste de ses frères et sœurs sont propriétaires de plus de 500 hectares, qu'ils font cultiver en canne à sucre, en pâtures pour les vaches, en forêts. Le gros resto en bord de route cent mètres plus haut leur appartient aussi ! Les trombes d'eau reprennent dans la soirée.

 

Le lendemain, toujours à travers de paysages verdoyants et très collineux, je monte à plus de 2500 m, essuie deux orages, me met à l'abri comme je peux sous des avants toits de gens qui m'apporteront une boisson chaude. Et repars plus tard sous un ciel très chargé. Encore une fin d'étape sans pompier. Le froid s'est invité, les averses se succèdent. La police me loge au marché, ouvert, froid, et pas assez en sécurité à mon goût... Ils ne se rendent pas compte, ils sont bargeots de m'envoyer dormir dans des endroits pareils ! Je quitte le lieu et ne trouve rien d'autre qu'un hôtel où pour une somme modique le proprio me loge sous le toit dans une petite chambre bien plus calme que celles qui sont plus chères ! Je suis alors à plus de 2500 m, toujours sur la route de Bogota. Les grosses dénivelées et la météo capricieuse limitent la distance, l'important est de me ménager et de rester dans des conditions de « confort » acceptables. Je ne suis pas aux pièces.

 

Le lendemain je pars sous la flotte, me surprenant moi-même par ma motivation. C'est que l'idée de passer toute une journée ici à rien faire me déprime d'avance. 80 km sous un crachin pas bien chaud. Je pousse jusqu'à Sogamoto où le warm shower répond positivement pour me loger. La pluie s'arrête au moment où je mets les pieds dans cette ville, bien sur...

 

Je suis ensuite montée à Mongui, à près de 3000 m, dans le but d'aller visiter le paramo de Oceta. Toute petite journée de vélo mais la route penchait bien. Je m'installe dans une « hospedaje » et pars à la recherche de renseignements pour le paramo. Après avoir vu plusieurs agences j'arrête mon choix sur une femme originaire d'ici, qui m'emmènera seule pour une somme relativement modique. Départ 7 h 30 le lendemain. Elle vérifie mes chaussures et me dit ce qu'il faut que je mette dans mon sac. Je passe le reste de la journée dans le village et découvre que toutes les portes ouvertes donnent sur des ateliers de fabrication de ballons. Type ballons de foot, de sport quoi. Je vois tout le processus, c'est assez étonnant. Les ballons Mongui.

 

Luz Marina, ma guide, est à l'heure. Le ciel est à peu près correct. Nous partons pour une journée complète de marche, entre 3000 et 4050 m d'altitude sur ses terres, ancestrales. En effet, ici, les montagnes sont quasi toutes sur du terrain privé. Quelques gros propriétaires se partagent ainsi le paramo de Oceta. Chaque proprio veille fusil à la main que personne ne vienne mettre les pieds sur son domaine. J'exagère mais peut-être pas tant que ça car plus haut, nous marcherons le long d'une clôture alors qu'il y a comme une sente de l'autre côté. Mais de l'autre côté, nous serions chez le voisin ! À 4000 m... Donc les guides du paramo sont les propriétaires des terres. Ceux qui ne le sont pas ne peuvent exercer que sur la partie communale, très congrue. Dans tout ça, même si dans le fond ça ne me plaît pas bien, j'ai la chance d'avoir engagé sans le savoir la guide dont les terres sont les plus hautes du paramo, celles où il y a le plus d'espèces endémiques, au dessus de 3600 m. Luz Marina est très fortement impliquée dans la défense de la culture indigène, l'utilisation des plantes médicinales et culinaires, aussi bien pour les humains que pour le bétail. Elle a aussi fait des études assez poussées de physio. Elle n'arrête pas, quand elle n'accompagne pas, et que le travail de bureau est terminé, ou qu'elle ne trait pas ses quelques vaches, elle apprend l'anglais. Son mari itou. Bref, nous avons arpenté son jardin, les terres où elle a grandit, gardant chèvres et moutons, toute la journée, découvrant cet écosystème étonnant. Le paramo, c'est ce qu'il y a entre la limite de la forêt et les neiges éternelles, mais à des latitudes très faibles (donc en milieu tropical) et à une altitude très élevée. Il y pleut souvent et toute l'année, les terrains sont donc bien gorgés d'eau, des plantes étonnantes y prennent leur pied. Non, je ne ferai pas un cours de bota, pour en savoir plus, il suffit d'aller sur wikipédia, entre autres. Les paramos colombiens ont été très occupés par les FARC jusqu'à il y a seulement 5/6 ans, y compris celui de Oceta. D'ailleurs si Mongui est un village paisible peuplé de gens forts sympathiques, Mongua, à quelques kilomètres, abrite encore des guérilleros et est plutôt déconseillé. Bref, j'ai passé une excellente journée. Nous rentrons au village en fin d'après-midi, j'en ai plein les cannes. Luz Marina me propose de dormir à l'étage, au dessus de leur bureau. Eux habitent à l'écart du village. Comme ils font aussi cyber café, j'ai le wifi, et ils me régalent d'un repas le soir et encore d'un petit-déjeuner le lendemain malgré mes protestations.

 

Le jour suivant, je redescend à Sogamoso, y fait quelques courses et monte voir le lac Tota, le plus grand du pays, à 3100 m d'altitude. Ça tire dans les jambes, je prends quelques averses, mais globalement, la météo est encore avec moi et heureusement car je fais des kilomètres de piste qui sont plus agréables sèches que transformées en bourbier. Les petits villages de montagne sont jolis et sympathiques, je n'y vois bien sur pas un touriste, je suis vraiment hors des sentiers battus et me régale même si physiquement c'est assez dur. Je dors sur un terrain privé, sous abri, à côté des champs d'oignons, en pleine période de récolte.

 

Les montagnes n'en finissent pas, au moins il fait super bon pour rouler et je me régale sur ces petites routes ou pistes où tout le monde me salue, voire m'invite à boire un truc chaud. Je suis remontée sur le paramo, à 3600 m, avec mon petit vélo cette fois-ci et ai fini par arriver, un peu claquée, dans la ville de Tunja où un WS me loge. Le lendemain il m'accompagne jusqu'à Villa de Leiva, un des villages incontournables de la Colombie. J'ai les trois quarts de la journée pour visiter cet endroit paisible et me reposer encore chez un WS.

 

Le jour suivant je termine ma boucle, repasse à Barbosa et file rejoindre le fleuve Magdalena. Je dors au col à 2600 m, une nuit au frais c'est toujours ça de pris, sous abri avec table et chaises. Puis la descente infernale, qui n'en finit pas mais prend du temps quand même car certains tronçons ne sont pas asphaltés et les orages et pluies ont par endroits transformé la route en bourbier immonde. Je nettoie le vélo deux fois mais dans la soirée alors que j'ai rejoint l'autoroute, tout coince. Je ne peux plus rouler, je prends un orage de deux minutes sur la tronche mais qui me trempe (pas grave vu la chaleur qu'il fait). Je marche une borne et comme par miracle s'offre à moi un chemin qui n'est pas barré par des chaines et cadenas. Je m'engage et vais jusqu'à l'hacienda où le proprio, qui par hasard est là (ce n'est pas souvent le cas) me dit que je n'aurai pas à monter ma tente ce soir. J'ai une chambre avec ventilo et salle de bain, il ordonne à la cuisinière de me préparer un repas. Je remangerai plus tard avec lui et son épouse. L'hacienda en question : 2000 vaches de viande qui broutent sans fertilisants, 4000 hectares, 50 employés. Piscine à ma dispo si je veux. Je nettoie mon vélo en profondeur, la chaîne maillon par maillon, change une gaine, et tout repart bien. Un galet de dérailleur était bloqué !

 

La route est dans la vallée de la Magdalena mais je ne la vois jamais. Je vois des dericks qui remontent l'huile des entrailles et qui sucent le sang de la Terre. Je vois des champs inondés, beaucoup de végétation, des gens qui me font signe tout le long. Et j'arrive à Puerto Boyaca, j'y suis toujours. Il n'y a rien à voir ici, c'est une petite ville au bord du fleuve et qui lui doit son existence. Je me repose une journée chez des WS encore qui sont bien sympathiques.

 

Depuis le départ de Michel, je n'ai guère avancé sur la carte mais j'ai vu beaucoup de choses, ai « tourné en rond ». C'était sympa d'aller faire un tour dans les montagnes. La saison des pluies bat son plein, je parviens avec beaucoup de chances à passer un peu entre les gouttes. Mes étapes sont parfois entrecoupées de longues pauses pour laisser passer les orages. Je ne passerai pas à Bogota. Je me dirige maintenant vers Medellin avant de tirer au sud (regardez une carte !). Ce pays étonne par sa diversité.C'est qu'on passe de la haute altitude à rien en quelques heures, même à vélo. Déjà plus de trois semaines que je suis en Colombie, c'est passé comme un jour et pourtant ce fut très riche. J'ai repris mes habitudes solo. Je ne campe jamais sauvage. De toutes façons les terrains sont complètement imbibés partout à cette saison où il ne fait jamais 24 heures sans pleuvoir, donc je trouve des abris, en général sur des terrains privés où je demande l'autorisation de planter ma tente. Un peu de WS aussi, et puis en ville, les pompiers.

 

La route se poursuit, sinueuse. Je pense rester encore environ trois semaines dans ce pays, je n'ai pas de date, je vais devant en me ménageant, et je recroiserai normalement la Magdalena plus au sud...

 

 

 

 

 

Colombie, mais où sont les montagnes ?

 

Le taxi est en avance, nous traversons Panama tout illuminé tranquillement, le trafic est fluide et la musique dans le vieux pick-up de Victor est agréable. Tocumen, aéroport. Nous pesons nos bagages pas encore définitivement fermés, procédons à quelques ajustements et laissons passer les heures. À l'arrivée à Santa Marta, tous nos bagages sont livrés dans un état tel qu'on voudrait les voir arriver chaque fois, nickels.

 

Nous voici donc en Colombie, bien au nord mais pas au point extrême du continent sud-américain,. Nous remontons nos vélos avec le clapotis de l'Atlantique dans les oreilles et sous l'oeil bienveillant de tous les policiers et chauffeurs de taxi de l'aéroport. Deux heures plus tard nous sommes sur la route. La circulation est plus que fluide, les signes nombreux, le macadam nickel et l'accotement très large. Nous arrivons à Cienaga et après avoir fait des courses alimentaires, trouvons à nous loger dans la très grande salle d'un collège où de petits groupes d'élèves viendront nous voir. Certains ont cours de 6 à 12 h, d'autres de 12 à 18 h, et d'autres encore de 18 à 22 h. Utilisation optimale des locaux...

 

Entre Cienaga et Barranquilla la route est une digue construite entre l'océan et un lac d'eau saumâtre puisqu'ils communiquent en quelques points. Pêcheurs, cueilleurs de sel, les paysages sont très beaux mais le bord de route, par endroits, est pire qu'un dépotoir. Le vent, les vagues ramènent tout sur la côte et de plus, les gens jettent tout là où ils sont. Nous sortons trop tôt de l'autoroute à Barranquilla et nous retrouvons sur une route à l'intérieur des terres au lieu de longer le littoral, rattrapons le coup comme nous pouvons à travers les jolies collines et arrivons à Santa Veronica un peu claqués après une grosse journée. Mais nous sommes bien accueillis par Aurélie et José, expatriés. Ils mettent à notre disposition un kiosque sur la plage avec douche et toilettes et après la baignade dans les vagues nous passons la soirée avec eux.

 

Le lendemain, suivant toujours le littoral, nous arrivons à Cartagène des Indes. Cartagène des Indes. Oui, des Indes. Il s'était trompé le gars je crois ! Mais du coup l'anecdote est délicieuse, le nom est resté. Grande ville dont le centre est inscrit au patrimoine culturel de l'Unesco, nous nous posons pour un, deux, trois jours... Nous ne savons pas. J'ai fait venir des pièces pour mon vélo ici et ne sais pas quand elles arriveront, si elles arrivent...

 

Le premier jour est consacré à la visite du centre historique, ses ruelles très fleuries, ses façades superbes et colorées, ses églises, ses remparts, ses graffitis. Un régal. Le second jour, nos pas nous mènent un chouillas plus loin. Nous avons pris la décision de partir le lendemain quoi qu'il en soit puisque le colis est bloqué à la douane de Miami... Le destinataire fera suivre !

 

De là, nous filons à Monpos, ou Santa Cruz de Mompos, ou Mompox, c'est tout la même chose. Une nuit dans la campagne, orage. Le chemin terreux était sec en arrivant, le lendemain matin c'est un véritable bourbier. Le piège. Le nettoyage des vélos prend 30 mn et encore heureux que nous ayons de l'eau à dispo. La nuit suivante nous voit sur un terrain privé avec de l'eau au jet à volonté pour nettoyer tout le reste. Mompos, cette petite ville sur le fleuve Magdalena qui coupe le pays en deux dans le sens nord-sud est bucolique à souhait, classée elle aussi au patrimoine de l'Unesco pour ses restes coloniaux. Les gens y sont très sympathiques, la ville est encore assez peu touristique mais le deviendra très vite. L'ambiance qui y règne est authentique. Sur les berges, les gamins grimpent aux grands arbres pour plonger dans le fleuve. Un peu plus loin on nous vend des patates fourrées d'un gros œuf et le marché est sans étale. Tout est posé à même la rue et les stands remontés et démontés chaque jour. Quelques églises et un cimetière remarquables, mais l'ambiance, surtout l'ambiance... Et puis les patios, véritables jardins, voire petites forêts intérieures. Arrivés tôt dans la matinée nous y passons la journée.

 

Jusque là nous sommes dans la plaine et nous souffrons de la chaleur, très humide. Je me liquéfie du soir au matin et du matin au soir. C'est assez pénible pour finir, je ne peux même plus prendre mes notes certains soirs, mon drap-sac et certains de mes vêtements (les plus légers) ne sèchent plus. Je baigne dans mon jus moins de cinq minutes après la douche froide... J'ai pu étudier avec soin tous les mécanismes de sudation de mon organisme dans les moindres détails. Cependant nous continuons à avancer. La route après Mompos est un enchantement encore, construite sur une digue entre le fleuve et les terrains inondés où toute une vie se déroule dans le silence. Clapotis de pêcheurs, battements d'ailes, coassements de grenouilles, zébus placides à demi dans l'eau... Nos étapes sont longues puisque c'est plat et que nous partons aux aurores. Nous arrivons ainsi très vite dans les premiers contreforts. Aguachica.

 

A partir d'Aguachica les cols se succèdent et les paysages changent. Nous sommes dans des reliefs recouverts d'une épaisse végétation, l'eau coule et dégringole parfois, nous nous baignons dans les petites rivières. Par monts et par vaux, tantôt sur de larges accotements mais parfois directement mêlés à la grosse densité de poids lourds, nous arrivons aux environs de Bucaramanga. Les descriptions que nous en avons eu ne sont pas engageantes, nous évitons la ville en passant par Giron où les murs chaulés apportent une touche de fraîcheur, avant de rejoindre Floridablanca où nous sommes logés chez Gerardo.

 

La diversité de ces 12 jours est donc énorme, vous l'aurez bien compris, il est frustrant de ne pouvoir faire qu'un rapide résumé de ce qu'est notre voyage. Sur la route, cela se passe bien, les signes d'encouragement et de sympathie sont extrêmement nombreux. Nous avons eu des routes quasi désertes et des axes surchargés. L'effervescence dans les villes et villages bat son plein aux alentours des marchés, colorés. Côté météo, nous avons enfin laissé les grosses chaleurs derrière nous, nous sommes montés un chouillas, assez pour nous faire perdre deux ou trois degrés qui font une différence énorme. Quelques orages ont éclaté, surtout la nuit, et quand c'était la journée, nous étions en train d'acheter de l'eau, donc à l'abri ! Coup de bol car celui là fut assez violent.

 

Nous avons dormi dans un collège, chez des warm-showers, chez les pompiers, sur les terrains de foot dans les villages, sur des propriétés privées, dans des dortoirs d'auberges, au bord d'un ruisseau. Partout nous avons été bien reçus. Plusieurs fois sur la route, on nous a offert à boire, soit en nous tendant directement une bouteille fraîche par la fenêtre, soit dans des gargotes, soit en nous arrêtant pour remplir nos récipients. En moyenne quasi une fois par jour. Ce n'est pas rien car nous devions jusque là acheter notre eau de consommation, par sac de 6 litres à température ambiante qui devient très chaude trop vite. Ce qu'on ingurgite de frais nous fait tellement de bien...

 

Voilà, Floridablanca. Le programme très montagneux va commencer, les affaires sérieuses vont commencer. La petite saison des pluies pour l'instant ne nous a pas gênés, la couverture nuageuse certains jours étaient même salvatrice. Je suis presque prête à parier que dans le prochain post je me plaindrai de la pluie, peut-être du froid...

 

Dans quatre jours, Michel prendra l'avion pour rentrer en France. Le voyage est terminé pour lui. Cuba-Colombie. Nous allons encore pédaler deux jours ensemble puis il sautera dans un bus pour rejoindre Bogota d'où il décollera. Je vais reprendre mes habitudes solitaires...