Retour au bercail.

 

À Eze chez mes amis je mange mon premier Mont d'Or chaud de la saison avec saucisse de Morteau, rien que ça ! Le lendemain matin, nous visitons deux trois endroits aux environs de La Turbie dont la Tête du Chien qui domine Monaco. Un bâtiment militaire en ruine envahi par la végétation et recouvert de magnifiques tags nous occupe un long moment. Ensuite nous montons un bout sur la route du col d'Agel en quête de roquette mais rentrons bredouille. La région est belle, dommage qu'elle soit si urbanisée, c'est infect. Je repars vers 15 heures pour me rendre à Cagnes sur Mer dans la famille chez Claude et Chantal. J'y suis reçue très bien encore et renoue avec la consommation d'alcool : deux apéros, du vin et du limoncello à gogo au restaurant en bas de chez eux. Il me faut éliminer tout ça sur le vélo le lendemain. Je pars par la Colle sur Loup, remonte toutes les magnifiques gorges de cette rivière, passe à 1190 m tout de même en grelottant malgré les chaussettes en laine, et finis par vraiment m'habiller. Je me réchauffe avant d'arriver à Comps sur Artuby. Personne sur cet itinéraire et de très beaux paysages même si le ciel reste vraiment gris et que la température ne monte pas d'un degré. Je fais remplir ma poche d'eau bouillante et vais me poser un peu plus loin sous une ruine avec un toit à l'écart de la route déserte. Je suis à l'abri de la pluie et de la rosée... À 970 m d'altitude il ne fait pas chaud. Les sommets aperçus en passant au dessus de Grenolières étaient blancs de neige.

 

Dès les premiers kilomètres le lendemain je suis dans les gorges du Verdon, enfin... sur le flanc. Rive gauche. Entre mon bivouac et Aiguile le premier village, 30 km, j'ai vu exactement deux véhicules. Et dire que l'été c'est blindé ! Les couleurs d'automne rendent les paysages très jolis sous ce ciel qui restera gris. C'est toujours aussi impressionnant et j'éprouve bien du plaisir à pédaler le nez au vent dans cet environnement somptueux malgré le froid. Le lac de Sainte Croix affiche son bleu incroyable, comme toujours. À partir de Moustiers Sainte Marie, les choses se sont un peu gâtées, il s'est mis à pleuviner. Oh pas fort mais c'est toujours trop. J'ai appelé une WS à Volonne car le gars qui peut m'héberger dans le même patelin ne rentre qu'à 18 heures, c'est tard quand il faut attendre dehors, surtout mouillée. Réponse positive, je peux aller chez eux et arriver à n'importe quelle heure, ils seront là et ça c'est cool et motivant. Il me reste plus de 60 km tout de même à abattre. Je passe les reliefs les uns après les autres avec patience et finis par arriver un chouillas avant 16 heures. C'est un couple de Suisses. Ils ont une maison ici pour l'été et une maison dans le sud de l'Espagne pour l'hiver, ils partent vendredi. Ils passent la soirée à me raconter leurs aventures en 4 x 4 en Afrique. De grands voyageurs tout de même. Après avoir raconté un tas d'anecdotes montrant que les Africains les ont toujours sorti de la mouise dans laquelle ils s'étaient mise, il commence à tenir des propos racistes et intolérants envers les migrants, envers les Français, envers tout le monde, même ses petits-enfants. Je me tais, pas la peine d'envenimer, et je vais bien vite me coucher. Le lendemain matin, je ne fais pas long feu non plus, je pars contre un vent de vallée qui vient bien du nord, là où je vais, avec un petit 4 degrés au thermomètre. Je compte passer le col de la Croix Haute et me poser juste après, dernier bivouac. Le vent violent toute la journée me sèche et je ne passe finalement pas le col ni ne campe. Pour la première fois lors de ce voyage je demande l'hospitalité spontanée et improvisée. Et je ne vise pas mal ! J'atterris dans une famille d'intermittents du spectacle, 3 enfants dont un est interne à Grenoble, sa chambre est libre. Le courant passe tout de suite avec ces gens et je partage un bon moment avec eux. Ça fait du bien de voir qu'il y a encore des gens « normaux », qui ne sont pas morts de trouille et repoussants dès qu'ils voient quelqu'un qu'ils ne connaissent pas !

 

Je passe le col dans le vent et le froid. La nuit a blanchi la montagne. La route jusqu'à l'entrée de Grenoble est globalement descendante mais je dois appuyer fort sur les pédales pour faire avancer mon équipage contre ce foutu zef. Le Mont Aiguille apparaît très furtivement entre deux nuages. Quand j'arrive à Echirolles chez Marie Christine il fait beau et mes pieds ont enfin retrouvé des sensations. Il est à peine 13 heures, après-midi relax. La météo annoncée pour le lendemain après-midi est pourrie, je n'ai pas envie de m'exposer ni de galérer. Je contacte Simon et Célia, qui s'étaient proposés pour m'héberger, nous nous mettons d'accord afin que je récupère les clefs de leur nid à son travail dès le matin et je vais m'installer chez eux à Voiron. Minuscule étape de 37 km mais c'est toujours ça que je n'aurai pas à faire le lendemain pour rejoindre Belley. J'arrive avant le mauvais temps, bien contente de ne pas subir la pluie qui est parfois mêlée de neige. J'avais rencontré Simon et Célia lors de mon périple en Amérique du sud en 2012, lorsque j'avais pédalé entre Lima et Santiago de Chile. Nous étions au même moment et dans la même auberge à Laguna Verde au pied du Licancabur (5960 m) en Bolivie, sommet que nous avions tous gravi le lendemain. À San Pedro de Atacama, nous étions de nouveau dans le même hébergement. Nous avons gardé le contact, ayant pas mal de points communs. Sept ans ont passé et je suis enchantée de les revoir.

Je remonte donc tranquillement vers le Jura, en jalonnant mon parcours de retrouvailles et en tentant tant bien que mal de pédaler lors des fenêtres météo favorables. Un deux trois, soleil ! Célia rentre super tard car il a neigé et des arbres sont tombés sur la voie ferrée, les routes sont bloquées, c'est la pagaille. Du coup la soirée se termine très tard. Le lendemain matin, il y a 20 cm de neige à Voiron, et plus encore un peu plus haut. Le soleil s'est montré le matin mais ensuite tout s'est rebouché et je pars après 10 h 30, bien emmitouflée, avec une visibilité réduite et une largeur de route réduite à cause de la neige. Je passe à 695 m et me gèle les pieds et les doigts dans la descente qui suit même si le soleil est bien présent sur ce versant. La traversée du Rhône marque une étape. Bernard, mon hôte de ce soir et père d'une bonne amie, vient à ma rencontre et nous finissons donc la route ensemble. Petite étape et heureusement. Depuis 3 jours un furoncle mal placé me fait souffrir le martyr, je ne sais plus comment me poser sur ma selle, passe un tiers du temps en danseuse. Je ne sais pas ce qui s'est passé dans la soirée mais Christine finit avec des ciseaux et la tondeuse dans la main pour me ratiboiser la tignasse. Je crois que nous avons pas mal ri ! Et dans la nuit j'attaque et occis mon furoncle à l'Opinel.

 

Avant dernière étape, je me rends à Genève chez Marieke, une ancienne cliente avec laquelle j'ai gardé le contact. Début d'étape le long du Rhône puis passage de reliefs avant de descendre sur la frontière qui contourne la ville suisse dont je vois le lac et le jet d'eau depuis un moment. Je trouve vite l'adresse et ensuite les heures passent beaucoup trop vite encore. La nuit est bien avancée quand je passe à la position horizontale. Je serai claquée demain, peu importe, il faut profiter, je me reposerai plus tard, toujours plus tard.

 

Le réveil est mis pour démarrer cette dernière étape assez tôt. Non pas parce que je suis impatiente de rentrer mais parce qu'en ce 17 novembre la météo est annoncée bien pourrie à partir de la fin de matinée. Pluie en bas, neige en haut... Je quitte Marieke devant les locaux de l'ONU, longe brièvement le Léman, prends déjà les premières gouttes en avance sur leur planning, me gèle les pieds, puis commence à monter très gentiment sur le pied du Jura dont les sommets sont tout blancs depuis plusieurs jours déjà. À Crassier je retrouve mes parents venus à ma rencontre. Les retrouvailles sont courtes, il faut que je termine au plus vite, je suis mouillée, j'enfile une paire de surchausses néoprène et attaque la dernière bonne grimpette, le dernier col, celui de la Givrine à 1235 m d'altitude, le plus facile, le plus court, le plus bas pour rentrer chez moi de l'autre côté du premier pli jurassien. Plus je monte plus il fait froid et bientôt la pluie se transforme en neige. Je ne me suis pas débarrassée de mes sacoches, je ne sais plus conduire un vélo non chargé ! Au col j'ôte la veste trempée et les gants fins, enfile des gants chauds et une bonne gore-tex sèche. La neige commence à prendre sur la route, c'est très glissant, savonnette, et je dois être très vigilante. Certains conducteurs très délicats ne s'écartent pas assez et m'envoient des gerbes de gadoue sur la jambe gauche, j'ai juste un collant... J'ai du mal à ouvrir les yeux à cause des flocons. Lunettes. La neige colle sur les verres, j'essuie régulièrement comme je peux, je connais la route par cœur mais bon... Passage de la douane à la Cure, j'irai au bout. Étant à peine redescendue, là où les roues des voitures passent il n'y a pas de neige, je fonce. Les Landes, le Noirmont, La Bourbe, le Gravier, voici le panneau d'entrée du village, le dernier de ce voyage !

 

Arrivée !

La boucle est bouclée !

Je rentre à temps. À une demie-heure près la route entre le col de la Givrine et ma tanière aurait été difficilement praticable avec les pneus que j'ai. Il neige juste pour mon retour.

 

Il y a 7 mois je partais d'ici par une belle journée ensoleillée. 7 mois de découvertes, 7 mois très bien remplis. 7 mois dehors, à respirer, à voir, à sentir.

 

J'éprouve une certaine satisfaction je dois l'avouer à ne jamais avoir mis mon vélo dans un autre véhicule (sauf bateau), à ne jamais avoir payé pour avoir de l'eau, laver mon linge ou dormir, et tout ceci en restant toujours dans des conditions de confort plus qu'acceptables. Je ne suis pas sortie de ma zone de confort. Côté vélo aucune crevaison, un changement de pédales mais c'est normal, je suis partie avec une vieille paire reconditionnée... Deux changements de chaîne, une cassette. Une casse de câble de dérailleur arrière. Autrement dit que des choses normales, mon Troll vert s'est bien comporté.

 

Dès le lendemain le soleil brille de 1000 feux sur la neige étincelante, les pistes sont tracées, je suis sur les skis de fond et à l'heure où j'écris ces lignes, tandis que je digère ce voyage, je skie tous les jours dans ces paysages que j'aime tant, d'abord avec mes parents avant les retrouvailles avec les amis, les collègues. Tout redémarre à 100 à l'heure et trois jours après être rentrée j'ai l'impression de n'être pas partie...

 

Côté chiffres :

212 jours de voyage, 211 nuits

114 nuits sous tente en bivouac sauvage

1 nuit dans le bateau

96 nuits hébergée (lit, canapé, mon matelas par terre..)

 

24 jours sans vélo

17433 kilomètres parcourus dans 19 pays.

933 h 17 mn de selle

142140 m de déniv positive, idem en négatif

 

1267 euros dépensés (hors achat tente en cours de route). Soit moins de 6 euros par jour comprenant la nourriture, les réparations ou entretiens vélo, les entrées de site, le bateau de Grèce à Italie et les bacs de traversée de rivière.

 

Avancer malgré les intempéries.

 

J'atteins Terni rapidement au terme d'une étape facile qui est à marquer sur le calendrier. Mais il faut que j'attende ma logeuse qui ne rentrera finalement du travail qu'à 20 heures passées. J'ai un peu regretté de ne pas avoir continué mais bon, ça fait une journée de repos (80 km tout de même). J'en profite pour aller chez un vélociste faire mesurer l'usure de ma chaîne qui a déjà plus de 6000 km et ma foi, elle n'est qu'à 70% donc ira au bout du voyage. Tandis que j'attends Elena dans le hall de son immeuble, les gens qui passent ont diverses réactions à mon égard et la personne qui ne m'a même pas adressé un regard est sûrement celle qui a appelé la police. Donc j'ai eu droit à la visite de ces messieurs, je leur ai expliqué ma situation, je pense que cette histoire les a fait sourire, je leur ai même taxé une clope. Du coup celui qui ne fumait pas me dit que c'est dangereux de fumer, je lui réponds que c'est encore plus dangereux de faire du vélo sur les routes italiennes. De quoi je me mêle ? Mais enfin bon, quelqu'un a appelé la police, je suis bien en Europe de l'Ouest et sa psychose !

 

De Terni je prends la direction de Sienne que j'atteins deux jours plus tard. Je visite rapidement la ville, trop vite, mais les jours sont si courts que je ne peux pas m'attarder plus. 1 h 30 de visite là où il en faudrait au moins le double. Pas un rayon de soleil, ciel nuageux mais je m'estime heureuse, je n'ai encore pas pris d'eau à part sous la tente, et si peu. Tous les jours les prévisions pour les jours à venir sont très mauvaises et le jour J, c'est sec. Je ne sais pas jusqu'à quand ça va durer mais pendant ce temps j'avance. Sienne, de jolies places, de très hauts murs, des rues en pente bien sûr, et pavées, des terrasses, des babioles, des touristes, un patrimoine très riche, un centre historique piéton plus grand qu'un mouchoir de poche et sa fameuse place en forme de coquille Saint Jacques et le Duomo. Il aurait toutefois fallu un rayon de soleil pour mettre en valeur tous ces trésors. Je quitte la ville deux heures avant la nuit, fais le plein d'eau, passe encore quelques rampes et trouve un emplacement pour dormir dans un bosquet. J'ai le bruit de l'autoroute de l'autre côté de la vallée, boules Quies conseillées. Ces deux journées depuis Terni ont été épuisantes par les rampes, les montagnes russes incessantes à monter et descendre des collines toscanes. Jamais je ne suis montée très haut ni longtemps mais c'est un relief à répétition, des buttes sur lesquelles il faut grimper pour descendre de l'autre côté. Je cumule chaque jour plus de 1200 m en positif sans jamais en faire plus de 100 d'un coup, et souvent même pas plus de 20, debout sur les pédales. Les rampes sont raides, je passe parfois limite sur le vélo. La campagne est belle, les vignes ont viré de couleur et sont rouille, certaines portent encore des grappes noires et flétries pour les vendanges tardives, la terre se repose, proprement labourée.

 

Le jour suivant je petit-déjeune sous la tente, il s'est mis à pleuvoir juste au moment du réveil, mais ce soir je sais que je serai au sec donc la motivation est là. Ce sont encore des reliefs, des villages perchés fortifiés magnifiques classés à l'Unesco, des vignes esthétiques. Mais le ciel pleure, tout gris, et le plafond est bien bas. Je reste en short, il ne fait pas froid, et sur une veste très légère manches longues je mets mon sac poubelle dans les descentes pour ne pas attraper froid sans pour autant mouiller ma veste de pluie sous laquelle j'étoufferais. L'habillement n'est jamais simple à gérer quand le terrain n'est pas régulier et qu'il pleut. Il ne faut pas prendre froid quand ça descend, ne pas étouffer quand ça monte, tenter de mouiller le moins de vêtements possible car ce n'est jamais simple à sécher... J'arrive chez Nunzia à Ponsecco, 25 km avant Pise en début d'après-midi. Contre toute attente la fin de journée n'est pas si pluvieuse et je me dis que j'aurais pu aller plus loin. Ceci dit, j'ai fait mes 80 km et 1300 de déniv, la journée est faite et ce qui tombe dans la nuit me fait dire que j'ai pris une sage décision. Le lendemain je reste à ne rien faire, il pleut. Cela aurait été possible de bouger bien sûr mais je préfère attendre un jour et me donner une chance d'avoir un rayon de soleil à Pise. D'ailleurs je ne fais pas RIEN puisque je trouve de quoi me loger toutes les nuits jusqu'à Cagnes Sur Mer, chez des amis, de la famille, des warm showers ou des amis et famille d'amis d'amis...

 

Mon vœux est exaucé. Juste un rayon de soleil à Pise au bon moment, car il pleut juste avant que je ne parte et je termine mon étape dans la tourmente mais j'ai eu un bon éclairage juste quand il fallait ! Je pensais qu'il n'y avait que la tour à voir mais c'est tout un complexe cathédrale et autre, le tout en marbre magnifique, la pierre de la région. Ça jette ! Et j'ai trouvé du charme au centre-ville piétonnier, assez étendu, avec ses vieux bâtiments d'architecture assez hétérogêne et de couleurs différentes. J'ai rencontré deux cyclos français en route pour Oman qui ont dormi il y a deux nuits là où je vais... J'ai ensuite rejoint le bord de la mer que j'avais quittée il y a plus d'une semaine. C'est maintenant la Méditerranée. Du vent, de la pluie, et la mer qui se prend pour l'océan avec de grosses vagues, et quelques rayons de soleil pour faire des éclairages de ouf. Des arcs en ciel en veux tu en voilà ! J'arrive chez Sara trempée mais ce fût globalement une bonne journée, totalement plate. La haie le long de la piste cyclable me protégeait bien du vent, journée facile. Sara ne rentrera que dans trois heures, je sais où trouver la clé de la maison, et je dois m'installer et me doucher. Cette confiance toujours me touche, on se s'est jamais vues bien sûr, juste deux échanges sur whatsapp, la magie du réseau Warm Shower (WS). C'est soirée pizza, nous nous attelons ensemble à la confection, puis Tiramisu. Dans la nuit les éléments se déchaînent de plus belle, Sara m'a prévenue qu'elle ne peut pas m'accueillir une nuit de plus, je dois partir quoi qu'il en soit.

 

Jusqu'à 10 heures ce n'est qu'une succession d'orages violents, avec des trombes d'eau et des rafales qui me feront traverser la route. Heureusement, comme annoncé ça se calme, puis s'arrête. Ça reprendra dans l'après midi, je profite donc de cette courte fenêtre météo pour faire sans m'arrêter les 52 km et 800 m de déniv positive (3 heures tout rond) pour aller chez Emiliana et Danilo où je suis attendue. Je quitte la Toscane, entre en Ligurie. Je passe dans le gros port de La Spezia, militaire, de croisière et commercial, bateaux en tous genres accostés... Puis j'entre dans le parc national des Cinque Terre. La mer, les falaises, les coteaux forestiers hyper pentus et quelques villages colorés à outrance pendus, perchés ou lovés au fond de minuscules criques. Voilà un peu à quoi se résument les Cinque Terre. La zone est devenue parc national en 2001. Depuis, le tourisme a littéralement explosé, les prix dans les épiceries des villages ont été multipliés par trois, on ne circule qu'au coude à coude l'été dans la rue, et les bus qui embarquent les 4000 personnes débarquées des immenses bateaux viennent s'ajouter aux autres pour former un convoi quasi continu et des embouteillages sur la route panoramique étroite que j'emprunte, à cette saison, en semaine et par ce temps complètement déserte. Je n'ai vraiment vu que quelques autos. La route est en balcon, descend parfois à 150 m d'altitude pour remonter à plus de 450 m par des pentes souvent très raides. Des oliviers, des vignes et de la forêt garnissent les flancs de la montagne. Il me faudrait descendre chaque fois au niveau de la mer pour pénétrer dans les villages. Avec ce temps de chien, je m'en passe et n'aspire qu'à une chose : arriver à destination.

 

Je suis installée alors dans un studio confortable avec vue sur la mer et sans avoir fait aucun détour, c'est royal. Je domine le village de Vernazza et la mer de 460 m, mais comme les autres, n'y descendrai pas. Le spectacle des nuages aux teintes diverses traversant le ciel comme des bolides m'occupe jusqu'après le coucher du soleil. À un moment le ciel était violet. Je suis invitée à manger avec mes hôtes (des amis d'un ami d'un ami, pas moins...). Spaghettis pesto miam, et anchois huile d'olive basilic et ail, miam miam. Emiliana et Danilo sont revenus ici à la retraite. Après une carrière dans les chemins de fer italien, il s'occupe maintenant de ses oliviers, ses quelques pieds de vigne, son jardin , ses poules, son chien et son chat. Le pesto est maison, ingrédients du jardin, l'huile d'olive maison est délicieuse, le vin maison, nouveau, pas mauvais du tout. Ils ne traitent rien et déplorent cette invasion touristique qui a tout changé. Pas en bien. Maintenant, ils vont faire leurs courses au supermarché à Levanto pour ne pas payer le prix « touriste ». Nous discutons plusieurs heures, j'apprends que la route en galeries que je voulais éventuellement emprunter le lendemain est fermée, endommagée par les pluies diluviennes de ces derniers jours. La personne chez qui je serai logée à Gênes me met également en garde par un message et cette prévoyance fait plaisir. Pour rejoindre mon studio depuis chez Emiliana et Danilo, je dois faire attention, il n'y a qu'une cinquantaine de mètres mais un pas de côté serait fatal. Le hameau abrite 5 personnes, toutes âgées.

 

Les conditions météo continuent à être déplorables voire dangereuses, le vent tempétueux et les chutes d'eau violentes et soudaines. Je tire mon épingle du jeu en regardant sans arrêt les prévisions météo pour faire au mieux et me félicite sans fausse modestie d'avoir passé du temps et sollicité les groupes, réseaux sociaux et amis pour m'assurer des nuits au sec. Les terrains imbibés et trop raides ne sont pas faits pour camper. J'avance ainsi sans me préoccuper du lieu où passer la nuit, je suis au sec tous les soirs et même si je me fais rincer en journée, ma foi comme on dit, je ne suis pas en sucre.

 

Le jour suivant je pédale jusqu'à Gênes. Je prends deux averses, me mets à l'abri in extremis et parviens à rester à peu près sèche. Quand je débarque dans cette grande ville congestionnée en permanence, la pluie se calme et je peux passer quelques heures à déambuler dans le centre et voir les principaux attraits bien touristiques et les palais avant de monter tout en haut de la ville chez mes hôtes. Depuis chez eux, la vue est simplement impressionnante sur la ville, le port, la mer. Polenta au repas, miam. J'avance donc sans trop subir le mauvais temps même s'il pleut tous les jours. Dans la nuit qui suit ce sont des trombes d'eau et des orages à répétition, et du gros temps annoncé pour le lendemain. En effet je pars et moins de cinq minutes après je dois m'abriter, orage violent. Quand je repars, il y a quinze centimètres d'eau dans certaines rues. Déjà en temps normal ce n'est pas une ville agréable à traverser mais alors là c'est infernal. C'est glissant et traître partout, les gens sont pressés, les Italiens sont juste ignobles au volant avec les cyclistes et je dois maintenir pendant des heures un niveau d'attention inimaginable pour ne pas me faire percuter. Plus loin, quand la pluie cesse et que j'ôte mon sac poubelle, en me retournant je vois une immense colonne d'eau sur la mer jusqu'au nuage. Une trombe, une vraie bonne grosse trombe. Je surveille qu'elle ne se dirige pas vers moi... Le reste de la journée est sec et j'abats 122 km pour aller dormir chez l'oncle d'un ami. Là aussi je dois monter en fin d'étape pour atteindre leur nid, et là encore toute la nuit les éléments se déchaînent... Le dernier orage frappe alors que je prends mon petit-déjeuner, la journée sera finalement plutôt belle. Après toujours la même bagarre avec les automobilistes stressés et non respectueux, je passe la frontière. Française la frontière. Me voici revenue dans mon pays. C'est le même binz de ce côté, il y a trop de monde, trop de densité, trop de rush, trop de bagnoles, c'est invivable. Je monte jusque chez mes amis Nathalie et Alain pas très loin du col d'Eze. La maison située sur la route de la corniche haute domine le village de Eze, je vois la baie d'Antibes, Saint Jean Cap Ferret, l'aéroport de Nice, et la mer. Mon itinéraire pour remonter chez moi depuis ici est préparé dans l'après-midi, la boucle est bientôt bouclée...

Cap au nord !

 

Bien, donc je reprends la route après cette pause bienfaisante d'une journée à ne rien faire de physique à Kalamata. Direction les gorges de Loussios. La route pour les atteindre ne déchire pas trop par contre une fois dedans, la valse des rampes à 15%, parfois longues, les bouts de piste, la chaleur, tout est revenu d'un coup, paf. C'est vrai que les gorges sont belles même s'il faut bien avouer que c'est loin d'être le Verdon mais les villages suspendus dans les coteaux et les monastères troglodytes ne sont pas dégueu. Je dors ce soir là après une nouvelle et nième journée à plus de 1700 m de positif et 100 bornes dans une maison dont la construction a visiblement été abandonnée, au moins à l'étage. Le lendemain est fait du même bois, je pensais avoir une journée facile, le terrain bien descendant jusqu'à Ancient Olympie, mais les routes si pentues et si étroites ne permettent pas de descendre à plus de 20 km/h et je ne parle pas des montées : les passer sur le vélo n'est déjà pas mal.

 

Ancient Olympie. Comme à Epidavros, je tente le coup de demander un billet moitié tarif. Et ça marche ici aussi ! Je change de souliers et hop, me voici dans cet endroit mythique qui a vu naître les Jeux Olympiques de l'Antiquité. Les restes sont assez conséquents, ça vaut le coup et le billet est également valable pour le musée du site archéologique où sont en général rapatriées les statues et objets trouvés sur le site, ainsi que le musée de l'histoire des Jeux Olympiques de l'Antiquité. Autrement dit, tout cela m'a occupée plusieurs heures et en sortant je n'ai que le temps de faire quelques courses, trouver de l'eau et un coin pour monter ma tente.

 

La nuit est désastreuse, diarrhée carabinée inexpliquée. Je passe ma nuit à entrer et sortir de ma tente, puis à 4 heures du matin à faire la lessive de mon drap sac. Le résultat est que j'utilise toute ma réserve d'eau et n'ai même pas de quoi déjeuner au matin, ni rincer cette lessive. Donc une halte s'impose au premier robinet sur la route, pour remplir les bidons mais aussi rincer mon linge cette fois-ci propre. Heureusement que j'ai toujours un peu de lessive avec moi et cette très précieuse cuvette pliante que j'utilise quasi tous les jours pour me doucher.Je remballe le tout dans un sac plastique bien étanche. Ma tente est trempée, mon drap sac est trempé, mon gant, ma serviette, ma cuvette. Et la journée est difficile. Le relief est toujours aussi tuant, je m'accroche mentalement à cette idée de traverser le grand pont de Patras le soir-même. En effet, 24 km de zones urbanisées le précèdent, par contre à la sortie je ne devrais pas avoir trop de souci pour trouver un endroit. Je quitte le Péloponnèse et remets le pied sur le continent à 16 heures pétantes après 3,5 km de pont. Quelques minutes plus tard un endroit est trouvé. C'est bien sûr quand la nuit arrive que tous les chiens du voisinage, jusque là silencieux, se mettent à japper et que les réverbères s'allument, dont un juste au dessus de ma toile. Bordel ! Tout a séché, j'ai les lumières de Patras en face, je suis en retrait de 25 mètres de la mer. Il y a pire quand même, et j'ai de l'eau courante au robinet avec un bout de tuyau, j'ai pu me laver à grandes eaux...

 

Ce Péloponnèse que je viens donc de quitter m'a fait bien mal aux jambes. Je ne suis certes pas passée par les endroits les plus aisés mais cette île mérite qu'on s'y attarde un peu. J'ai du faire des choix, je ne suis pas allée à Mycènes, pas vu non plus les sites archéologiques de Mistra et de Corinthe, pas vu Pylos, mais j'en ai vu l'intérieur et la côte, j'en ai vu surtout la faible densité de population, les villages suspendus, dans le temps comme dans le terrain, j'ai croisé des petites vieilles vêtues de noir de la tête aux pieds et j'ai vu les hommes aux terrasses des cafés, les prêtres orthodoxes avec leur grande barbe, les petites églises nichées aux endroits les plus improbables, les couleurs intenses du rivage, les forteresses nombreuses, les ruelles pavées ou en escaliers. Raisins, oranges, citrons, olives, grenades et kiwis sur le bord des routes, tomates succulentes toujours. Bref c'est comme souvent voire toujours, si on veut voir les choses il faut se donner un peu de mal et rien n'arrive tout cuit dans le bec.

 

L'objectif est maintenant de rejoindre Igoumenitsa au nord, presque à la frontière avec l'Albanie pour y prendre un bateau pour l'Italie. Je ne fais plus de détour touristique. Suivre la côte tout le long m'est impossible car il y a le détroit de la lagune de Treveza à traverser. Pour ce faire il y a un tunnel sous la mer, interdit aux vélos, et pas de bateau. Je dois donc rester à l'Est de cette baie quasi fermée. Sur ma route il y a des lacs et des petits bourgs, rien de très particulier. Des sites archéologiques de moindre importance sont régulièrement indiqués, je me baigne de temps en temps, l'eau est bonne et toujours aussi belle. Une étape de plat est la bienvenue, sauf que j'ai du vent de face qui me scotche à 14 km/h au plat et encore en forçant bien. Déprimant, rageant. Je me pose, vide un demi glacé cul sec, me baigne et me pose juste après. Le lendemain, au terme d'une étape courte en distance mais encore bien montagneuse, j'atteins enfin le port d'Igoumenitsa. Le billet est pris dans la foulée, mon bateau part à minuit pour Brindisi, le plus au sud que je puisse trouver, dans les Pouilles au sud de Bari. 9 heures de traversée, aurai-je besoin du sac à beurk ?

 

Cela fait exactement un mois que je suis entrée en Grèce. Un mois bien rempli, intense et dense. La Grèce : le pays où tu n'en fais pas si t'es à vélo ! La vie va plus tranquille que dans les pays d'Europe occidentale et une palme à décerner aux automobilistes. J'ai très rarement levé le bras en guise de contestation contre un mauvais comportement. Le trafic est plus que fluide un peu partout et les chauffeurs respectueux, ça fait rudement plaisir. Puisse l'Italie être du même bois. C'est un chouette pays à parcourir à vélo, et puis l'éternel été... Nous sommes le 20 octobre, il fait toujours autour des 28-30 degrés, trop chaud pour moi, et autour de 20 degrés la nuit. Je guette la météo italienne, dix jours de beau annoncés encore...

 

Bien, la mer fut d'huile, pas une ride et donc pas besoin de sac à beurk. J'avais pris avec moi mon matelas et mon sac de couchage, j'ai ainsi pu m'installer confortablement dans un coin tranquille de la salle des fauteuils numérotés et pioncer. L'arrivée à Brindisi s'est faite au moment du lever du soleil et les couleurs étaient belles sur ce joli port. J'ai décidé de longer la côte et de faire le tour du talon de la botte, le sud des Pouilles, je ne visite donc pas Brindisi, ni Lecce mais traverse une très belle réserve naturelle sans voiture, puis une zone militaire interdite ni vue ni connue. La route, très tranquille en cette morte saison où 9/10 des installations et commerces en tout genre ont porte close, suit la côte superbe. L'étape est plate et le vent faible, ça me va bien comme ça après cette nuit amputée de plusieurs heures. Roca, joli, puis Otrente, le point le plus à l'Est de ce pays, juste sous le Monténégro. Le sud de l'Italie est à la même latitude que le nord de la Grèce. J'ai pris une heure de décalage horaire, il fait maintenant nuit noire à 18 h 15. Cela me fait du bien aussi de revenir dans un pays où je comprends l'alphabet et les gens, racines latines obligent. Et le fait d'entamer la dernière partie de ce périple est bonne pour ma motivation à l'heure où mon planning pour l'hiver est déjà quasiment déterminé. Les choses qui arrivent poussent gentiment les précédentes à la porte.

 

La route qui fait le tour du talon de la botte donne souvent la vue sur la mer, tantôt en balcon, tantôt au raz de l'eau. Je passe le phare du sud et commence à remonter en m'arrêtant dans les endroits les plus remarquables. Les plages sont une invitation à la baignade mais il faut que j'avance. Sur ces plages de sable sont étalés quelques couples de retraités et quand la côte est rocheuse, ce sont d'autres retraités, qui pêchent installés sur leur pliant. Je vois Gallipoli et Tarente au passage. Ce sont des villes dont le centre historique pourrait s'appeler « médina », et bâties sur des îles. Les ruelles à l'intérieur sont si étroites et les bâtiments si hauts que jamais les rayons du soleil n'atteignent le sol. Il y fait frais et je me crois en Espagne ou même en Tunisie. À Gallipoli on entre et ressort par le même pont, bordé de fortifications. À Tarente, on entre par un pont et sort à l'autre bout par un autre pont. Tout le long du rivage, toujours ces tours en pierre et ces petites constructions rondes typiques. Certaines maisons, comme les murs, sont en pierre sèche, magnifiques ouvrages. À Tarente, où je chatouille de mes roues la plante du pied italien, je quitte la mer le temps de traverser vers l'Adriatique. Je suis revenue à la latitude de Brindisi et me dirige droit vers Alborebello.

 

Avant d'arriver dans ce village je vois déjà dans la campagne ces maisons rondes aux toits pointus. Comme chez les Stroumpfs ! Beaucoup ont le mur circulaire blanc tandis que le toit est en pierre, mais d'autres sont totalement en pierre. Certaines sont isolées au milieu des champs, d'autres, agglomérées par deux ou trois forment une maison d'habitation plus grande. C'est assez particulier et cela devait bien maintenir le frais en plein été. A Alborebello, il y en a des centaines, dont certaines sont ouvertes librement au public afin de voir l'intérieur. Une pièce sous chaque chapeau pointu. J'ai déambulé quelques temps avant de reprendre ma route vers Bari, que j'ai passé en rase motte pour aller camper à peine plus loin entre la mer, la nationale, l'autoroute, la voie ferrée et l'aéroport. J'ai dormi comme une masse. Je longe la côte, plate, avec un bon vent latéral. Jolis villages fortifiés, petits ports paisibles mais tout de même le moindre village est une petite ville...

 

À Margharita de Savoie, je suivais des autos, j'en avais derrière, j'en avais en face. Comme souvent, dans ces centre-ville italiens, la rue était recouverte de ces grosses dalles inégales de calcaire usé par le passage répété des voitures depuis des décennies. C'est lisse, très lisse. C'était un peu en dévers et soudain ce fut mouillé, non par la pluie mais probablement par le commerçant qui avait nettoyé devant sa devanture. Je n'ai rien pu faire, je me suis vautrée. Mon short et ma cuisse ont récuré le pavé sur trois mètres de long, le support de mon rétro a cassé net, mon coude a laissé un peu de peau et de sang en Italie, mon poignet … mon poignet a cogné. L'intérieur de mon mollet opposé a tout de suite accusé le coup en montrant un hématome. J'ai mis du temps à me relever. Du coup dix Italiens sont descendus de leur bagnole ou des trottoirs pour m'aider à me relever, mon vélo et moi, et débarrasser la chaussée afin que le trafic puisse reprendre son cours normal. On m'a proposé de m'emmener voir un docteur. La première réponse qui m'est venue à l'esprit fut « Je ne suis pas footballeur » mais je me suis abstenue... Il me semblait qu'il n'y avait que le choc au coude, j'ai remercié et ai repris la route. Le soir même je me faisais piquer par une guêpe, dans le dos la salope !

 

Bien, j'emballe mon poignet le lendemain matin. Après réflexion je change mon parcours et monte au village Monte San Angelo classé à l'Unesco et qui me nargue là haut, 800 m plus haut, accroché dans le versant. Au lieu de faire le tour de l'ergot de la patte ou de l'éperon de la botte, je vais couper et monter donc dans le parc national Gargano. Maisons blanches mitoyennes par dizaines construites en escaliers le long de rues elles-mêmes en escaliers... Monte San Angelo est envahi de touristes descendus de bus 60 places mais le paysage est beau vu d'en haut. Je rejoins ensuite San Severo où je suis hébergée, nourrie, blanchie par l'asso Caritas, catholique. Je prendrai le repas du soir au réfectoire avec une vingtaine d'hommes. Pourquoi pas de femmes ? La question demeure. Mon poignet me fait moins souffrir.

 

La journée suivante est pur bonheur. Température idéale, pas de vent, matinée ennuyeuse mais ensuite, que du bon. Beau relief sans rien de trop raide, petits villages posés sur des bosses et tous fortifiés, gens sympas.. Tout nickel. Et quand je prends de l'eau chez un particulier pour mon bivouac, il me donne une verrine de confiture faite par sa maman. Je trouve 300 mètres plus loin, à l'écart de la route et invisible une maison inhabitée pourvue d'un grand avant-toit sur une dalle en béton propre. L'idéal, je n'aurai pas de rosée et pourrai replier demain mon matériel sec. J'ai quitté les Pouilles et suis entrée dans la région de Molise, petite, inconnue de moi, jolie, assez peu peuplée à première vue et avec un relief assez compliqué. Mon poignet est une histoire qui va rapidement être oubliée.

 

Cette région est vite traversée et j'entre dans les Abruzzes dont les sommets culminent à plus de 2200 mètres. Les hauteurs du massif font l'objet d'un parc national où les ours et les loups sont bien présents. Je passe par ce parc même s'il faut monter encore et toujours mais les couleurs automnales sont superbes en montagne, Barrea et son lac lové entre des sommets en feu ou pelés à son charme. C'est très joli et j'ai toujours la chance d'avoir le soleil. Il fait frais mais je me régale encore. A la maison du parc on me signifie l'interdiction de planter ma tente dans le parc. Je demande où dormir gratuitement alors ? La ranger passe deux coups de fil sans issue et m'envoie finalement au camping 4 km plus haut. J'y négocie sans mal la gratuité mais profiterai tout de même d'une prise pour recharger mon tel et d'une douche bien chaude. La nuit est glaciale, la tente est raide gelée au matin, toute blanche et le soleil mettra des heures à se pointer dans ce fond de vallée. Je remballe comme ça. Je continue à monter sur cette route déserte, sinueuse et magnifique, le paysage régale mes yeux qui transmettent à mon cerveau qui à son tour commande aux jambes de continuer. La motivation est bonne. Quelques kilomètres de montée et j'ôte les gants, le buff, la polaire, le pantalon. Je garde toutefois les chaussettes en laine de l'armée belge... Je passe le col à 1366 m et plonge à 700 m, passe à Avezzano, puis vais camper au bord d'un lac de barrage dans la région Latium. C'est celle de Rome que j'ai dépassé en latitude aujourd'hui. Il fait maintenant nuit noire à 17 h 15, je dois m'arrêter vers 16 heures si je veux monter mon camp, me laver et manger avant la nuit. J'avance bien. La pluie annoncée ne passera visiblement pas le relief, c'est pour ça aussi que je suis restée au centre du pays, et je continue à remonter dare-dare à raison d'une centaine de kilomètres par jour. Je ne peux guère faire plus avec ces jours de plus en plus courts sauf si je suis hébergée.

 

Je suis sous ma tente pour poster cette mise à jour, j'attends que le soleil se lève entre deux nuages pour sécher un peu ma tente. Je ne suis pas très pressée aujourd'hui, il fera meilleur cet après-midi que ce matin, je n'ai que 75 km à faire, suis attendue à Terni en Ombrie ce soir mais tard. Les rayons de soleil annoncés dans les 10 prochains jours sont rares, pluie, averses, pluie, averses. Les choses vont se compliquer, on ne peut pas dire que les Warm Shower italiens soient très réceptifs ni actifs, mon rythme risque de s'en trouver fort diminué. Le but sera de me maintenir dans des conditions acceptables pour pouvoir aller au bout. Et j'espère que le prochain post viendra de France.

Météores, Delphes, Athènes, Corinthe, Epidaure, Monemvasia, Mani

(De quoi se faire mal aux jambes)

 

Mon itinéraire après l'Olympe passe par les Météores. Pour les rallier je choisis les petites routes tranquilles qui montent et qui descendent, posées sur le terrain sans pont ni tunnel, qui contournent tous les thaweggs, tombent dans les vallées voire les ravins pour mieux remonter en face, en lacets ou droit dans le pentu. Mes courbatures dantesques suite à ma folie sur l'Olympe me permettent tout de même de cumuler encore des dénivelées positives de 1600, 1700, 1350 les jours suivants. J'ai mal aux mollets, je ne peux me mettre en danseuse et ne peux marcher normalement mais je n'ai aucune difficulté à monter bien sagement assise sur ma selle.

 

Donc les Météores, m'y voilà. J'y arrive par une petite route qui plonge littéralement sur ce petit massif surprenant sous tous rapports. Ses formes, sa roche, sa dimension, tout étonne. Il est totalement différent de tout ce qu'il y a autour. On se retrouve soudain avec des murs et des parois très hautes et très lisses avec sur leur sommet ces monastères au nombre de sept je crois, accessibles le plus souvent seulement par des escaliers taillés dans la roche. Certains sont petits, d'autres beaucoup plus gros. La route qui fait le tour de tout le massif ne doit guère dépasser les 15 kilomètres et ce site est mondialement connu ! Bien sûr chaque monastère est classé par l'Unesco. Bien, donc j'y suis arrivée par en haut. J'avais dormi la veille dans la montagne sur une petite éminence et j'ai cru m'envoler toute la nuit avec ma tente en guise de parapente. Mais bon, je voyais toutes les lumières des routes et des villes en contrebas, tout ce gaspillage d'énergie. J'avais décidé d'aller visiter l'intérieur d'un ou deux de ces monastères mais quand j'ai vu les files de bus et 60 fois plus de Japonais en descendre et s'engouffrer dans les lieux sacrés, j'ai abandonné l'idée et me suis contentée des extérieurs, mais je suis tout de même allée les voir tous, ce qui demande quelques efforts.

 

Ensuite j'ai pris la route pour visiter le dème de Delphes où je suis arrivée deux ou trois jours plus tard après des étapes toujours physiques et plusieurs cols à passer. J'ai pu voir le temple d'Athéna avec le soleil mais à partir du moment où je suis entrée dans le site archéologique du temple d'Apollon, il s'est mis à pleuvoir. Pas embêtée avec les contre-jours pour les photos ! J'ai là aussi fait le tour et me suis enfilée trempée comme une soupe dans le musée afin de sécher. Pendant ce temps mon vélo et mes affaires sont sous la flotte à l'entrée... Et mon ordi recharge à la caisse ! Je suis toujours aussi peu friande des musées quoique celui-ci m'ait impressionnée par la qualité des statues de marbre sorties du site par les fouilleurs français dans les années 1890., mais les musées c'est pratique pour attendre la fin de la pluie. Une fois les orages passés j'ai récupéré mon matériel et suis allée camper sous le soleil revenu en plein. Le ciel est bleu et je suis verte ! Il aura plu deux heures trente cette semaine...

 

Allez, je poursuis et plonge sur le golfe de Corinthe avant de remonter aussi sec et sous un ciel qui chiale par intermittence j'approche d'Athènes. Difficilement car les orages m'obligent à faire des pauses de plus de deux heures parfois et le vent de face de folie me plante à 18 km/h dans les descentes debout sur les pédales. Et je suis bien contente de savoir qu'à Athènes je serai logée, je suis attendue, c'est bon pour la motivation. Les Grecs ont plutôt un bon comportement avec les cyclistes, je n'ai vraiment pas à me plaindre. Les plus gros axes ont des accotements, la voirie est en très bon état général, et sur les petites routes, ils sont cools. J'ai toujours mon écarteur de danger mais je crois que je pourrais m'en passer. Ils sont aimables et souriants, c'est un pays facile. Le fait de pouvoir camper partout facilite les choses, rien n'est clôturé. Pendant ces premiers jours en Grèce, je relis l'Iliade et l'Odyssée... histoire de me mettre dans le jus. Il faudra que j'enchaîne avec les légendes de la Grèce Antique.

 

Mon dernier bivouac avant la capitale est un des plus cradingues du voyage. J'ai demandé à planter ma tente sous un hangar ouvert super propre mais le type m'a envoyée dans une cabane au pied de la colline en face. « Tu peux entrer dans la maison, la porte est ouverte ». Les écuries d'Augias, c'est de circonstance. Il y avait un balai, heureusement. Je suis restée car il pleuvait, au moins j'étais à l'abri, j'ai monté ma toile intérieure sur ma bâche après avoir dégagé le plus gros des crottes de souris entassées depuis des décennies et ai suspendu mon sac de bouffe à un crochet pour la nuit. Porte ouverte à cause de l'odeur, j'ai bien dormi.

 

Le lendemain j'atteins Athènes après une étape heureusement assez facile de 131 km. 20 km d'agglomération avant d'arriver au centre où je loge 3 nuits chez Spiros. Ce n'est pas dans un quartier favorisé, la population est très métissée mais la proximité du centre est un atout majeur. Pas besoin de prendre les transports en commun, je fais tout à pied. Pendant deux jours j'ai donc arpenté la capitale grecque. Et si certains lieux en ce voyage manquaient un peu de vieille pierre, pas de souci, il y a de quoi se rattraper ici. Partout dans la ville, des sites fouillés, des fondations, d'anciennes installations, en plus ou moins bon état. Et puis l'Acropole bien sûr, sur la colline qui surplombe la ville. J'ai pas fait dans la dentelle, j'ai pris le billet qui donne droit à la visite de sept sites (ce n'était pas nécessaire car les plus petits sites on les voit tous bien depuis la rue mais bon...), et je les ai visités les sept. Je suis aussi allée voir le stade, immense. J'ai grimpé sur la colline des Muses pour prendre de la hauteur, respirer un peu. Quelques collines émergent comme ça dans la ville, des minuscules îlots de verdure dans un océan de béton. Ce qui impressionne c'est la superficie de cette ville, c'est E-NORME. De tous les côtés on n'en voit pas la fin, à part là où il y a la grande bleue. Et puis Athènes, c'est sale. Il y a des détritus partout, les rues ne sont pas larges, c'est assez étouffant à part le centre vraiment où c'est un chouillas plus aéré. Et puis c'est la ville des graffs par excellence. Jusqu'à trois mètres de haut, tout est peinturluré, partout, dans tous les quartiers sauf celui des ambassades. À part quelques fresques ou jolis dessins, pas grand chose de remarquable vu la quantité. Surtout des gribouillis. C'est une ville sympa, vivante. Je devais y arriver par le parc national au nord mais Spiros m'a déconseillé cet itinéraire car j'aurais du passer dans les banlieues pas trop fréquentables sans risque de se faire caillasser ou dévaliser... Voilà, j'ai bien aimé cette ville.

 

Je suis alors partie vers le Péloponnèse. C'est cette presqu'île devenue île quand a été percé le canal de Corinthe. Je suis descendue jusque dans le port du Pirée, puis j'ai pris un bateau, 10 mn de repos, pour l'île de Salamina que j'ai ensuite traversée à vélo avant de réembarquer pour me faire ramener sur le continent. Cette solution m'évite le contournement de toute la baie et une bonne partie des complexes d'hydrocarbures, raffineries et gazs de la sortie d'Athènes. J'en aurai quelques-uns tout de même, deux ou trois, c'est assez. Donc direction le canal de Corinthe que je passe pile quand mon compteur affiche 14 000 km. Le canal, une tranchée de 6343 m de long par 25,6 de large, 79 de profond et 8 sous le niveau de l'eau, creusé à la fin du 19ème S, travaux dirigés par les Hongrois. Le canal évite alors le dangereux contournement du Péloponnèse. Avant le canal, certains équipages tiraient leur bateau sur une espèce de chemin empierré dont deux minuscules tronçons restent visibles tout au nord, le Diolkos. Je passe le canal sur le pont routier par un jour sans soleil et file en direction du site archéologique d'Epidaure. C'est là qu'exerçait Asklépios, Dieu de la Médecine, celui à qui on doit le serpent pour les pharmacies et les toubibs. Mais à Épidaure si effectivement on devine au sol l'empreinte des anciens bâtiments, thermes, fontaines, dortoirs etc, c'est surtout le théâtre qui est remarquable. 12 000 places, rien que ça.

 

Après Épidaure que je visite quasi à l'ouverture avant l'arrivée massive des bus de touristes de partout, je vais voir Nauplie ou Nafplio (c'est la même chose). Cité fortifiée de toute part, au bord de la mer, elle a gardé un joli centre ville aujourd'hui très touristique et commercial. Ruelles dallées, petites pelouses proprettes, petit port aménagé en promenade et fort sur un îlot en mer à quelques encablures. Sur la colline au premier étage un fort et au sommet une vraie forteresse dont les murs descendent sur l'éperon rocheux dominant Nauplie. Je fais le tour de la baie et longe alors la mer un moment. La côte est magnifique, elle est très difficile à vélo avec des montagnes russes tuantes à répétition mais ça vaut le coup. Et puis entre deux jours couverts, le rayon de soleil met enfin du contraste dans les couleurs du paysage. Le lendemain est couvert à nouveau, la route quitte le bord de mer et monte dans la montagne. En 70 km, j'ai du voir une vingtaine de véhicules et deux villages minuscules. Quelle tranquillité. Mais pour passer de la mer à la mer et sur le même versant encore, j'ai du monter à plus de 1000 m d'altitude et me taper 1700 m de dénivelée positive. Le Péloponnèse vu d'en haut. Des arbustes piquants, des chèvres un peu, un relief torturé et compliqué, et des couleurs qui commencent à virer en cette mi octobre. C'était dur mais c'était authentique. Tout ça pour aller jeter un œil à cette autre ville forteresse sur son bout de rocher en mer : Monemvasia.

 

J'y suis le lendemain assez tôt. Le ciel est couvert toujours donc il faut oublier les belles façades éclatantes de blancheur sur mer turquoise. Je me console en me disant qu'au moins je ne serai pas enquiquinée par les contre-jours... Je prends mon temps pour visiter la ville basse, la ville haute et la citadelle. C'est assez étonnant, de nulle part sur terre on ne voit tout ça. La ville basse est entièrement entourée encore aujourd'hui de fortifications imposantes, adossée à la falaise en haut de laquelle se situe la ville haute qui est aujourd'hui un site archéologique. Il reste des ruines, en bon état tout de même. Bref, Monemvasia vaut le coup d'oeil. En redescendant je constate que mon vélo a été déplacé, je ne sais pourquoi car il ne pouvait pas gêner. Mais il y avait le gros câble antivol, ils n'ont pas soulevé ma monture mais ils l'ont roulée. Le câble fait trois tours autour de la cassette et du dérailleur, celui qui a déplacé avait manifestement envie de tout casser. Je termine après au moins dix minutes de tout désentortiller tout ça, les mains pleines de cambouis pour avoir empoigné le dérailleur à pleine pogne et je ne sais pas par quel miracle il n'y a aucune casse. Ouf.

 

De Monemvasia, il a fallu refaire de la montagne, encore et toujours, les cols et les montagnes russes le long du littoral se succèdent à un méchant rythme et je capitule au bout de 64 km pour me poser une fois de plus dans une plantation d'oliviers avec vue sur la mer... et les montagnes du lendemain. Je suis alors entrée dans la région du Magne ou Mani en grec. Après avoir traversé quelques dizaines de kilomètres de plantations superbes d'oliviers, d'orangers, de citronniers, de grenadiers entre autres, je suis de nouveau en bord de mer, à son niveau ou beaucoup plus haut dans le coteau. Je veux faire le tour de cette péninsule au sud de Kalamata car tout au sud il y a ces villages à l'habitat très particulier en forme de tours défensives. Ils sont pendus sur les versants raides, avec des vues époustouflantes sur le littoral torturé. Les routes sont beaucoup moins lisses qu'ailleurs, les rampes à 15% sont monnaie courante, il passe une auto tourtes les demies heures et il ne faut pas trop compter me ravitailler en cours de route bien qu'en général il y ait un troquet ouvert dans chaque village. Certains de ces villages ont été complètement désertés mais aujourd'hui ce sont les Allemands qui les achètent parfois en entier avant de retaper les maisons et de les revendre une par une, à d'autres Allemands... Qu'importe, cette région vaut vraiment le détour, très loin du tourisme de masse qui commence toutefois à s'essouffler en cette mi-octobre. Gythio, Vathia, Aeropoli et tous les petits villages entre sont un enchantement, je me crois parfois en Svanétie en Georgie sauf qu'ici en fond d'écran il y a la mer enfin turquoise. Villages de pêcheurs, la vie va calme et paisible, pas d'affolement, pas de stress. Les minuscules épiceries font office de bar, de poste... de tout et les hommes aux terrasses entre deux travaux discutent les nouvelles du jour.

 

Un soir j'ai entrepris de changer mes plaquettes de frein à l'avant car il ne reste pas bien de la matière sur le support. Je n'avais jamais fait ça, ce n'est pas sorcier sauf que bien sur ce n'est pas allé comme voulu, que les neuves ne sont pas parfaitement identiques aux vieilles, que j'ai du bricoler et que ça m'a pris plusieurs heures. La lune pleine ne suffisait pas à m'éclairer, elle faisait pourtant ce qu'elle pouvait, de plus en plus haut dans le ciel. J'ai terminé tard à la frontale avant de cuisiner tout de même mes 200 gr de pâtes avant de passer enfin à la position horizontale tant méritée.

 

J'ai accumulé des kilomètres et des dénivelées dantesques depuis Athènes, faisant en moyenne 100 km et 1500 m de déniv positif par jour, le tout sous une chaleur tout juste tenable en milieu de journée. Je dégouline en permanence mais heureusement les nuits sont correctes, autour de 20 degrés et je ne récupère pas trop mal. Cependant, la dernière étape pour arriver à Kalamata, réputée pour ses olives, a eu raison de mon entre-jambes. Après 124 km et 1750 m en positif, j'arrive chez Elisa et la promesse d'une bonne douche complètement irritée. Transpiration et frottement durant des heures et des heures ne font pas bon ménage. Un jour de convalescence s'impose. Et puis j'avoue, cela faisait un mois que je n'avais pas dormi dans un lit, avec une chambre à moi, dans une maison propre et confortable et ça fait du bien ! Et cette pause non prévue me permet de faire cette mise à jour, de rescotcher mes godasses de vélo qui commencent à montrer des signes de fatigue, de faire une bonne lessive et de faire un check de mon vélo avant de reprendre la route demain. Je suis passée au point le plus méridional de ce périple au sud du Mani vers Vathia, il ne me reste qu'à remonter au nord, quasi toujours au nord et les prochaines nouvelles devraient vous parvenir d'Italie.

Du Kosovo à l'Olympe

 

J'aimerais revenir un peu sur le Kosovo que j'ai traversé très rapidement. Il faut savoir que même si officiellement la guerre est terminée, la situation n'est pas très saine. Le territoire est en fait peuplé d'Albanais et de Serbes qui ne peuvent pas se voir. Les deux pays revendiquent le territoire du Kosovo et pendant la guerre en 1999, une grosse partie de la population est partie, soit en Albanie, soit en Serbie, soit ailleurs encore. Et il ne faut donc pas s'étonner si maintenant il y a toutes ces maisons vides, abandonnées, et plein de trucs fermés. Les gens ne sont plus là et sur ceux qui sont restés, un certain nombre s'est fait massacrer. À Mitrovice, un côté de la rivière est Serbe, l'autre Albanais et les tensions sont constantes. D'ailleurs un hélico a tourné toute la journée dans les parages. Quand je demande à Tomy, chez qui je loge à Skopje, comment ça s'est passé de ce côté-ci de la frontière en Macédoine pendant la guerre du Kosovo, ça le fait marrer. La frontière est si proche, 20 km. Sa mère l'a envoyé 3 mois en vacances chez sa grand-mère dans le sud, comme tous les gamins qui y avaient de la famille. C'était le début des jeux vidéos me dit-il, on a passé un été merveilleux. Quant à son père, il a entendu dire que tous les propriétaires de Jeep allaient être réquisitionnés par l'armée serbe pour faire du transport de soldats alors il est allé planquer la Jeep et a laissé passer l'orage en Albanie. Il y avait quand même bien une crainte que ça déborde... Je lui demande quelle est la religion ici en Macédoine, il me dit « orthodoxe », mais je vois au moins autant de mosquées que d'églises, il me répond que les musulmans sont de plus en plus nombreux, « Les Orthodoxes font deux gosses, les Musulmans en font sept ». Il me semble me souvenir qu'en 2008 quand nous étions passés avec Michel dans ce pays en route pour l'Iran, la proportion était moitié/moitié.

 

Bien, donc une fois passée la frontière et quitté ce Kosovo un peu glauque, je prends la route interdite aux vélos jusqu'à Skopje, capitale de la Macédoine. Je n'ai aucune autre possibilité. C'est le moment choisi par mon casque pour rendre l'âme. C'est vrai qu'une fois sortie du Kosovo, plus besoin de casque bleu... Il était déjà bien malade et rescotché, maintenant il est mort.

 

Je n'ai jamais vu une ville qui contienne autant de statues au mètre carré que Skopje. C'est impressionnant. Ah ah, Tomy me dit qu'elles sont toutes là, qu'il n'y en a pas dans le reste du pays, c'était plus simple. Des grandes, des petites, des fontaines monumentales, des bâtiments administratifs blancs le long de la rivière Vardar tellement asséchée qu'on voit bien que les bateaux restaurants sont sur un socle en béton. D'un côté de ce filet d'eau la ville moderne, les centres commerciaux, les grands hôtels et de l'autre côté le vieux bazar, la mosquée, les rues pavées, les terrasses. Le tour est vite fait. J'achète un casque, blanc avec de fines arabesques argentées pour me souvenir que je l'ai acheté à la frontière de l'Orient !

 

Direction la Grèce, je vise le poste frontière le plus à l'Est de la Macédoine et mets encore quelques Spomeniks sur ma route, les derniers. La route longe plus ou moins la rivière Vardar. Un petit détour par Kadavarci me fait monter sur les collines plantées de vignes, et je croise des petits camions benne emplis jusqu'à déborder des grappes cueillies du jour. C'est les vendanges, ici comme ailleurs. Un coup noir un coup blanc. Sinon, des cultures de choux à profusion.Le vent me pousse fort sur cette route parallèle à l'autoroute et souvent déserte. Le détour par Kadavarci est motivé par un spomenik et après une nuit au bord de la rivière, je vois mon dernier de la série au nord de la ville de Gevgelija qui fait frontière avec la Grèce. Mais ce serait trop simple de passer là alors que je peux passer par une petite route, plus à l'Est, qui me fera voir deux superbes lacs. Celui de Dojran est à cheval sur les deux pays et la Bulgarie n'est pas bien loin, juste de l'autre côté de cette chaîne de montagnes qui paraît infranchissable tant elle est abrupte.

 

La frontière est vite passée. Je sors d'ex-Yougoslavie, je rentre en Union Européenne. Terminés les changes de monnaie tous les trois jours, je ressors mes euros qui pour certains ont fait dans mes sacoches les 12680 km et les 154 jours de voyage. Et puis j'aurai maintenant de la 4G sur mon tél sur mon forfait ce qui m'évitera de courir après les « Free wifi » pour me connecter et contacter mes futurs hôtes. Cette frontière me donne vraiment l'impression d'être maintenant sur le retour parce que je retrouve mes repères quant aux deux points cités précédemment et cela suffit pour avoir le sentiment d'être tout près. Il reste un peu de distance à faire surtout que je ne compte toujours pas rouler droit.

 

Et en ce 21 septembre 2019, pour la première fois j'ai utilisé ma bombe à piment rouge. Un chien de troupeau me refusait le passage sur une petite route. Poils de l'échine au garde-à-vous, tous crocs dehors, il me tournait autour en gueulant. Descendue de mon vélo, il n'approchait pas plus mais ne me laissait pas avancer. Une giclée sur le blair lui a fait comprendre son erreur. Il n'a pas couiné, il n'a rien compris, il s'est mis à se frotter la truffe avec sa patte et à éternuer. Et je suis passée tranquillement. C'est d'une efficacité redoutable et c'est inoffensif. Je pose mon bivouac au bord du lac de Kerkini, les nuits sont maintenant plus fraîches et les rosées importantes.

 

Je rejoins la mer Egée bien à l'Est de Thessalonique. La route littorale n'est pas vraiment au bord, elle joue à saute-moutons par dessus les collines boisées et descend de temps en temps effleurer le rivage où sont nichés des villages ou de petites plages. C'est de toute beauté, l'eau est de la couleur comme la Méditerranée et ses consoeurs Adriatique et Egée savent en offrir. Quelques cyprès, des forêts de chênes, des pins qui dégagent leur odeur caractéristique sous le soleil. Je descends vers le sud, et au sud de Thessalonique il y a cette espèce de trident, trois pointes tournées vers le sud. A l'extrémité de la plus orientale se dresse le mont Athos. Il constitue une cité monastique unique au monde, une « république théocratique ». Les vingt monastères orthodoxes disposent depuis 1926 d'un statut d'autonomie administrative au sein de la Grèce. Le lieu est consacré à la Vierge Marie mais les femelles de toutes espèces y sont interdites depuis 1060 , sauf les poules et les chattes. Mouahaha! Oui, ça me fait marrer, et alors ? Selon la mythologie grecque, Athos est le « chef » des Géants dans la bataille avec les Olympiens. Depuis la Thrace Athos a jeté un énorme rocher sur Poséidon, Dieu de la mer et « chef » des Olympiens, mais le rocher est tombé dans la mer, donnant la montagne de cette forme pyramidale qui porte son nom. Aujourd'hui, 2000 moines et laïcs vivent sur la montagne sacrée. Les hommes peuvent visiter ce lieu, cela reste un parcours du combattant, bus, bateau, bus, autorisation spéciale et seuls dix hommes non orthodoxes par jour sont acceptés...

Bien, donc moi je suis allée sur la pointe médiane pour voir le mont Athos par dessus l'eau et cette route spectaculaire qui fait le tour de la presqu'île m'a bien lessivée par ses montagnes russes incessantes et bien pesées. Le second jour cependant je n'ai pas eu de chance, il fait un jour gris sur dix, et je suis dedans donc la mer turquoise est grise, comme le sable blond, comme le ciel, l'eau, les nuages, la route... Tout. Je roule quand même car il ne fait pas froid et la pluie n'est pas forte. Il s'arrête de pleuvoir en début d'après-midi mais j'ai fini ma journée. Je me pose sous les pins au bord de l'eau, ne suis pas du tout discrète mais tout le monde s'en fout il est autorisé de camper partout en Grèce, je me baigne et la nuit sera tranquille, bien que très arrosée. Le lendemain matin il pleut encore un peu, je replie la tente mouillée, et je vais jusque chez Ariana et Vasilios où je recharge les batteries et fais une lessive de ma garde robe. Je suis alors à 20 km de Thessalonique que je visite au passage le lendemain. Thessalonique, c'est quelques îlots de vieilles briques rouges classées par l'Unesco au milieu du béton. Des églises principalement, avec des coupoles, petites. Il y a aussi l'Agora Romaine, la Tour Blanche, Alexandre le Grand... La sortie de cette ville d'un million et demi d'habitants m'est pénible, poussière, camions, zones industrielles, carte de mon navigateur pas vraiment à jour dans les échangeurs, puis route le long de l'autoroute, puis piste dans les champs de coton qui me collent dans la tête une chanson de Goldman... Le ciel devient orageux et des nuées d'insectes rendent l'atmosphère opaque, rentrent dans mon tee-shirt, mon casque, mes yeux, ma bouche... Sortie de ce passage de plus d'une heure, je prends de l'eau et me pose en bordure d'un terrain de foot de village. Évidemment j'aurai droit à l'entraînement, mais ils éteindront les projecteurs en partant, ouf... Et avec les Grecs il ne faut pas rigoler à propos de la Macédoine. C'est une région du pays ok, mais pour eux le pays de Macédoine du nord devrait faire partie de la Grèce, point.

 

Devant moi se dessine alors de plus en plus nettement une grande montagne, mythique qui plus est. Par dessus les champs d'oliviers, de coton, de grenadiers ou de kiwis je vois le Mont Olympe, culminant à 2918 m, et pour ainsi dire au bord de la mer. Je ne peux tout de même pas passer à côté sans y monter faire un tour. Il y a longtemps que c'était prévu, je me suis renseignée. Savoir où camper, où laisser le vélo, comment faire, par où, bref, je suis au top renseignée et c'est donc sereine que je rejoins le dernier village : Litochoro. Courses faites pour deux jours pleins, je passe au centre d'info du parc national histoire de faire confirmer que je pourrai planter ma tente au bout de la route et qu'on y trouve de l'eau de source. La nana me propose même de laisser une partie de mes affaires mais je ne suis pas friande de ce genre de plan qui m'oblige à repasser pendant les horaires d'ouverture... entre autres raisons. Et je monte tranquille (c'est trop raide pour prétendre vouloir aller vite, et j'aurai besoin de jambes en état demain !) jusqu'à Prionia. Le parking est blindé et en pente forte, je ne vois pas trop où mettre ma tente, je demande au restau qui m'indique un endroit tip top, plat, dallé, propre, bref nickel. Bon j'ai le départ du sentier juste sous le mur de soutènement donc le bruit du passage des randonneurs et le claquement des bâtons de marche sur les pierres, mais ils ne me voient pas. Bonne première journée d'ascension avec donc 80 km au compteur, 1500 m de positif pour seulement 450 de négatif et le tout à plus de 16 km/h de moyenne tranquille, ça va plutôt bien. Exceptionnellement je m'offre une grosse bière bien méritée.

 

Je ne m'affole pas trop le lendemain, me lève en même temps que le jour, déjeune comme d'habitude, cadenasse toutes mes sacoches et sacs après le vélo et le vélo après une barrière en bois juste en face du bar, bien en vue. Je ne me fais pas trop de souci. Il est 8 h 06 et 1100 mètres à ma montre. La montée jusqu'au refuge A est facile, sur un sentier sans difficulté technique et en moins de deux heures j'y suis, 2100, sans essoufflement aucun. Ensuite la pente s'est relevée, le terrain est devenu un peu plus technique et juste sous l'antécime Skala c'est carrément raide. Là, je commence à me dire que ça va tirer méchant dans les jambes demain. À Skala démarre le terrain vraiment rocheux qui permet l'accès au trône de Zeus. Et ça ne rigole pas, c'est de la vraie varappe, bien exposée, bien assez pour moi. Je ne suis pas super à l'aise dans ces pentes où la moindre erreur est fatale tant il y a de gaz en dessous et parfois des deux côtés. C'est équipé pour poser une main courante mais tout le monde passe comme ça et il n'y a que moi qui ai un casque, ce qui me semble loin d'être inutile. En effet certains passages sont des cheminées ou carrément des bouts de face où il y a du monde à tous les étages. C'est exposé en chutes de pierres, mais aussi en chute tout court. Beaucoup de monde s'arrête à Skala. Et ça monte et ça descend dans ces rochers, et ça n'en finit pas. Il faut une heure de crapahut comme ça pour rallier Skala à Mytikas, le point culminant à 2918 m. Je vois enfin l'intégralité de l'itinéraire, il me reste un ressaut à descendre puis un goulet à remonter, une vingtaine de mètres de déniv, et je serai au sommet. Sauf que le ressaut je ne l'ai pas senti bien. Du gaz devant, à gauche, à droite, aucun droit à l'erreur, je n'arrive même pas en me penchant un peu à voir où je peux poser les pieds plus bas. J'ai fait demi-tour. À une encablure du sommet mythique de l'Olympe j'ai fait demi-tour. Je n'ai pas voulu prendre le risque, je crois que j'en avais assez de serrer les fesses dans ce rocher avec la mer 2900 mètres plus bas. Je ne sais pas si je suis déçue car je ne me pose pas la question, mais ce que je sais c'est que ce soir je suis vivante et entière. Revenue à Skala, je suis allée vers Skollo, un sommet à 2907 m, puis suis descendue par un itinéraire bucolique et plus long qui m'a offert des vues sur d'autres versants, d'autres vallées, bref d'autres ailleurs. Et c'était beau et j'étais enfin seule. Puis j'ai rejoint l'itinéraire conventionnel et suis redescendue bivouaquer au même endroit qu'hier. 2000 m de positif, autant en négatif. Pour une reprise de la rando pédestre après plus de 5 mois à pédaler, ça calme. Bière, étirements, je mets toutes les chances de mon côté pour que mes jambes fonctionnent demain. Et au sommet je n'ai vu aucun Dieu, l'Olympe n'est qu'un vulgaire tas de cailloux, ah ah, le plus haut de la Grèce. Et c'était beau. Lorsque je suis arrivée en bas, un hélico tournait dans la montagne, ce matin c'était un drone. Et maintenant je vais voir les Météores par les routes de montagne.