La Transchaco. Bolivie-Paraguay

 

Donc Tarija, la région des vignes et … du vin. Alors à moins d'aller explorer la vallée, ce que je n'ai pas fait, on ne voit pas un cep. Le centre-ville quant à lui est très vite visité. Le marché est installé dans un bâtiment flambant neuf, on dirait un centre commercial. Mais quelle chance, quelle chance de ne pas être sur le vélo ce jour là, quelle chance d'avoir juste à passer des heures sur internet pour préparer la suite car il est tombé des trombes d'eau à partir de 14 heures. Le WS qui devait m'héberger passe me chercher et nous allons manger dans des gargotes quelques spécialités locales.

 

Dernier tronçon avant El Gran Chaco, auquel je pense depuis un moment. Un peu plus de deux jours dans les montagnes encore, même si je suis à plus basse altitude. Piste, randonnée pédestre et poussage de vélo sur la piste sable/pierres non compactée. Il commence à faire chaud, je descends peu à peu, et je renoue avec les saunas sous ma toile de tente. Ce n'est que le début. Je me débats avec les mouches qui se posent sur mes yeux ou mes lèvres, entrent dans mes oreilles, dans mon nez... Mais ce ne sont pour l'instant que des mouches !

 

Et puis au sortir d'une gorge dans laquelle la piste étroite est taillée dans la falaise, je débouche dans ce fameux El Chaco. Villamontes, porte d'entrée de ce quasi désert humain, est une petite bourgade animée le matin et en fin d'après-midi. Entre-temps, les heures sont trop chaudes. Ne rien faire suffit à être liquéfié.

 

El Gran Chaco se trouve à cheval sur l'Argentine, le Paraguay, le Brésil et la Bolivie. El Chaco fait peur aux gens. Ils espèrent le meilleur, mais sont préparés au pire. Les gens me disent que je vais souffrir et qu'il n’y a rien, mais rien du tout ! Lorsque j'ouvre les carnets de voyage pour vérifier, les mêmes mots apparaissent. «Ne partez pas seul» est écrit en lettres claires. Je trouve cependant une mine d'informations sur le site de deux cyclos que j'ai rencontrés au Pérou, beaucoup moins pessimistes et alarmistes. Je pars aussi bien préparée que possible sur mon vélo pour ce qui s'appelle «l'enfer vert». De Villamontes en Bolivie à Asuncion au Paraguay. La route la plus courte et la plus excitante, 940 km. Pumas, anacondas, tigres (le nom donné ici aux jaguars) crotales, moustiques et autres sympathiques bébêtes peuplent ce territoire surchauffé absolument plat. J'ai confiance car j'ai tous les éléments en main, mais bien sûr, j'ai peur. Peur de la chaleur, peur de manquer d'eau, peur des pumas et des jaguars, peur de ne pas être capable de faire les étapes prévues afin de dormir « en sécurité ». 940 km dont 366 au début sans village, le tout par 40°C à l'ombre... mais sans ombre !

 

Quand je quitte l'hôtel, la tête que fait la femme de ménage qui apprend où je pars donne juste envie de ne pas y aller... Cependant, on commence par m'offrir mon petit demi-litre d'essence à la station. Je sais que j'ai ensuite 23 km de piste « horrible » qu'il faudra faire à pied. Galets dans du sable profond... Miam miam. Les deux cyclos étaient catégoriques : prends un véhicule. Sauf qu'avant que ce soit autre chose qu'un camion citerne qui passe, j'ai déjà fait 5 km, et encore il faut que j'insiste un peu pour que ces gens au boulot m'emmènent 18 km plus loin avec leur voiture de service. Mais j'y gagne de l'eau fraîche et des explications. L'asphalte date d'il y a six ans, mais alors une affaire de corruption a éclaté avec le Président de la région, les travaux se sont arrêtés et l'entreprise a fait banqueroute... Ceci vient de se terminer et les 23 km manquants sur 126 seront bitumés en décembre de cette année.

 

Donc ils me posent à l'autre bout, sur le macadam. Un ruban gris qui part droit devant dans une immensité vert clair. Quand la route passe un peu en hauteur, je vois sur ma droite un large fleuve. Les oiseaux multicolores, les colibris, les pics, les vaches dans la forêt dense... tout me fait sursauter. J'ai ma bombe lacrymo dans mon short à portée de main (testée sur un chien qui s'approchait un peu) et mon antivol de vélo qui peut servir de matraque facilement accessible. À cause des pumas puisqu'il faut se défendre s'il attaque et ne surtout pas faire le mort. En fait les jaguars sont beaucoup plus dangereux, normalement le puma se sauve, mais le jaguar attaque. Bien, je change mes Bolivianos restants en Guaranis à Ibibobo. Mes 20 euros qui faisaient 173 Bolivianos deviennent 130 000 Guaranis. Je n'ai aucune idée de ce que je vais pouvoir faire avec cette somme mais il faudra que j'aille jusqu'à Filadelfia dans 380 km avant de pouvoir trouver un DAB. Un peu plus loin je profite d'un hameau en ruines et donc de l'ombre pour manger un morceau et... réparer une crevaison. Je colle une rustine à cheval sur une autre tout près de la valve... ne me fais pas trop d'illusions.

 

Au bureau d'immigration je commence par demander s'ils ont un endroit où je pourrais poser mon matelas. Là, dans un coin de la salle climatisée je peux m'installer, à côté il y a les douches et les toilettes et l'eau potable. Nous serons 6 à y dormir. Il n'est que 13 heures mais j'ai abattu mes 126 km et les 118 suivants sont déserts. Discussion tout l'après-midi avec le policier qui se souvient très bien des deux cyclos qui ont laissé un super bon souvenir de leur passage : merci ! Comme je connais tout le monde il ne m'est pas très difficile de faire tamponner mon passeport à cheval sur le pli central pour garder toujours deux pages libres pour le Brésil (?). Les types me confirment qu'un puma, s'il a faim, pourrait aussi attaquer un homme. Eux ne camperaient pas. En journée le puma ne chasse pas, seulement aux crépuscules, matin et soir. Et puis surtout il y a ce jaguar, qui s'en prend même aux vaches. Dans le hall de la douane se succèdent les familles de Ménnonites qui peuplent en grande partie El Chaco. Ils me regardent avec plus de curiosité que les Paraguayens. Mais qu'ils sont stricts. Le policier me dit toutefois que certaines communautés ont fini par adopter une automobile et des tenues plus décontractées. Ils ne se mélangent pas trop avec les Paraguayens sauf plus bas, à partir de Filadelfia, Lomo Plata, villes dont ils sont à l'origine et où il y a du métissage. Super première journée, je n'ai pas souffert du chaud et vais dormir au frais, suis douchée ! Luxe !

 

Jour 2. Le vent s'est levé pendant la nuit et il ne m'aidera pas en ce second jour de Chaco. Journée de lutte, journée infernale. Forte chaleur (40°C), vent du nord-ouest qui brûle les jambes, le visage, les mains, vent qui sèche les lèvres, la gorge. Les contacts au niveau du pied/pédale prennent feu et m'obligent à m'arrêter régulièrement. Vent qui me mine le moral, dans les 40 km/h bien tassés je pense, et plus pour les bourrasques. Il FAUT aller à La Patria, 116 km. En ce jour de rallye Transchaco, beaucoup de véhicules (enfin... c'est relatif), et du coup pour les trente derniers kilomètres où je plafonne à 12 km/h, j'aurai régulièrement des boissons bien fraîches et ce n'est pas de refus. Arrivée à La Patria vers 14 h 30, pas une chambre dispo, tout est plein à cause du rallye, la police n'est d'aucun secours, je dois planter ma casba. Je parviens à manger après avoir récupéré un peu. Je change de direction ici, espère que demain sera plus facile car je n'irai pas au bout comme ça. Je sais aussi que demain j'aurai 23 km de mauvaise piste sur 124... Pour l'instant, la traversée du Chaco tient sa réputation... Et 36°C dans la tente une fois la nuit tombée. L'air est relativement sec et c'est déjà ça. Contrairement à toute attente je dors comme un gros bébé dans mon jus.

 

Jour 3. Je pars à 6 heures, vent trois quarts dos. J'avance bien. Les parties mauvaises ne négocient sur le vélo même si ça secoue fort. Les spectateurs du rallye me doublent alors que le Chaco devait être désert sur cette partie... Je ne risque aucune mauvaise rencontre dans ces conditions, mais ça ôte un peu à l'aventure ! Certains s'arrêtent pour me donner de l'eau froide, d'autres montent à ma hauteur et me prennent en photo sans dégoiser un mot. Ces derniers ont un beau doigt d'honneur sur leur image ! Les autres un grand sourire. Je croise des vols de criquets. Ils volent mal et sont énormes, je frôle la collision plusieurs fois mais... j'ai mon casque ! Arrivée à Mariscal au terme de mon étape, c'est le même bazar qu'hier, tous les hospedajes sont pleins, il fait une chaleur à tomber, je vais voir à la police qui n'a que des locaux sommaires, vais voir au camp militaire où je poireaute deux heures (à discuter avec les gens) pour avoir une réponse négative alors que je sais qu'il y a de la place (parole de planton), et termine mes investigations à l'hôpital où je dors dans le cabinet climatisé de la pédiatre. J'y fais une chasse acharnée aux moustiques qui y vivent par centaines. El Chaco tient sa réputation... Les gens sont super sympas, j'apprends sur les Guaranis, les Mennonites, les Paragayens, les indigènes qui vivent au fond du territoire de manière autarcique. Entre eux les gens parlent Guarani, mais savent tous l'espagnol. Une grosse cause de mortalité du bétail est le crotale et autres rampants venimeux. Voila 366 km de faits en trois jours, j'avance bien et vois plus de signes de présence humaine que je ne m'y attendais. Pas une piqûre de moustique et deux nuits avec la clim. Jusque là... tout va bien. L'eau ici à Mariscal n'est pas potable car elle est salée, comme dans quasi toute la région.

 

Jour 4, il fait très chaud dès le petit matin et j'ai un peu les jambes en coton, alors je gère. Par une piste, je raccourcis la distance jusqu'à Filadelfia, capitale de ce Chaco immense. Je croise des blonds sur des tracteurs, des blondes sur des vélos, les noms sonnent allemand. À 10 heures je suis en ville. Alors que je cherche à me loger, je rencontre deux types en train de boire une bière, on discute, l'un me dit avoir un ami français ici, il l'appelle, et je suis logée dans une petite chambre avec clim, eau fraîche, douche à dispo, wifi, enfin tout et plus... Jean parle français mais ce sont ses parents qui sont venus ici en 1972. Ils ont laissé la France pour aller en Argentine mais la situation de ce pays s'est détériorée avant qu'ils n'y arrivent, donc ils sont restés au Brésil un peu, puis ont migré au nord de Conception au Paraguay (coin paumé s'il en est) mais tout a été emporté par une crue du Rio Paraguay et ils sont alors venus dans El Chaco. Agriculteur éleveur de veaux, pour la viande, aujourd'hui Jean a des milliers de vaches et plusieurs fermes. C'est énorme. Il se déplace d'une de ses estancias à l'autre en avion, il est pilote. Après autorisation, il défriche en partie les terrains qu'il acquiert (une partie doit rester boisée c'est la loi) puis met des bêtes et des bâtiments, quelques hommes et étend ainsi sans arrêt ses propriétés. Il a interdit la chasse sur ses terres. Il gère 20 personnes. Homme d'affaire, il regarde du côté de la Bolivie où les procédures administratives sont moins lourdes. Merci à lui et son amie pour leur accueil spontané.

Filadelfia est un peu blanche, un peu métisse, un peu Guarani, un peu tout mais les pionniers du Chaco, ce sont les Européens, les premiers à être venus s'installer sur ces terres reculées au climat difficile. Les Paraguayens y sont venus après. Les Mennonites parlent allemand, mais il semble qu'ils se mettent à l'espagnol... Les rayons du supermarché comme je n'en avais pas vu depuis longtemps sont blindés de produits d'importation à prix raisonnable. Ma première impression de ce pays qui est pour moi une grande découverte est vraiment bonne. Je m'y sens bien, les gens sont calmes, souriants, polis, gentils, c'est encore différent de la Bolivie, ils sont moins timides, plus curieux. Ce soir il fait de l'orage... et j'ai passé les 37 000 km juste à l'entrée de la bourgade.

 

Jour 5, la température a littéralement chuté, 13 degrés en moins. Le vent a tourné et vient maintenant du sud, de l'Antarctique. Une de ces deux choses m'arrange, l'autre non ! Journée monotone à en crever, le macadam secoue trop, est bien déchiré par endroits. Pause repas à Cruce de Los Pioneros. Les jambes pourraient tourner mieux, j'ai l'impression que ma transmission est encrassée. Dans le village d'après, les gens me disent que le bord de route est régulièrement habité, pas de souci pour trouver de l'eau. Et puis le site des deux cyclos dit aussi une ferme tous les 10 km. Je n'ai rien eu, mais rien eu du tout avant d'arriver à Rio Verde à passé 16 h 30, après 137 km...Si, j'ai eu des marais, des oiseaux par centaines avec des grandes pattes et des longs becs. J'ai vu des panneaux « Attention traversée de singes » et aussi d'autres « Attention traversée de crocodiles », et de fourmiliers aussi. La première maison de Rio Verde est l'école, il y a du monde. Je suis logée dans une salle de classe et y monte ma tente à cause des moustiques. Je termine juste de tout faire avant la nuit. Enrique l'instituteur a 24 élèves en tout et assure à lui seul 6 cours. Les petits viennent le matin de 7 à 11 h, et les plus grands de 13 à 17 h. Enrique vit sur place avec sa famille, il faut voir dans quelles conditions... Le puits est énorme et les vaches entretiennent le terrain de sport la nuit.

 

Jour 6 : Les grands signes des gamins m'accompagnent au départ. Journée nuageuse voire menaçante par moments. Toujours pareil pour le paysage. Deux fourmiliers, une vache et plusieurs renards morts au bord de la route. Le trafic s'intensifie au fil des kilomètres. Pause empanadas à Pozo Colorado où je passe le tropique du Capricorne, pause pique-nique 21 km plus loin, les employés de la station-service viennent me faire la causette les uns après les autres. Je laisse passer quelques gouttes et continue. Je file direct à l'école de Montelindo où je suis reçue à bras ouverts, au terme d'une étape de 118 km. Il est tôt, nettoyage de ma transmission puis présentation de mon voyage aux 50 élèves présents l'après-midi. L'équipe d'enseignants est super. La conversation se poursuit après les cours. Alessandro et sa femme Sonia gagnent chacun 2 fois le SMIC paraguayen, cela suffit à vivre correctement mais sans plus. Ils ont deux filles et là encore, le logement de fonction pourrait à la limite servir de garage ou de remise chez nous. Mais pour ici c'est luxe. Ils me filent des infos et conseils pour la suite et ce sont enfin les premiers à me dire qu'à part les serpents, El Chaco n'est pas si dangereux, surtout aux abords de la route, que les gens d'ici dorment à la belle à la campagne sans tente, bref, qu'on en fait peut-être un peu trop... Ceci dit, le terrain n'incite pas à camper, les panneaux en bordure de route non plus...

 

Jour 7 : Encore de grands signes à mon départ ce matin. Le vent est déjà debout, bien en face, et tant qu'il sera comme ça, il ne fera pas trop chaud. On ne peut pas tout avoir... Les kilomètres défilent, mon objectif est d'aller dormir au km 106 (de Asuncion). Les alentours de Rio Negro sont tellement infestés de moustiques que je ne m'arrête même pas pour boire ou prendre quelques photos. J'étais prévenue. Plus loin, quelques haltes brèves enrichissent mes connaissances de cette région, de ce pays. Je vois beaucoup d'oiseaux mais malheureusement, et évidemment, si je passe ils ne bougent pas, si je m'arrête pour tenter une photo, ils se barrent... Au km 106, il y a un petit magasin et un resto au bord d'un étang, je sais que je peux y poser ma tente et qu'il y a de l'eau et à priori aussi moyen de prendre une douche. Les proprios des lieux, qui ne sont pas les exploitants, sont supers. Myriam est d'ici, Marco est Franco-Suisse par ses grands parents. Son père est venu s'installer ici pour fuir la Seconde guerre mondiale qui faisait rage en Europe (et ailleurs). Marco a grandi ici, il ne parle pas français. Je passe l'après-midi à discuter avec eux, elle me fait une lessive machine (enfin... machine d'ici, cad sans rinçage ni essorage). L'école la plus proche est à 55 km, les gamins se tapent l'aller-retour tous les jours, les cours commencent à 7 h. Les heures passent, je veille toutefois à faire tout et rentrer dans ma tente avant l'arrivée des suceurs de sang. Voyant que je n'ai pas de viande au menu du soir, Myriam m'apporte un sandwich avec tomates, steack, salade. Les Paraguayens sont carnivores ! Et je suis donc à 106 km de la capitale... Cela fait trois jours qu'on me dit qu'une fois passé le pont du Rio Paraguay avant Asuncion, j'entrerai dans un Paraguay tout différent...

 

Jour 8 : 57 km de désert vert bordé de palmiers épars dans des champs spongieux avant d'arriver à El Cerrito. Changement radical. A partir de là, les agglomérations se suivent et la densité humaine s'intensifie. L'épicier me fait cadeau de mes tomates, les gens viennent toujours discuter avec moi et je pédale le bras en l'air. Le pont sur le rio Paraguay mesure 1400 m, je vois Asuncion dans la brume. Large fleuve boueux dans le vert partout alentour. Je prends l'avenue côtière pas encore terminée pour rejoindre plus facilement le centre où je me loge en auberge. Nous sommes deux dans l'établissement, c'est calme.

 

C'en est terminé de ce Chaco qui restera gravé. Je m'en sors très bien, n'ai finalement eu trop chaud que les 4 premiers jours. Le vent m'a fait mal aux jambes, je n'ai pas une piqûre de moustique et n'ai manqué de rien. Les gens sont d'une humilité et d'une gentillesse incroyables. Cette région riche d'histoire récente (implantation des gens et guerre du Chaco avec la Bolivie) est une surprise pour moi, ce pays relativement méconnu est pour le moment un enchantement au niveau des contacts avec la population si hétéroclite.

 

Un peu de repos à Asuncion, préparation de la suite...

Un sucré-salé-chaud-froid...

 

Les murs blanchis à la chaux de Sucre, la petite capitale bolivienne d'architecture coloniale, la rendent éclatante sous le soleil franc sur fond de montagnes ternes. Le centre ville est agréable, aéré, agrémenté de placettes arborées. Les rues autres que les artères principales sont empierrées et ça tire derrière les mollets pour monter à La Recoleta d'où l'on peut compter les églises de la ville. En dehors du centre historique classé au patrimoine de l'Unesco, c'est le chaos et l'effervescence, comme d'habitude. Sucre et ses 300 000 habitants sont perchés sur une crête, et plus exactement dans un col, il faut monter pour y parvenir, d'où que l'on vienne, situation quelque peu étonnante...

 

Donc en repartant, et même si ma prochaine étape sera Potosi à plus de 4050 m d'altitude, je commence par descendre. Rivières asséchées dans un paysage aride, quelques arbres rabougris, pays de cocagne, acacias et cactus. Villages rares. Après une cinquantaine de kilomètres de « up and down » meurtriers pour les jambes, la montée a réellement commencé. Petit plateau gros pignon, des kilomètres et des kilomètres à moins de 5 km/h à tirer des bords en travers la route pour ne pas mettre pied à terre. C'est que j'ai lourd à traîner : sachant que je n'atteindrai pas le sommet le jour même, j'ai mes pleins d'eau et la nourriture jusqu'à Potosi que j'atteins au bout de deux jours contre un vent glacial et violent.

 

Potosi (4050 m) est mondialement connue pour sa mine mais il y en a partout dans le secteur, et toutes aussi « modernes ». La montagne qui domine la ville, le cerro rico (la montagne riche), porte bien son nom. C'est la plus grande mine d'argent du monde, mais on y trouve aussi du plomb et du zinc, entre autres. Cela fait près de 5 siècles que les hommes la percent dans tous les sens pour en extraire le précieux métal. J'ai visité cette mine. Germinal. Rien n'a changé. On rentre par des trous de souris, les boyaux sont étroits et la plupart du temps ne permettent pas de se tenir debout (les Boliviens sont plus petits). Tout ça tient par l'opération du Saint Esprit, c'est pire qu'un Emmental. 32 coopératives se partagent le fromage. Les hommes travaillent pour les coop, qui prélèvent une part du salaire pour leur assurer un semblant de couverture sociale, ils doivent acheter eux-mêmes leur tenue de travail ainsi que la dynamite... Leur espérance de vie est inférieure à 40 ans. Et ils percent, et ils creusent, au burin, à la dynamite, sans s'occuper vraiment de ce que fait la coop voisine, chacun décide, en suivant les veines et son expérience. Pas de plan, aucune supervision de l'ensemble... Un de ces jours la montagne s'effondrera sur elle-même, ce n'est pas possible autrement. Les mineurs extraient le minerai soit dans un sac à dos en grosse toile, soit à la brouette jusqu'à des cheminées où il est hissé depuis l'extérieur à la poulie, soit encore dans des chariots sur rails, tirés et poussés à la force musculaire. Pas de lumière dans la mine, juste les lampes sur les casques, pas d'extracteur de poussière, aucun renforcement des galeries à part à un endroit où il y a une voûte de l'époque coloniale, et la roche est très friable. Il faut parfois ramper et se contorsionner pour accéder à certaines galeries, escalader ou emprunter des échelles en bois branlantes. Les veines d'argent sont énormes, j'en ai vu de 7 cm de large, ça brille de partout, c'est incroyable. Les mineurs travaillent quatre jours par semaine. J'ai visité un samedi, seul un mineur était au fond, en train de mâcher des feuilles de coca. Ils ne se nourrissent que de ça dans la mine. Et puis il y a le Dieu de la mine, présent un peu partout sous différentes formes, des statues. Alors il faut faire les offrandes à chaque fois, lui donner de la coca, le faire fumer et lui verser un peu d'alcool à 96 degrés, pour protéger ceux qui rentrent dans la mine et surtout leur permettre d'en sortir autrement que les pieds devant. Notre guide n'a pas su dire le tonnage de métal précieux extrait chaque année ni nous parler du processus de « raffinage ». Il y a 25 ans, j'avais visité la mine monstrueuse de Kiruna en Suède, que tout sépare de celle de Potosi !

 

Une fois sortie de cette montagne tueuse d'hommes et qui en même temps fait vivre toute la ville, j'ai visité le centre. Rues en pente très étroites et congestionnées de bus qui crachent noir et asphyxient les piétons. Murs blanchis à la chaux, jolis restes coloniaux, des églises à tous les coins de rue, balcons ouvragés, colonnes travaillées, frontons sculptés, patios merveilleux. Le centre historique classé par l'Unesco a du charme.

 

Je me dirige ensuite vers Uyuni. Il y a 6 ans, nous avions traversé le salar mais n'étions pas du tout passés à Uyuni. Ce sont encore des montagnes russes à plus de 4000 m et avec un violent vent de face pendant deux jours et demi. Je n'avance pas vite, le souffle est un peu court. Les paysages sont somptueux, les vigognes, lamas et alpagas me regardent passer de leur air affreusement hautain et dédaigneux... La route est neuve, du velours, et il n'y a pas de trafic. Je dois avouer qu'il me faut un peu de mental pour cette partie, le vent m'use et me bouscule. Les rafales me déstabilisent régulièrement. Quand je le prends de face, je suis scotchée. Le sable, oui le sable, les débris, les sacs et les bouteilles plastiques, tout vole, traverse, roule. Quand la nuit tombe, le vent fait de même. Pas toujours simple dans ces paysages sans un arbre de trouver un endroit à la fois à l'abri du vent et des regards pour poser le camp. Le souci est que le sol est sableux et qui dit vent dit sable qui vole, ce qui n'arrange ni la transmission de mon vélo, ni les fermetures éclairs et qui fait crisser parfois les pâtes sous la dent. Beurk. Dès que le soleil disparaît la température tombe en négatif.

 

Bref, j'arrive à Uyuni par en haut et la vue sur le salar vaut le coup d'oeil. Impossible de rendre la réalité en photo. J'arrive en ville, que je croyais moins grande. La première station-service est en rupture de stock, heureusement pas la seconde. Je file ensuite voir le cimetière des trains, y trouve des centaines de touristes qui jouent les vagabonds du rail à grimper et sauter sur les carcasses en ruine, prends quelques photos et me sauve bien vite. Ravitaillement en nourriture et quelques enpanadas plus tard , je sors d'Uyuni. Et cette-fois ci le terrain est plat ou quasi et j'ai le vent dans le dos. Bonheur... Je fais mon plein d'eau à la pompe d'un village fantôme et profite des grands espaces encore. Des centaines de vigognes sur fond de dunes de sable à 3800 m, ce n'est pas tous les jours. Sols salins, couleurs, cônes parfaits de lointains volcans en arrière-plan. Et des reliefs qui flottent, comme les vigognes, comme tout ce qui dépasse, toujours un lac au fond, que je n'atteins jamais et pour cause... illusion d'optique, mirage. Cinq véhicules par heure, route neuve ici aussi... Je campe dans un silence parfait sous une voûte étoilée où nulle pollution lumineuse ne vient altérer la pureté. Et pas de vent, pourtant je suis à plus de 3800 m. Un petit scorpion s'invite sous l'abside, qui ne deviendra jamais grand...

 

Le lendemain, le festival des paysages somptueux continue, le terrain devient vallonné, je ne fais que 38 km pour parvenir à Atocha, ville minière encore, lovée au fond d'un trou dans un relief coloré et extravagant. On connaît Potosi mais les conditions de travail sont les mêmes dans toutes les mines de Bolivie : désastreuses. Je suis logée par « Chiki ». Enfant du village, il vend et répare des smartphones et rêve d'acheter un combi Volkswagen pour prendre le large. Ma piaule est au dessus du logement (plutôt de la tanière) de sa grand-mère Pas de chauffage bien sûr, mais pas non plus de toilette, donc sommaire, voire spartiate, porte en bois tout juste digne d'une remise à outils, une pièce borgne. Lourdes a 80 ans, ne peut plus bouger de son lit, la nuit la température dans les maisons est quasi la même que dehors, les fenêtres quand il y en a laissent passer le vent. Pour accéder à ce « logement » il faut grimper un sentier de caillasses et d'ordures. Mais c'est sûr, la vue sur la ville est magnifique. Cette vétusté et ces conditions de vie me laissent un peu abasourdie, dans quel monde vivons-nous ? Et ils aident les cyclos... Je prends encore une claque. Les centaines de chiens des rues se répondent pendant des heures. Et pourtant, bourgade paumée au milieu de ce désert tant humain que géographique, Atocha dégage un certain charme, la vie est animée et je m'y sens bien.

 

L'étape du lendemain me fait d'abord traverser la Cappadoce, puis entrer dans le far west bolivien. Journée difficile, grosse dénivelée à plus de 4000 m mais les paysages laissent baba une fois de plus, variés et colorés, tellement grands. Un seul village, petit. Craignant de ne pas l'atteindre, j'ai fait signe à trois véhicules pour avoir de l'eau alors que je poussais ma monture sur la piste trop raide. Les trois se sont arrêtés et m'ont donné de l'eau, avec un grand sourire en prime. Le soir, redescendue à 3300 m au milieu de formations rocheuses rouge et sculptées par le vent , les seuls arbres susceptibles de me tenir à l'ombre sont des énormes cactus... Je pense que c'était la dernière fois que je passais les 4000 m pour ce voyage. Je peux ranger les habits chauds, je pourrais me débarrasser de la moitié du poids de mes fringues enfin... je croyais !

 

Début de journée lent à cause des photos que je prends des environs de Tupiza. Le far-west vous dis-je. Et pour arriver à Tupiza il me faut passer des gués car la route est tombée dans la rivière. À Tupiza les agences proposent des balades à cheval dans les canyons, mais à chaque fois je suis déçue quand je visite les canyons en étant au fond, et puis ça fait deux jours que la route se faufile entre les roches... Je suis dans le paysage à vélo et profite un max comme ça. Je dois aller au centre pour acheter à manger et me renseigner sur la meilleure option pour aller à Tarija, le pays des vignes... Toutes les personnes à qui je demande m'envoient par la même route, c'est déjà ça, et ce n'est pas celle que j'aurais prise sans demander... Cependant, je dois tout de même me hisser encore une fois à 4262 m, le tout sur une piste, heureusement assez roulante mais je dois pousser parfois car la pente est trop raide. Les paysages compensent la difficulté, tellement différents de ceux du matin ou des jours précédents. Le seul point commun : l'immensité que j'aime tant. Arrivée en haut, je suis trop contente de me dire que c'était le dernier gros relief sauf que... plongeon à 2300 m et en arrivant à El puente où je me renseigne sur la tronche de ce qui m'attend on me dit que pour aller à Tarija, il y a encore une montagne, puis une descente... Ça n'en finira donc jamais !

 

Bien, allez, je me dis que je ne mettrai qu'un jour pour aller à Tarija. Je me lève tôt et constate... un pneu à plat. Ça commence donc par une crevaison à réparer. Et du gros relief encore dans des paysages toujours aussi grandioses sur cette route plus que tranquille. Montée à 3300, descente à 3000, remontée à 3600 m, pique nique, montée et... je ne vois plus la route plus haut dans la montagne. Ah... tunnel, et voilà je bascule sur la vallée de Tarija. Entouré de vallonnements glabres, le fond est vert et couvert de vignes. Je vois des panneaux « Route des vins ». Contraste sidérant ! Je suis vite en ville où je resterai au moins deux nuits avant de rejoindre Villamontes (300 m d'altitude mais 5600 m de positif pour m'y rendre en 238 km, ça va tirer dans les jambes...), dernière bourgade bolivienne avant d'entrer au Paraguay !

 

Je ne parle guère de mes contacts avec la population . Cependant, dans chaque hameau ou village traversé, j'ai des contacts, avec les automobilistes aussi car ils sont nombreux à s'arrêter ou ne serait-ce que ralentir à ma hauteur pour me poser quelques questions. Si toutes ces « rencontres » sont éphémères elles n'en sont pas moins importantes et motivantes. Rouler à vélo sur les routes boliviennes est un plaisir, ils sont respectueux et calmes, comme dans leur vie en général. Et c'est agréable...

 

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Une autre Bolivie.

 

Bien. Départ de Cochabanba par 25 km d'agglomération encore en plat montant. Une fois à la campagne, ça a monté plus, jusqu'à 3600 m quand même pour passer le dernier « faisceau » de la « cordillera orientale ». De l'autre côté, soufflerie de face et gros nuages noirs. Je fais mes pleins d'eau tôt vers des gens adorables qui m'accompagnent sur la route et me font des grands signes en me souhaitant bon voyage. 10 km plus loin, les premières gouttes tombent. Je prends vite un chemin et deux cents mètres plus loin découvre une maisonnette avec un grand abri couvert. D'ailleurs elle est en partie ouverte, mais je suis mieux dehors sous l'abri avec vue sur le lac entouré de montagnes. Le lendemain au réveil le ciel est bleu, je pars avec les gants, la polaire et le pantalon. De 3300 m, je plonge littéralement, jusqu'à 500 m d'altitude. Entre temps j'ai laissé tomber les vêtements chauds, ai traversé les étages de végétation, ai croisé les arbres à grandes feuilles, mais au fond, en bas, il y a moins de précipitations que sur les flancs des montagnes et le terrain est sec, les arbres ont des petites feuilles et la végétation ressemble plus à une espèce de savane, toutefois verte. Alors cette descente est « décevante » dans le sens où le revêtement est mauvais, que le trafic de poids-lourds est dense, que parfois la route n'est plus asphaltée mais empierrée, bref : moyenne : 25 km/h. Je constate que le président est en photo tous les 5 km environ, sur de grands panneaux. « Je t'ai promis une 2 x 2 voies de La Paz à Santa Cruz, elle est en train de se faire, je t'ai promis un centre médical ici, ça va venir, l'eau potable là et une école ici. Je revendique encore l'accès à la mer dont le Chili nous a privé en gagnant la guerre du Pacifique mais regarde, je vends le pays aux Chinois. » Les panneaux de circulation sur certains tronçons sont en double langue : chinois et espagnol. C'est qu'il y a tant d'ouvriers chinois dans le secteur pour construire et probablement exploiter les centrales hydroélectiques (sinohydro) et les routes qu'il faut bien qu'ils puissent respecter eux aussi les consignes routières. Et puis comme ça, les Boliviens peuvent commencer à s'habituer...

 

En bas comme attendu, il fait chaud et humide. Le vent de face, léger, me fait du bien. 3 stations-services pour parvenir à en trouver une qui ne soit pas en rupture de stock de gazoline... Et je roule, j'abats 150 km ce jour-là et plante ma tente au bout d'un chemin forestier à 1 km de la route, très contente de moi. Il fait 27 ° C dans la tente, je transpire comme une vache à ne pas bouger, pourtant à poil. Et voilà que...

 

À 22 heures, un raffut dans le bois me tire de mon sommeil et le faisceau d'une lampe torche passe rapidement sur la tente. Qu'est-ce- que quelqu'un peut bien venir faire ici à cette heure ? Comme je suis à poil, je saute sur mon tee shirt. Sans être intrusif et après avoir dit bonsoir, le type me demande ce que je fais là, j'ai du mal à le comprendre. Je lui explique qui je suis, ce que je fais, il me demande si le propriétaire sait que je suis là. Non, je n'ai vu personne. Il me dit qu'il va le prévenir. J'ai affaire à un type qui fait des rondes, un gardien. Il est vrai que je suis passée sous un barbelé. Il n'est pas agressif du tout, s'en va en me souhaitant bonne nuit. Une demie-heure plus tard, ils se pointent à trois. Le proprio est l'un d'eux. Je répète mon histoire, il me demande par où je suis arrivée, me pose un tas de questions, à quelle heure... me dit que je suis sur une propriété privée, je m'excuse platement, il est très calme, les autres et moi aussi. Je n'ai pas peur. Ils sont plutôt conviviaux. Je crois que c'est lui qui a quelque chose à cacher sur sa parcelle pour qu'il la fasse surveiller comme ça. Il me demande où est l'autre. Quel autre ? Me dit que nous sommes deux. Je lui dis non, lui dis « regarde, il n'y a qu'un vélo ». Il finit par comprendre que je suis touriste. Je sors de la tente. Il rigole, me dit que je peux rester là mais que je peux aussi descendre dormir à sa maison. Ils s'en vont après qu'il ait pris mon vélo et moi devant le campement en photo dans la nuit. Le tout a quand même duré 20 minutes. Le gardien repasse un peu plus tard et commence à me baragouiner je ne sais quoi, je finis par lui dire que je voudrais juste dormir. Il me souhaite bonne nuit et je ne le reverrai plus. Je n'ai toutefois pas dormi grand chose, entre la chaleur et ça... Au petit matin, évidemment je revois le proprio avec un autre, en moto. Ils sont venus m'inviter à prendre un petit-déjeuner à la maison, me demande si j'ai besoin de quoi que ce soit, et m'accompagne à la sortie de sa parcelle...

 

Toute la journée qui suit est nuageuse et menaçante. Certains tronçons de route sont trempés mais je ne me fais pas mouiller. Le paysage est monotone. Toujours cette espèce de savane verte et des rivières que je coupe et qui iront tôt ou tard grossir l'Amazone. Le vent de face m'oblige à forcer sur ce terrain plat et me fatigue bien assez. Lignes droites, rien d'intéressant. Je m'arrête pique-niquer dans une station-service en construction. Les futurs exploitants sont là et m'offrent un repas... Le soir, après moult discussions sur le bord de la route, je prends un chemin et vais me perdre loin de la route. Il y a là des pâtures et des vaches mais aussi des arbres fruitiers, ananas, papayes, mangues et autres. Je sors du chemin principal et découvre un reste d'abri en chaume avec grand avant-toit. Dessous il y a des plantations en pot. J'installe ma tente sous l'avant-toit, me disant que s'il n'y a personne à cette heure alors personne ne viendra. Loupé ! Sentant soudain une présence derrière moi, je fais volte-face et découvre une petite dame qui me regarde assez fixement. Il lui manque une main et l'autre tient une machette et quelques affaires. Je m'approche, la salue et la conversation s'engage. Je crois qu'elle a eu plus peur que moi. Pour finir, Marta me fait faire le tour de sa parcelle, me fait goûter des fruits que je n'ai jamais vus de ma vie, me dit qu'elle va travailler un peu et rentrera dans la nuit jusqu'à Villa German Bush où elle habite, à 5 km. Sa main amputée est passée dans le hachoir à viande. Me dit qu'elle n'a pas peur, qu'elle a une paire de bottes. Le plus grand danger ici est la présence éventuelle de serpents et d'araignées. Me dit de ne pas circuler la nuit, que c'est dangereux. À cause de quoi ? Des chiens ! Rien d'autre. Les sourires et l'accueil des gens (de l'épicier au routier, de l'enfant au vieillard), leur curiosité, les pouces en l'air depuis les maisons ou les vitres baissées des véhicules, les encouragements, le nombre de fois où je suis photographiée ou filmée et tout le reste compensent la monotonie de cette partie de route et me fait oublier la difficulté de cette journée.

 

Le lendemain est fait du même bois. Le vent est encore plus fort mais le ciel est moins triste, plus lumineux et pas menaçant. La température est très agréable et contrairement à ce que je craignais fort, l'air est plutôt sec et les moustiques me laissent tranquilles. Depuis Cochabamba je vois un nouveau type de taxi : les motos. Ce ne sont plus des triporteurs mais des simples motos et le client prend place sur le siège à l'arrière, les femmes en amazone tandis que les hommes chevauchent. Les conducteurs portent un boléro fluo qui permet de les repérer et sont scrupuleusement numérotés. Ils me font TOUS signe et ont l'air de conduire très prudemment. Les gens sont vraiment « lumineux » dans ce coin, un rien et ils ont la banane, alors moi aussi ! Au moment même où je termine mon étape, le compteur affiche 35 000 km.

 

Encore une étape et je suis à Santa Cruz, logée par Jorge et sa famille. J'ai cru ne jamais y arriver. Plus j'avançais, plus le vent forcissait et malgré les km que j'avalais, il m'en restait toujours pour deux heures... Ça use ! Dans la maison de Jorge il y a beaucoup de monde : sa mère, son frère et ses deux enfants, un autre frère seul et Jorge avec sa femme et les 4 enfants. C'est le bronx comme dans toutes les maisons. Pour être au contact avec les gens, pas de souci, je le suis ! Chaque foyer a une ou deux pièces, toutes au rez de chaussée et organisées autour de la cour intérieure qui sert de lieu de vie. Il y a deux douches et deux toilettes pour tout le monde. Jorge, sa femme et leurs quatre enfants ont deux pièces, pas très grandes, … et reçoivent des cyclistes de passage !

 

De là, je suis allée voir les deux premières églises des missions jésuites. La boucle totale fait 1000 km dans l'Est de la Bolivie et en compte 7, toutes classées au patrimoine mondial de l'Unesco. Les jésuites sont venus évangéliser et ont bâti ces communautés religieuses dans les années 1750. Il y en a aussi beaucoup en Argentine, au Paraguay et au Brésil mais celles que j'ai vues ont la particularité de n'être pas en ruines... Dans ces villages, on croise des fillettes en jupe plissée blanche avec le nœud derrière, chaussettes blanches, chemisier blanc nickel. Les garçons sont en pantalon noir et chemise blanche. C'est la tenue d'école. Ils sont restés fidèles à leur nouvelle religion. Dans ce secteur, la majorité est anti-Evo (Evo Morales, le président). Sur la route depuis le bus, j'ai vu un grand nombre de charrettes tirées par des chevaux et guidées par des gens très blonds : des Mennonites. Ils sont nombreux dans ce coin et ne passent pas inaperçus en ville, tous et toutes habillées de la même manière, très stricte pour les femmes d'ailleurs. Les hommes sont en salopette chapeau. Bien, le paysage était monotone vers Santa Cruz, cultures de sésame, blé, tournesol, soja. Après, il y a eu des collines et c'était déjà plus varié. Comme on peut le voir c'est vraiment une Bolivie différente, dont je ne soupçonnais même pas l'existence. Quand les hommes achètent les feuilles de coca dans un sac plastique, ils commencent par bien faire sortir l'air puis tapent dessus avec un bon gros marteau. Devant les échoppes qui vendent les feuilles il y a un ou deux billots prévus à cet effet...

 

Santa Cruz. ville moderne, métissage important, loin des traditions multiséculaires. Pas d'architecture, pas d'âme, la place centrale constitue le point d'orgue de la cité, j'ai vite fait le tour. Mon hôte Jorge est réparateur vélo, j'en profite pour faire une petite révision de ma monture, graisser les roulements de moyeux, changer les billes, vérifier le jeu de la cassette, du pédalier et des pédales etc...

 

Je repars de Santa Cruz en direction de Sucre par Samaipata et m'élève donc à nouveau. Enfin... m'élève, descends, m'élève, descends. La nationale qui relie la plus grande ville du pays à la capitale s'apparente par endroits à un chemin de champ et n'est pas encore asphaltée partout... Par contre, les paysages sont superbes, vallée encaissée dans un relief coloré, puis reliefs abrupts et végétation de cactus et acacias pour border la vallée du rio Mizque, large et verte, cultivée. Quelques villages éparpillés où je peine à trouver du pain et dois parfois aller l'acheter dans les restaurants... Tranquille quoi, je n'avais pas trop imaginé rencontrer de tels paysages. Chaque jour apporte son lot d'efforts et de fatigues mais ma foi, vu le terrain, j'avance bien. Il fait chaud la journée mais le soir la fraîcheur vient dès que l'ombre gagne. La densité de population est très faible, et encore, les gros villages sont le long de la route. Il n'y a pas bien des pistes qui partent à droite ou à gauche et j'imagine que toutes ces montagnes que je vois sont quasi désertes. Énorme. Il faut dire que la Bolivie fait deux fois la France en superficie je crois et ne compte que 11 millions d'habitants. Alors si on enlève La Paz-El Alto, Cochabamba, Santa-Cruz, Sucre et Oruro, ça ne fait pas grand monde pour le reste du territoire. Sucre est 2300 m plus haute que Santa-Cruz mais je fais plus de 7500 m de déniv positive, jouant à saute-moutons par dessus les différentes cordillères ou sierras. L'arrivée à Sucre est éprouvante encore, je croise un couple de cyclos belges qui en repartent, échange de renseignements, je sais ainsi où aller me loger dans cette petite capitale. Visite de la ville demain, jour de repos avant de remonter sur Potosi et l'altiplano...

 

D'un bord à l'autre de l'altiplano.

 

Tout s'est précipité d'un coup à Aréquipa. Quand je rentre de chez le vélociste avec une chaîne neuve prête à monter, un mail de UPS (agende de messagerie rapide comme DHL) me demande quelle est l'adresse de livraison... Je réponds et demande des précisions, on me dit alors que la livraison est en cours. En effet, je récupère ma fermeture éclair dans la demie-heure qui suit. Je case les derniers préparatifs entre les discussions à l'auberge et le tour guidé de la ville et me voici prête à reprendre la route avec trois jours de nourriture dans les sacoches.

 

Pour aller à Juliaca, il faut monter, longtemps, sur un axe chargé de poids-lourds. La plupart descendent du minerai de Cusco, les autres montent du combustible. Si j'enlève ça, la circulation devient anecdotique. Et encore la journée ça va mais la nuit c'est une véritable procession, il me faut donc m'éloigner de la route le plus possible pour camper. Le premier soir, je m'arrête à Pampa de Arrieros, c'est une station ferroviaire, il reste 4 habitants permanents, tous des vieux, les autres maisonnettes sont cadenassées, les gens habitent Aréquipa et montent le week-end. Le papy me dit de poser ma tente là : c'est à dire dans un triangle que forment les voies. Je lui demande s'il passe des trains la nuit : un par heure ! Nan mais il va pas bien machin ! Je vais me planquer un peu plus loin. Au matin, me cherchant partout, le papy me débusque, me demande alors si ma bâche est chauffante, s'amuse de mon réchaud... tout l'étonne et on se marre tandis que je répare une crevaison par température négative en me demandant si la rustine va tenir... Plus haut, il y a des gens mauvais me dit-il... comme toujours, plus loin, pas ici ! Ça monte toujours, puis ça descend puis ça remonte, toujours dans des paysages très grands, très ouverts, très ventés. Je campe à l'abri du vent vers une « grange » inoccupée à cette saison et j'y paumerai mon précieux gant de toilette ! À plus d'un kilomètre de la route, les boules Quies restent indispensables. À 4465 m, il fait – 8°C dans la tente, ma flotte a gelé. Mais comme j'ai de la chance, c'est la seule et unique fois du voyage où je n'ai pas pu finir mes pâtes hier soir, et je n'ai donc qu'à réchauffer le reste pour me remplir l'estomac... La journée suivante, toujours vallonnée, se déroule entièrement entre 4000 et 4600 m. Des lacs d'un bleu profond se lovent dans les creux des montagnes dénudées. Des troupeaux de lamas et d'alpagas broutent l'herbe maigre, quand ce ne sont pas les gracieuses vigognes. Je pourrais alors aller à Juliaca mais je préfère me poser tôt et camper encore, 113 km à plus de 4000 m suffisent pour aujourd'hui, je me ménage...

 

C'est le soleil sur la tente qui me pousse hors du duvet le lendemain matin alors que je suis encore plongée dans un Jules Verne. Une petite heure de vélo et me voici à Juliaca où je croise ma route de 2012, et je loge à la casa de ciclista chez Geovanni. Douche chaude, lessive à la main, courses, mise au point pour la suite et le passage de la frontière bolivienne maintenant toute proche. J'arpente la ville mais impossible de mettre la main sur une carte papier du pays voisin... J'irai sans, les routes ne sont pas si nombreuses, je ne risque pas de me perdre. À Juliaca, ce qu'il y a de plus beau à voir, ce sont les gens qui vendent toutes sortes de pharmacopée miracle et autres choses pour les bons et mauvais sorts, fœtus de lamas entre autres. Ils sont installés sur la voie ferrée qui traverse la ville et quand le train arrive, à vitesse réduite, c'est un spectacle que de voir tous ces vendeurs s'écarter pour laisser passer le train, puis se remettre en place derrière. Après ces trois jours et demi d'immensités, les rues de Juliaca m'étouffent, le bruit m'agresse, la pollution m'asphyxie et j'ai juste envie de pédaler sur l'altiplano. Alti-plano. Du plat en altitude ? Du plat ? Oui, en comparaison avec le reste. À partir de Huancané, c'est du pur bonheur. Un véhicule toutes les dix minutes, joli macadam et surtout, surtout, le lac Titicaca dont les eaux d'un bleu d'une profondeur inouïe sont bordées de roselières ou de petites parcelles cultivées. En un clin d'oeil, tout est résumé de la vie des gens d'ici. En effet je les vois bêcher, les deux lamas broutent à peine plus loin et la barque est attachée à la limite des roseaux. De l'autre côté de la route il y a la maisonnette. Tous font signe sur mon passage et ils semblent encore plus cools ici qu'ailleurs. Je me paie le luxe d'un bivouac avec vue sur le lac. Le lendemain c'est passage de frontière, je quitte le Pérou par la petite porte. Au moment précis où je gare mon vélo devant le bureau de l'immigration à Tilali, le compteur affiche 34 000 km.

 

En effet, que ce soit dans les guides de voyage ou dans la majeure partie des sites internet, il n'y a soit disant que deux points de passage « internationaux » entre Pérou et Bolivie, mais en cherchant un peu, on en trouve un troisième, particulièrement usité des cyclistes, le seul au nord-est du lac, hors des sentiers battus et autres circuits touristiques. Pourtant, pour avoir pédalé l'autre berge en 2012, je peux dire aujourd'hui que ce bord ci est cent fois plus agréable et aussi plus photogénique. Bref frontière : mes trois paris réussis. À savoir que pour ménager de la place sur mon passeport, le douanier péruvien doit caser le petit tampon ailleurs que sur la page de celui d'entrée et un peu à cheval sur un autre, et que le douanier bolivien doit serrer le sien (plus gros) afin qu'il reste de la place à côté pour celui de la sortie. Défi supplémentaire : pour ne pas avoir un tampon bolivien de plus, il faut que le douanier m'accorde directement 60 jours alors que la durée normale est de 30 jours, prorogeable sans frais dans les grandes villes. Bingo ! Tout gagné ! Avec un peu de diplomatie, d'explications, et surtout la chance de tomber sur des gens qui sont un chouillas arrangeants, tout est possible. D'ailleurs au poste d'immigration bolivien, le préposé collectionne les photos des cyclos qui passent, elles sont affichées et j'en connais certains. Il me dit qu'il ne voit pratiquement QUE des cyclos. Le no man's land de 20 kilomètres de piste entre les deux patelins de part et d'autre de la frontière est un enchantement. Le chemin domine le lac de 250 m et c'est juste indécent.

 

Côté bolivien, la circulation est encore plus rare et bonne chose : ils ont l'air un peu moins excités du klaxon, ça va faire du bien ! Me voici donc en Bolivie pour la seconde fois et bien sûr, comme au Pérou, je ne compte pas refaire ce qui a déjà été fait. Je comptais éviter La Paz et sa banlieue, une fois suffit, mais l'absence chronique de distributeurs de billets (et quand il y en a ils ne prennent la plupart du temps que les cartes Visa) m'oblige à effleurer El Alto. Je n'ai pas à descendre dans la cuvette et c'est déjà ça ! L'Illimani domine toujours la ville, de toute sa blancheur. Au 3ème DAB, enfin j'obtiens des Bolivianos. Me voici soulagée ! Mon repas au resto m'en coûte 8, soit un euro, pour un morceau de vrai pain, deux verres de coca, une bonne soupe bien épaisse aux nouilles patates et viande, une assiette copieuse de riz avec petite salade et trois petites saucisses, et avant tout ça une espèce d'amuse-gueule... Pas de supermarché dans ce pays, mais l'épicerie de 20 m² a tout ce dont j'ai besoin et le sourire avec. Depuis deux jours, on m'a déjà donné deux sachets de lait au chocolat, un verre de coca, quatre litres d'eau du « bidon ». Les gens viennent spontanément taper un brin de causette et on n'a pas encore appris aux enfants à se méfier des étrangers (comme dans la plupart des pays traversés lors de mes différents voyages...). C'est beaucoup plus calme sur la route qu'au Pérou, bref, tout va bien. Nous étions arrivés par là en 2012, étions restés une journée je crois dans la cuvette à La Paz même et repartis par la même route qu'aujourd'hui qui était alors une autoroute en construction. Nous avions mangé beaucoup de poussière et la sortie de la ville avait été pénible. Aujourd'hui c'est allé comme sur des roulettes eh eh, trois mètres d'accotement velours pour moi, et les deux personnes qui rentrent aux maisons avec leurs quinze moutons et leurs trois vaches s'inquiètent de me savoir passer la nuit dans le froid. Une fillette me demande si je n'ai pas peur. De quoi ? Des démons ! Quel bonheur de pouvoir communiquer avec ces gens ! Sur cet altiplano cultivé, aucun abri du vent, à peine des murgers pour couper un peu. Je m'éloigne de la route mais il y a toujours quelqu'un qui passe, je préférerais n'être pas vue du tout quand je campe mais c'est impossible. Et encore une bonne gelée, -7°C dans la tente. Un peu plus loin je quitte définitivement la route de 2012. Interminables lignes droites, terrain légèrement vallonné, cultures, pâtures, villages fréquents, je file et vois sur ma droite le cône du volcan Sajama, pourtant éloigné. L'atmosphère est limpide.

 

Dimanche, marché à Caracollo. Des tas de peaux de moutons tout juste nettoyées et d'autres vivants, qui attendent les pattes liées, couchés sur le flanc et ne pouvant bouger d'un centimètre. Des bestiaux, des tissus, des fruits et des légumes, des babioles... Je pars vers Cochabamba, à 2500 m. Cependant quelle n'est pas ma surprise d'avoir à franchir des montagnes encore alors que je suis déjà à 3800 m. De plus le mauvais temps s'invite, tonnerre, éclairs, je prends un peu de neige et de vent fort. Fin d'après-midi ça s'arrange mais trouver un bivouac à l'abri du vent est un défi. J'y parviens, dans le lit qu'un torrent a creusé, j'ai l'eau courante à un mètre de la tente, je suis dans un trou un peu humide et vite à l'ombre mais à l'abri du vent et des regards. Pas d'autre bruit que le chuintement de l'eau. 4300 m, la nuit s'annonce très froide. Au matin, alors que je déjeune le soleil levant dans le dos, je vois soudain une ombre sur le sol, je me retourne brusquement, je suis sur le passage de 400 lamas avec leur bergère, qui elle aussi me plaint d'avoir eu à dormir dans le froid (je n'ai pas plus eu froid que les autres nuits et suis équipée correctement).

 

Alors que je crois que je vais enfin basculer, je ne fais qu'enchaîner une suite de cols à plus de 4000 m, avec à chaque fois des descentes de 2 à 300 m entre. J'oscille ainsi toute la journée entre 3800 et 4200 et 30 mn avant de me poser, suis encore à 4000 m. Mais, mais, voici enfin la grande descente vers Cochabamba, le paysage a changé subitement, je vois la route qui serpente à flanc de falaise. Je croise un couple de cyclos, qui comme les derniers que j'ai vus, ne s'arrêtent même pas, font juste un petit signe et basta. Mais c'est quoi cette mentalité, depuis quand on ne s'arrête plus ? Bien, je redémarre avec la sale même impression que quand tu tends la main à quelqu'un et que l'autre laisse les siennes dans ses poches. Flop. Je me pose un peu plus loin sur un terrain privé mais s'éloigner de la route est juste impossible dans ce relief, d'autre part superbe. À 3200 m, il fait carrément doux et ça change la vie par rapport aux dernières nuits. Cochabamba est à moins de 60 km, j'ai aperçu la ville au fond du trou...

 

Je l'atteins le lendemain dans la matinée après 25 km de banlieue à manger du gaz d'échappement. Cochabanba est agréable, aérée, avec des espaces verts et de jolies places. Je me pose dans une auberge confortable, couds ma fermeture de tente (4 heures de boulot), lave mon linge, et le lendemain visite un peu le centre, monte au Christ sur une colline surplombant la ville. Il est le plus grand, plus haut que celui de Rio, 34 m et des brouettes. Passage au marché qui occupe des hectares entiers. Repos.

 

Je reprends la route demain matin en direction de Santa Cruz de la Sierra. Je vais donc descendre à 200 m d'altitude dans le bassin amazonien et c'est bien ça qui m'intéresse même si je sais que je vais y crever de chaud et d'humidité et qu'il me faudra ressortir l'anti-moustique bourré de DEET. Mais j'ai envie de voir aussi ce côté là de la Bolivie, que je n'ai pas vu au Pérou (Iquitos, parc national Manu...).

 

À une prochaine.

Le festival continue.

 

Je ne vois pas les jours passer, c'est terrible. Arrivée à Nazca après détour par un des nombreux et spectaculaires aqueducs ancestraux de la région, je rentre dans quelques agences dans le but de survoler les lignes de Nazca. Tout est complet ou presque pour la journée mais un type me conseille d'aller directement à l'aéroport. Étant seule, il y aura forcément un trou à boucher dans un avion... En effet, une heure trente plus tard j'accroche ma ceinture dans un zinc avec cinq autres touristes. Survol de tous les dessins et des lignes. Pour que tous les passagers profitent de la vue l'avion penche et fait une boucle à droite puis une boucle à gauche à chaque figure. Ne supportant pas du tout ce genre de traitement, je passe du vert au gris et inversement, me liquéfie littéralement, souffle comme une baleine et lutte au sens propre du terme contre l'évanouissement. Je parviens tout de même à voir ces mystérieuses lignes et prendre quelques photos. De retour sur terre, je ne peux descendre de l'avion, mes pieds et mains sont paralysés. Cependant quelques minutes plus tard je vais mieux et après récupération d'une heure je remonte sur mon vélo et pars dans le désert direction Aréquipa.

 

Je commence par deux jours de vent de folie, de face évidemment, ou latéral. Le soleil se montre quelques heures à partir de la mi journée. Le sable traverse la route, je bouffe de la poussière mais j'avance. Je campe où je peux en me mettant le plus possible à l'abri du vent. Un soir dans un village où ne vivent à l'année que quelques habitants, on me met à dispo un endroit bien abrité, une douche et je peux laver mon linge. Ce n'est pas de refus, la dernière vraie douche remontait à Huanuco, deux semaines. Entre temps lavage au gant de toilette, les cheveux au lavabo d'une station service... Les parties désertiques sont entrecoupées de vallées où coule un mince filet d'eau en cette saison mais qui permet la culture. Des oasis magnifiques et verdoyantes. Je croise ainsi la vallée des olives.

 

 

Les deux jours qui suivent, le soleil ne perce pas, je reste dans la brume. C'est nul pour les photos mais la visibilité est tout de même assez bonne pour que je profite du paysage. Ce littoral est magnifique, très sauvage, très varié, et toujours surprenant. La route continue à faire des hauts et des bas, j'accumule entre 1000 et 1500 m de positif selon les jours. Le 4ème jour, le vent ne se lève pas trop, quel bonheur ! La route est parfois taillée dans des montagnes de sable, d'autres fois elle sillonne entre des rochers, mais elle se déroule vraiment dans des décors de ouf. Dommage de ne pas avoir un brin de soleil. Les bourgades sont rares et petites, quelques épiceries me permettent alors de me ravitailler, et le marché pour mes avocats quotidiens et le pain. La cohabitation avec les poids-lourds ne se passe pas trop mal, ils s'écartent, préviennent, et sont comme toujours plus attentionnés que les gros 4x4. Le trafic est raisonnable, la route est de nouveau belle mais pas d'accotement. J'ai l'impression que c'est encore plus pauvre que dans les montagnes, il y a des gens qui vivent dans des paillotes de 9 m², avec ce vent et ce froid, totalement isolés, mais où se procurent-ils leur eau douce ? Une nuit je plante ma tente dans un bâtiment désaffecté, glauque au possible, borgne, mais j'y suis à l'abri de la tourmente qui fait rage à l'extérieur, une autre nuit dans les cultures d'oignons vers Ocuna sur la parcelle de Keni, qui viendra m'offrir un « cafecito » et aurait aimé que je lui donne un souvenir de France. Je retourne toutes mes affaires dans lesquelles il n'y a absolument rien qui puisse convenir à sa demande. Je me lève tous les jours avant 5 h 30 pour partir tôt à cause du vent. Je me demande où je trouve cette énergie et la motivation mais il ne sert à rien de traîner dans des parties comme ça, il faut se voir avancer... De la patience et un peu de force mentale sont nécessaires, surtout ne pas se poser de question du type « Qu'est ce que je fais là ? Pourquoi je fais ça ? ». C'est mortel.

 

J'arrive enfin à Camana, endroit où je quitte le Pacifique. Je ne pense pas le revoir lors de ce voyage mais espère en voir un autre ! Et là, je commence à grimper. Trafic encore plus épars sur cette route vers Aréquipa, toujours du désert et le macadam qui coupe, par le travers dans le dévers, les montagnes de terre et de sable mêlés. Difficile de trouver où s'installer pour la nuit et à 5,5 km/h, je dois me méfier à ne pas laisser passer une bonne occasion même s'il n'est que 15 h 30. Vue l'heure à laquelle je me mets en route le matin, j'estime que j'ai le droit de m'arrêter tôt... La nuit tombe subitement à 18 heures. À 17 h 45, c'est grand jour, à 18 h 10 c'est nuit noire. J'aime avoir tout terminé avant la nuit, installation, toilette et repas, vaisselle, lavage des dents, tout. Ensuite, dans la tente, je stabylote mon étape sur la carte, fais un petit cercle là où je dors, mets la date. Puis je prends mes notes, allume parfois l'ordi pour préparer le site, puis me couche et lis. En général à 20 h je tombe de sommeil.

 

Ayant quitté la côte et pris tout de suite de l'altitude, soleil et chaleur ne se font pas attendre le lendemain matin. De plus le vent a tendance à m'aider, donc je me gave de ces paysages immenses. Au fond, derrière le sable, il y a les massifs du Coropuna, englacé et culminant à 6613 m et un peu à droite, le cône parfait de l'Ampato à 6310 m, blanc lui aussi et très actif puisque je vois des panaches de fumée qui en sortent à intervalles réguliers. Plus loin j'aperçois le Chachani et peut-être le Misti à 5822 m, qui fait de l'ombre à la ville d'Aréquipa. Ah ah, preuve que j'approche ! Je traverse une zone de vigne, puis une zone de production de lait et yaourts. Les contrastes sont saisissants, au fond j'aperçois dans la brume les cônes des volcans, 5000 m plus haut ! Pas d'eau douce potable dans le secteur, pas de puits, pas d'eau fossile, il faut acheter des bidons ou la bouillir. Les locaux la font bouillir. Le soir mes yeux sont fatigués de lumière, les nuits sont douces, ni chaudes ni froides.

 

Aréquipa me voilà. Je trouve facilement à me loger et pose mes sacoches pour plusieurs jours. Le premier c'est lessive, repos, internet, je trouve un magasin de vélos, il faudra que j'y vienne avec mon engin, et je réserve par une agence une rando de deux jours dans le canyon de Colca, un des plus profonds du monde. Je passe par une agence car j'ai envie d'être en groupe et de me laisser porter, le coût n'est pas très élevé. Paysages magnifiques et différents encore, je me régale pendant ces deux journées passées dans la bonne ambiance d'un groupe de jeunes et bons marcheurs cosmopolite. J'ai beaucoup apprécié que le guide nous parle de son pays et sa région sans cacher les aspects négatifs, comme la ségrégation homme/femme depuis la tendre enfance, la violence conjugale (d'ailleurs quand je suis arrivée à Aréquipa, il y avait une manifestation sur la place principale pour le droit des femmes, et pas d'hommes dans la manif...), les coups de ceinture des instituteurs sur les enfants comme si ça faisait rentrer les connaissances dans le cerveau, l'alcoolisme, l'exploitation minière légale ou non et la contamination qui en résulte, qu'il nous parle avec précisions des cultures en terrasses, du mode de vie des gens qui vivent encore aujourd'hui sans accès « routier », et qu'il nous montre quelques plantes médicinales ou la cochenille, dont le sang est utilisé en teinture, qu'il nous donne des faits et des chiffres sur l'élevage et le prix de la viande et la laine d'alpaga et autres, la quinoa, la cocaïne et les trafics de drogue ou encore de l'abandon des terres par manque d'eau depuis quelques années sur certains secteurs. Ses commentaires étaient intéressants. La randonnée est récompensée par un passage dans les eaux thermales chaudes de Chivay. J'ai trouvé les paysages aux alentours du canyon plus beaux que le canyon lui-même. C'est à dire que j'aime quand le regard porte loin et je suis toujours comme une gamine et excitée comme une puce devant ces immensités de ouf. Les volcans fument au dessus de la pampa, point culminant de la route à plus de 4900 m. Tout de même.

 

Le retour à Aréquipa est rendu difficile par la fête qui se prépare et commence. En effet, soir du 14 et 15 août toute la journée, des groupes de danseurs et autres viennent de tout le pays pour défiler et parader. L'événement attire une foule nombreuse et compacte. Se frayer un chemin, même à pied, est un défi, j'ai du mal à rejoindre mon auberge... Ma fermeture éclair de tente intérieure n'est pas arrivée d'Europe, je ne peux pas aller chez le vélociste et je ne sais donc pas quand je repartirai de la ville. Toutefois ce repos me fait du bien, mes courbatures sont terribles, je profite des festivités, je prends un bain de foule et discute avec tout le monde à l'auberge avant de retourner à ma solitude. Tout va bien. Au moment où je poste cette mise à jour, toujours pas de colis, je vais changer ma chaîne de vélo et tenter de me joindre cet après-midi au « Free walking tour » de la ville, petite lessive, bref, m'occuper en tentant de ne pas trop piaffer d'impatience de reprendre la route.

Beaucoup de nouvelles photos dans la galerie comme d'habitude.

À une prochaine, probablement depuis la Bolivie.