Colombie, mais où sont les montagnes ?

 

Le taxi est en avance, nous traversons Panama tout illuminé tranquillement, le trafic est fluide et la musique dans le vieux pick-up de Victor est agréable. Tocumen, aéroport. Nous pesons nos bagages pas encore définitivement fermés, procédons à quelques ajustements et laissons passer les heures. À l'arrivée à Santa Marta, tous nos bagages sont livrés dans un état tel qu'on voudrait les voir arriver chaque fois, nickels.

 

Nous voici donc en Colombie, bien au nord mais pas au point extrême du continent sud-américain,. Nous remontons nos vélos avec le clapotis de l'Atlantique dans les oreilles et sous l'oeil bienveillant de tous les policiers et chauffeurs de taxi de l'aéroport. Deux heures plus tard nous sommes sur la route. La circulation est plus que fluide, les signes nombreux, le macadam nickel et l'accotement très large. Nous arrivons à Cienaga et après avoir fait des courses alimentaires, trouvons à nous loger dans la très grande salle d'un collège où de petits groupes d'élèves viendront nous voir. Certains ont cours de 6 à 12 h, d'autres de 12 à 18 h, et d'autres encore de 18 à 22 h. Utilisation optimale des locaux...

 

Entre Cienaga et Barranquilla la route est une digue construite entre l'océan et un lac d'eau saumâtre puisqu'ils communiquent en quelques points. Pêcheurs, cueilleurs de sel, les paysages sont très beaux mais le bord de route, par endroits, est pire qu'un dépotoir. Le vent, les vagues ramènent tout sur la côte et de plus, les gens jettent tout là où ils sont. Nous sortons trop tôt de l'autoroute à Barranquilla et nous retrouvons sur une route à l'intérieur des terres au lieu de longer le littoral, rattrapons le coup comme nous pouvons à travers les jolies collines et arrivons à Santa Veronica un peu claqués après une grosse journée. Mais nous sommes bien accueillis par Aurélie et José, expatriés. Ils mettent à notre disposition un kiosque sur la plage avec douche et toilettes et après la baignade dans les vagues nous passons la soirée avec eux.

 

Le lendemain, suivant toujours le littoral, nous arrivons à Cartagène des Indes. Cartagène des Indes. Oui, des Indes. Il s'était trompé le gars je crois ! Mais du coup l'anecdote est délicieuse, le nom est resté. Grande ville dont le centre est inscrit au patrimoine culturel de l'Unesco, nous nous posons pour un, deux, trois jours... Nous ne savons pas. J'ai fait venir des pièces pour mon vélo ici et ne sais pas quand elles arriveront, si elles arrivent...

 

Le premier jour est consacré à la visite du centre historique, ses ruelles très fleuries, ses façades superbes et colorées, ses églises, ses remparts, ses graffitis. Un régal. Le second jour, nos pas nous mènent un chouillas plus loin. Nous avons pris la décision de partir le lendemain quoi qu'il en soit puisque le colis est bloqué à la douane de Miami... Le destinataire fera suivre !

 

De là, nous filons à Monpos, ou Santa Cruz de Mompos, ou Mompox, c'est tout la même chose. Une nuit dans la campagne, orage. Le chemin terreux était sec en arrivant, le lendemain matin c'est un véritable bourbier. Le piège. Le nettoyage des vélos prend 30 mn et encore heureux que nous ayons de l'eau à dispo. La nuit suivante nous voit sur un terrain privé avec de l'eau au jet à volonté pour nettoyer tout le reste. Mompos, cette petite ville sur le fleuve Magdalena qui coupe le pays en deux dans le sens nord-sud est bucolique à souhait, classée elle aussi au patrimoine de l'Unesco pour ses restes coloniaux. Les gens y sont très sympathiques, la ville est encore assez peu touristique mais le deviendra très vite. L'ambiance qui y règne est authentique. Sur les berges, les gamins grimpent aux grands arbres pour plonger dans le fleuve. Un peu plus loin on nous vend des patates fourrées d'un gros œuf et le marché est sans étale. Tout est posé à même la rue et les stands remontés et démontés chaque jour. Quelques églises et un cimetière remarquables, mais l'ambiance, surtout l'ambiance... Et puis les patios, véritables jardins, voire petites forêts intérieures. Arrivés tôt dans la matinée nous y passons la journée.

 

Jusque là nous sommes dans la plaine et nous souffrons de la chaleur, très humide. Je me liquéfie du soir au matin et du matin au soir. C'est assez pénible pour finir, je ne peux même plus prendre mes notes certains soirs, mon drap-sac et certains de mes vêtements (les plus légers) ne sèchent plus. Je baigne dans mon jus moins de cinq minutes après la douche froide... J'ai pu étudier avec soin tous les mécanismes de sudation de mon organisme dans les moindres détails. Cependant nous continuons à avancer. La route après Mompos est un enchantement encore, construite sur une digue entre le fleuve et les terrains inondés où toute une vie se déroule dans le silence. Clapotis de pêcheurs, battements d'ailes, coassements de grenouilles, zébus placides à demi dans l'eau... Nos étapes sont longues puisque c'est plat et que nous partons aux aurores. Nous arrivons ainsi très vite dans les premiers contreforts. Aguachica.

 

A partir d'Aguachica les cols se succèdent et les paysages changent. Nous sommes dans des reliefs recouverts d'une épaisse végétation, l'eau coule et dégringole parfois, nous nous baignons dans les petites rivières. Par monts et par vaux, tantôt sur de larges accotements mais parfois directement mêlés à la grosse densité de poids lourds, nous arrivons aux environs de Bucaramanga. Les descriptions que nous en avons eu ne sont pas engageantes, nous évitons la ville en passant par Giron où les murs chaulés apportent une touche de fraîcheur, avant de rejoindre Floridablanca où nous sommes logés chez Gerardo.

 

La diversité de ces 12 jours est donc énorme, vous l'aurez bien compris, il est frustrant de ne pouvoir faire qu'un rapide résumé de ce qu'est notre voyage. Sur la route, cela se passe bien, les signes d'encouragement et de sympathie sont extrêmement nombreux. Nous avons eu des routes quasi désertes et des axes surchargés. L'effervescence dans les villes et villages bat son plein aux alentours des marchés, colorés. Côté météo, nous avons enfin laissé les grosses chaleurs derrière nous, nous sommes montés un chouillas, assez pour nous faire perdre deux ou trois degrés qui font une différence énorme. Quelques orages ont éclaté, surtout la nuit, et quand c'était la journée, nous étions en train d'acheter de l'eau, donc à l'abri ! Coup de bol car celui là fut assez violent.

 

Nous avons dormi dans un collège, chez des warm-showers, chez les pompiers, sur les terrains de foot dans les villages, sur des propriétés privées, dans des dortoirs d'auberges, au bord d'un ruisseau. Partout nous avons été bien reçus. Plusieurs fois sur la route, on nous a offert à boire, soit en nous tendant directement une bouteille fraîche par la fenêtre, soit dans des gargotes, soit en nous arrêtant pour remplir nos récipients. En moyenne quasi une fois par jour. Ce n'est pas rien car nous devions jusque là acheter notre eau de consommation, par sac de 6 litres à température ambiante qui devient très chaude trop vite. Ce qu'on ingurgite de frais nous fait tellement de bien...

 

Voilà, Floridablanca. Le programme très montagneux va commencer, les affaires sérieuses vont commencer. La petite saison des pluies pour l'instant ne nous a pas gênés, la couverture nuageuse certains jours étaient même salvatrice. Je suis presque prête à parier que dans le prochain post je me plaindrai de la pluie, peut-être du froid...

 

Dans quatre jours, Michel prendra l'avion pour rentrer en France. Le voyage est terminé pour lui. Cuba-Colombie. Nous allons encore pédaler deux jours ensemble puis il sautera dans un bus pour rejoindre Bogota d'où il décollera. Je vais reprendre mes habitudes solitaires...

 

 

 

Jusqu'au canal de Panama !

 

Alors voilà, ç'eut été trop simple de prendre la route la plus facile, la plus courte aussi. Pourtant elle allait bien cette panaméricaine et en cette semaine sainte, était vide de poids-lourds. Mais c'est comme ça, on ne peut pas s'en empêcher, s'il y a moyen d'aller se mettre au frais dans les montagnes, nous y filons direct. La route s'élève gentiment dans une belle et large vallée, le long de la rivière. On se régale. Mais les rampes sont arrivées en même temps que les heures chaudes. Après un arrêt pique-nique de deux heures, le ciel est tellement noir que nous n'avons plus qu'à trouver un abri, et vite ! Un ancien qui vend des bananes au bord de la route confirme nos craintes et nous envoie un kilomètre plus loin dans un resto désaffecté mais qui nous offrira la lumière, la douche, l'eau courante, tables et chaises et même un frigo, le tout sous un grand toit, sans mur, d'où nous regardons les éclairages et les trombes d'eau s'abattre sur les montagnes environnantes.

 

Le lendemain nous voit monter encore plus, passer San Vito tout près de la frontière et monter encore pour aller cette fois-ci planter nos tentes sur le terrain privé de Andres et son frère. Douche encore, petite lessive, wifi hyper performant et conversation intéressante en ce jour d'élection présidentielle. C'est le second tour, deux partis en lice, les opinions de chacun sont clairement affichées par des drapeaux aux maisons, aux autos, partout. Des stands le long de la route, des deux partis, pour donner des informations à qui voudrait (donc à nous!).

 

Puis vint le jour du passage de la frontière. Nous plongeons tout ce que nous avons monté et arrivons à la douane en bien meilleur état que la fois précédente. Nous nous attendions à ce que l'on nous demande nos preuves de sortie de territoire, nos deux photocopies de passeport mais non, rien, que dalle, paf, cent mètres, et re paf ! Cool. Pour une frontière réputée difficile... c'est pas mal.

 

Le Costa Rica est de loin le pays le plus propre de toute la zone, les bords de routes sont exempts de déchets et c'est ma foi fort agréable. Nous n'avons rien visité de spécifique dans ce pays où regorgent les parcs nationaux mais avons tracé un itinéraire qui nous permette de voir les différentes facettes du pays. Nous préférons voir les communautés indigènes en passant que dans des zoos, et ce que nous offrent les bords de route est déjà énorme. Contrairement à la première impression qui était moyenne, nous avons trouvé des gens ici encore très serviables. On peut camper absolument partout dans ce pays, c'est facile !

 

Donc Panama, dernier pays de cette Amérique centrale méconnue. Ah, nous croyions en avoir terminé avec les dénivelées positives, nous redoutions le vent et la chaleur. Mais le Panama est un pays de montagnes. Les deux côtes, Atlantique et Pacifique, sont séparées par une haute barrière qui culmine à 3400 m. Entre les deux, aucun axe routier. La seule route qui traverse le pays dans le sens de la longueur est côté Pacifique, mais n'est pas plate pour autant. La première partie nous voit faire plus de 1000 m de positif pour 80 ou même 65 km. C'est une 4 voies avec de larges accotements et pas bien des véhicules. Une première nuit dans une ferme sous un couvert, une seconde nuit sur le terrain privé de particuliers qui nous offrent une douche, un café et un agréable moment. Une troisième nuit chez Erika et Heinz, Warm Shower missionnaires installés ici depuis 28 ans et d'origine suisse. Les signes sur la route sont toujours très nombreux et un automobiliste fait même demi-tour pour aller nous chercher chacun un délicieux litre d'eau fraîche alors que nous suons eau et sel dans une montée sous le cagnard (sans que nous ne lui ayons rien demandé). Les détours sont peu possibles, nous sommes contraints de rester sur cet axe principal. Sinon, des allers retours mais nous avons horreur de ça. Donc nous filons vers la capitale. Au fil des jours, la chaleur nous use, nous roulons le matin, tôt, mettons le réveil pour aller faire du vélo et finissons nos journées vers 13 heures. Une nuit chez les pompiers à Nata, puis une nuit sur une plage magnifique. Enfin... sur le terrain de particuliers sur la plage. Lui est panaméen, elle est russe, du Kamchatka, vit la moitié de l'année ici, l'autre moitié à Moscou avec leurs deux enfants. Le courant est bien passé, l'après-midi passé entre discussions et baignade dans l'océan fut un régal.

Dernier jour de vélo pour atteindre la grande ville, nous arrivons plus vite que prévu au pied du Pont des Amériques, celui qui enjambe le canal de Panama. Il est haut au dessus de l'eau pour pouvoir laisser passer les cargos et bateaux de croisière énormes. Nous prenons le temps de quelques photos puis définissons une stratégie pour tenter de passer sans nous faire shooter. Pas d'accotement, belle montée donc un peu de temps, gros trafic énervé. Le problème est résolu quand se pointe un pick-up de la police. Traverser le pont à vélo est interdit. « Ok, et puisque vous avez un pick-up, pouvons-nous y mettre nos vélos et traverser avec vous s'il vous plaît ? » Et voilà. Bien sûr j'aurais aimé le franchir à vélo, mais de toute façon il y a des grillages partout et il eut été impossible de s'arrêter prendre la moindre photo.

 

Puis-je considérer que l'Amérique du Sud commence ici ? Puis je considérer que ce canal qui fait suite à un grand lac côté atlantique forme frontière entre les deux, centrale et sud ? Plus loin, il y a de nouveau des montagnes donc j'aurais tendance à dire que géographiquement c'est le cas. Ça n'engage que moi. En ce 7 avril 2018 à 13 h 30, après 25 371 km parcourus, je franchis le canal.

 

Panama. La route continue environ 300 km, s'enfonçant dans la jungle du Darien vers la frontière colombienne. Mais elle ne la traverse pas, c'est un cul de sac. Ensuite il y a des pistes et des sentes probablement, celles empruntées par les narcotrafiquants, la région est mondialement réputée. Passer en Colombie contraint à prendre un avion ou un bateau. Le corridor du Darien reste un endroit à part sur cette planète du XXI eme S. Bien sûr nous sommes frustrés de ne pas aller au bout de la route, bien sûr nous sommes frustrés de nous arrêter là pour sauter dans un zinc mais c'est comme ça et au moins aurons-nous la satisfaction de redémarrer vraiment du nord de la Colombie, sur l'océan. Il y a une paire de décennies maintenant, un couple de cyclotouristes français avait traversé le Darien, taillant à la machette leur chemin devant eux. Certains jours, ils n'avançaient que de cent mètres. Marion et Virgile Charlot, les « pignons voyageurs », ont cherché par tous les moyens à passer également, ils ont finalement pris une « lancha » sur l'océan et l'aventure a failli mal tourner, ils se sont fait peur.

 

Quatre jours et demi à Panama ciudad. La première demie-journée est occupée à trouver des cartons pour emballer les vélos. Métrobus dans la grande ville, buildings qui grimpent haut et chatouillent les nuages, nous visitons deux vélocistes avant de trouver celui qui fera notre bonheur. Retour à l'auberge (vers le pont des Amériques) avec nos gros cartons dans le bus. Les habitants nous sont d'un secours précieux pour nous diriger, nous renseigner, et passer leur carte magnétique à la machine pour nous. Nous leur payons l'équivalent en monnaie sonnante, certains ne veulent rien. Ils se battent presque pour nous rendre service, cela fait chaud au cœur.

 

Le lendemain dimanche, nous partons à vélo voir quelques trucs pas très loin de notre hébergement et découvrons que tous les dimanches matin, les boulevards de tout le front de mer sont en partie réservés aux cyclistes, rollers... Changement de programme, nous en profitons et faisons 30 km dans la capitale avec des pistes cyclables larges de 25 m rien que pour nous (et les autres..). Nous nous baladons entre les gratte-ciels le nez au vent, empruntons le pont qui ceinture Casco viejo (la vieille ville coloniale) autrement interdit aux vélos. Nous nous régalons. L'après-midi, nous montons à pied depuis nos dortoirs jusqu'au sommet du Cerro Ancon, d'où la vue sur les tours de la ville, éclairée par le soleil sous les nuages noirs menaçants, offre des contrastes saisissants.

 

La journée suivante est consacrée aux écluses de Miraflores sur le canal, toutes proches de Panama ciudad. Entre l'Atlantique et le Pacifique (77 km au total), il s'est formé un lac (33 km), artificiel, par création d'un barrage en terre sur la rivière Chagres, puis d'un second pour augmenter la capacité du réservoir, puisque le lac sert aussi à remplir les écluses. Des cours d'eau alimentent ce lac qui est situé 27 m au dessus du niveau des océans. Les bateaux en tous genres qui traversent le canal ont donc à monter ces 27 m puis à les redescendre. Entre les deux, ils naviguent sur le lac et le canal. Côté Pacifique : Miraflores + Pedro Miguel. Côté atlantique : Gatun. Suite au projet de canal au Nicaragua, l'élargissement de celui de Panama a été vite approuvé y compris par la population et est effectif et fonctionnel depuis 2016. Miraflores et Pedro Miguel sont doublées par Cocoli, et Gatun par Agua Clara. Les bateaux les plus gros peuvent faire jusqu'à 49 m de large et 386 m de long, le coût de la traversée va de 1200 USD pour un minuscule voilier à quasi 1 million de dollars pour les « néo-panamax ». Si tout cela vous intéresse, vous trouverez plein d'infos sur Wikipédia, c'est énorme. Des locomotives électriques guident et tirent par câbles les gros gabarits, les « mules ». Bref, visite du musée, petite séance de ciné pour le documentaire sur l'histoire et la réalisation des gigantesques travaux, et attente des premiers bateaux. En effet, ceux qui passent de Pacifique vers Atlantique finissent de passer à Miraflores à 9 h 30, et ceux qui vont en sens inverse commencent à 14 h 50. C'est bien foutu, avec des balcons qui dominent la situation pour bien voir et un commentaire en live sur les bateaux qui passent, chargement, équipage, coût, fonctionnement spécifique de ces écluses pour « transporter un minimum d'eau » (chacun des 14 000 bateaux qui passe par an nécessite 202 000 m3 d'eau)... À Miraflores, trois chambres et deux étapes permettent de monter ou descendre 16,5 m. Bref c'était intéressant. D'un côté nous voyions le Pont des Amériques, de l'autre celui du Centenaire. Un troisième est en construction côté Atlantique.

Le canal est bordé de parcs nationaux et zones protégées afin de maintenir un corridor écologique permettant aux nombreuses espèces animales de passer d'un océan à l'autre.

 

Et justement, nous sommes allés nous promener dans le premier de ces grands parcs. C'était calme et tranquille mais ça ne restera pas un moment inoubliable. On a vu des agoutis, des coatis, un paresseux et quelques oiseaux colorés. Les nuages sont vite arrivés, quelques gouttes sont tombées et les gens sont en liesse, ils attendent la saison des pluies avec impatience, d'un jour à l'autre. Nous avons démonté et emballé les vélos, lavé du linge, réparé des sacoches, mangé beaucoup...

 

Il nous reste Casco Viejo à visiter. Tôt le matin le dernier jour, nous descendons voir cette partie ancienne et coloniale de la ville, qui jouxte l'océan mais aussi le quartier populaire de Chorillo. Beaucoup de couleurs, de vie, de graffitis, de linge aux balcons. Un régal. De retour à l'auberge, nous peaufinons les choses pour prendre l'avion et préparer notre arrivée en Colombie.

 

Panama ciudad est pleine de contrastes. En quatre jours nous avons vu des choses extrêmement variées et si nous avions eu plus de temps, nous serions allés dans le Darien. Le pays lui-même offre pas mal à voir et j'ignorais totalement que puissent vivre autant de communautés indigènes dans le nord de ce territoire. Nous avons trouvé les gens très très serviables en toutes occasions, les ruraux comme les citadins, les commerçants comme les chauffeurs de bus.

 

Nous quittons donc l'Amérique centrale. Je n'avais pas d'attrait particulier pour ces pays où j'imaginais juste souffrir sous l'ardeur des rayons du soleil, transpirer eau et sel sous un climat tropical chaud et humide, sans grand chose à voir. J'imaginais des serpents, des dangers, peu d'intérêts. Mais ils étaient sur ma route. Je me suis bien fourré le doigt dans l'oeil jusqu'au coude. Tous ces pays ont une identité et des spécificités bien propres à chacun. Les paysages et la végétation, les différents écosystèmes sont d'une grande richesse. Jungle, montagne, forêts, océans, volcans, lacs, villes coloniales... Les populations elles-mêmes offrent une grande diversité. Les différences entre les niveaux de vie d'un pays à l'autre ont fait que c'était plus ou moins facile et confortable pour nous, et cela nous a fait du bien d'être dans des pays un peu plus « confortables » avant la Colombie où nous allons replonger dans une ambiance plus « roots ». Nous n'avons plus qu'à vider le frigo et attendre le taxi pour l'aéroport de Tocumen...

 

De nouvelles photos bien sûr dans les galeries correspondantes : voyage à vélo couché dans les Amériques 2017-2018, puis pays par pays...

Nicaragua-Salmonella-Costa Rica

 

Nicaragua. Ce nom seul évoque pour moi une chanson de Lavilliers, la guerre. C'est de l'histoire très récente mais je n'ai pas vu trace de ce passé tourmenté (n'ai pas cherché non plus). La plus grande partie du territoire de ce pays est relativement inaccessible, ce sont les basses terres de la côte caraïbe. Plus à l'Ouest, il y a une barrière montagneuse importante, puis on plonge vers les basses terres de la côte Pacifique, garnies de volcans comme un alignement de piqûres de puces. Beaucoup fument ou crachent. Et toujours dans les basses terres côté Pacifique, il y a deux grands lacs. Celui nommé Nicaragua a pour particularité d'avoir une île composé de deux volcans dont l'un au cône parfait. L'île d'Ometepe.

 

Nous sommes arrivés par les montagnes, bien contents de laisser derrière nous ce Honduras dont on ne sait quoi penser mais qui semble quand même ne pas faire partie des pays les plus sains sur cette planète. Nous sommes contents de trouver un peu de fraîcheur même si nous sommes loin encore de sortir les duvets... Mais au moins les tentes ne se transforment pas en cabine de sauna quand nous nous y réfugions pour la nuit. Somoto, Esteli, plus nous avançons plus le trafic est important et nous serons contents de quitter la route principale pour obliquer vers Leon. Un vrai bivouac, camping sauvage au milieu du rien nous fait un bien fou, sans chien, sans coq, sans bagnole, sans insecte qui frottent leurs élytres jusqu'à point d'heure. La journée qui suit, le vent qui nous pousse nous permet d'arriver tôt à Leon pour visiter. Cette ville importante est classée à l'Unesco et a joué un rôle important dans la récente histoire du pays, par ses étudiants notamment.

 

À partir de Leon et jusqu'à la frontière avec le Costa Rica, nous essuierons un fort vent de face et subirons des températures encore bien assez élevées pour nous. Il faut dire que dans un mois maintenant la saison des pluies débutera, nous sommes donc aux périodes les plus chaudes... Le long du lac Managua, quelques trouées dans les arbres laissent voir le panache de fumée du parfait Momotombo. Nous ne nous arrêtons pas à Managua (sauf pour y dormir une nuit sur la pelouse des pompiers) et filons à Masaya. Ce n'est pas la ville qui nous intéresse mais le volcan. Il est très peu élevé, juste une taupinière, mais il est très actif, et très accessible. Une marmite, un chaudron géant, un énorme trou dont on ne sonde pas le fond (la cheminée), et des bruits terrifiants qui sortent de cette bouche de l'enfer ! Non non, je n'exagère pas. Les borborygmes de notre planète donne des sueurs froides, enfin... presque. De temps en temps un peu plus de fumée. Je voudrais bien voir ce qui se passe là-dedans. Des coulées de lave solidifiées garnissent les flancs de la colline. Remontés sur nos vélos, nous allons jusqu'à Granada, autre ville classée par l'Unesco et trouvons une auberge. Nous resterons deux nuits car avons un besoin impérieux de récupérer, alors autant le faire ici.

 

Granada, au bord du grand lac, est une petite ville avec un petit centre coquet, une belle place, une cathédrale jaune et photogénique qui fait sa renommée, son « malecon » sur le rivage du grand lac et un grand marché. Ah, le marché ! C'est là que tout a commencé, nous étions logés à deux pas. Michel y a acheté des œufs, entre autres... 6 pour être exacte. Il y en a un qui m'a regardé d'un mauvais œil quand je l'ai sorti du sac et il m'a presque craché dessus quand je l'ai mis à frire. N'empêche que je l'ai mangé un peu à reculons celui-ci. Deux heures plus tard je commençais à avoir mal au ventre en m'interrogeant sur la cause. Je résume, mal de bide qui empire au fil des heures. La journée de repos passe et rien ne s'arrange, la nuit passe, à me tordre. Je n'ai rien ingurgité d'autre et rien d'autre ne se passe. Nous repartons à vélo mais je ne suis capable de faire que 75 km contre le vent. Sans rien dans le bide depuis plusieurs dizaines d'heures, c'était à prévoir. Nous faisons néanmoins un superbe bivouac sur la rive du lac juste en face d'Ometepe, vers un village peuplé de gens forts sympathiques encore. Dans la nuit le vent redouble, mes douleurs aussi. J'entame un traitement antibio pour giardiase, dysenterie et consorts, bref infections intestinales. Au matin, je me sens super faible mais nous ne sommes qu'à 30 km de la frontière et si mon affaire doit mal tourner, il vaudra mieux être au Costa Rica qu'au Nicaragua, donc on monte sur les vélos. Je dois m'arrêter récupérer plusieurs fois même si la route est facile et arrive au poste de douane totalement accablée, avec peine à me tenir debout. Premier bureau, allez ma fille, fais bonne prestance, souris, tiens toi droite... Tampon. Bien sur il faut remonter sur les vélos, faire 100 mètres, s'arrêter à nouveau montrer le tampon, remonter sur les vélos, plein cagnard, faire un kilomètre, montrer les passeports, remonter sur les vélos, 50 mètres. Entrer dans le hall climatisé. CLIMATISE ! Oh que c'est bon tout d'un coup, mais quand même je ne fais pas la maligne. Pas de question, 4 dollars à lâcher (pour deux), je ne récupère même pas mon passeport, Michel est là et le fera pour moi, je vais m'asseoir contre un mur sur le carrelage presque froid. Mais il va falloir sortir de là à un moment... Hum, pas simple. Allez, les changeurs de monnaie nous attendent comme un essaim à l'extérieur. Première bourgade à 20 km. Je ne pourrai pas, je ne suis PAS capable de couvrir cette distance, pas plus que la moitié d'ailleurs. Je m'allonge à l'ombre, nous attendons un bus et filons à La Cruz, y trouvons une chambre climatisée dans un hôtel avec vue de ouf sur l'océan. Je me demande vraiment ce que j'ai car les signes ne sont pas comme « d'habitude », je fouille sur internet et soupçonne une salmonellose. L'oeuf qui m'a regardé de biais. Salaud ! Si c'est ça, ça passera tout seul au bout de cinq jours, donc après-demain. Je mange un peu, avec difficulté, et continue à me vider. Le lendemain ça va mieux, nous décidons d'avancer et de prendre un bus dans l'après-midi pour un petit trajet. Nous ne voulons pas raccourcir notre itinéraire au Costa Rica mais sommes conscients de ne pas avoir énormément de temps à « gâcher » d'où le tronçon motorisé, qui nous fait aussi du bien au moral car ce piétinement me tue. J'ai toujours besoin de faire quelque chose.

 

Les paysages sont superbes, la végétation de ouf, plein d'arbres à très grandes feuilles que si t'en prends une sur la tête à l'automne, elle t'assomme. Ambiance impersonnelle dans le bus, chauffeur très intéressé et content d'embarquer deux vélos (à prix fort)... La première impression laissée par les Costa-Ricains (oui, exprès !) sont qu'ils sont gentils, aimables, souriants mais que certains ont aussi le sens du commerce comme d'autres ont la bosse des maths. Arrivés à destination vers 18 h, nuit noire, nous trouvons une « cabina » à prix modique sur la rue passante mais pourvue de la clim.

 

Le lendemain matin il faut donc partir à vélo, je me sens beaucoup mieux mais il y a des résidus quand même et notamment un manque d'énergie notoire. Ça tombe bien car nous attaquons direct par 15 km de bosse sur une route empierrée, c'est à dire impraticable avec nos montures. 4 heures plus tard, après avoir lâché des litres de sueur et des centaines de kilocalories, nous basculons sur le lac d'Arenal, superbe au milieu de son écrin de verdure. Et de la verdure, il y en a sur trois ou quatre étages, de la vraie forêt tropicale humide. C'est magnifique. Ça fait mal aux jambes et nous n'avançons pas vite mais sommes contents de nous être donné tant de mal pour être ici. Au détour d'un virage, le volcan Arenal nous dévoile son cône parfait. Joli bivouac sur la pelouse rase derrière un bureau d'information touristique. Pour la première fois depuis Granada, je fais un repas quasi normal. 5 jours... Je continue mon traitement tout en diminuant les doses car du coup, je pense qu'il ne sert à rien.

 

Dans la nuit il se met à pleuvoir, fort, et nous devons retarder notre départ de quelques heures le lendemain. Une volonté de ne pas rester sur l'axe principal et de passer par les villages nous met les jambes en compote dans le relief. C'est certes très beau, mais par ce jour pluvieux, nous aspirons à être efficaces. Le soir, nous plantons les tentes sous un grand toit en tôle dans une propriété privée. C'est l'ado qui nous a donné l'autorisation de lui-même, ses parents n'étant pas là. Quand sa mère rentre, son premier geste fut de venir à nous avec des biscuits et du thé glacé.

 

Le réseau routier n'est pas du tout adapté au nombre et au gabarit des véhicules qui y circulent. Aucun accotement, routes étroites et sinueuses, fort trafic même sur les routes secondaires, poids-lourds... et à chaque entrée de village en lieu et place d'un panneau de bienvenue il y a celui qui indique que la carte American Express est acceptée... Sans rire ! Et depuis longtemps nous n'avions vu des indications de distance et quelques panneaux publicitaires !

 

La nuit a chassé les nuages, nous partons sereins pour une première journée très difficile de montagne. Et en effet, sur 50 bornes, je pense que j'en fais plus de 10 à pousser ma monture dans le trop pentu. Sur le macadam propre mais mouillé (le crachin et la pluie sont revenus en cours de journée), les petites berlines patinent dans les cordes des virages... Nous nous élevons lentement mais sûrement. Les paysages nous réjouissent et comme ce versant reçoit beaucoup de précipitations, même en saison sèche, la végétation est magique, les cascades impressionnantes. Nous tuons 50 km seulement en plus de 6 heures d'efforts mais 1900 m de positif. San José la capitale n'est pas loin. Dans le brouillard et le crachin, nous trouvons refuge sous un abri spacieux autour d'une église, disposons même de tables et chaises. Nous sommes à plus de 1700 m d'altitude, nous sommes trempés, il ne fait pas si chaud, je me change, me mets au sec et enfile la doudoune pour manger.

 

Et là, je me dis que l'organisme est quand même bien foutu parce qu'avec ce que je lui ai fait subir ces derniers jours, passer par la chaleur intense, par les efforts contre le vent ou dans les bosses, dans les cailloux, à pousser un chargement de 50 kg au total, par une salmonellose, de la pluie diluvienne hier, du froid aujourd'hui et des bivouacs,... il ne bronche pas tant que ça ! Michel a récupéré lui aussi et avance bien en ce moment.

 

Nous ne faisons que passer à San José, en milieu de journée et quittons bien vite la cuvette, par l'autoroute et Cartago. Et là, nous savons que de nouveau nous attendent 3000 m de positif sur un tronçon de 70 km environ... Sur la route taillée dans le coteau et chargée de poids-lourds, nous trouvons refuge pour la nuit sur le terrain d'un particulier qui nous offrira des biscuits, du Canada Dry et l'utilisation de sa salle de bain. La nuit suivante nous campons à plus de 3100 m d'altitude dans la forêt dense, et de manière illicite dans le parc national « los Quetzales », mais nous ne verrons pas l'oiseau. Quelques colibris tout de même. La route s'élève encore le lendemain, et après un court passage à 3400 sur la « Montagne de la morte », nous plongeons littéralement sur San Isidro. 45 km de descente ininterrompue, pente et macadam parfaits. Un arrêt au milieu s'impose pour laisser refroidir les jantes, à cause du frottement des patins de freins. En effet il y a deux jours, j'ai ainsi explosé une chambre à air qui n'avait pas une seule rustine.

 

À San Isidro de El General, petit tour chez le vélociste, qui change les billes de mon moyeu arrière, gaine et câble de frein arrière, règle mon voile. Nous repartons dans la bosse, bivouaquons un peu plus haut et plongeons le lendemain sur la côte pacifique écrasée de chaleur. Encore du très beau. Ce petit pays offre vraiment de multiples facettes, et j'imagine que la côte caraïbe est encore un autre monde. Côté contacts, les gens sont d'une désinvolture assez exquise. Tu veux poser ta tente là ? Ben oui poses là ici. Très aimables et bien cools. Nous avons beaucoup de signes sur la route et jusque là, ne nous sommes pas faits vraiment serrer malgré la densité du trafic. Ce pays est beaucoup plus "riche" que les précédents, c'est un peu la Suisse ou les US de l'Amérique centrale. Maintenant c'est la semaine sainte, tout est férié, ils sont tous en vacances. Donc nous aussi nous prenons un jour de repos. Nous sommes en Warm Shower, logés dans une coloc au bord d'une petite mangrove où nagent des crocodiles. L'océan est à 300 mètres, il y a une plage pour faire trempette. C'est une cabane, ouverte à tous les vents, une grande cabane branlante, avec des voiles de tissu sous les tôles du toit et contre les planches des « murs » pour faire joli. Pas de fenêtre, nous vivons dehors, jour et nuit, dormons avec le ventilo qui rafraîchit un peu et chasse les moustiques qui assez bizarrement, ne sont pas si nombreux.

 

Après ce jour de repos, nous reprendrons la route demain, non pas pour filer direct au Panama, ce serait trop facile. Il y a une route secondaire qui passe par la montagne... et il paraît que c'est joli alors on va aller voir, si toutefois les orages annoncés ne sont pas trop violents.

Hautes Terres guatémaltèques, El Salvador, Honduras.

 

Jour de repos à San Cristobal Totonicapan. Nous décidons de monter à San Fransisco el Alto voir le marché, réputé. Nous prenons le bus coloré qui s'élève sur la colline en crachant bien noir, et nous lâche au centre du village. Pas bien de l'effervescence. Ah ben non, le marché c'est tous les jours de semaine mais pas le samedi. Il n'y a rien. Nous redescendons tranquillement à pied, à travers les cultures par les sentiers ancestraux.

 

Le lendemain après une belle étape de montagne, nous plongeons vers le lac Atitlan, entouré de volcans, actifs ou non mais à la forme parfaite. Les gens nous mettent en garde, il y a des agresseurs dans le coin, qui en intimidant les touristes avec leur impressionnante machette (leur outil de travail), les dépouillent de leur argent, appareil photo, ordinateur, smartphone... Nous arrivons à San Marcos sains et saufs et y retrouvons Caroline Moireaux, la marcheuse au long cours, jurassienne. C'est la troisième fois que nos itinéraires se croisent... Un peu refroidis par ces histoires d'agressions à répétition mais très localisées, nous ne prenons pas de risques et le lendemain, sautons dans une lancha (bateau-taxi) pour traverser le lac et reprendre la route à partir de Panajachel. Il faut sortir de la cuvette, la montée est rude mais les vues sont belles. Après un jour et demi de montagne où nous faisons difficilement 60 km/jour, et après une gelée nocturne impressionnante qui nous oblige à brosser le givre des tentes avant de les remballer, nous débarquons, non sans contentement, à Antigua Guatemala.

 

Les rues de l'ancienne capitale sont entièrement pavées, assez inégalement, et nous allons à pied. Nous filons à l'hébergement prévu, une auberge où une nuit est offerte aux cyclistes. Cool. Puis nous passons la journée à sillonner les rues et les avenues tirées au cordeau et toutes flanquées d'églises et de couvents, plus ou moins bien conservés, parfois totalement rénovés mais parfois en ruines. Le mélange a ma foi bien du charme. Les façades des maisons, toutes mitoyennes, sont colorées, le marché est à déconseiller aux claustrophobes.

 

Nous avions cru à la fin des étapes difficiles à Antigua mais il n'en est rien, nous passons encore des reliefs conséquents. Il est à noter que l'ambiance est un peu différente dans cette partie du pays, nous nous sentons moins en confiance, sans savoir expliquer toutefois pourquoi car les gens continuent à être fort sympathiques. Peut-être à cause du trafic important, de la densité, de la proximité de la capitale que nous évitons par le sud, que sais-je... Nous passons notre dernière nuit au Guatemala derrière une station-service et un restaurant gardés toute la nuit par des gens en armes, au bord d'une route très passante à Los Esclavos. Ce ne sera pas la meilleure, nous aurons le trafic de poids-lourds comme bruit de fond. La vie de voyageurs à vélo est faite ainsi, il y a des nuits calmes certes, mais plus souvent des nuits bruyantes, les coqs, les chiens, les routes, le vent, la pluie, les piafs et les insectes...

 

8 mars, nous sortons du pays après y avoir passé 16 jours pleins et denses. Nous avons vu différentes facettes de ce pays, des régions très différentes, autant au niveau des paysages que des gens qui les peuplent. Je ne connaissais pas du tout tous ces pays d'Amérique centrale avant de partir et ne m'attendais pas du tout à cette richesse culturelle, ni à cette diversité naturelle. Côte caraïbe, jungle, pâturages, montagnes (points culminants autour des 4000 m d'altitude), volcans en veux-tu en voilà, des actifs, des « en veille », des endormis, lacs magnifiques et population fort sympathique, authenticité, ce petit territoire a vraiment beaucoup à offrir et nous n'avons vu qu'un échantillon bien sûr. Nous y avons laissé de la sueur sur un peu plus de 1000 km, c'est assez peu en 16 jours, mais avons gravi plus de 15 000 m de dénivelée positive dans des pentes au pourcentage souvent déraisonnable. Je n'ai jamais autant poussé mon vélo.

 

El Salvador. Pfffttt ! Je fais moyen de crever de la roue avant entre les deux douanes, dans le no man's land écrasé de chaleur juste avant la rivière qui forme frontière. La chambre à air est morte, c'est celle qui avait été vulcanisée au Mexique, elle a fait son temps, je m'allège. Passage de douane sans souci, pas de tampon sur les passeports car nous sommes toujours dans l'union des 4, à savoir Guatemala, El Salvador, Honduras et Nicaragua. Rien à payer non plus, cool !

 

À Ahuachapan, nous logeons à la police municipale et le cuisto de la cafétéria (200 flics pour cette petite ville) nous offre nos repas du soir. La ville est jolie. Nous en ressortons par la route des fleurs, qui même si elle peut être plus jolie à la bonne saison, nous offre de jolies vues sur les plantations de café et les volcans, plus ou moins nets dans la brume. L'activité dans les caféiers nous régale. Sonsonate, ville étouffante, nous avons gagné autant de degrés que nous avons perdu d'altitude et nous sommes quasi au niveau de l'océan, c'est dire... La côte est belle, très vallonnée, nous la suivons jusqu'à La Libertad avant qu'elle ne rentre à l'intérieur des terres. Toujours il y a un volcan ou deux qui nous dominent et sur le bord de la route quelques arbres absolument monumentaux nous font de l'ombre, très appréciée. Un soir, après une nuit sur un terrain privé dans un hameau et une autre chez les pompiers à Zacatecoluca, nous arrivons chez le Warm Shower José, qui a vécu 20 ans à Montréal avant de revenir au pays, à vélo. Il parle français avec un fort accent québecois exquis. Il nous raconte son pays avec passion, la guerre civile puis qui tourne a une espèce de guerre froide, les uns étant armés par les US, les autres par les Russes. Il nous parle des gangs de rues, les maras (formés de gens condamnés à perpétuité convertible en 30 ans aux US, à qui on propose à la place l'expulsion vers leur pays d'origine... le choix est vite fait). Dans le secteur où nous sommes ce soir, ces gangs ont été littéralement « liquidés » par des civils avec l'aide de la police, il nous parle des industries sucrières, minières, pas très « propres », il nous parle de la corruption, comment on peut acheter ses examens, scolaires ou permis de conduire..., il nous explique aussi comment le dollar américain est devenu monnaie nationale en l'espace d'une nuit en 2003 alors qu'il faut normalement un an pour faire passer une loi. Mais son pays il l'aime et nous l'écouterions sans fin, il est intarissable. Avec nous chez lui, il y a une famille de Français avec trois enfants, en voyage à vélo depuis 7 mois. Avant de gagner la frontière du Honduras, nous faisons le détour par La Union mais le golfe de Fonseca est noyé dans la brume.

 

El Salvador est vert à l'Ouest, très sec à l'Est. Si les températures sont supportables d'abord, elles augmentent au fil des jours et de nos kilomètres vers le Honduras pour devenir accablantes. 25°C la nuit mais 40°C à l'ombre la journée. El Salvador aujourd'hui n'est pas un pays dangereux pour les touristes comme on l'entend trop souvent. Les gens y sont chaleureux et il ne faut juste pas traîner dans certains coins la nuit... Et chez nous ? À cause des températures, nous avons décidé de ne pas trop traîner en route. 4 jours et demi pour traverser le pays et atteindre la frontière du Honduras, pays que nous traverserons quasi au plus court.

 

La frontière se passe rapidement, quelques vallonnements dans le paysage sec, presque de la steppe africaine. Herbe jaune, atmosphère un peu poussiéreuse, pas limpide, et plombée de chaleur. Sous ces latitudes très faibles, le soleil monte en flèche, passe sa journée au zénith et plonge le soir. La température fait de même le matin, elle passe de 30 à 40 en très peu de temps, mais ne redescend à 30 que tard dans la nuit. Nous arrivons à Choluteca en début d'après-midi après 92 bornes, chez les pompiers qui nous laissent leur terrain pour passer la nuit. Pas de pelouse cette fois-ci mais nous sommes en sécurité, avons accès aux douches et à une fontaine d'eau fraîche. Michel est marqué malgré nos précautions. Le lendemain, alors qu'une grosse dénivelée positive nous attend, il n'a pas les jambes, dès le matin. Levés à 5 heures pour partir « à la fraîche », hum... presque, il prend un bus à la sortie de la ville jusqu'à la frontière où il m'attend. La montée est belle, longue mais l'air devient un peu plus frais au fur et à mesure. Je le rejoins. Nous sortons du Honduras sans souci mais à l'entrée au Nicaragua... surprise !

 

Une loi en application depuis novembre oblige les voyageurs à avoir une autorisation délivrée par l'état pour pouvoir entrer sur le territoire. Pas au courant, nous nous demandons d'abord si c'est une sorte d'arnaque histoire de nous extorquer quelques dollars mais non... Maints renseignements nous sont demandés puis la demande part. Des Américains qui sortent nous disent qu'à l'entrée ils ont attendu l'aval 20 heures. Nous nous apprêtons donc à patienter un moment. Les cyclos que je connais sont passés par une autre route où apparemment ils n'appliquent pas trop la loi à la lettre... Après une heure et demie, on nous appelle, c'est tout bon. Les passeports sont tamponnés et nous sommes au Nicaragua. Yeap !

 

De la côte caraïbe aux Hautes Terres du Guatemala.

 

Une heure de traversée sur une barque à moteur chargée à bloc qui rebondit comme elle peut sur une mer dure et nous voici débarquant à Livingstone, Guatemala. D'abord l'immigration, en haut du village. Ok. Après quelques déboires pour obtenir des Quetzals (monnaie locale, du nom de l'oiseau mythique emblème du pays) avec nos dollars et cartes bancaires, nous achetons des billets de bateau pour quitter Livingstone. Oui parce que Livingstone n'est accessible que par voie d'eau. Village sans voiture tout entier tourné vers la mer et le grand fleuve qui s'y jette à cet endroit superbe. Pontons de pêche, maisons sur pilotis, gens extrêmement sympathiques malgré un grand nombre de touristes, Livingstone a tout pour plaire. De la musique locale qui sort d'ici ou de là. Une ambiance exquise. Nous dégottons une chambre sommaire dans l'hôtel le moins cher de la bourgade, à côté du lavoir alimenté par une source d'eau claire où les habitants (et nous aussi) viennent remplir leurs récipients.

 

Le lendemain, grande chance encore avec la météo, juste quelques nuages blancs éparpillés dans un ciel nickel pour notre voyage en barque vers Rio Dulce. Il y avait longtemps que je n'avais traversé un paysage aussi paisible et magnifique, ce trajet mi fluvial-mi lacustre m'a rappelé avec force ceux que nous avions faits au Cambodge sur le Tonlé Sap ou sur le lac Inlé en Birmanie. Vie au bord du fleuve, rires des enfants dans les cours d'école sur la rive, les frêles embarcations en bois des pécheurs glissent en silence sur la surface sans une ride, méandres entre les falaises ou la jungle, puis grand plan d'eau avec des montagnes pour fermer l'horizon, égrettes aussi élégantes qu'élancées, vol de canards, mangroves. Milieu extrêmement riche. Nous nous félicitons d'avoir choisi ce parcours même si les traversées en bateau avec les vélos sont toujours source de stress et si nous y avons laissé quelques dollars. Tout se passe bien et nous débarquons à Rio Dulce sous le pont routier et sous un soleil de plomb. La bourgade est traversée par la route à forte circulation de poids-lourds que nous suivrons jusqu'à Flores. Nous faisons des courses, nous mettons en tenue pour pédaler et partons vers le nord et le Peten. Objectif Tikal, une des plus belles et grandes cités mayas tout au nord du pays.

 

Dans ma tête, le Peten était une région de forêt tropicale, de jungle, plate. Tout faux ! Le paysage est relativement ouvert et bien vallonné, les villages se succèdent au bord de la route, regorgeant de petits commerces en tous genres et de vie délicieuse, simple mais gaie et colorée, et je comprends vite que j'aurai à traverser le pays le bras en l'air. Ma monture provoque toutes sortes de réactions qui vont de l'étonnement à la curiosité, en passant par l'euphorie, la frénésie, voire carrément des ovations collectives dignes d'un but du Guatemala contre l'Argentine. J'ai ressorti mon espagnol basique et ai décidé de potasser la méthode que Michel a amené pour étudier un peu la conjugaison car c'est cela maintenant qui me limite pour m'exprimer correctement.

 

Flores. Nous nous dirigeons direct chez le seul vélociste de la bourgade (Santa Elena), je change ma chaîne mais le souci subsiste, mon dérailleur est mort. Corrodé, il résiste trop et le ressort de rappel est trop faible. Je mets un neuf. À Flores, nous sommes hébergés en Warm Shower dans un endroit délicieux encore, accès en lancha et baignade dans le grand lac à moins de dix mètres de notre chambre. Merci Tree. D'autres cyclos peuplent la maison, bonne ambiance. Lever avant les aurores pour nous le lendemain, traversée en lancha à 5 h 30, 20 minutes de marche pour le terminal de bus et nous embarquons peu après pour Tikal où nous passons une bonne partie de la journée. Je ne vais pas faire une description du site, d'autres l'ont fait mieux que moi bien avant ! Mais ça vaut le coup d'oeil. Et là, nous sommes dans la jungle, mais ce n'est pas plat pour autant.

 

Nous savons alors que les « vacances » sont terminées, nous allons dans les montagnes, dans le pays « Quiché », du nom de l'ethnie indienne dont c'est le territoire. La première journée est cool encore mais ensuite, les routes montent droit dans la pente, même si ça doit faire dans les 17%, je pousse souvent tandis que Michel parvient tant bien que mal à rester sur sa monture. Des rampes infernales dans des coteaux parfois plantés de caféiers, suivies de descentes tout aussi raides où nous ne pouvons nous laisser aller malgré le revêtement nickel (pour l'instant). Nous bivouaquons sur les terrains privés de particuliers auxquels nous demandons l'autorisation, ce qui nous permet aussi d'avoir de l'eau et parfois même une douche (au broc dans la cabane au fond du jardin) et de pouvoir rincer nos maillots régulièrement. Jamais un refus, nous nous sentons très bien dans ce pays. Nous bivouaquons aussi vers les églises en plein centre des communautés et assistons ainsi un soir à un office. À se demander si c'était un bal ou une messe ! Musique rapide, battements de mains, chants enjoués. Que nos messes sont tristes à côté de ces célébrations ! On nous propose parfois le lendemain matin de prendre un café, on nous amène une fois des tortillas et des omelettes. Et je comprends enfin pourquoi tant de linge sèche toujours devant toutes les maisons : il n'y a pas d'armoire, l'air est humide et il ne doit y avoir que dehors qu'il ne moisit pas. L'accueil est très bon et plus nous nous enfonçons dans les montagnes Quiché plus les gens sont enjoués sur notre passage. Coban, Uspantan, Sacapulas, 114 km, 3300 de positif, et bien des kilomètres à pousser le vélo dans le trop raide. Les paysages sont superbes, montagnes cultivées ou boisées, les pins sentent bons sous les ardeurs des rayons du soleil. Les femmes portent des tenues colorées finement brodées et des coiffes différentes dans chaque village. Les marchés dans les bourgades sont une explosion de couleurs et je me crois dans les Andes. Nous passons des cols et plongeons dans des précipices, passons un pont et recommençons. Heureusement, nous bénéficions d'une météo parfaite. Il fait certes bien assez chaud la journée mais l'air dans les montagnes est sec et les nuits sont fraîches. Ces journées difficiles nous enchantent cependant et les automobilistes sont très compréhensifs quand nous prenons les virages à gauche, à l'extérieur pour éviter la corde trop raide. Nous nous régalons malgré les courbatures et les nombreuses heures d'effort pour peu de kilomètres parcourus. Nous sommes contents quand nous passons les 50 kilomètres... en 6 ou 7 heures compteur.

 

De Sacapulas nous prenons vers Santa Cruz del Quiché et laissons encore de la sueur sur le macadam, passons à plus de 2050 m. J'enfile directement les baskets le matin pour éviter de niquer mes cales de chaussures vélo. L'air est maintenant carrément sec, je ressors le baume à lèvres. À Santa Cruz del Quiché, le marché est immense, bloquant les rues d'une bonne partie de la ville. Tout s'y vend, tout s'y achète. Le supermarché est noyé en plein milieu et est...désert. Les femmes des villages alentours viennent chaque jour vendre leurs produits, fruits et légumes mais aussi étoffes, services de couturière, poulets vivants ou morts, cuisinés ou non. Pas l'ombre d'un Européen. Les gens sont extrêmement prévenants et aidants avec nous, nous donnent moult détails sur ce qui nous attend quand nous demandons une direction : état de la route, bifurcations éventuelles... Après Santa Cruz nous campons vers une source qui alimente un immense lavoir où les femmes des villages alentours viennent faire la lessive, à la main, tandis que les hommes lavent leur bagnole. Pendant ce temps les gosses se baignent et jouent dans l'eau. Un lieu de vie sociale. Nous plantons les tentes à cent mètres et certains viendront nous souhaiter la bienvenue et taper la causette un brin, d'autres nous prennent en photo (avec eux), bref, j'ai l'impression que le Guatemala est au moins aussi dangereux que le Mexique... Nous n'avons fait que 50 km dans la journée, les jambes sont mortes.

 

Encore une étape de montagne et nous sommes vraiment sur les Hautes Terres, passons à plus de 2850 m. La nature n'est plus aussi verte, les arbres sont des résineux et la terre est sèche en cette saison. La route se fraie un chemin dans le relief tourmenté tandis qu'au loin se profilent parfois les cônes parfaits des volcans que nous irons bientôt voir. Nous plongeons sur Totonicapan à 2300 m. Toutes les collines alentours sont habitées, les coteaux sont envahis de maisonnettes. Les villages sont des villes et les villes trop grandes. Quetzaltenango, seconde ville du pays est à un saut de puce, à 2300 m d'altitude mais nous n'irons pas. Nous passons une paire d'heures à Totonicapan avant de rejoindre la maison de notre hôte à San Cristobal, célèbre pour son église, soit disant la plus belle du pays.

 

Jour de repos ou presque (il y a toujours tant à faire) avant la suite qui s'annonce au moins aussi belle, vers le lac Atitlan, les volcans et Antigua.