L'Uruguay par l'intérieur.

 

5 novembre 2018. 25 ème frontière depuis le 23 mai 2017. Mon passeport orné de deux nouveaux tampons, me voici libre de circuler en Uruguay, 20 ème pays de ce voyage sans compter la France. Petit pays coincé entre l'Argentine et le Brésil sur la façade atlantique, il n'en tire pas moins son épingle du jeu et passe même pour être la « Suisse de l'Amérique du sud ». Ce n'est sûrement pas pour ses montagnes, peut-être pour ses verts pâturages et son fromage (le meilleur depuis longtemps), peut-être pour le côté patriote et le drapeau national qui flotte régulièrement au vent, ou surtout parce que c'est un des pays au niveau de vie le plus élevé de ce continent. Bien évidemment et comme à mon habitude (sauf au Brésil), je n'irai pas au plus court. Rejoindre Montevideo juste en face de Buenos Aires ne me prendrait que quelques jours mais me ferait passer à côté des plus beaux attraits.

 

Ma motivation à moins d'un mois de mon retour en France est intacte, par contre mes jambes ne le sont pas. Après deux jours de repos complet le redémarrage est très douloureux, la moindre petite inclinaison me fait mal aux cuisses, ça ne veut pas tourner et le relief n'aide pas : les montagnes russes continuent et même si elles ne sont pas très accentuées, je passe sans arrêt du petit au grand plateau. 500 m de montée, 500 m de descente, répétition, parfois un peu plus long, parfois un peu moins. J'ai du temps et la météo annoncée est bonne, je ne force pas et écoute mon organisme. Côté paysage, collines recouvertes de pâtures ou de plantations de conifères, type pins. Et à un endroit, des cônes tronqués par l'érosion, comme des petits volcans qui auraient été tronçonnés à mi hauteur, échelonnés, alignés comme des piqûres de puce. Les premiers contacts avec les gens sont encourageants et j'ai retrouvé le bonheur de pouvoir communiquer facilement. Rencontre avec un cyclo brésilien qui voyage en mode sacoches + remorque (la maison de la chienne qui l'accompagne). Au bivouac en forêt un bruit attire mon attention : à 150 m passent un nandou et sa nombreuse progéniture ! Ça alors ! Au matin une espèce de petit chevreuil me regarde déjeuner tandis que les jeunes vaches matent le démontage de ma tente avec attention.

 

À partir de Tacuarembo j'ai le vent de face qui vient directement de l'océan avec rien pour l'arrêter dans sa course folle, lignes droites interminables, faux plats montants ou descendants, bien exposés, très peu de villages, le désert vert, des pâtures. À Ansina, les pompiers refusent que je plante ma tente sur leur vaste terrain, la police de même et la municipalité me dit qu'ils n'ont rien... Eh ben super, bienvenue en Uruguay. Je tente le centre de vacances de la police, il y a des hectares de pelouse tondue, des tables et bancs sous-abri. Je trouve le président et expose ma requête (planter ma tente sur le terrain), cet homme est bon et décroche une clé du tableau pour m'ouvrir une « cabana ». Tout le confort, six lits, douche chaude, frigo, évier, ventilo et clim (pas nécessaire), gazinière, vaisselle, TV (je l'ai balancée par la fenêtre mais y'avait des grilles et les moustiquaires, pas aimé ! ), et fuck la police, les pompiers et la municipalité ! Les Uruguayens roulent tranquille et s'écartent vraiment bien, tous, même les bus et beaucoup ont un petit signe de sympathie et ça fait du bien de renouer avec ce type de comportement, pédaler le cœur léger et l'esprit libre. Les jours sont maintenant de plus en plus longs, de 5 h 30 le matin à 19 h 30 le soir, c'est confortable et ça laisse de bonnes nuits. Températures agréables jour comme nuit, short et tee-shirt en permanence, pas plus de moustiques que chez nous...

 

Plus j'approche de l'océan, plus le vent est fort. Moi qui m'étais fixée de petites étapes (pas plus de 80 km) pour me ménager voire me reposer, c'est loupé. Car si je ne fais effectivement pas plus, cela m'occupe entre 6 et 7 heures de pédalage, la moyenne est faible pour des étapes quasi plates, le vent me mine et transforme ce qui pourrait être débonnaire en épreuve. Et puis je vois une toute nouvelle méthode de rafistolage des trous sur la route déjà bien moche : la voirie balance depuis le petit camion-benne des pelletées de macadam un peu n'importe comment et laisse comme ça, c'est le passage des bagnoles qui écrase les mottes. Je ne vous fais pas un dessin de ce que ça peut donner comme secousses sur des tronçons où l'opération est forcément souvent renouvelée. C'est infect. Sur cet axe que je pensais « principal » il passe un véhicule toutes les 10 minutes. Le paysage ne change pas, des pâtures, des vaches, des marais, des étangs. Peu d'arbres. Ce soir là au bivouac dans une pâture, deux renards viennent surveiller la cuisson de mes pâtes et des oiseaux d'un rouge vif virevoltent sur les arbustes voisins. Une fois la nuit tombée, les lumières des centaines de lucioles font une continuité terrestre à la voûte étoilée. Certaines s'inviteront jusque dans mon abside.

 

Le lendemain après 60 km où il faut arracher chaque hectomètre contre ce satané vent, j'arrive à Melo. Comme souvent quand les WS disent « appelles moi quand tu arrives », ça ne répond pas. J'envoie message et mail, j'attends deux heures, je fais des courses, discute, mais pas de réponse. Entre temps j'apprends que je peux être logée à Treinta y Tres dans 110 km donc demain, chez un ami de Hugo où j'étais restée trois nuits après Asuncion. J'appelle, ça répond, je suis attendue demain soir du coup je mets les voiles et avance un peu. J'ai changé de direction, le vent devient coopérant. Et au bivouac encore dans une pâture, des nandous passent au pas de course. Le relief est un peu plus marqué, toujours un désert vert et des vaches, une école de campagne tous les 10 km, population extrêmement dispersée, tous des éleveurs. Le contact est sympa avec les habitants, c'est cool, tranquille, et ils me rendent service avec plaisir et sourire (téléphone, directions, renseignements...). Le proprio de la pâture où j'ai élu domicile, un vrai gaucho, passe le matin, à cheval et vient vers moi :

  • Tu vas bien, besoin de rien ? (Poignée de mains)
  • Tout va bien, j'ai dormi ici.
  • C'est tranquille tu as bien fait. Il y a des motos qui passent car il y a un rassemblement à Melo. Et tu aimes dormir dehors, à la campagne, pas peur des vaches ?
  • Oui j'aime bien camper, je suis de la campagne et les vaches, j'ai l'impression qu'elles sont comme les gens de ce pays, calmes et sympathiques.
  • Et tu vas où après ?
  • Treinta y Tres, Chuy et toute la côte jusqu'à Colonia
  • Que Dieu te garde pour la suite de ton voyage ! (Repoignée de mains)
  • Merci !

Et il est parti, très beau sur son cheval suivi de ses deux chiens.

Ah oui, c'est bon.

 

À 33, la ville, je me pose deux heures devant le supermarché pour le wifi mais j'ai bien du mal à faire quoi que ce soit car les gens viennent me parler sans arrêt, me demander si je n'ai besoin de rien en plus des questions habituelles, se prennent en selfie avec moi... Je me rends ensuite chez les gens avec lesquels Hugo au Paraguay m'a mise en contact. Super installée, lessive machine, douche chaude, resto, super soirée, et en plus ils me filent une carte du pays, certes vieille mais les villes et villages n'ont pas bougé de place. J'apprends beaucoup sur ce pays quatre fois plus petit que la France et en gros 20 fois moins peuplé. Sur les 3,5 millions d'habitants, plus d'un tiers sont dans la capitale, le reste est un quasi désert humain. Élevage très très extensif. Aucune population indigène, tous les Uruguayens sont des immigrés d'Europe et un peu d'ailleurs... Taux de chômage : 1,8%, électricité, énergie, eau, communications, tout est public. Bon système d'éducation, de santé, de retraite. Les gens sont contents de vivre ici, je n'entends aucune histoire de corruption. Cette démocratie récente (1986) a l'air propre. Il y a pourtant eu une dictature militaire, de 1972 à 1986. Bref, s'il y a un endroit au monde où se barrer pour vivre en paix, je crois bien que c'est ici ! La terre y est riche et fertile, à l'ouest on y fabrique du fromage qui a du goût (ça faisait très longtemps) qui passerait presque pour du Gruyère. C'est que les immigrés ont amené beaucoup de savoir-faire. Les Uruguayens sont fiers de l'être.

 

Je rejoins ensuite la côte au niveau de la frontière brésilienne à Chuy, tout au nord sur la façade atlantique, par des routes où ne passent que quelques véhicules à l'heure, qui font tous signe, où il faut passer une rivière avec la barge, bref, des trous du cul du monde. Le réseau fonctionne, je suis logée par la municipalité à Enrique Martinez. Après avoir traversé le fleuve Cebollati sur une barge, je suis dans les rizières puis dans les palmeraies. Et toujours des vaches, de l'eau jusqu'au dessus des genoux. Terrain plat, vent faible, enfin, enfin avancer est facile. À Chuy mon compteur se décide à afficher un 40 000 tout rond. La ville est ici aussi coupée en deux, sur 6 km de long. À ma gauche le Brésil, à ma droite l'Uruguay, et des « free shop ». Je n'ai pas franchement aimé cette ville, ambiance bizarre. Mes hôtes, toujours dans le réseau de Carlos de 33, m'emmènent à leurs cabanas au bord de l'océan, au... Brésil, puis voir le dernier phare brésilien. Le dernier phare ? Oui, le plus au sud en fait. Pizza et biscuit chocolat maison (les 2) complètent la soirée.

 

Me voici donc sur le littoral que je n'ai plus qu'à suivre jusqu'à Colonia del Sacramento en face de Buenos Aires. J'ai envie de le voir dans de bonnes conditions aussi dès le premier jour, je ne fais qu'une minuscule étape avant de me poser à Punto del Diablo car le ciel est trop gris. La forteresse espagnole Santa Teresa est fermée, le parc national du même nom n'est en fait qu'une petite forêt sur le littoral qui m'a permis de quitter la route principale très calme un moment, et le « Laguna Negro » est aussi triste que le reste par ce temps. Je suis installée dans un bungalow vers la plage par le WS propriétaire. En basse saison, il met ses cabanes à dispo des cyclos qui passent, gratuitement. J'y ai tout le confort nécessaire. Punto del Diablo ne compte que quelques centaines d'habitants permanents mais dans un mois le village en verra plus de 25 000 débarquer, pour la plupart d'Argentine. Bien heureuse de passer avant le début des vacances d'été, c'est ensuite la folie jusqu'à fin mars... Amoncellement de « cabanas », le village est chaotique mais coloré. Le ciel gris fait pourtant ce qu'il peut pour tout rendre moche. L'océan, bleu par temps calme, écrase ses rouleaux gris sur les plages et les rochers du cap où le petit phare éclaire la nuit. Plus les heures tournent plus le vent se renforce. Je vois pas moins de trois camping-cars immatriculés en France dans ce bled et je sais que je viens d'entrer définitivement dans la partie touristique du pays avec tout ce que ça implique.

 

Dans tous les magasins d'alimentation du pays, du plus grand au plus petit, je trouve des produits laitiers Conaprole. On m'en a vanté la marque depuis le Brésil. Conaprole est une immense coopérative uruguayenne qui emploie 20 000 personnes, direct ou indirectement. L'agriculture est bien valorisée et les éleveurs ou cultivateurs ne se suicident pas...

 

Je suis bien dans mon bungalow et aujourd'hui 13 novembre, la pluie qui dégringole m'oblige à y rester ce qui, je l'avoue, n'est pas pour me déplaire ! Les jours qui viennent s'annoncent secs et ensoleillés mais tempétueux (50-60 km/h), de face ou latéral. Je n'ai donc pas terminé d'en baver !

Un nouvel album dédié à ce pays a vu le jour dans la galerie.

 

À une prochaine

Brazil

 

J'en étais à la frontière brésilienne, que je passe sans encombre. On ne me demande rien, à moi qui avais tout préparé ! Et tout d'un coup, je ne comprends plus rien à ce que les gens me disent. J'étais habituée avec l'espagnol, voilà qu'il faut maintenant parler portugais... Je pose mes affaires à la casa de ciclista de Foz de Iguazu et file en bus voir les cataractes qui offrent d'autres perspectives de ce côté. Le ciel est bleu, je pourrais entrer gratuitement demain avec un groupe de cyclos mais ce ciel bleu si rare, je ne veux pas prendre le risque de le manquer. Le débit est toujours aussi énorme, les vues plus panoramiques et tout aussi belles.

 

Le lendemain je me rends à vélo jusqu'au barrage d'Itaipu, 6,9 km de long, 200 m de hauteur, à cheval sur la frontière paraguayenne et sur le fleuve Parana. C'est la plus grosse usine hydroélectrique du monde, les chiffres en sont impressionnants. Il remplace la combustion de 536 000 barils de pétrole par jour, le rythme de construction équivalait à l'édification d'un bâtiment de 20 étages toutes les 55 minutes, le volume d'excavation représente 8,5 fois le tunnel sous la manche, le volume de métal utilisé ferait 380 tours Eiffel, la hauteur max du barrage équivaut un building de 65 étages et le débit moyen est 40 fois celui des chutes d'Iguazu. Il peut produire 14 000 mégawatts. Vous aurez compris, c'est ENORME. Alors la visite panoramique (la moins chère) se fait en bus avec des arrêts à des points de vue. On passe dessous, on passe dessus, on passe au Paraguay et on revient au Brésil. La retenue est une petite mer intérieure... Alors évidemment, la guide ne parle guère du désastre écologique dans cette zone de parc national ni du déplacement forcé des populations indigènes et de la faune. Tout semble rose... La construction a commencé dans les années 70 par le creusement d'un canal de dérivation du fleuve à grands coups d'explosion de tonnes de dynamite. La rançon est toujours lourde, mais j'apprécie l'eau chaude de ma douche, la lumière, et le serveur qui me permet de vous communiquer ces infos...

 

À la casa de ciclista il y a des Argentins, des Colombiens, un Brésilien. Avec moi, le dortoir est plein. L'ambiance est bonne, chacun voyage différemment mais tous sont heureux. Pour les Argentins, ce n'est plus un voyage mais un mode de vie, 4 ans, ils fabriquent de petits objets qu'ils vendent pour pouvoir manger et vivre, s'arrêtent parfois plusieurs semaines pour travailler puis partir plus loin. Je fais office de formule 1 à côté d'eux.

 

Me voici donc lancée sur les routes de cet immense pays et je réalise combien il est inconfortable de ne pouvoir communiquer avec la population mais aussi combien j'ai appris à me débrouiller en espagnol pendant ce voyage... Je me sens juste comme une grosse gourde et ai bien peur d'avoir à vivre les plus ou moins 2 semaines de séjour au Brésil avec un gros sentiment de solitude. La route dotée d'un accotement royal monte et descend sans arrêt sur des collines très vertes de cultures entrecoupées de haies et de bosquets. Petits plans de maïs, petits plans d'autres choses, aucune grande pousse à cette saison semble t-il et du coup cela fait comme un gazon à perte de vue et permet de voir loin. C'est immense et la densité humaine me paraît relativement faible même si tous les petits villages marqués sur ma carte sont en fait des bourgades de plusieurs milliers d'habitants. Je suis dans la province du Parana, et me dirige quasi au plus court vers le sud et l'Uruguay, où je prendrai un peu plus le temps.

 

Au terme du second jour (sec, quelle chance!), je trouve refuge dans une salle paroissiale, répare les deux crevaisons de la journée à l'aise. L'étape a été pénible à cause du gros trafic de poids-lourds sur une route étroite et en travaux ! Douche chaude, cuisine à dispo, on me fournit même la vaisselle (avec décor au nom de la paroisse, Macron va être jaloux), une serviette de toilette, un matelas, un drap et un oreiller. Le journaliste de la radio locale vient m'interviewer mais comme il ne parle pas un mot d'espagnol, nous avons bien du mal. Dans la soirée, les trombes d'eau me font encore plus apprécier cet accueil chaleureux à Nova Prata do Iguazu.

 

Le jour suivant je me fait renverser par une bagnole, je suis allée m'étaler dans la grande herbe mouillée à côté de mon véhicule. Le choc rétro/haut du bras a fait voler le premier mais ma carcasse a tenu bon. J'étais à ma place, très au bord et bien signalée, c'est incompréhensible. Soit il dormait, soit il téléphonait, ou encore c'est volontaire. Il ne s'est pas arrêté, ses feux de freins ne se sont pas allumés non plus... et ce sont les occupants de la voiture suivante qui ont pris soin de moi. Je m'en sors sans rien d'autre qu'un bleu à l'âme. Je termine mon étape trempée comme une soupe chez mes hôtes WS. Bière, cachaças, rock français années 70, bonne soirée avec Joao et Maria. Sur le porche à l'entrée d'un cimetière le long de la route il était écrit « Ici, nous sommes tous égaux ». Sans les trombes d'eau j'aurais sorti l'appareil photo. Toujours motivée, je monte sur le vélo le lendemain en espérant que cette fois-ci la météo dise vrai. Pouah ! Deux heures plus tard, ça commence par du crachin, puis de la pluie fine qui mouille bien, puis la route dégouline autant que moi et trempe tout. Je m'arrête et trouve refuge chez les pompiers de Campo Ere où je suis super bien logée et accueillie. On m'avait dit que les pompiers brésiliens n'accueillaient pas, étant militaires... En fait ici, dans la même caserne, il y a des pompiers militaires, un pompier municipal et des pompiers volontaires. J'ai un lit douillet dans une chambre nickel, douche chaude, cuisine, salon et wifi, séchoir à linge aussi. Quand je demande le supermarché, le planton ouvre le frigo en cherchant ce qu'il pourrait bien me donner et le soir on me demande si j'ai mangé. Bref on prend un peu soin de moi et ça fait du bien après ce que je ramasse sur la route comme pluie et comme attitudes inhumaines. Le lendemain, pluie annoncée toute la journée, couture sur sacoche, préparation, discussion en portugais par l'intermédiaire de Google traduction, On m'invite à manger et le cuisto est loin d'être mauvais. L'après-midi il ne pleut pas tant que ça et j'aurais presque pu rouler mais on m'incite à rester, arguant qu'il va repleuvoir dans la nuit. Alerte orange annoncée, il ne fera finalement rien !

 

Dans ce pays j'ai retrouvé plein de choses que j'avais oubliées : par exemple que les femmes peuvent avoir les cheveux coupés courts sans que ça choque, qu'elles peuvent conduire, que les hommes peuvent cuisiner à la maison et faire le ménage, que dans les stations-services on trouve du PQ, de l'eau potable fraîche et du wifi, qu'on peut dire avoir vécu longtemps avec un homme sans avoir eu d'enfant, par choix. Des magasins Carrefour aussi. Dimanche : premier tour des élections présidentielles. Le socialiste Lula, ancien chef d'état efficace et apprécié est en prison pour corruption et blanchiment d'argent. L'extrême droite a beaucoup de chance de passer, ici encore. Les gens croient que ce parti est le seul à pouvoir lutter contre la corruption qui ronge le pays mais le pompier m'explique que le peuple va se saborder lui-même en votant extrême-droite et capitalisme. Ah ben oui, forcément...

 

J'avance bien. Le paysage ne change guère mais ce n'est pas moche ni trop monotone. Les moissons à fond entre les champs de maïs. Je suis sur la « route des gauchos ». Si je suis toutefois plus dans les cultures que chez des éleveurs, pas de souci, je dois bien être sur la route du gaucho, usines Bayer... Jusqu'à quand la Terre pourra-t-elle produire dans de telles conditions ? C'est de l'intensif à outrance, probablement une catastrophe écologique encore. C'est certes assez joli esthétiquement parlant avec le soleil mais je ne profite guère, concentrée à fond sur ce qu'il y a devant mes roues et derrière moi ! Les conducteurs sont toujours aussi intolérants. Non mais il leur manque des neurones ! Je n'ai jamais vu ça dans aucun autre pays au monde ! Je pensais trouver dans ce pays un réseau routier digne de ce nom mais les routes ont été construites il y a longtemps, étroites, et n'ont pas été entretenues ni élargies malgré la croissance exponentielle du nombre de véhicules, elles sont parfois dans un état catastrophique.Le réseau secondaire est quasi toujours en piste de terre et pierres dans les états que je traverse, voire encore des routes empierrées, ahah, autrement dit, c'est la dèche où que je sois. Ça coupe court à l'envie d'aller faire des détours. Je fonce du matin au soir, accumule les heures de vélo, il faut que je me voie avancer sinon je vais devenir folle. Le trafic n'est pas si dense et ça pourrait se passer très bien mais c'est leur manière de conduire... Dès que je ne suis plus sur la route je trouve des gens sympathiques, n'ai aucune difficulté pour mes bivouacs...

 

Après les pompiers de Campo Ere, j'ai dormi une nuit en camping sauvage, puis une nuit en camping à la ferme, c'est à dire que j'ai demandé à planter ma tente vers une exploitation agricole. Des enfants blonds. En fait le grand-père vient me dire le lendemain matin qu'il s'appelle Schneider et est d'origine allemande. Les machines dans les champs sont énormes et ils traient des Holstein. La nuit suivante je suis en ville à Santa Maria et les pompiers auxquels je demande l'hospitalité m'emmènent à la « maison de passage » de la ville, présentée comme une auberge mais qui est en fait un centre social. Je suis donc en compagnie de 40 personnes esquintées par la vie d'une manière ou d'une autre. Des pauvres gens. Les trois repas par jour sont distribués au guichet, on va chercher notre assiette et on mange debout. Les femmes (6) sont servies d'abord dès que la cloche sonne, les hommes font la queue. C'est vite envoyé. Midi et soir : riz, haricots noirs, poulet. Le matin : une tasse de café noir sucré et deux tranches de pain de mie avec possibilité d'y étaler du beurre. Pas de couteau, pas de fourchette, assiettes et tasses en plastique. Les chats du quartier savent eux aussi répondre à l'appel de la cloche et débarquent par dizaines par dessus le mur. Discipline relativement stricte. Je partage une petite chambre avec 3 autres femmes dont deux sont en piteux état mais gentilles. Elles passent leur journée entre leur lit et les clopes tous les quarts d'heure, il n'y a rien à faire. La troisième est plus jeune (45...), belle, et probablement rebelle. Elle s'absente toute la journée, peut-être travaille t-elle. Tristesse effroyable. Alors à tous ceux (pour rester correcte et polie) qui partagent sur FB des trucs du genre qu'on est mieux enfermés et tous frais payés ( à « profiter » du système social patati patata), que dehors avec une dignité et la liberté, je dis que deux nuits et une journée m'ont amplement suffit. Et c'est pareil en France que ce soit dans les foyers d'accueil ou en prison. Il y a longtemps que le le sais mais visiblement la réalité échappe à certains qui ne voient que le côté pécuniaire des choses. Jamais je ne serais venue ici si les pompiers ne m'y avaient amenée, je ne prends certes la place de personne car l'établissement n'est pas plein mais je n'ai pas à profiter du système social brésilien. Je n'ai pas osé dire aux pompiers après le mal qu'ils se sont donnés (plusieurs coups de fil), que finalement je pouvais aller en auberge... En partant j'ai proposé de payer ma part, ils ont refusé. Quant à la ville de Santa Maria, elle est européenne ou quasi, centres commerciaux et galeries marchandes, quelques bâtiments coloniaux décrépis, macadam déchiré, toiles de fils électriques.

 

Quand je suis partie de cet établissement le lendemain matin, certains pensionnaires sont venus me serrer la main et me souhaiter bon voyage car bien sur la nouvelle a fait le tour de l'établissement en deux temps trois mouvements. À moi, ça m'a serré un peu le cœur de trouver plus d'humanité dans cet endroit que chez bien des gens qui ont tout et que la vie a moins ou pas abîmé. Je n'ai pas cherché à savoir pourquoi ils étaient là, je n'ai aucun jugement à porter. J'ai eu des sourires, souvent édentés, des questions, bref, ce fut une expérience humaine. Pas vraiment surprise, ça me tient néanmoins à cœur de témoigner.

 

Et puis sur la route les conditions sont redevenues normales, c'est à dire avec des bagnoles qui passent au large et ça m'a fait du bien aussi. Pas un village entre Santa Maria et Rosario do Sul, 140 km, je m'arrête camper un peu avant. Partie sous les nuages après la dernière averse de la nuit, je termine sous un ciel bleu uniforme. Moins de cultures dans le paysage, plus de pâtures et de la sylviculture en veux-tu en voilà. Toute la même espèce sur des milliers d'hectares. Impossible d'y entrer, tout est clôturé et cadenassé. À chaque exploitation agricole il y a un petit étang, souvent artificiel. Et des gauchos enfin, qui se déplacent à cheval et portent souvent la tenue traditionnelle (bottes avec éperons, pantalon très large à plis jusque sous le genou puis serré au niveau du mollet pour que ça entre bien dans les bottes, chemise, chapeau en laine) Je vois aussi trop d'animaux écrasés sur la route mais le pire ce sont les tortues, d'une quarantaine de centimètres de diamètre et dont la carapace ne résiste pas aux bagnoles. C'est pas beau.

 

J'arrive à Sant'Ana do Livramento sous le soleil, ville coupée en deux par la frontière avec l'Uruguay, zone franche. D'un côté de la rue ça parle espagnol, de l'autre portugais, sur un trottoir on paie en reals, sur celui d'en face en pesos ou en dollars US, d'un côté les casinos, pas de l'autre. J'y suis reçue chez Teka, dans la famille d'amis voyageurs rencontrés au Panama en avril dernier, côté Brésil, mais le soir l'anniversaire que l'on va souhaiter se tient en Uruguay. Asado... orgie de viande. Dans toutes ces régions ils sont bien carnivores. Voila comment je passe d'un centre social à une maison bourgeoise avec piscine. Quand je vous dis qu'il faut une certaine adaptabilité pour voyager ! Le lendemain Teka m'emmène à la campagne, à l'hacienda familiale, endroit paradisiaque s'il en est, loin du macadam et de la ville, dans la zone protégée d'Ibirapuita. Je suis bichonnée, lavée, lessivée, nourrie..., passe encore une journée à Santana à me reposer avant de passer la frontière invisible. Au supermarché avant de partir, je retrouve encore un peu plus d'Europe. Il faut poser les légumes sur la balance, appuyer sur le bouton correspondant, ça pèse et ça sort l'étiquette, si si, qu'on colle sur le sac avant de passer en caisse. J'avais oublié que ça existait. Le retour va être dur...

 

La minuscule partie traversée de cet immense pays n'était pas la plus intéressante, il faudra revenir avec un autre vélo pour sortir du macadam, aller sur les pistes, voir le pentanal, la partie amazonienne, les plages... en sachant un peu plus de portugais car quand même, la population est bien sympathique. Et maintenant s'ouvre la porte de l'Uruguay. Photos dans la galerie.

 

 

Paraguay – Argentine Missiones - Iguazu

 

Asuncion m'a fait penser par endroits à Cuba. Mélange de ruines, de murs éventrés, de colonnes coloniales, de balcons en fer forgé, de constructions modernes sans style ni âme, de murs taggés que les arbres poussent et menacent de faire choir, de graffitis. Macadam troué. Un mélange de La Havane et d'ex URSS. Un palais planté au milieu de pelouses bien vertes surprend par son faste avec la décrépitude en arrière-plan. La capitale paraguayenne est moche. Même le centre-ville historique, à part ses deux places arborées, ne ressemble à rien. Quelques peintures murales géantes égayent cet univers pour le moins déprimant, et sale. Mon séjour dans cette ville fut court, et glauque. J'étais seule cliente à la confortable auberge, le soleil ne s'est guère montré. La visite du centre et du quartier de l'Estrella ne m'a pris que quelques heures. C'est le festival de jazz, je n'avais je crois, jamais entendu un orchestre de la police jouer du jazz. Une vingtaine de musiciens... ça envoie ! Renseignements pris, c'est le « Jazz band » de la police municipale où travaillent pas moins de 5000 fonctionnaires.

 

Le lendemain, gros orage dès le matin, la rue en pente est un véritable torrent mais je suis motivée. Dès que la pluie cesse, j'enfourche mon engin et j'aurais mieux fait de rester couchée. À peine sortie du boulevard « Costanera » qui longe le rio Paraguay, la pluie reprend, ça flashe de partout, je cherche à me mettre à l'abri et ce n'est pas simple. Quartier résidentiel, grosses baraques sous surveillance vidéo, j'ai beau faire coucou devant les caméras... nan je déconne. J'atterris à la police après avoir pataugé un moment dans 20 cm de flotte et le commandant me propose le dortoir... qui ressemble à un entrepôt de lits. Encore une fois, pour eux c'est luxe : sol carrelé, lumière, ventilos. Je monte ma tente, seule protection efficace contre les moustiques, entre deux lits en ferraille. J'ai fait 15 km, ne suis même pas sortie de la ville, godasses et fringues trempées et qui ne sécheront pas d'ici un moment. Les policiers sont super gentils, ils font ce qu'ils peuvent pour m'aider. Il n' a pas arrêté de pleuvoir, ce qui condamne pour les jours suivants la moindre centaine de mètres hors macadam. Je revois ma copie... et regrette d'avoir quitté l'auberge, trop optimiste.

 

Au réveil le lendemain, la pluie battante martèle le toit, les rues sont sous l'eau, les bouches recrachent au milieu des avenues, mais ça se calme rapidement. La police me donne deux grands sacs poubelle pour emballer mes sacoches et je pars en ayant contacté un WS 95 km plus loin. Je fais le détour par le lac Ypacaraï. Long de 10 km, ses rives sont sauvages. Le plus grand lac du pays a son nid dans un écrin de verdure. Plus loin les vallonnements commencent et en s'élevant un peu, la vue permet de mesurer l'immensité verte, seule couleur visible au sol sur des centaines de kilomètres carrés. Des collines un peu plus hautes interrompent par endroits cette horizontalité végétale. Je fais le détour par la basilique de Caapucé, bof, et laisse passer les nuages noirs à Piribebuy pour arriver sans m'être faite mouiller chez mon hôte qui est d'ailleurs venu à ma rencontre. Et je suis bien... Il a plu beaucoup aujourd'hui ici, autrement dit, je suis passée entre les gouttes toute la journée.

 

Le jour suivant, je pourrais pédaler mais j'ai l'impression de tirer une charrue plus que de chevaucher un vélo depuis plusieurs jours, un nettoyage sérieux s'impose. La chaîne est encrassée, le galet de dérailleur a du jeu, ma cassette traîne une livre de sable, j'ai perdu une pièce de pédale dans le Chaco et dois la remplacer (en ai trouvé une à la capitale), même la direction est encrassée. Je démonte, nettoie, remonte... et espère que le pédalage sera plus facile. Et lave mon linge. Le contact passe super bien avec mes hôtes. Bien décidée à partir le lendemain, je reste cependant plantée, les orages et gros coups de vent se succèdent... Il va sans dire que j'ai abandonné toute idée de sillonner le pays par les pistes de terre, mon itinéraire et mes visites dans ce pays se réduisent comme peau de chagrin. Moi qui pensais souffrir de la chaleur, je subis un déluge que les habitants attribuent au changement climatique. Mes hôtes me gavent de bonnes choses, la maison est seule au milieu des arbres au sommet d'une colline (440 m d'altitude) d'où la vue s'étend loin et permet de voir arriver grains et tempêtes, à 10 km du plus proche village. Le seul véhicule de la maison est le vélo d'Hugo. Les discussions vont bon train, il y a pire comme endroit pour apprendre et me reposer...

 

Bien, 130 km plus loin au sud, je tente au centre de santé pour me loger et il se trouve que la toubib est mariée à un Français installé ici depuis 30 ans. Me voici donc à la maison. C'est un vétéran de la guerre d'Algérie, 80 ans, sa femme est adorable... Le paysage est toujours monotone, ce ne sont pas les pauses photos qui me retardent. Mon vélo roule beaucoup mieux depuis son nettoyage. L'accotement n'est pas toujours praticable et la route est étroite, pourtant il y a de la place autour... Comme d'habitude, seuls les conducteurs de poids-lourds sont irréprochables. La mentalité a un peu changé. Je trouve refuge le lendemain dans une pièce vide dans un poste de police après 100 km et juste avant un nouvel orage carabiné. Ouf, au sec, douche, tout bien. Je suis sur la route des missions jésuites, dans chaque village il y a une église et un petit musée en retraçant l'histoire. Les villages, même petits ont tous une épicerie bien achalandée.

 

Pour m'écarter de cette route passante, rouler le long du Rio Parana et voir San Cosme y Damian, je fais un grand détour. Mais entre le fleuve et la bande d'asphalte il y a une digue, on ne voit jamais le fleuve. À San Cosme y Damian, je suis logée chez les pompiers. Ça faisait longtemps... J'ai une pièce et un lit, douche et cuisine... J'en ai bavé pour venir là, ciel menaçant, bas et moche, quelques gouttes, très fort vent de face ou latéral, et fraîcheur humide. Petite journée de 78 km, mes jambes sont fatiguées. Aux ruines restaurées de la mission jésuite, la visite commence par l'histoire de l'astronomie de l'hémisphère sud, qui a commencé ici même. L'astrolabe est superbe et permet de comprendre en un clin d'oeil les ciels nocturnes d'après la latitude et l'époque de l'année où que ce soit sur la planète. Jolis gnomons et cadran solaire, planétarium, vidéos documentaires... Il y avait des bus entiers venus pour visiter, on m'a demandé si je comprenais l'espagnol. Comme d'habitude j'ai dit « oui, si tu parles lentement », et du coup j'ai eu un autre guide pour moi toute seule... Attentionnés ! Le billet comprend aussi la visite de Jesus et Trinidad à 120 km d'ici, c'était prévu que j'y aille... Les pompiers m'ont gavé et ce matin à la station-service, la bouteille pour mon réchaud a été remplie gratuitement. Du coup j'en perds mon latin parce que sur la route ce sont quand même des bons gros connards !

 

Après une journée encore trop grise et vent de face, j'arrive à Encarnacion sous la pluie (et donc affublée de mon sac poubelle qui me sert d'imperméable sans manches) et sans avoir fait le détour par Trinidad et Jesus. Encarnacion est au bord du large fleuve Parana qui descend du Brésil, chute au niveau d'Iguazu et va se jeter dans l'Atlantique entre Montevideo et Buenos Aires. Je trouve refuge chez les pompiers « bleus ». La visite des ruines des missions jésuites de Jesus et Trinidad se fait le jour suivant en bus, en stop (c'est un motard très prudent qui me prend pour 11 km), en taxi, bref comme je peux. Jour de repos pour les jambes qui en ont grand besoin. Ces ruines sont assez impressionnantes par leur taille, notamment Trinidad. À chaque fois, une guide m'accompagne au début pour les explications puis s'éclipse et me laisse flâner entre les vieilles pierres. Au retour je visite Encarnacion qui fait la fierté des Paraguayens. C'est sûr qu'à côté du reste, c'est propre, aéré, vert et la large avenue « Costanera » qui longe le fleuve dénote par rapport au reste du pays. Cependant il n'y a pas grand chose à voir. L'eau du rio Parana est bleue, celle de ses affluents est de la couleur de la terre d'ici, rouge.

 

Plus je suis descendue au sud dans ce pays moins j'ai trouvé les gens sympas et ici, je ne me sens carrément pas à l'aise. Les gens, les pompiers, la police, les commerçants... j'ai l'impression que tout le monde est dédaigneux, le sentiment de passer pour une demeurée, une débile... Ils rient grassement sur mon passage, c'est très moyen. À mon retour chez les pompiers, la seconde nuit ne passe pas, je déménage chez les autres, les « jaunes ». J' y plante ma tente sous un toit et les ampoules bien violentes à moins de 10 mètres du passage des véhicules. Deux fois je demande à éteindre cette lumière, deux fois ils rallument 5 minutes après. Je serais presque pressée de passer la frontière, mon sentiment est mitigé même si j'ai beaucoup aimé El Chaco.

 

Juste en face d'Encarnacion par delà le rio Parana se dressent les tours de Posadas en Argentine. Je vais changer de monde. D'un côté la pauvreté, le bazar permanent, et de l'autre côté un pays plus riche avec des infrastructures modernes. Une frontière. Cela fait depuis la frontière États-Unis / Mexique le 23 octobre 2017 que mes conditions de vie sont relativement sommaires, que je vis dans cet espèce de chaos qui est le quotidien de tant d'êtres humains. Quasi un an. En passant celle de l'Argentine, je vais revenir définitivement dans un monde qui ressemble plus à l'Europe... Retour progressif ?

 

Argentine – Missiones.

 

La frontière est vite passée d'un côté comme de l'autre du grand pont et 5 km après la frontière mon compteur affiche 38 000 km...

 

 

La route 12 qui monte vers Iguazu est relativement chargée, étroite, sans accotement par endroits et toute en montagnes russes violentes. Cependant, le beau temps me motive pour avancer. J'ai résolu la cause de mes douleurs à la jambe droite (réglage de cale de pédale), et le vent est faible. La route rebondit sur des collines verdoyantes, je suis dans la forêt, ou dans les plantations de maté (boisson nationale des Argentins mais aussi des Paraguayens, Brésiliens du sud). Du vert, du vert, du vert. J'ai bien fait de visiter les missions jésuites au Paraguay car ici, le prix de l'entrée pour une seule visite est deux fois celui de trois visites de l'autre côté du fleuve. Un pont enjambe parfois un large affluent du Parana, qui serpente dans la verdure. Sur la route c'est un peu délicat et les chauffeurs de bus sont les mêmes dans tous les pays, je dois défendre ma place mais ai du mal à faire le poids. Les camions sont de loin, et comme toujours, plus sympas. Le lendemain j'essuie des orages et le relief est toujours le même, les chutes d'Iguazu sont de moins en moins loin mais je ne les entends pas encore. Je dors à Montecarlo, au bord du Parana. Si la température n'est pas excessive, l'humidité me donne l'impression d'être dans un hammam nuit et jour...

 

Je ne suis pas dans la région la plus riche d'Argentine et les gens se disent assez proches des Paraguayens. D'ailleurs comme de l'autre côté du fleuve, la population est totalement cosmopolite et je vois des communautés indigènes. Je dors une nuit chez des hôtes dont les ancêtres, si on remonte à deux générations, viennent de six pays différents : Allemagne, Espagne, Italie, Japon, Danemark, Suède. Métissage extrême. Au niveau de la langue, l'Espagnol est plus proche par l'accent de celui du Paraguay que des autres provinces d'Argentine. La route est jalonnée de quelques villages , à gauche les « puerto » quelque chose, sur le fleuve, à droite les autres. Après Montecarlo, je dors à Wanda, fondée et habitée majoritairement par des Polonais. Les habitations sont modestes mais ils ont tous frigo, machine à laver le linge, eau potable au robinet à l'intérieur et gazinière (ce n'était pas forcément le cas dans les pays que je traverse depuis un an). La crise économique qui secoue l'Argentine une nouvelle fois ne fait pas rire les gens. Eduardo a perdu son emploi d'ingénieur électricien, sa femme a un mi-temps comme institutrice, ils ont deux enfants étudiants. Du coup le jardinage va bon train ( dans le but de vendre les légumes et les confitures) et le fonctionnement coopératif aussi. J'ai l'impression, à voir ce qui me double sur la route, que les disparités sociales sont énormes, à moins que les Hillux et autres monstrueux 4 x 4 n'appartiennent en fait aux banques... J'ai vu une R11, en super état !

 

Bien, après quelques montagnes russes encore et une crevaison dès le petit matin, me voici aux chutes d'Iguazu, coté argentin. En effet, trois pays se touchent ici : l'Argentine, le Paraguay et le Brésil. Le fleuve Parana (7ème plus grand fleuve du monde) sur un axe nord-sud fait frontière entre le Paraguay et les deux autres tandis que la rivière Iguazu (est-ouest) sépare le Brésil et l'Argentine. On peut voir les chutes depuis l'Argentine ou le Brésil. Alors avant de les voir je les ai entendues... Je pose mon véhicule à l'entrée en espérant que les coatis ne viendront pas me déniaper mon sac de nourriture et pars voir les cataractes. C'est large (2,7 km), le débit est énorme, c'est haut (80 m), c'est assourdissant, l'eau est rouge comme la terre, c'est impressionnant. L'eau sort de partout entre les arbres et se lance dans le vide, formant des centaines de cascades (275). Des kilomètres de passerelles permettent de passer sur l'immense fleuve pour approcher aux plus près des chutes qui se situent au milieu de son cours, par en haut, ou par en bas. À la gorge du diable, qui ferme le cirque, les embruns me trempent en deux temps. Je n'ai malheureusement pas bénéficié d'un ciel bleu mais au moins il n'a pas plu ! Étant obligée de quitter le parc national pour dormir, je me tâte pour passer la frontière brésilienne dans la foulée mais me pose finalement dans une auberge côté argentin. La suite de la visite des chutes et le Brésil au prochain épisode...

 

Photos dans les galeries correspondantes et désolée que les photos de cet article ne correspondent pas bien au texte ( au début) mais je n'ai pas les photos du Paraguay sur moi... Tout est dans les galeries.

La Transchaco. Bolivie-Paraguay

 

Donc Tarija, la région des vignes et … du vin. Alors à moins d'aller explorer la vallée, ce que je n'ai pas fait, on ne voit pas un cep. Le centre-ville quant à lui est très vite visité. Le marché est installé dans un bâtiment flambant neuf, on dirait un centre commercial. Mais quelle chance, quelle chance de ne pas être sur le vélo ce jour là, quelle chance d'avoir juste à passer des heures sur internet pour préparer la suite car il est tombé des trombes d'eau à partir de 14 heures. Le WS qui devait m'héberger passe me chercher et nous allons manger dans des gargotes quelques spécialités locales.

 

Dernier tronçon avant El Gran Chaco, auquel je pense depuis un moment. Un peu plus de deux jours dans les montagnes encore, même si je suis à plus basse altitude. Piste, randonnée pédestre et poussage de vélo sur la piste sable/pierres non compactée. Il commence à faire chaud, je descends peu à peu, et je renoue avec les saunas sous ma toile de tente. Ce n'est que le début. Je me débats avec les mouches qui se posent sur mes yeux ou mes lèvres, entrent dans mes oreilles, dans mon nez... Mais ce ne sont pour l'instant que des mouches !

 

Et puis au sortir d'une gorge dans laquelle la piste étroite est taillée dans la falaise, je débouche dans ce fameux El Chaco. Villamontes, porte d'entrée de ce quasi désert humain, est une petite bourgade animée le matin et en fin d'après-midi. Entre-temps, les heures sont trop chaudes. Ne rien faire suffit à être liquéfié.

 

El Gran Chaco se trouve à cheval sur l'Argentine, le Paraguay, le Brésil et la Bolivie. El Chaco fait peur aux gens. Ils espèrent le meilleur, mais sont préparés au pire. Les gens me disent que je vais souffrir et qu'il n’y a rien, mais rien du tout ! Lorsque j'ouvre les carnets de voyage pour vérifier, les mêmes mots apparaissent. «Ne partez pas seul» est écrit en lettres claires. Je trouve cependant une mine d'informations sur le site de deux cyclos que j'ai rencontrés au Pérou, beaucoup moins pessimistes et alarmistes. Je pars aussi bien préparée que possible sur mon vélo pour ce qui s'appelle «l'enfer vert». De Villamontes en Bolivie à Asuncion au Paraguay. La route la plus courte et la plus excitante, 940 km. Pumas, anacondas, tigres (le nom donné ici aux jaguars) crotales, moustiques et autres sympathiques bébêtes peuplent ce territoire surchauffé absolument plat. J'ai confiance car j'ai tous les éléments en main, mais bien sûr, j'ai peur. Peur de la chaleur, peur de manquer d'eau, peur des pumas et des jaguars, peur de ne pas être capable de faire les étapes prévues afin de dormir « en sécurité ». 940 km dont 366 au début sans village, le tout par 40°C à l'ombre... mais sans ombre !

 

Quand je quitte l'hôtel, la tête que fait la femme de ménage qui apprend où je pars donne juste envie de ne pas y aller... Cependant, on commence par m'offrir mon petit demi-litre d'essence à la station. Je sais que j'ai ensuite 23 km de piste « horrible » qu'il faudra faire à pied. Galets dans du sable profond... Miam miam. Les deux cyclos étaient catégoriques : prends un véhicule. Sauf qu'avant que ce soit autre chose qu'un camion citerne qui passe, j'ai déjà fait 5 km, et encore il faut que j'insiste un peu pour que ces gens au boulot m'emmènent 18 km plus loin avec leur voiture de service. Mais j'y gagne de l'eau fraîche et des explications. L'asphalte date d'il y a six ans, mais alors une affaire de corruption a éclaté avec le Président de la région, les travaux se sont arrêtés et l'entreprise a fait banqueroute... Ceci vient de se terminer et les 23 km manquants sur 126 seront bitumés en décembre de cette année.

 

Donc ils me posent à l'autre bout, sur le macadam. Un ruban gris qui part droit devant dans une immensité vert clair. Quand la route passe un peu en hauteur, je vois sur ma droite un large fleuve. Les oiseaux multicolores, les colibris, les pics, les vaches dans la forêt dense... tout me fait sursauter. J'ai ma bombe lacrymo dans mon short à portée de main (testée sur un chien qui s'approchait un peu) et mon antivol de vélo qui peut servir de matraque facilement accessible. À cause des pumas puisqu'il faut se défendre s'il attaque et ne surtout pas faire le mort. En fait les jaguars sont beaucoup plus dangereux, normalement le puma se sauve, mais le jaguar attaque. Bien, je change mes Bolivianos restants en Guaranis à Ibibobo. Mes 20 euros qui faisaient 173 Bolivianos deviennent 130 000 Guaranis. Je n'ai aucune idée de ce que je vais pouvoir faire avec cette somme mais il faudra que j'aille jusqu'à Filadelfia dans 380 km avant de pouvoir trouver un DAB. Un peu plus loin je profite d'un hameau en ruines et donc de l'ombre pour manger un morceau et... réparer une crevaison. Je colle une rustine à cheval sur une autre tout près de la valve... ne me fais pas trop d'illusions.

 

Au bureau d'immigration je commence par demander s'ils ont un endroit où je pourrais poser mon matelas. Là, dans un coin de la salle climatisée je peux m'installer, à côté il y a les douches et les toilettes et l'eau potable. Nous serons 6 à y dormir. Il n'est que 13 heures mais j'ai abattu mes 126 km et les 118 suivants sont déserts. Discussion tout l'après-midi avec le policier qui se souvient très bien des deux cyclos qui ont laissé un super bon souvenir de leur passage : merci ! Comme je connais tout le monde il ne m'est pas très difficile de faire tamponner mon passeport à cheval sur le pli central pour garder toujours deux pages libres pour le Brésil (?). Les types me confirment qu'un puma, s'il a faim, pourrait aussi attaquer un homme. Eux ne camperaient pas. En journée le puma ne chasse pas, seulement aux crépuscules, matin et soir. Et puis surtout il y a ce jaguar, qui s'en prend même aux vaches. Dans le hall de la douane se succèdent les familles de Ménnonites qui peuplent en grande partie El Chaco. Ils me regardent avec plus de curiosité que les Paraguayens. Mais qu'ils sont stricts. Le policier me dit toutefois que certaines communautés ont fini par adopter une automobile et des tenues plus décontractées. Ils ne se mélangent pas trop avec les Paraguayens sauf plus bas, à partir de Filadelfia, Lomo Plata, villes dont ils sont à l'origine et où il y a du métissage. Super première journée, je n'ai pas souffert du chaud et vais dormir au frais, suis douchée ! Luxe !

 

Jour 2. Le vent s'est levé pendant la nuit et il ne m'aidera pas en ce second jour de Chaco. Journée de lutte, journée infernale. Forte chaleur (40°C), vent du nord-ouest qui brûle les jambes, le visage, les mains, vent qui sèche les lèvres, la gorge. Les contacts au niveau du pied/pédale prennent feu et m'obligent à m'arrêter régulièrement. Vent qui me mine le moral, dans les 40 km/h bien tassés je pense, et plus pour les bourrasques. Il FAUT aller à La Patria, 116 km. En ce jour de rallye Transchaco, beaucoup de véhicules (enfin... c'est relatif), et du coup pour les trente derniers kilomètres où je plafonne à 12 km/h, j'aurai régulièrement des boissons bien fraîches et ce n'est pas de refus. Arrivée à La Patria vers 14 h 30, pas une chambre dispo, tout est plein à cause du rallye, la police n'est d'aucun secours, je dois planter ma casba. Je parviens à manger après avoir récupéré un peu. Je change de direction ici, espère que demain sera plus facile car je n'irai pas au bout comme ça. Je sais aussi que demain j'aurai 23 km de mauvaise piste sur 124... Pour l'instant, la traversée du Chaco tient sa réputation... Et 36°C dans la tente une fois la nuit tombée. L'air est relativement sec et c'est déjà ça. Contrairement à toute attente je dors comme un gros bébé dans mon jus.

 

Jour 3. Je pars à 6 heures, vent trois quarts dos. J'avance bien. Les parties mauvaises ne négocient sur le vélo même si ça secoue fort. Les spectateurs du rallye me doublent alors que le Chaco devait être désert sur cette partie... Je ne risque aucune mauvaise rencontre dans ces conditions, mais ça ôte un peu à l'aventure ! Certains s'arrêtent pour me donner de l'eau froide, d'autres montent à ma hauteur et me prennent en photo sans dégoiser un mot. Ces derniers ont un beau doigt d'honneur sur leur image ! Les autres un grand sourire. Je croise des vols de criquets. Ils volent mal et sont énormes, je frôle la collision plusieurs fois mais... j'ai mon casque ! Arrivée à Mariscal au terme de mon étape, c'est le même bazar qu'hier, tous les hospedajes sont pleins, il fait une chaleur à tomber, je vais voir à la police qui n'a que des locaux sommaires, vais voir au camp militaire où je poireaute deux heures (à discuter avec les gens) pour avoir une réponse négative alors que je sais qu'il y a de la place (parole de planton), et termine mes investigations à l'hôpital où je dors dans le cabinet climatisé de la pédiatre. J'y fais une chasse acharnée aux moustiques qui y vivent par centaines. El Chaco tient sa réputation... Les gens sont super sympas, j'apprends sur les Guaranis, les Mennonites, les Paragayens, les indigènes qui vivent au fond du territoire de manière autarcique. Entre eux les gens parlent Guarani, mais savent tous l'espagnol. Une grosse cause de mortalité du bétail est le crotale et autres rampants venimeux. Voila 366 km de faits en trois jours, j'avance bien et vois plus de signes de présence humaine que je ne m'y attendais. Pas une piqûre de moustique et deux nuits avec la clim. Jusque là... tout va bien. L'eau ici à Mariscal n'est pas potable car elle est salée, comme dans quasi toute la région.

 

Jour 4, il fait très chaud dès le petit matin et j'ai un peu les jambes en coton, alors je gère. Par une piste, je raccourcis la distance jusqu'à Filadelfia, capitale de ce Chaco immense. Je croise des blonds sur des tracteurs, des blondes sur des vélos, les noms sonnent allemand. À 10 heures je suis en ville. Alors que je cherche à me loger, je rencontre deux types en train de boire une bière, on discute, l'un me dit avoir un ami français ici, il l'appelle, et je suis logée dans une petite chambre avec clim, eau fraîche, douche à dispo, wifi, enfin tout et plus... Jean parle français mais ce sont ses parents qui sont venus ici en 1972. Ils ont laissé la France pour aller en Argentine mais la situation de ce pays s'est détériorée avant qu'ils n'y arrivent, donc ils sont restés au Brésil un peu, puis ont migré au nord de Conception au Paraguay (coin paumé s'il en est) mais tout a été emporté par une crue du Rio Paraguay et ils sont alors venus dans El Chaco. Agriculteur éleveur de veaux, pour la viande, aujourd'hui Jean a des milliers de vaches et plusieurs fermes. C'est énorme. Il se déplace d'une de ses estancias à l'autre en avion, il est pilote. Après autorisation, il défriche en partie les terrains qu'il acquiert (une partie doit rester boisée c'est la loi) puis met des bêtes et des bâtiments, quelques hommes et étend ainsi sans arrêt ses propriétés. Il a interdit la chasse sur ses terres. Il gère 20 personnes. Homme d'affaire, il regarde du côté de la Bolivie où les procédures administratives sont moins lourdes. Merci à lui et son amie pour leur accueil spontané.

Filadelfia est un peu blanche, un peu métisse, un peu Guarani, un peu tout mais les pionniers du Chaco, ce sont les Européens, les premiers à être venus s'installer sur ces terres reculées au climat difficile. Les Paraguayens y sont venus après. Les Mennonites parlent allemand, mais il semble qu'ils se mettent à l'espagnol... Les rayons du supermarché comme je n'en avais pas vu depuis longtemps sont blindés de produits d'importation à prix raisonnable. Ma première impression de ce pays qui est pour moi une grande découverte est vraiment bonne. Je m'y sens bien, les gens sont calmes, souriants, polis, gentils, c'est encore différent de la Bolivie, ils sont moins timides, plus curieux. Ce soir il fait de l'orage... et j'ai passé les 37 000 km juste à l'entrée de la bourgade.

 

Jour 5, la température a littéralement chuté, 13 degrés en moins. Le vent a tourné et vient maintenant du sud, de l'Antarctique. Une de ces deux choses m'arrange, l'autre non ! Journée monotone à en crever, le macadam secoue trop, est bien déchiré par endroits. Pause repas à Cruce de Los Pioneros. Les jambes pourraient tourner mieux, j'ai l'impression que ma transmission est encrassée. Dans le village d'après, les gens me disent que le bord de route est régulièrement habité, pas de souci pour trouver de l'eau. Et puis le site des deux cyclos dit aussi une ferme tous les 10 km. Je n'ai rien eu, mais rien eu du tout avant d'arriver à Rio Verde à passé 16 h 30, après 137 km...Si, j'ai eu des marais, des oiseaux par centaines avec des grandes pattes et des longs becs. J'ai vu des panneaux « Attention traversée de singes » et aussi d'autres « Attention traversée de crocodiles », et de fourmiliers aussi. La première maison de Rio Verde est l'école, il y a du monde. Je suis logée dans une salle de classe et y monte ma tente à cause des moustiques. Je termine juste de tout faire avant la nuit. Enrique l'instituteur a 24 élèves en tout et assure à lui seul 6 cours. Les petits viennent le matin de 7 à 11 h, et les plus grands de 13 à 17 h. Enrique vit sur place avec sa famille, il faut voir dans quelles conditions... Le puits est énorme et les vaches entretiennent le terrain de sport la nuit.

 

Jour 6 : Les grands signes des gamins m'accompagnent au départ. Journée nuageuse voire menaçante par moments. Toujours pareil pour le paysage. Deux fourmiliers, une vache et plusieurs renards morts au bord de la route. Le trafic s'intensifie au fil des kilomètres. Pause empanadas à Pozo Colorado où je passe le tropique du Capricorne, pause pique-nique 21 km plus loin, les employés de la station-service viennent me faire la causette les uns après les autres. Je laisse passer quelques gouttes et continue. Je file direct à l'école de Montelindo où je suis reçue à bras ouverts, au terme d'une étape de 118 km. Il est tôt, nettoyage de ma transmission puis présentation de mon voyage aux 50 élèves présents l'après-midi. L'équipe d'enseignants est super. La conversation se poursuit après les cours. Alessandro et sa femme Sonia gagnent chacun 2 fois le SMIC paraguayen, cela suffit à vivre correctement mais sans plus. Ils ont deux filles et là encore, le logement de fonction pourrait à la limite servir de garage ou de remise chez nous. Mais pour ici c'est luxe. Ils me filent des infos et conseils pour la suite et ce sont enfin les premiers à me dire qu'à part les serpents, El Chaco n'est pas si dangereux, surtout aux abords de la route, que les gens d'ici dorment à la belle à la campagne sans tente, bref, qu'on en fait peut-être un peu trop... Ceci dit, le terrain n'incite pas à camper, les panneaux en bordure de route non plus...

 

Jour 7 : Encore de grands signes à mon départ ce matin. Le vent est déjà debout, bien en face, et tant qu'il sera comme ça, il ne fera pas trop chaud. On ne peut pas tout avoir... Les kilomètres défilent, mon objectif est d'aller dormir au km 106 (de Asuncion). Les alentours de Rio Negro sont tellement infestés de moustiques que je ne m'arrête même pas pour boire ou prendre quelques photos. J'étais prévenue. Plus loin, quelques haltes brèves enrichissent mes connaissances de cette région, de ce pays. Je vois beaucoup d'oiseaux mais malheureusement, et évidemment, si je passe ils ne bougent pas, si je m'arrête pour tenter une photo, ils se barrent... Au km 106, il y a un petit magasin et un resto au bord d'un étang, je sais que je peux y poser ma tente et qu'il y a de l'eau et à priori aussi moyen de prendre une douche. Les proprios des lieux, qui ne sont pas les exploitants, sont supers. Myriam est d'ici, Marco est Franco-Suisse par ses grands parents. Son père est venu s'installer ici pour fuir la Seconde guerre mondiale qui faisait rage en Europe (et ailleurs). Marco a grandi ici, il ne parle pas français. Je passe l'après-midi à discuter avec eux, elle me fait une lessive machine (enfin... machine d'ici, cad sans rinçage ni essorage). L'école la plus proche est à 55 km, les gamins se tapent l'aller-retour tous les jours, les cours commencent à 7 h. Les heures passent, je veille toutefois à faire tout et rentrer dans ma tente avant l'arrivée des suceurs de sang. Voyant que je n'ai pas de viande au menu du soir, Myriam m'apporte un sandwich avec tomates, steack, salade. Les Paraguayens sont carnivores ! Et je suis donc à 106 km de la capitale... Cela fait trois jours qu'on me dit qu'une fois passé le pont du Rio Paraguay avant Asuncion, j'entrerai dans un Paraguay tout différent...

 

Jour 8 : 57 km de désert vert bordé de palmiers épars dans des champs spongieux avant d'arriver à El Cerrito. Changement radical. A partir de là, les agglomérations se suivent et la densité humaine s'intensifie. L'épicier me fait cadeau de mes tomates, les gens viennent toujours discuter avec moi et je pédale le bras en l'air. Le pont sur le rio Paraguay mesure 1400 m, je vois Asuncion dans la brume. Large fleuve boueux dans le vert partout alentour. Je prends l'avenue côtière pas encore terminée pour rejoindre plus facilement le centre où je me loge en auberge. Nous sommes deux dans l'établissement, c'est calme.

 

C'en est terminé de ce Chaco qui restera gravé. Je m'en sors très bien, n'ai finalement eu trop chaud que les 4 premiers jours. Le vent m'a fait mal aux jambes, je n'ai pas une piqûre de moustique et n'ai manqué de rien. Les gens sont d'une humilité et d'une gentillesse incroyables. Cette région riche d'histoire récente (implantation des gens et guerre du Chaco avec la Bolivie) est une surprise pour moi, ce pays relativement méconnu est pour le moment un enchantement au niveau des contacts avec la population si hétéroclite.

 

Un peu de repos à Asuncion, préparation de la suite...