Vagues, désert et saute-montagnes.

 

Des kilomètres de sable blond, voilà la côte pacifique de l'extrême nord du Pérou. Peu de vagues, peu de marées, cet océan porte bien son nom. Je le longe pendant deux jours. Les petits villages dénués de tout voudraient se laisser croire qu'ils ont des airs de station balnéaire. Seuls quelques « hôtels-clubs » aux piscines désertes des grandes chaînes peuvent parfois donner l'illusion. Des petites gargotes, des poissons frits, des gens souriants et détendus, des motos-taxis triporteurs, une circulation très tranquille. Et du vent de face ou de côté, forcément. Je loge une nuit chez un WS qui met en fait à dispo un bungalow sur la plage. Luxueux le bungalow, enfin... pour moi !

 

Le lendemain c'est le début de la traversée du désert de Sechura. Il n'est pas plat ce désert, il est plein de micro-reliefs et même de profondes gorges, et puis dans certaines parties, on y voit des troupeaux de... dericks, les poules picoti picota, lèvent la queue et... Ben non, sautent pas en bas, remontent et sucent le sang de la Terre. Picorent l'or noir. Je ne peux m'empêcher de penser à Bakou, à la Caspienne et toute cette histoire. Le soir je bivouaque sauvage dans le désert mais ne parviens pas encore à bénéficier d'un vrai silence, toujours il y a un vague bruit de fond. C'est bonheur quand même. Le fait d'être seule dans ce voyage fait que je ne bivouaque pas assez à mon goût et me retrouve trop souvent dans des environnements bruyants ou éclairés. Il faut que je remédie à ça et reprenne de bonnes habitudes...

 

Encore une journée (moins belle que la précédente) et me voici dans la grande ville de Piura, et après quelques courses alimentaires, je me rends direct chez mon hôte WS à 3,5 km. C'est un camping (désert), bar-restaurant. Une oasis. Une piscine, de la verdure sous les arbres, du calme, à part les chiens du voisinage qui gueulent, comme toujours. J' y resterai trois nuits. Première demie-journée occupée à m'installer, discuter, laver ma garde-robe à la main. Second jour dimanche, nettoyage de la transmission de mon vélo (et autres), et je me rends compte que ma roue arrière fait vraiment un sale bruit, il y a des choses pas normales qui se passent au niveau du moyeu. Je dois faire voir par un spécialiste, ce sera donc le lendemain. Il y a pire comme endroit pour attendre, j'entreprends alors de changer câble et gaine de dérailleur avant qui devient impossible à manoeuvrer depuis quelques jours. Le bitonio au bout du câble est carrément incrusté dans ma poignée, pince, dégrippant, rien n'y fera et heureusement dans l'atelier de Gonzalo je trouve une perceuse qui me sauve la vie, je désintègre le bitonio ! Je profite de la super connexion internet pour potasser la suite. Le lundi, Gonzalo m'emmène chez un vélociste, puis un second parce que le premier attaquait à démonter ma cassette à la clé à griffes, et là, pas vraiment de surprise, les cuvettes (ou cônes) sont foutues. Le mécano vénézuélien, professeur de mathématiques de son état est arrivé ici depuis deux mois avec son frère, démonte lesdites pièces sur un vélo neuf pour me dépanner car il n'en a pas en stock. Cool. Pièces et main-d'oeuvre : 10 euros. Et depuis j'avale les kilomètres sans les voir passer, la différence est juste énorme. Chez Gonzalo, il y a aussi un autre cyclo, Yohann, vénézuélien (oui encore il y en a partout, je sais). Nous repartons ensemble le lendemain pour de longues lignes droites dans le désert encore. Ce n'est pas monotone, c'est même beau ! Le désert est maintenant bordé à droite par les sommets de la cordillère de Guamani. Bivouac sur la berge d'une rivière... de sable.

 

Le lendemain en sortant du lieu de bivouac, Yohann crève, il me dit de prendre de l'avance mais à Olmos 50 km plus loin, personne. J'attends un moment mais il ne vient pas, je demande aux automobilistes, réponse négative. Je finis par faire mes courses et repartir, j'attaque un col qui culmine à 2137 m, donc il me rattrapera. C'est bon de prendre un peu de hauteur mais ce sera de courte durée (enfin... le temps de monter quand même, avec un bivouac au milieu). En effet de l'autre côté du col, c'est la grande descente d'abord le long du rio Chamaya. La vallée est superbe, les rizières en terrasses offrent une palette de verts chatoyants. Je campe sous les manguiers d'une petite exploitation familiale, avec des canaux d'irrigation pour me laver et faire une lessive.

 

Le jour suivant je continue à descendre légèrement, et ce jusqu'à couper le rio Maranon, qui est une des plus grandes rivières du Pérou. Il est de ceux qui forment après Iquitos le mythique Amazone. D'ailleurs en traversant le fleuve j'entre dans la province des Amazonas ! Et c'est alors une autre rivière que je commence à remonter, l'Utcubamba. C'est superbe, vallée alluviale garnie toujours de rizières, entourée de montagnes. J'ai bien sur retrouvé chaleur et humidité. Puis la route se faufile dans des gorges, je bivouaque une nuit sur une petite plage cachée en contrebas de la route, peux même profiter d'une baignade. L'eau est froide et c'est bien (je peux ainsi refroidir mes yaourts et mon eau de consommation!). Cette route est parsemée de hameaux plus que de villages, de temps en temps des maisons mitoyennes alignées au bord de la route qui n'est pas plate. Parfois pour éviter une falaise, il faut monter de deux ou trois cents mètres... et redescendre. La circulation est quasi nulle. De l'eau potable coule directement de la montagne.

 

Le jour de mon anniversaire (encore un ! ), j'arrive en milieu de journée au croisement qui mène à la cascade de Gocta, 771 m de haut. Comme l'accès se fait par une piste au pourcentage qui m'effraie, j'hésite, et finalement y vais, poussant courageusement mon vélo. Deux cents mètres plus loin une moto-taxi me double, je fais signe, nous chargeons le vélo et pour 4 soles (1 gros euro), je monte confortablement installée jusqu'au village communautaire à 5 bornes. Je laisse mon vélo à l'office et pars à pied, non pas jusqu'à la cascade mais jusqu'à la voir pas trop mal. Je croise beaucoup de gens juchés sur des chevaux, tous les guides font partie de l'association villageoise. Le soir j'installe ma tente à cinquante mètres du centre du village, tout le monde me connaît, je ne suis pas passée inaperçue. La cascade en question dégringole au fond du cirque rocheux, en deux fois, et à 5 km encore du patelin. Si toute l'année il y a de l'eau, le dernier jour de juin n'est pas le meilleur pour la voir cracher. L'ambiance du village est très sympathique, je discute avec les gens, me connecte en vitesse à l'office, profite de la fraîcheur relative due à l'altitude. Depuis Piura j'ai fait plus de 500 km. Ça file et les paysages très variés défilent.

 

Après la bifurcation pour Chachapoyas, la route devient plus étroite, en plus mauvais état aussi, mais ça va puisqu'il ne passe qu'une auto tous les quarts d'heure. J'arrive alors au pied du site archéologique majeur de Kuelap. Pour s'y rendre, il y a la solution piste, 37 km pour prendre 1300 m de deniv positive ou la télécabine, la seule du Pérou, précieuse et bichonnée comme un bijou, de marque Poma. Tout cela ne coûte pas grand chose et le survol vaut le coup, 40 minutes en l'air dans cette bulle de verre (ou de plexiglass!). Mécanisme impressionnant de silence, déplacement lent au dessus de sérieux précipices. Hop on nous lâche à 2900 m et restent 100 m à faire à pied pour atteindre la vieille forteresse bâtie sur un éperon rocheux. Alors le site en lui-même était un village fortifié, il est bien conservé et très vite visité, les explications sont vite lues puisque quasi inexistantes. Bref, voir la réaction des Péruviens qui prennent place dans les cabines, le coup d'oeil depuis là-haut et le survol valent presque autant le détour que le site lui-même. De retour au village, je tombe sur un cyclo américain qui vient camper vers moi. Le lendemain matin je fais connaissance avec un couple de Néo Zélandais cyclos aussi. Tous sont équipés de fatbike et d'équipement minimum qui leur permettent d'être rapides et de passer sur toutes les pistes, je serais presque jalouse... Il se trouve que ce couple me demande si j'étais en Chine en 2011. Oui. Ils nous ont croisé, Michel et moi, sur les hauts plateaux du Sichuan !!! Nan mais sans dec quoi ? Il a une photo de nous dans son blog ! Je fais route avec eux trois jusqu'à Leymebamba où ils décident de passer la nuit alors que je vais bivouaquer 900 m plus haut. Vu le programme montagneux, ils me rattraperont sûrement dans les prochains jours. Les habitants sont toujours aussi gentils et je me sens vraiment bien dans ce pays. Ça tombe bien car je risque d'y passer un peu de temps.

 

C'est alors le début d'une suite de grands cols. Il faut d'abord monter à 3600, pour plonger ensuite jusqu'à traverser de nouveau le Maranon, 2800 m plus bas. La route est juste un truc de ouf, taillée dans la roche, trois mètres de large au dessus de précipices, sans parapet ni glissière on s'en doute. C'est juste superbe. Trois heures pour descendre 58 km sans donner un coup de pédale mais plutôt des coups de freins et de guidon sur cette route tortueuse à souhait. Au col, gants, polaire et pantalon. Au fond de la gorge 40 °C. Et la route remonte aussi sec en face, me voici repartie pour 44 km de montée, passer à plus de 3000 m. À vol d'oiseau entre les deux cols je ne sais pas s'il y a quinze kilomètres, par la route plus de 100... Les cols du Pérou ont cela de bien qu'ils ne sont en général pas raides, la pente est régulière, autour des 5 à 6%. Cela fait de beaux lacets dans le paysage et évite de se tuer les jambes. Arrivée dans la bourgade de Celendin où je me pose pour la demie journée, je constate que je ne peux même pas stabyloter mon étape tant elle est courte... sur le papier !

 

Ces quinze premiers jours au Pérou furent donc à couper le souffle et d'une variété de dingue, je n'ai pas vu le temps passer. Les conditions pour rouler ont été très bonnes tant au niveau de la circulation, que de la météo, que , que... de tout. Juste à déplorer une suite de crevaisons, mais bon, c'est la vie de cyclo-touriste. Et les pompiers m'ont l'air d'être d'aucun secours pour les cyclotouristes dans ce pays.

 

À une prochaine, la suite me fera passer dans la cordillère blanche où sont les grands sommets englacés... là où j'avais déjà mis les pieds il y a … 23 ans. 44 nouvelles photos dans la galerie Pérou (page 2) du voyage "Les Amériques à vélo couché".