Le Pérou sous toutes ses formes ou presque.

L'étape qui me mène à Cajamarca est très belle encore, les gens travaillent courbés dans les champs où tout est fait à la main. Les femmes portent de larges chapeaux très hauts sur leurs tresses noires et les vêtements colorés propres à tout ce peuple andin, les ânes servent à porter les charges, quand elles ne sont pas directement sur le dos des femmes. Cajamarca, jour de repos, je loge tout près du marché et pas loin de la Plaza de Armas, nickel, j'ai tout sous la main.

Le redémarrage le jour suivant est rendu difficile par une diarrhée inexpliquée, et du vent de face dans le relief qui continue à mettre les jambes à contribution. Andy, un cyclo allemand, me rattrape, mon état s'améliore et nous allons ensemble jusqu'à San Marcos où arrivent derrière nous un couple d'Australiens. Tout ce monde décide de passer la nuit là mais il n'est que treize heures aussi je continue. De toute façon, dans quelques dizaines de kilomètres, ils prendront tous directement pour Huaraz par la piste alors que je descendrai vers le Pacifique et Trujillo. J'ai renoué avec le bivouac sauvage, ici rien n'est clôturé et c'est vraiment facile. Plus je monte, plus la route est en

 mauvais état, les relances sont incessantes, un coup après manque de macadam, un coup après série de nids de poule, un coup après ralentisseur (meurtriers), un coup après que sais-je, mais en gros dès qu'un rythme est pris, il faut de nouveau freiner, passer au pas, et relancer... Le marchand de glaces avec son engin-glacière motorisé suit la même route en cornant à chaque habitation pour prévenir de son passage. À l'entrée de Huamachuco, l'épicière me dit qu'après le village ça descend jusqu'à Trujillo... entre temps je suis montée à 4100 m et ai refait 1700 m de positif ! Pas moins ! Je l'aurais moulue ! En effet contre toute attente et dans un paysage où la montagne est complètement rongée par l'exploitation minière intensive, j'ai du me hisser tant bien que mal à 4100 m et ensuite faire le yoyo entre 3800 et 4000 m pendant de longs kilomètres. Mais là-haut, il y avait des lagunes dans de grands espaces à la végétation rase. Au loin j'aperçois la Cordillera Blanca enneigée dont les sommets les plus hauts sont un peu dans les nuages. Je campe sous le village de Shorey, totalement dévoué à la mine. Ce n'est pas joli joli et tout est mort, 

végétation et ruisseau. Ce dernier coule, rouge, couleur probablement due aux produits utilisés. La route qui me mène à Trujillo dégringole ensuite de la montagne en ne remontant que 2 fois (500 m de déniv tout de même) et me voici au niveau de l'océan.

Après avoir retrouvé d'abord les cultures d'ananas puis les champs de cannes à sucre, l'arrivée dans l'une des plus grandes villes du pays, capitale de la province de « La libertad » est glauque à souhait. Kilomètres de décharge de chaque côté de la route, poussière dans la brume et pas de bonnes ondes. Je ne traîne pas et file au centre. Le courant marin froid de Humbold qui remonte la côte provoque cette brume sur une quinzaine de kilomètres à l'intérieur des terres, voire plus. Dans l'après-midi cependant, le ciel est bien bleu. À Trujillo, je m'installe pour deux nuits à la Casa de Ciclista, au centre-ville, chez Lucho. Atelier de réparation, chambre, wifi, le tout à 6 cuadras de la Plaza de

 Armas. Par contre, pendant le temps que j'y resterai, pas d'eau à Trujillo hormis la nuit et je devrai me passer de douche. Le linge que je porte à la laverie me reviendra aussi sale que quand je l'ai porté. Ma motivation en descendant ici est de voir la cité Chan Chan. C'est un site archéologique de l'époque pré-colombienne, classé par l'Unesco, et une des plus grandes, sinon la plus grande cité en terre battue de l'Amérique du Sud. Les vestiges s'étendent sur des kilomètres carrés dans le désert entre Trujillo et l'océan et seule une infime partie est ouverte au public. Les restes sont protégés des pluies par des toits. Dans la foulée je file voir l'océan à Huanchaco, réputé pour ses bateaux fabriqués avec des espèces de joncs, les totoras. Effilés et relevés à l'avant, larges et plat à l'arrière, ils sont faits pour surfer sur les vagues océaniques. Huanchaco, cité balnéaire fréquentée par les surfeurs, adossée au désert.

De Trujillo, je repars avec Konnie, un cyclo équatorien, et nous ferons route ensemble pendant trois jours. Le premier jour, nous sommes sur l'accotement de la panaméricaine, dans la brume toute la matinée, dans le désert. En milieu de journée nous nous éloignons de la côte et avons du soleil. Le désert est superbe, dunes de sable, vent de côté, hum, on en mange ! Nous prenons ensuite une piste, c'est absolument infect pour rouler mais nous sommes vraiment dans le désert, c'est du 100% minéral, c'est coloré et superbe. Bivouac pur silence, ça fait du bien. Le lendemain, après avoir récupéré l'asphalte, nous commençons la remontée du canyon del Pato (canyon du canard). C'est spectaculaire tout le long, encaissé. La route est taillée dans la falaise 

et les kilomètres de tunnel sont nombreux. Il ne faut pas se trouver au milieu à l'heure du bivouac ! La vallée se poursuit et sans bifurquer, me mènerait droit à Huaraz. Mais je suis au pied de la Cordillera Blanca où se trouvent l'Alpamayo, le Huandoy, le Huascaran, le Nevado Copa (que nous avions gravi il y a 23 ans avec Michel), et j'ai un peu envie d'aller les voir de plus près. La météo annonce beau, je bifurque à Carhuaz et commence l'interminable montée qui me fera passer à 4800 m à Punte Olimpica. Un seul village, je suis vraiment dans le Pérou rural authentique. Arrivée à l'entrée du parc national, je refuse de payer les 30 soles demandées pour rester sur la route, la seule goudronnée qui traverse le massif, arguant que je paie assez avec mes jambes, le garde me laisse passer en dodelinant de la tête. Je lui dis que quoi qu'il en soit je serai hors-la-loi car je ne pourrai pas passer le col dans la journée et devrai bivouaquer dans le parc, son ticket n'est valable que pour un jour... La seconde partie de la montée est une suite impressionnante de lacets dans le coteau hyper raide et trouver à poser la tente sans être vue de la route est un défi. J'y parviendrai (ce devait être le seul endroit sur plus de 1000 m de  déniv). Sur une espèce de plate-forme à l'intérieur d'un lacet, je suis invisible, et pourtant la route passe à 5 m au dessus, et à 5 m en dessous. Mon vélo est planqué ailleurs car l'accès à mon

 endroit plat et spacieux juste en face du Huascaran est trop scabreux pour que j'y amène ma monture. Dans la soirée les sommets se dégagent enfin mais le soleil est déjà couché. Je dors à 4255 m. Bonne gelée mais l'air est tellement sec que la tente n'est même pas humide au matin.

Je poursuis la montée. L'eau qui ruisselle sur les rochers a formé une carapace de glace. Les sommets sont dans les nuages et j'ai peu d'espoir que ça se dégage. Du coup je regrette un peu mon détour, qui me coûte très cher en kilomètres, en dénivelée et donc en énergie, mais bon, c'est la vie.  La vallée de Huaraz est sous le ciel bleu et j'aurais probablement vu plus en y restant. Encore deux heures dont la moitié à pousser mon chargement et me voici au tunnel, point culminant à 4760 m. Autant dire que j'ai le souffle court depuis un moment. Le tunnel est un boyau noir d'encre de 1400 m de long, en pente descendante. Les fuites sont nombreuses et je prends quelques douches. La route est une patinoire et le plafond une constellation de stalactites de glace. De l'autre côté, c'est bouché bouché, je ne vois que le bas des grands glaciers dont la couleur se confond avec celle du ciel. Dommage, j'hésite à faire demi-tour puis finalement me dis que loin des circuits touristiques, je baignerai d'autant plus dans la culture andine. Descente en lacets encore.

À l'entrée du village de San Luis, le macadam s'arrête et l'état de la piste est tel qu'il n'est pas possible de rester sur le vélo. Pousser s'apparente à un défi, ma petite roue avant bute sur toutes les pierres, c'est infect. Renseignements pris, cela durera 65 km, avec un col à 4250 m à passer. Sur la carte c'est une route jaune, donc une piste, mais de là à imaginer un tel chemin muletier ! Pas de véhicule pour aller à Huari l'après-midi, les 65 km nécessitent quatre heures de bagnole... Comme je crois à ma bonne étoile, je complète mes vivres et pousse ma monture sur la piste. 10 minutes. Un pick-up se pointe, je fais signe, il s'arrête. Le type ne va pas à Huari mais monte un bon bout. On charge et me voici propulsée 600 m plus haut, gratuitement ! Dans la voiture, une vieille femme me sourit mais nous sommes incapables de communiquer, elle ne parle que le Quechua, comme beaucoup de gens âgés dans ces montagnes reculées et peu accessibles. Une fois posée au milieu de nulle part, je pousserai encore deux heures dans la caillasse avant de me poser, de nouveau à 4250 m. Un camionneur qui passe par là un peu plus tard me dit que juste plus loin il y a une maison, un refuge ouvert, que je pourrais y dormir, mais j'ai déjà monté ma tente, gonflé mon matelas et suis trop lessivée pour tout redéfaire et recharger au risque de me trouver dans un endroit sale que je ne pourrai pas chauffer (donc je suis peut-être mieux sous ma tente). Dans le début de nuit, il passera tout de même trois véhicules.

Au matin, le temps est maussade, il pleuvine. Je décide de tout remballer très vite et de monter petit-déjeuner à ce refuge. Je n'ai jamais eu le temps d'y arriver.

 Je n'hésite qu'une seconde quand un petit van de transport en commun se pointe, on charge tout sur le toit et me voici embarquée pour Huari. Et qu'est ce que j'ai bien fait car le col n'était pas là encore mais bien 5 bornes plus haut, à 4380 m, par contre j'étais juste sous un joli lac, et les 50 kilomètres restants étaient un désastre. Ils m'auraient pris au moins la journée même si ça descendait et auraient bien massacré mon vélo. Aucun regret ! Arrivée à Huari, je croise le temps de manger une cyclo basque espagnole qui va dans l'autre sens. Je lui confirme qu'il FAUT prendre un véhicule sur ce tronçon, à moins d'avoir un fatbike, et encore ! Nous échangeons des renseignements et me voici partie. La route : jamais plus de 200 m d'asphalte en continu, je passe mon temps à monter et descendre de mon bicycle à pédales, c'est très dur pour les jambes, j'ai l'impression de ne pas avancer, je suis à 2500 m, au pied d'un col à 4500 m. Je prends quelques petites averses, le ciel est un peu gris, je trouve le temps long. Je passe Chavin, c'est la fête patronale, fanfare et flonflons, ambiance bon-enfant. Je campe un peu plus loin, avant d'entrer dans des gorges profondes et étroites qui m'interdiraient tout bivouac. Je n'ai pas eu le courage d'aller visiter le site archéologique, claquée.

Le relief de cette région est un truc de dingue, tout est raide, partout. Faire 60 km dans la journée est un exploit. Quand ça monte ça monte et certains bouts se font à pied en poussant courageusement, et quand ça descend, il y a toujours quelque chose pour te mettre à 5 km/h tous les 200 m. Mes moyennes journalières sont toujours sous les 10km/h. Je ne parle pas de la poussière que j'avale et qui macule mes fringues, des coups de klaxon dont me gratifient à peu près tous les véhicules, certes souvent de manière amicale, mais la répétition me pète les tympans, des chiens qui me courent après tous crocs dehors par dizaines chaque jour en jappant tout ce qu'ils peuvent et m'obligent parfois à mettre pied à terre, des ralentisseurs pointus ou des creux pour que l'eau traverse la route à la saison des pluies, des travaux... le tout entre 2500 et 4800 m d'altitude. Tout est fait pour tuer les jambes.  À part ça, je réponds vingt fois par jour aux mêmes questions, et toujours avec le sourire, si si, la curiosité des écoliers en uniforme, des ouvriers de la voirie ou des commerçants et des autres fait plaisir à voir ! Tout va bien, je suis juste au Pérou hors des axes principaux, tout est normal. Ça me bouffe bien de l'énergie aussi mais c'est le jeu, et l'image que nous, cyclos, laissons en traversant les pays est importante. D'ailleurs quand des gamins, cartables sur le dos, m'accompagnent en courant, je ne manque pas de toujours leur taper un brin de causette et d e m'intéresser à eux. À la question récurrente autant de la part d'adultes que d'enfants : « Pourquoi tu ne prends pas une auto ? », je réponds inlassablement que si j'étais dans une auto je ne pourrais pas leur parler. S'ensuit souvent un petit moment de silence. Ah ben oui !

De Chavin, il a juste fallu repasser un col/tunnel à 4516 m, dans le grésil, le vent et la moitié du bas en piste où je pousse. Mais de l'autre côté, ah, de l'autre côté, je suis enfin récompensée. Déjà, plus de bleu dans le ciel avec des gros moutons blancs, une belle vallée glaciaire, un lac turquoise, des grands espaces, des pelouses rases, un terrain doux, des petits canaux d'irrigation encore utilisés, une descente de rêve sur un macadam nickel et des sommets blancs de la cordillère blanche qui dépassent. En face c'est la cordillère noire, les sommets moins hauts n'ont pas de neiges éternelles. Me voici revenue à 60 km d'où j'avais quitté cette vallée de Huaraz. Je continue vers Conococha à plus de 4000 m. Grands espaces encore, magnifiques, petite rivière qui méandre, quelques bêtes qui paissent paisiblement, vent qui m'aide, enfin... jusqu'à Conococha, car après j'ai tourné et les bourrasques latérales me bousculaient bien. Encore un col, 4380 m, et je plonge de nouveau dans ce relief très abrupt, puis commence à monter le col suivant (4720 m) que je passe le lendemain matin après avoir tiré Gwenn de sa tente, un cyclo français qui attendait une meilleure météo et que la neige de la nuit fonde un peu ! Oui oui, la neige ! Nous roulerons ensemble trois jours jusqu'à Huanuco. Entre temps, des hauts et des bas de 4500 à 1900 m, de 0 à 30 °C, une fête dans un hameau avec orchestre et groupe de danse, de la piste et du macadam, et des chiens toujours. Les chapeaux des femmes ont changé, ils sont maintenant foncés voire noirs, ornés de fleurs et sous les jupes pour aller aux champs il y a des jupons brodés et colorés. Huanuco donc, je suis logée chez Midori, jour de repos, lessive à la main, couture... il y a toujours à faire. Je suis toujours au nord de Lima avec plus de 2000 km dans les jambes dans ce pays, je serai dans les montagnes encore quelques temps avant de rejoindre la côte pacifique. Au niveau moral, c'est moins facile en ce moment, quelques soucis gastriques, une météo capricieuse qui m'a empêché de voir ce que j'aurais du voir en passant par cet itinéraire, et ces dénivelées de folie sur de courtes distances mettent à mal la motivation. Cette journée à glander va me faire le plus grand bien !