Montagnes, océan, désert et lignes !

 

Huanuco, pas grand chose à voir, je trouve les rues étouffantes et il n'y a même pas d'église sur le pourtour de la Plaza de Armas. D'ailleurs pas de souci on est bien dans les Andes, les Christ sont écorchés vifs sur leur croix, bien ensanglantés... Je prends un grand plaisir à sillonner les allées aseptisées et climatisées du centre commercial, si si sans déconner, et goûte à la musique commerciale avec délectation. Je m'envoie la boite entière de 9 têtes de nègre en rien de temps, miam miam, il n'y a bien qu'en voyage (à vélo) que je peux me permettre ça... Mes hôtes sont très à l'aise financièrement : hôtels, vaches gérées par d'autres, atelier de boulangerie qui fournit la moitié de la ville, épicerie. La fille est avocate. Ils me gavent à tous les repas, je suis bien ; le genre d'endroit où il ne faut pas rester trop longtemps sous peine de prendre racine. Le père me tient des grands discours sur l'agriculture modèle de son pays, se vante de toutes les richesses du sous-sol, des quelques collèges du pays où sont envoyés les éléments les plus brillants dans le but d'en faire une élite (futurs grands corrompus...), certes, mais quand je lui demande alors pourquoi, avec tant de richesses, les infrastructures notamment routières et hospitalières, le système éducatif et de santé ne sont pas mieux que ça et pourquoi il y a tant de pauvres, gens qui triment toute la journée et qui vivent à 4000 m d'altitude sur de la terre battue avec quatre planches et une tôle pour maison ou gens des villes qui dorment sur les trottoirs, la discussion vire sur la corruption de folie, la déforestation massive, l'utilisation abusive des pesticides et l'exploitation minière illégale et absolument destructrice, les km de tapis roulants qui transportent le minerai ou l'uranium directement dans les bateaux chinois sans aucun contrôle, la répression. Entre autres. Alors finalement c'est pas le Pérou hein ! Parce qu'il y a quand même une bonne partie de la population, notamment rurale, qui me semble usée à 35 ans. J'ai vu des socs de charrues en bois, tirées par des hommes, travail de forçat ! Et après l'adolescence, il n'y a plus grand monde pour user les bancs des salles de classe. L'argent prévu pour asphalter les voies de communication engraisse les politicards corrompus... Et il vaut mieux être jeune et en bonne santé que vieux et malade.

 

Bon, j'ai repris la route avec un gros sac de pains dans mes sacoches. M'attendent 111 km de montée. Huanuco est à 1880 m, je dois aller à 4380 m, c'est la route la plus facile pour sortir de Huanuco, la nationale, asphaltée, qui va vers Lima, La Oroya, Huancayo, bref, l'axe principal. Un jour et demi me sera nécessaire pour atteindre là-haut quelques lagunes où des flamands rose font le pied de grue. Je me demande toujours comment leurs pattes ne gèlent pas. Et puis des alpagas, domestiques. Après avoir passé un village-mine et des montagnes rongées par les engins, je débouche dans une immense cuvette baignée d'un lac qui fait l'objet d'un parc national : Junin. Paysage limpide, distances trompeuses, faux-plats montants interminables contre le vent glacial. À 4150 m d'altitude, les degrés ne sont pas nombreux. Je pose ma tente dans une carrière abandonnée. Difficile de trouver un endroit à la fois à l'abri des regards, à l'abri du vent, au soleil couchant et au soleil levant. Il manque toujours au moins une de ces qualités, ou plus.

 

Le lendemain matin, faux-départ. Je remballe, sors mes sacoches, bricole mon vélo et me rends compte que le petit crachin qui tombe sous le ciel gris moche gèle en arrivant au sol. Je rentre mes sacoches, regonfle mon matelas, termine « Le superbe Orénoque » de Jules Verne avant de remettre le nez dehors et de partir pour de bon sous le soleil et tente sèche à 10 heures. À 14 h 15 en ce 27 juillet, jour de St Nathalie sur le calendrier, je fais le lien avec le voyage de 2012. À La Oroya, je rejoins l'itinéraire Lima-Santiago parcouru 6 ans plus tôt, lui-même rattaché à Santiago-Ushuaia il y a 2 ans. Je peux dire désormais que j'ai pédalé de Terre-Neuve à Ushuaia, je fais vite fait le compte de kilomètres dans ma tête : plus de 45 000 assurément  ! Rien que sur les Amériques. La ligne droite ? Le « Au plus court » ? Connais pas ! Mais la ligne est tracée ! Le souvenir de La Oroya est net et précis dans ma tête, ville minière absolument horrible avec sa grosse usine et le rio Mantaro qui coule, pas très clair, au fond de cette gorge encaissée entre des montagnes blanches. Des seaux de minerai qui passent par dessus la route pour aller de la mine, où le tas de matière excavée a probablement grossi, à l'usine et sa grande cheminée. Il y a six ans, nous avions fait halte et dormi à La Oroya, puis à Jauja, mais cette année, fidèle à mes habitudes, je vais plus loin et campe. L'itinéraire commun ne fera que 118 km, en effet, à partir de Huancayo, je prendrai une autre route. Ceci dit, le but, l'objectif de ce voyage est désormais atteint, tout ce qui adviendra à partir de maintenant n'est que bonus, je continue en tentant au maximum d'éviter de repasser aux mêmes endroits et je n'irai pas à Ushuaia de nouveau ! Au soir dans ma tente à 3700 m c'est un peu l'euphorie et je n'ai même pas une bière pour fêter ça !

 

Et puis je me souviens aussi de Huancayo, de ses ralentisseurs de m... qui obligent à passer au pas, tous les 300 m pendant plus de 10 bornes, sans exagération. Je file droit chez mon hôte, il est 14 heures. D'autres cyclos sont là, en route depuis deux ans et sans limite apparemment. Nous passons une bonne soirée mais vu le confort spartiate de la maison, je décide de ne pas prendre de jour de repos. Le lendemain, c'est la surprise. Google maps satellite montrait une belle bande d'asphalte tout le long, j'ai fait un détour de 100 km par Huancayo pour rester sur le macadam et je me retrouve sur de la piste encore pour passer à plus de 4300 m. Heureusement la pente n'est pas très raide et les pierres ne dépassent pas trop donc je suis le plus souvent sur le vélo. Bivouac à 4125 m au dessus du dernier village, dans un cadre absolument superbe. Bivouac quasi parfait bien qu'un peu frais, abri des regards et du vent, soleil levant et couchant, silence pas mal. Piste peu empruntée dans un décor de dingue, des montagnes à perte de vue, jaunes, vertes, noires, brunes et blanches tout au fond. Paysage ouvert. La vie tranquille, pauvre, habitat de misère pour cette altitude. Les gens sont rudes, résistants, certes habitués mais quand même. Cultures de céréales et pommes de terre. Suivant le terrain, l'altitude, la région, de la forêt amazonienne aux pieds des glaciers, il en existe plus de 3000 variétés différentes dans ce pays, de toutes les couleurs et consistances. Les surprises continuent le lendemain puisqu'au lieu d'avoir ce col à 4330 m à passer, je dois en fait me hisser deux fois à 4650 m avec une petite descente entre les deux puis ensuite, après de nouveau une descente, remonter cette fois-ci à 4750 m. Heureusement, les paysages sont juste à couper le souffle (hum, ouais) toute la journée. Lagunes, flamands roses, formes de roche inédites, regard qui porte loin, quelques traces de neige et des sommets englacés au loin, bref du vraiment grandiose.

 

Puis la descente le long du rio Canete que je suis jusqu'à l'océan, un truc de dingue, des gorges entre des parois verticales de je ne sais combien de centaines de mètres de haut, un canyon, la rivière d'une limpidité incroyable, bleue et blanche, très belle, la route très étroite et en mauvais état sinue à des endroits improbables, quelques villages dont on se demande ce qu'ils font là, et ça dure plus de cent kilomètres, vent de folie, de face, dans ce corridor comme j'en ai jamais vu je crois. Cette route devrait être dans les incontournables de ce pays, depuis Huancayo c'est du grand régal, et j'ai bien fait de prévoir trois jours de nourriture... Mon compteur me lâche, ne veut plus rien savoir... Alors que cela fait déjà 65 km que je descends, je plante mon bivouac à 2400 m au milieu des … cactus, là où il y a un petit élargissement de la vallée. Le lendemain, après réglage et remise en route de mon compteur et changement de câble de dérailleur arrière pour cause de casse, je continue à descendre, croise un cyclo polonais habitant à Lima, à vélo couché ! Le premier truc qui me vient à l'esprit en le voyant est : « Je ne voudrais pas refaire le chemin à l'envers... », même s'il a ce vent violent pour l'aider, puisque je l'ai de face. La vallée s'élargit enfin, devient urbanisée, cultivée, et je rentre dans les brumes côtières, ce qui rend tout bien glauque et bien morne. Bivouac au calme à 20 km de l'océan, avant les agglomérations et la Panaméricaine.

 

La brume pacifique n'est pas une légende mais l'hiver tirant à sa fin, j'ai du soleil, pas trop fort l'après-midi et la température est idéale pour rouler. Trois mètres d'accotement et un trafic raisonnable, ça va, je peux écarter les coudes ! Des kilomètres de désert, parfois la vue sur l'océan, parfois des zones cultivées, et de grands espaces couverts qui abritent des milliers et milliers de poules ou des fabriques de farines et huiles de poissons. Toutes des choses qui ne sentent pas la rose. C'est glauque quand c'est brumeux et tout de suite mieux quand le soleil perce, je campe dans une paillote qui ferme, avec la vue. Trouvée par hasard... Le jour suivant j'arrive tôt à Pisco, célèbre pour sa boisson excellente. La ville n'a pas grand chose d'autre à offrir, par contre un peu plus loin il y a Paracas, une oasis dans le désert au bord de l'océan. Entre les deux il y a des gros réservoirs de combustibles où viennent charger les poids-lourds que je vois partout sur les routes. Paracas, touristique à mort et pour causes, sa réserve et les îles Ballestas. Minuscules cailloux regorgeant d'arches et peuplés de milliers de sternes, de pingouins, de phoques, de lions de mer, de mouettes, de cormorans, de pélicans. Tout cela pue à des centaines de mètres à la ronde mais le spectacle vaut l'odeur. Une usine employant 25 personnes récolte le guano. Entre Paracas et les îles, il y a le premier géoglyphe que je vois de ma vie, ces dessins dans le désert dont l'origine est mystérieuse, celui-ci s'appelle le candélabre. Nettoyé par le vent il est toujours visible, c'est incroyable. À noter qu'en ce jour et comme j'ai toujours de la chance, la brume était dissipée avant dix heures et j'ai pu bénéficier d'une magnifique journée pour toutes ces visites. Je m'éloigne de la côte et vais camper dans le désert avec pour horizon le « gran tablazo d'Ica », ce massif minéral qui sépare la panaméricaine (qui fait trop de bruit à des kilomètres) de l'océan. Je ne sais de combien de kilomètres de la panaméricaine il faudrait s'éloigner la nuit pour ne plus l'entendre, mais c'est vrai, je suis sur une éminence pour la vue, mais pas bien pour le bruit ! Cette dernière est passée d'autoroute à route normale mais l'accotement, pour le moment, reste très confortable et sécurisant.

 

Cet autre Pérou me donne l'impression d'avoir changé de pays, j'ai aussi la sensation d'avoir plus de signes amicaux et enfin moins de « gringo » balancés sans savoir de quoi il retourne et qui étaient parfois passablement agaçants. Il y aurait un troisième Pérou à voir, celui de la forêt amazonienne. Ce pays est étonnant et riche de diversité.

 

Ica, déjà grande ville et pas grand chose à voir, passage en rase-motte, je laisse ensuite les agglomérations puis les vignes avant d'aller camper encore dans le désert. Deux heures avant de m'arrêter, le vent me scotche au plat à 10 km/h. Je profite de quelques arbrisseaux trop près de la route pour m'installer à l'abri de cette saloperie et des regards. Il n'y a rien à faire, j'aime vraiment camper dans la nature. L'accotement est pourri depuis Ica...

 

Le lendemain, le vent est levé avant moi, et donc avant le jour. Les premiers kilomètres sont d'enfer, 7 km/h, à ce train là, il va me falloir deux jours pour arriver à Nazca. Heureusement plus loin ça s'arrange un peu. Désert de gravillons, à l'infini. Le soleil perce à 11 heures alors que j'attaque des reliefs. Peu après, l'oasis de Rio Grande me laisse bouche bée, je m'attendais à tout sauf à ça en basculant derrière la montagne. Des orangers par centaines, par milliers, et des monstrueux tas d'oranges à vendre sur le bord de la route. À Llipata, il y a même un bâtiment « Marché aux oranges, 1948 ». La cuvette est verte et luxuriante, entourée de montagnes totalement minérales. Une iguane de bonne taille me coupe la route... Des lignes et géoglyphes commencent à être indiqués sur le bord de la route, je fais le déplacement pour quelques-uns mais ne suis pas subjuguée. Puis j'arrive aux lignes de Nazca elles-mêmes. Je sais qu'il n'est qu'une manière de les voir correctement : l'avion, mais je monte tout de même en haut de la tour de ferraille pour voir quelques figures, et puis les lignes. Bof. J'installe mon bivouac un peu plus loin, impossible d'échapper au bruit de la route et au vent. Les pâtes au sable ne sont pas de ce qu'il y a de plus exquis, je termine le repas dans la tente. Alors ? Avion ou pas ? Réponse au prochain épisode.