Six frontières en deux semaines.

 

J'ai pris l'habitude des départs mais il est quand même tellement plus agréable de démarrer directement de chez soi plutôt qu'à courir les aéroports après avoir emballé et démonté un vélo, d'avoir le souci jusqu'à récupération de la monture de la voir arriver en bon état...

 

En partant de chez soi à vélo, le voyage commence sur le pas de la porte, sans préoccupation, sans contrainte, sans frais. Liberté entière dès le premier mètre, dégagée de toute obligation. La poitrine ne serre pas, je suis contente de pouvoir repartir. Je serai vite rentrée : sept mois maximum. Je passe la première frontière au troisième kilomètre et entre en Suisse. Ça y est me voici à l'étranger, quel exotisme ! Les premiers kilomètres, connus par cœur pour être pratiqués régulièrement adoptent en ce jour particulier une autre saveur, une autre valeur, une autre couleur. J'y suis plus attentive, plus réceptive. Je quitte pour un temps mon pays si beau. Je le quitte souvent, longtemps, peut-être juste pour être bien consciente de la manière dont j'y suis attachée, à quel point il est calme et paisible, privilégié, et combien j'aime y revenir. Les taches de neige sont encore bien présentes dans les ubacs tandis que dans les adrets déjà la vie grouille. L'Orbe s'écoule et méandre, impassible et égal à lui-même. Eaux noires traversant les tourbières. Les troncs blancs des bouleaux ne sont pas encore cachés par le feuillage absent en ce début de printemps. Déjà le lac de Joux avant de basculer côté Léman où règne un autre climat. Ici les cultures sont déjà bien vertes. Pour me boucher l'horizon au loin : les Alpes encore toute enneigées. À Romainmotiers, un arrêt s'impose à l'abbaye. Mes parents m'accompagnent ce premier jour. Après être passée sous le premier pli du Jura et ses hauts sommets (Dent de Vaulion, Suchet), je remonte dormir entre Chasseron et Aiguillles de Baulmes à Sainte Croix chez Claire et Jérémy, des WS « warm shower ». Le voyage a vraiment commencé, paysages, visites, rencontres.

 

 

Peut-être pas assez fainéante malgré les légères courbatures de la veille, l'idée me prend d'aller passer en haut du Creux du Van. Je dois pousser ma monture dans la neige épaisse et fondante sur quelques centaines de mètres au sommet mais ma foi l'endroit est toujours aussi beau et cela faisait si longtemps que je n'y avais pas traîné mes guêtres. La descente sur le chemin caillouteux est laborieuse mais peu importe, j'ai le temps, et surtout pas envie de faire de la casse sur mon véhicule. Dans la soirée je remonte tout le vallon de la Sagne et plante mon bivouac sous les épicéas au milieu des piaillements des piafs. Je n'avais pas encore vraiment regardé à quelle heure le jour se couche mais à 20 h 30 il fait encore bien clair, mais déjà froid. J'en conclus que je peux rouler jusqu'à 18 h 30 si nécessaire.

 

Si le Creux du Van s'est laissé faire, il n'en fut pas de même pour le Chasseral. Après un début d'étape sur les toutes petites routes où s'égrainent les exploitations agricoles aux bâtiments superbes et typiques du Jura suisse, je viens buter contre la neige au pied de la petite station de ski alpin adossée au sommet tout proche. Descente donc vers Saint Imier, je n'ai guère le choix. Dans l'après-midi toutefois, je me permets l'ascension du Hazenmatt qui est je crois le dernier sommet significatif du Jura vers le nord. Il n'est pas très haut (1300 et des brouettes) mais là encore je devrai pousser ma monture. Pas de route d'accès, juste des pistes, et de la neige en haut... La vue est belle sur Soleure, les lacs de Neuchâtel et de Bienne, la perfection toute suisse des méandres de l'Aare. Les Alpes, comme tous ces derniers jours restent dans une brume légère et les contours ne sont pas nets. Pour une troisième journée elle est bien assez rude puisque je cumule 1500 mètres de positif. Je ne regrette pas mes 1700 km de ski de fond cet hiver pour mes cuisses et ma condition...

 

Mais le lendemain est plus dur encore. Les pentes sont aussi raides que les gens et les montées aussi rudes que la langue. Beurk. Et elles s'accumulent. Plusieurs fois dans la journée, entre des villages extrêmement propres (presque trop) à l'habitat toujours aussi cossu, je verrai des panneaux m'indiquant des pentes à 20 %. Dans les deux sens. Donc je pousse difficilement à la montée et suis arc-boutée sur les freins et ma monture dans les descentes pas vraiment reposantes que je négocie à 30 km/h max. En fin d'après-midi je parviens à Laufenburg où je laisse derrière moi la Suisse, passe le Rhin et entre en Allemagne. Moi qui voulais voir à quoi ressemble le nord du Jura, je n'ai pas été déçue. De la verdure, des pentes démoniaques, des villages avec une fontaine quasi devant chaque maison. Je plante mon troisième bivouac un peu plus haut près d'un ruisseau bienvenu pour faire un brin de lessive et une vraie toilette. Après 92 km et 2005 m en positif, ça fait du bien. À peine quitté le Jura, je suis dans la Forêt Noire et ce n'est pas dans les jours qui viennent que je vais reposer les jambes... Je remonte aussi sec, la première coupe est déjà par terre, c'est vrai que je suis à quelque chose comme quatre cent cinquante mètres d'altitude. Vallées encaissées avec des petits villages lovés au fond. Les cols sont à 1200 m et les fonds vers 600 m. Et comme son nom l'indique, le massif est boisé. Le Feldberg, point culminant à 1495 m, est encore recouvert de belles tâches de neige. De là-haut la vue s'étend loin sur le Jura, les Alpes, les Vosges, Bâle. Je vois aussi arriver de gros nuages noirs qui me font presser le pas. C'est dans la précipitation que je dégote un endroit où camper un peu avant Titisee, en contre-bas de la route passante. J'en ai le bruit mais à part ça je suis bien. Les averses se suivent et le vent me glace les os quand je dois sortir (faire à manger car je n'utilise pas mon réchaud essence dans ma tente). J'ai fait une étape courte, même pas 70 km, mais la dénivelée parle d'elle-même : 1815 m de positif avec des jambes douloureuses d'hier, et deux heures de randonnée pédestre. Je n'ai guère de contact avec la population, je ne suis pas en Amérique du Sud à vélo couché..., je suis un vulgaire quidam, les gens sont rares qui m'adressent la parole et quand c'est moi qui entame, ils ont l'air pressés.

 

L'Allemagne est parcourue de grands axes routiers bien assez chargés mais heureusement souvent longés par des pistes cyclables. La Forêt Noire n'échappe pas à la règle. Je passe à Triberg où il faudrait payer 4 euros pour voir des cascades. 4 euros pour voir de l'eau tomber, nan mais ça va pas la tête ? Si encore c'était Iguazu ! Et puis Triberg, c'est aussi la capitale des coucous. Ces trucs bien kitsch aujourd'hui passés de mode mais qu'on trouvait dans toutes les maisons. Le coucou vient d'ici, de la Forêt Noire. C'est ici aussi qu'on me répond que l'électricité ne va pas pour recharger les téléphones pendant que je casse la graine sur un banc et un peu plus loin qu'un glacier me dit qu'il pompe l'eau de la rivière et qu'elle n'est pas potable pour remplir ma gourde. Heureusement, à chaque fois cela me donne l'opportunité de tomber le coup d'après sur des personnes bienveillantes et souriantes, avec une grosse envie alors de faire un gros doigt tendu bien haut aux premiers. Les maisons colorées à colombage sont superbes et ça sent fort l'argent. C'est incroyable à quel point tout respire la richesse et l'opulence. Et pour terminer cette belle journée ensoleillée de plus de 100 km, je ne compte pas trop sur l'hospitalité des gens malgré la mauvaise météo annoncée et vais planter ma tente au beau milieu d'une immense sapinière à rendre jalouse celle de la forêt de Joux. Et on comprend pourquoi celle-ci s'appelle « Noire ». Côté vélo, tout va bien sauf quelques ajustements entre sous-vêtements et selle, qui ne s'accordent pas encore au mieux... J'ai repris mes habitudes de voyage, mon rythme, ma vitesse de croisière. Mes genoux dont les douleurs ne m'ont pas lâchée de l'hiver se portent à merveille, je peux de nouveau m'asseoir sur mes talons, m'accroupir, ce qui est fort utile quand on vit dans la nature ! Les bestioles les plus dangereuses du secteur sont les tiques et j'en retire deux de ma peau dont une sur un pied alors que je n'ai ôté ni chaussures ni chaussettes à aucun moment. A surveiller donc. Comme prévu la météo se dégrade et j'attends midi pour démarrer, replie ma tente dégoulinante et mon duvet humidifié par l'atmosphère.

 

Les rues de Calw sont balayées par un vent glacial, certes la place centrale et les rues adjacentes sont particulières et très riches avec toujours ces hautes maisons à colombage. De là, le soir arrivant, je m'inquiète de me loger, contacte par téléphone un ws dans le patelin suivant et bingo, me voici chaleureusement accueillie pour la nuit à Hirsau chez Bea et sa famille. Après manger, elle m'emmène à pied visiter les ruines du monastère qui devait être énorme. C'était en fait la capitale religieuse de la vieille Allemagne,la basilique comportait deux grandes tours dont une seule reste debout. Ayant servi de prison par la suite, les habitants de Calw n'ont pu en prendre les pierres pour construire leur maison. Le cloître est très grand par rapport à ceux d'autres abbayes que j'ai pu visiter. Bref, j'ai failli passer à côté sans rien soupçonner (ce qui n'aurait rien changé à ma vie, mais eut été dommage !). Une toute petite étape bien vallonnée et à la météo bien pourrie me mène à Baden Baden, où je suis cette fois-ci logée et nourrie par Tolbias et Barbara. Cette ville est pour moi la porte de sortie de la Forêt Noire. La ville réputée pour ses thermes et l'aristocratie de toute l'Europe et la Russie qui venait y flâner il y a quelques grosses décennies, est maintenant une cité vieillissante de 50 000 habitants qui se meurt, sans attrait particulier à part ses bains. Je retraverse le Rhin fond le train par un pont interdit aux vélos. Me revoici en France. Vosges du Nord. Terrain vallonné, météo capricieuse, averses orageuse de pluie, voire de grêle. Je dors une nuit sous ma tente plantée dans un manège pour chevaux dans un centre équestre.

 

Le lendemain je passe à Reishoffen, monte à la Petite Pïerre, traverse moult villages aux noms qui finissent tous pareils ou sont imprononçables et retrouve mes parents venus avec leur fourgon. Je roule avec ma maman et sans sacoche, toujours par les routes blanches, ou le long du canal des houillères de la Sarre. Nous remontons aussi la piste cyclable le long de la Moselle, jusqu'à Ars. Sur le chemin, quelques curiosités bien sûr, comme ce reste d'aqueduc romain impressionnant, datant de 19 siècles, construit sur des arches de grande hauteur qui enjambaient toute la vallée, plus d'un kilomètre de long, afin d'amener l'eau des Bouillons à côté de Gorze jusqu'à Metz. Je passe une belle soirée chez ma cousine à Labry, en profite pour faire une lessive. À Hattonchatel, mes parents me laissent et je monte, roule un moment sur la tranchée de Calonne, haut lieu de combats et de résistance contre l'avancée des troupes allemandes. La tranchée est maintenant une route forestière. Je redescends sur St Rémy, vois au passage la tombe d'Alain Fournier et plus loin celle de Maurice Genevoix. Les Eparges, Meuse, cimetières militaires, vestiges encore, nécropoles, tombes, trous dans le terrain, stigmatisé encore, plus d'un siècle plus tard, par les explosions. Avec quelques détours et une bonne bosse à Moulainville, j'arrive par le haut sur Verdun. Cimetière militaire encore, immense. Je suis hébergée par Didier et Florence. Lui connaît bien le Jura pour y avoir fait du ski avec mes collègues de la Boîte à Montagne... Et puis il y a eu Douaumont avec son immense nécropole, le mémorial, la tranchée des baïonnettes... Des milliers de petites croix blanches sur le gazon impeccable sous le ciel chargé de menaces ( liquides). Je passe par Montmédy et sa citadelle Vauban, par Avioth et sa cathédrale basilique. Ce sont de petits bourgs ou même de minuscules villages aux modestes maisons. Elles sont loin les immenses et fastueuses bâtisses du Jura suisse ou de la Forêt Noire. Peu de grosses voitures aussi. Pourtant le Luxembourg n'est pas loin.

 

La frontière belge est tout juste marquée, elle apparaît dans le paysage sous forme d'une rivière que je longe 5 kilomètres avant d'arriver à l'abbaye d'Orval, immense et importante, encore active. Les moines trappistes y fabriquent de la bière et du fromage. Je visite pendant une averse avant d'aller chez mes hôtes Thomas et Nathalie. Encore une toute belle soirée. Le lendemain au réveil c'est un peu la surprise : il neige ! À 200 m d'altitude un 4 mai, il neige ! Je pars tout de même lors d'une accalmie. Durant toute cette journée, le fil conducteur sera la Semois, rivière sauvage de l'Est belge. La route ne peut toujours la longer et il faut parfois monter haut pour mieux redescendre. Je suis surprise par le relief, n'avais pas imaginé trouver ce type de vallée encaissée et aussi sauvage en Belgique. On m'explique que je suis dans la seule zone hyper rurale du pays ! Je prends des giboulées de grêle, parviens parfois à me mettre à l'abri... pas toujours. Les villages sont jolis, en pierre, mais il faut avouer que cette météo gâche un peu le plaisir. Je passe à Chassepierre, à Bouillon (de là où était Godefroi...), Alle, et les autres. Je repasse même pour quelques kilomètres en France dans le ban de Alle. J'en suis à six passages de frontière depuis le départ. J'ai les pieds gelés depuis le matin, je ne pensais pas rencontrer un tel froid et n'ai pas de chaussettes correctes. J'arrive chez mes hôtes à Gedinne et suis bien contente d'y trouver une maison bien chauffée. Alice, Philippe et leurs filles sont extras, j'ai tout le confort et même plus. Ils iront, le lendemain matin, jusqu'à me sortir une caisse de chaussettes qu'ils ne mettent plus et me laissent choisir une paire. Mon choix penche pour des chaussettes en laine, qui me dit-on, viennent de l'armée belge. Le lendemain n'étant pas plus chaud, ça me change la vie d'avoir accepté leur offre.... en attendant des jours meilleurs !