Gedinne à Gouda.

 

Gedinne donc. Et je digère juste après ! La frontière est vite atteinte le lendemain, je rentre en France à nouveau par la pointe tout au nord des Ardennes. Givet. Où ? Le long de la Meuse par la piste cyclable. Sur le chemin je vois les deux tours fumantes de la centrale de Chooz, je pédale plus vite, jamais rassurants ces trucs là à proximité, comme si être à quelques kilomètres ou ne plus l'avoir dans mon champ de vision allait changer quelque chose... Pas beaucoup de navigation ce jour sur la Meuse qui méandre entre les petites montagnes dans une vallée plus ou moins encaissée. À Fumay la piste cyclable passe sous la montagne le long du canal pour couper une boucle, comme à Besançon. Je quitte la Meuse à Deville, où étaient fabriquées les cuisinières du même nom. Je monte sur le plateau, les villages sont morts, tout juste si je ne peine pas à faire remplir ma poche à eau en vue du bivouac. En pleine forêt, les chevreuils viennent me voir à dix mètres alors que je cuisine et déguerpissent en aboyant fort dès que je bouge le petit doigt. Dans la nuit, des sangliers viennent rôder autour de ma tente. Je ne suis pas surprise, j'avais vu que le terrain était retourné un peu plus loin et quelques grains de maïs éparpillés au sol, preuve que les chasseurs viennent nourrir en ce lieu... Allumer ma frontale dans ma tente suffit à les faire fuir définitivement, eux aussi en poussant de terribles grognements. Ahaha !

 

Le lendemain, toujours aussi maussade côté météo, je passe à la Folie et l'Alouette, traverse le Petit Gland qui se jette dans le Gland dans le département de l'Aisne à Saint Michel priez pour nous. Et un peu plus loin je coupe l'Oise. Puis vient le pays des Fagnes, Wallers, Moustiers-en-Fagnes, Eppe Sauvage. L'habitat est superbe, mélange de pierre bleue de la région et de briques. Pas un chat, pas une bagnole. Je longe le lac artificiel du Valjoly par le sentier aménagé. Le lac paraît sauvage au début mais j'arrive bien vite dans la station balnéaire touristique avec pédalos, gros complexes, locations etc... Tout est prêt pour l'été qui se fait attendre. C'est une retenue créée au départ pour réguler le niveau d'eau et maintenir un débit suffisant pour refroidir une centrale à charbon en aval aujourd'hui démantelée je crois. Ces infos, ce sont Samuel, Chantal et Jean-Pierre qui me les divulguent. Ils sont maraîchers bio depuis 30 ans, une petite exploitation. Ils font aussi du cidre... et de l'accueil de cyclos, de woofers... C'est chez eux que je goutte aux gaufres au Maroille, accompagnées d'une vrai bonne bière artisanale bio.. Ils écoulent leurs légumes sur deux gros marchés le week-end et quelques magasins bio de la région. Le reste du temps, ils travaillent du lever au coucher du soleil (quand il y en a), pour gagner de quoi vivre péniblement. Assez peu de mécanisation chez eux, ils sont restés « petits », vouloir faire plus gros obligerait à de gros investissements. Pour eux, le choix est vite fait. Des conditions de vie relativement difficiles, une grande ouverture d'esprit, une belle générosité.

 

Le 7 mai, continuant ma traversée du parc naturel régional de Scarpe-Escaut, j'arrive à cette rivière, dont le nom m'attire je ne sais pourquoi. Brel peut-être. Je longe cette voie d'eau navigable jusqu'à Tournai par le chemin de halage et passe donc encore et une dernière fois avant longtemps la frontière française. À Tournai, sous le soleil, je flâne trois heures en ville, regarde monter et descendre le pont à chaque passage de péniche, pousse jusqu'au Pont Des Trous, visite la cathédrale monumentale et la place centrale bordée de maisons typiques, puis m'installe chez Dominique et Catherine. Ils sont ébénistes restaurateurs, la maison est confortable. Trop peut-être puisque le lendemain alors que la pluie dégringole et malgré l'assurance d'une prochaine nuit au sec, je déclare forfait et me repose une journée, la première depuis le départ il y a 18 jours.En fait le soleil reviendra vite et j'aurais dix fois pu faire mon étape sans me faire mouiller.

 

Après une nuit chez Dennis et Marie à Haut Ittre, je fais demi-tour, rebrousse chemin sur une dizaine de kilomètres pour aller voir le plan incliné de Ronquières. C'est un ascenseur à bateaux qui permet à ceux ci de s'élever de 70 mètres sans écluse sur le canal Charleroi-Bruxelles. Les péniches rentrent dans un bac, la porte se ferme et le bac est tracté par des treuils, aidés d'un contrepoids de 5300 tonnes, sur 1500 m de longueur. C'était à voir. Je pédale ensuite dans la plaine et me dirige droit vers Waterloo avec sa butte au Lion. Le 18 juin 1815, l'armée des Alliés (Britanniques, Allemands, Néerlandais) aidée par les troupes prussiennes mettait à plat Napoléon 1er et ainsi s'achevait la période dite des Cent Jours. En effet, suite à cette défaite, Napoléon, sans aucun soutien politique, se voit obligé d'abdiquer quatre jours plus tard en rentrant à Paris.

 

Arrivée à Nethen, je suis accueillie par Jehanne, qui est une cyclote que je suis depuis un moment sur Facebook, et vice versa. Ça fait même un peu zarbi de se rencontrer pour de vrai, mais c'est super bien. En fait je crois qu'on avait déjà l'impression de se connaître un peu. Dans l'après-midi, elle m'emmène voir Leuven (Louvain mais en Flandres) et ses fameux béguinages, sa Grand Place, et son via-via aux fameux spaghettis bolo. Rencontre fort sympathique. Comme elle connaît la moitié de la Belgique, voire du monde, elle m'a dégoté un hébergement central à Bruxelles chez une amie à elle, Paola. J'avais aussi une réponse de WS dans le centre. « Plus près de la Grand Place que chez Paola, tu seras sur les genoux du Manneken Pis ». En effet, le clocher en pierre sculptée nous fait de l'ombre, la place est à une cinquantaine de mètres et il y a tout le nécessaire à se colmater l'estomac juste en bas dans la rue. Ma première demie-journée est occupée à flâner un peu au hasard des places et des monuments, des rues. L'ambiance de cette ville parmi les plus cosmopolites du monde est vraiment cool. Beaucoup de monde aux terrasses avec des quantités impressionnantes de verres de bière alignés, toutes de couleur différente. Certains bars offrent une carte de plusieurs centaines de bières. Le lendemain, après avoir cherché en vain la Reine Mathilde, je fais le « parcours BD », qui m'occupe plusieurs heures. Vive le smartphone pour la géolocalisation de toutes ces œuvres. Je termine par le meilleur : Gaston. Je mange des gaufres, de Liège ou de Bruxelles, des frites et des pitas grecques, ahah. Faire le tour de ces BD me permet de traverser et de voir un peu tous les quartiers. Dans celui des Arabes tout est fermé et pour cause : c'est ramadan. Je rentre claquée, fais quelques courses pour le lendemain et m'endors bien vite. La visite n'est cependant pas tout à fait terminée puisque le jour suivant je pars par l'Atomium, crée pour l'expo universelle de 1958, en mettant sur ma route encore une dizaine de BD. Je les aurai quasi toutes vues et n'en suis pas peu fière !

 

Et puis je file vers Gand où je reste éberluée par le nombre de tours, de clochers, de beffrois que le regard embrasse d'un seul coup. Gand a des airs de Venise avec ses canaux. Et puis il fait beau, les gens sont en terrasse, ils flânent, et moi aussi. Gand est charmante et les gens sont tous à vélos. J'affirme sans risque d'erreur qu'il y a plus de bicyclettes que de voitures. J'ai trouvé une justement nommée « rue des graffitis », cool. J'ai passé trois heures dans la petite ville, c'est trop peu évidemment, mais à vélo tout de même. Gand fait partie de ces villes où on pourrait faire dix fois la même photo. Les façades des maisons ressemblent à des contes de fée. Au soir, alors que je longe le canal Gand-Bruges par la piste cyclable, je plante le bivouac dans un mini-bois. Il n'y a que des mini-bois, la terre est cultivée partout, ou urbanisée, et plate aussi loin que je puisse voir.

 

Bruge est aussi sur ma route. Bruge c'est comme Gand mais en plus étriqué, voire étouffant. Des centaines de Japonais droit sortis de leurs bus déambulent en parlant trop fort. Les bateaux de croisière les débarquent à Knokke Heist, c'est à 20 km, et ils viennent prendre quelques selfis avant de continuer leur tour d'Europe en 10 jours. Mais que je suis lente : j'ai prévu 7,5 mois !

 

Et puis donc à peine plus au nord je suis venue buter sur la Mer du Nord. Knokke le Zoute. Je prends bien le vent du nord-est en pleine tronche. Je ne pense pas être maso mais comme je ne suis pas venue jusque là pour pédaler avec pour vue le talus enherbé, je pédale sur la digue ou alors côté mer. Et c'est beau. Je contourne le Zwin. Lors d'une forte tempête, la mer a ouvert une brèche dans la digue, et depuis, chaque marée amène de l'eau salée sur quelques centaines d'hectares. Les moutons broutent cette végétation salée entre les étangs saumâtres. Je rentre ensuite dans l'estuaire de l'Escaut. De tout ce temps où j'ai côtoyé l'Escaut (et ce n'est pas fini), elle n'a fait que grossir. À l'inverse, j'ai plutôt enfin tendance à légèrement rétrécir... Comme les mini-bois sont de plus en plus rares, je pose mon bivouac dans le seul sur la route entre l'embouchure du fleuve et Anvers, et je suis trop près derrière un immense port industriel avec des gros réservoirs d'hydrocarbures par dizaines, Terneuze. Pourtant je suis au cœur d'une réserve naturelle, au bord d'un étang joli joli avec un observatoire à zoziaux, mais les boules Quiès sont tout de même obligatoires (et pas à cause des piafs) car lorsque le vent est tombé, j'ai eu l'impression d'avoir posé mon lit sur la tarmac d'un aéroport international avec un décollage par minute. Ah, je ne suis plus en Belgique mais aux Pays-Bas, petite incursion, j'ai quitté la Flamandrie pour quelques dizaines de kilomètres. Neuvième passage de frontière.

 

J'utilise le système de points nœuds pour naviguer à vélo depuis plusieurs jours. C'est un réseau de pistes cyclables empruntant les voies vertes, les bords de rivières, les dessertes locales voire les chemins propres pour aller d'un point à un autre. Tous ces points sont numérotés sur une carte qu'on trouve sur le net. Je prépare donc mes étapes en notant les points par lesquels je veux passer et une fois sur le terrain je n'ai plus qu'à suivre le balisage sans me poser de question. Ce ne sont pas les chemins les plus courts mais c'est à la fois ludique et très agréable de ne pas côtoyer les autos. Le maillage est impressionnant et permet vraiment d'aller partout en Belgique et en Hollande. A l'entrée de Anvers, la piste vient buter contre l'Escaut, il y a un descenseur prévu pour les bicyclettes, puis un tunnel sous la rivière, un ascenseur à l'autre bout et paf, dans le centre historique de la ville, qui est piétonnier. Arrivée, visité et ressortie de Anvers sans voir une auto ou presque. Il est vraiment impressionnant de voir à quel point tout est fait pour les vélos, c'est sensationnel, sécurisant et hyper agréable.

 

Anvers, allez comme d'habitude, la Grand Place, la cathédrale, et la gare centrale. Je suis une parfaite touriste. Et pour camper, je trouve encore un mini bois et prends un sentier interdit pour planter ma tente à l'écart. Un mini bois aux abords d'une grande ville est forcément très emprunté par les cyclistes et les joggeurs, les familles etc... Tous ces gens sont tellement disciplinés qu'il n'y a qu'en me mettant dans un endroit interdit, en toute discrétion, que je suis assurée de ne voir personne. Je suis de nouveau en Belgique, dixième frontière. Ça ne durera pas...

 

Côté vélo ça se passe plutôt bien. Seul hic s'il en est : je pédale en cuissard vélo. Jamais aucune douleur pour l'instant et pas de souci avec mon Troll. Côté organisme, le rythme est pris, je mange beaucoup, me dépense de même, mes problèmes de genoux de l'hiver dernier ne sont bientôt plus qu'un mauvais souvenir, j'ai retrouvé mes amplitudes de mouvement sans douleur et ceci est vraiment rassurant. Vive le vélo et surtout le bivouac. Ouais car en bivouac c'est une vie de contorsionniste, ça fait bien travailler la souplesse... Côté matériel, ben, avec mon smartphone pour tout appareil photo, je suis limitée, pas de zoom notamment. Mais bon, je fais avec...

 

Bien, comme ce serait trop simple de rejoindre directement Amsterdam, je me suis mis en tête d'aller passer sur les grands ponts tout au nord, sur la mer, qui relient les différentes parties de la Zélande. Et c'est ce que j'ai fait. Sauf que ces grands ponts ne sont pas du tout spectaculaires. En fait, il n'y a pas de fond, donc ils sont quasi posés sur l'eau, en tout cas ils ont les jambes par terre, pas de haubanages ni de structure démentielle.

 

Ah oui, et je suis aux Pays-Bas, 11ème frontière. Mon bivouac est joli, tout près de la mer, dans la pinède, abritée du vent et des regards, dommage que ce soit infesté de tiques. J'en retire 5 qui ont tenté d'élire domicile dans ma peau, bande de muries. Et aujourd'hui, par temps gris et froid, et toujours avec un bon vent de face, je passe par les moulins de Kinderdjik, classés au patrimoine mondial par l'Unesco avant de traverser une nième rivière cette fois-ci avec un bac. Pas de mini-bois ce soir, toute la surface est soit en canaux, soit en cultures, soit urbanisée. Ca ne laisse pas bien des possibilités à un cyclo campeur fatigué... Je pose ma tente au fond d'un cimetière tout neuf, tout prêt à recevoir plein de monde. Les pelouses sont aussi bien taillées que les haies (qui me cachent des regards et du vent), j'ai même de l'eau et deux prises électriques, d'où cette mise à jour juste avant de rejoindre demain, si tout va bien, Gouda et Amsterdam.