Gouda – Berlin.

 

Je passe à Gouda, voilà, quand on passe à Morbier on ne voit rien de spécial et sûrement pas du morbier. Et je file à Amsterdam en traversant des villages ou chaque maison est reliée à la route par un petit pont enjambant un canal. Angeline et son mari habitent vraiment au cœur de la capitale, au bord d'un canal. Il faut dire que c'est difficile de faire autrement. Je suis installée sous le toit dans une espèce de mini studio. Bref j'ai une piaule, une salle de bain et un frigo, un micro-onde, un peu de vaisselle... Je vis ma vie j'ai une clé de la maison. La machine à laver et le sèche linge me mettent tout en ordre dans les deux heures suivantes pendant que je casse la croûte et me douche. Ça, c'est fait !

 

Amsterdam. Déjà, c'est le plan de la ville qui attire l'attention, avec des canaux en arc de cercle comme des boulevards périphériques successifs et les autres, qui les coupent à angle droit. Un quadrillage relativement serré de voies d'eau. Entre, il y a les habitations. Ce sont toutes des maisons mitoyennes avec pignon sur rue, et toutes sont de hauteur, de couleur, et d'allure différente. Pas une n'est identique. Par contre, ce n'est pas super coloré, je trouve que d'un canal à l'autre tout se ressemble, le manque de soleil n'arrange pas. Les maisons sont tout en profondeur et en hauteur, à une époque les impôts payés étaient basés sur la largeur sur rue... et à l'arrière, il y a un jardin. La palissade ou la haie du fond fait la séparation avec la maison qui donne sur le canal voisin. Quand je demande à mes hôtes ce qu'il y a à voir ou à faire dans la ville, ils me disent que Amsterdam regorge de musées. Rembrandt, Van Gogh, le musée de la ville, le musée national, de la marine, ceci ou cela. Je n'aime pas les musées, je m'y ennuie à mourir. Et sinon ? Ben marcher, flâner. Ok, soit. Me voici partie en baskets, chemise et pantalon propres. Gare centrale monumentale, bâtiment en forme de coque de bateau pour le musée de la science Nemo, un port qui n'est pas celui que chantait Brel, des canaux, des canots, des vélos par milliers. Ici, tout le monde est à vélo, que tu sois en cuissard, en costard, en blouson noir, en talons, en tailleur, en jean's ou en survêtement casquette écouteurs, tu pédales. Petit, grand, vieux ou jeune, homme ou femme, pour faire des courses, aller au boulot, au sport ou te rendre à un rendez-vous galant avec ton bouquet de fleurs à la main, tu pédales. Les sacoches remplies de victuailles ou tes gosses devant et derrière ou dans la caisse du vélo cargo, tu pédales. Des milliers de vélos Gazelle, Batavus et autres, sur lesquels les Hollandais se tiennent bien droits, circulent dans tous les sens. Pas un ne porte un casque, les voitures ne font pas la loi dans ce pays. Des milliers de vélos de toutes les couleurs, toutes les formes, souvent dénués de tout superflu, des vélos dans leur plus simple appareil : un cadre, deux roues, un guidon, des pédales et une selle. Frein à rétropédalage, parfois v-brake. Des milliers de vélos accrochés à tout le mobilier urbain, aux barrières des ponts, aux garages à vélos. Des vélos entassés dans des parking souterrains pour vélos ! Une autre planète. Sur ma route il y a deux jours, la piste cyclable aboutissait à un escalier roulant descendant, puis il fallut traverser par un tunnel réservé, remonter de l'autre côté. La rivière était traversée... C'est un truc de dingue que la place des vélos dans la culture de ce pays. De tous temps et par tous les temps, aux Pays-Bas on pédale. Souvent aux carrefours, ce sont les deux roues qui sont prioritaires. Par contre si par malheur ou par erreur, le cyclo n'est pas à sa place alors bonjour l'agressivité et les coups de klaxon.

 

À part ça, Amsterdam... je lui ai préféré Bruxelles, Anvers, Bruges ou Gand. Mais bon, histoire de goût. Finalement, j'ai tout de même opté pour la visite d'un musée, un petit, un rigolo, un excitant (sans mauvais jeu de mot), le moins cher : le musée du sexe ! En plein centre-ville, désuet. Je suis passée devant la maison Anne Franck, me frayant un chemin dans l'interminable file de Japonais qui attendent pour y entrer. À tous les coins de rue dans cette ville, ça sent la beuh, en vente libre, parfum de glace, cake et autres, tout se trouve en version cannabis ou champignons. Dans toutes les rues aussi sont collés les McDo, Burger King et Starbeurk et autres ! Heineken est partout, évidemment, elle est d'ici. Quasi tout le monde déambule avec un truc de merde à grignoter ou une cannette alu à la main. Des centaines de « coffe shop », la consommation n'est pas en crise. Touristique à mort, Amsterdam est loin de m'envoûter. Après m'être assurée d'avoir à peu près fait le tour des bâtiments remarquables et jolis endroits, je termine la journée sur le même thème qu'elle a commencé, je vais faire un tour dans le district rouge, le quartier des professionnelles du sexe, qui apparaissent aguicheuses derrière des vitrines éclairées d'un néon rouge. Marchandise. C'est le seul mot qui me vient à l'idée, seul quartier encore vivant après la nuit tombée, tout le reste a été déserté depuis longtemps.

 

Je reprends la route par Edam et autres très jolis villages de pêcheurs. Les ports sont chouettes, les canaux charmants, dommage que le ciel soit si gris et si bas, l'atmosphère aussi peu limpide, sinon, j'aurais pris quelques photos... Je monte le long de la côte jusqu'à Enkhuizen. Rien ne sert d'aller plus haut puisque le grand pont vers Le Helder qui me permettrait de continuer vers l'Est est fermé aux cyclistes pour cause de travaux sur la piste cyclable. Je prends donc la grande digue de 28 km qui traverse la mer jusqu'à Lelystad, la ville du Batavia, célèbre bateau du temps des conquêtes. La piste cyclable est là aussi en travaux et fermée mais je crois que j'ai de la chance... et un peu de culot. Je suis passée, j'étais de bonne foi. Je campe dans un mini-bois sous des houppiers si fournis qu'ils laissent tout juste passer la lumière du jour, je suis à l'abri du vent. Ces arbres sont magnifiques, de grands feuillus très hauts. Ma tente est installée sur un lit de feuilles mortes bien doux et au matin elle est sèche, pas de rosée sous une telle frondaison.

 

Pas grand chose à signaler sur la route jusqu'à Brême à part de belles maisons aux toits de chaume remarquablement bien faits, plus ou moins récents donc plus ou moins clairs. Après une nuit encore aux Pays-Bas, je traverse une frontière invisible sur le terrain et entre en Allemagne pour la seconde fois depuis mon départ. Le soleil daigne enfin se montrer un peu, le pays est toujours aussi plat, les pistes cyclables parfois bien tape-cul. L'itinéraire que je trace sur mymaps est approximatif car mapsme me fait passer par des minuscules routes voire des chemins et à la fin de la journée je ne saurais retracer exactement mon trajet. C'est déjà un défi que de retenir les noms des villages que je traverse. J'arrive à Brême en fin de matinée. Mon hôte et une amie m'emmènent manger au restaurant là où était avant le port, immense. Aujourd'hui c'est un quartier en pleine mutation, dévolu aux résidences et aux affaires. Le centre-ville est relativement vite vu. Ingrid qui m'accueille chez elle est originaire d'ici et prof de français, la visite guidée est donc efficace !

 

J'aurais pu aller à Hambourg dans la journée suivante, en direct, mais la météo s'annonçant clémente, j'ai décidé d'aller voir le long de la Weser comment c'est. Donc je descends cette rivière jusqu'à ce qu'elle se jette en mer du Nord à Bremenhaven. Je n'ai pas vu souvent la rivière, plus souvent le talus de la digue qui la sépare des terres. La traversée de la Weser se fait par un bac. Je longe ensuite la côte avec un bon vent dans le dos jusqu'à Fribourg/Elbe où je reprends un bac qui me fait traverser la très large Elbe, là aussi à son embouchure. L'Elbe est un des grands fleuves d'Europe et prend sa source en Tchéquie, arrose notamment Hambourg, second plus grand port d'Europe et seconde plus grande ville d'Allemagne. J'y arrive le jour des élections européennes et de la fête des mères, sous un ciel qui parfois crachine. Cependant je parviens à passer le restant de la journée à arpenter le centre et surtout l'ancien port et ses canaux prisonniers de hauts bâtiments en brique rouge qui servaient autrefois d'entrepôts sans me faire mouiller. Depuis le balcon du Elbphilarmonie, la vue sur l'immense port et la ville donne péniblement une idée de l'ampleur de l'un comme de l'autre. Je loge tout près de l'Alster, le lac au centre de Hambourg et à peine rentrée chez mon hôte super gentil et attentionné, il se met à pleuvoir dru. Hambourg est une ville particulière à cause de ses grands bâtiments austères, hauts et très droits, on est loin des maisons dansantes de Amsterdam ou des couleurs de la Belgique.

 

Il a plu toute la nuit mais au matin le ciel est dégagé. Je repasse donc par le centre et l'ancien port avant de quitter la ville, en remontant l'Elbe jusqu'à Lauenberg/Elbe. En fait j'ai beaucoup longé la digue, il n'y a que sur la fin que j'avais vraiment vue sur le fleuve. Puis j'ai quitté la rivière pour longer le canal Elbe/Lubeck jusqu'à Molln. Plus de la moitié de mon étape se fait sur des pistes bien roulantes. J'ai changé de paysages aujourd'hui. Ce n'est plus tout plat, c'est très vert, il y a des forêts et des lacs en quantité. D'ailleurs j'ai planté ma tente au bord de l'un d'eux.

 

J'ignorais que l'Allemagne avait aussi sa région des 1000 étangs, ou des 1000 lacs. Et pourtant, en ce 28 mai, je ne fais qu'aller d'un lac à l'autre. Entre ces étendues d'eau douce bordées le plus souvent de forêts et de roselières, je traverse une campagne occupée de terrains cultivés en céréales qui ondulent au gré du vent et prennent des teintes irisées. À Schwerin, je découvre un château magnifique qui se mire dans l'eau et de là où je pose mon bivouac sur les rives du lac de Dobbertin, j'ai la vue, également inattendue, sur un énorme monastère de briques rouge, toujours. Cela fait également deux jours que je trouve les gens plus ouverts, plus cools, moins strictes, plus souriants, comme le ciel qui enfin laisse échapper un peu de ciel bleu. Il fait toujours frais mais au moins les couleurs sont là. Je suis bien contente d'avoir fait le choix de passer par cette région, croissant de lune vert sur la carte du nord de l'Allemagne, troué de toutes ces flaques d'eau. J'ai également renoué avec un peu de relief, ce qui n'est pas pour me déplaire. La taille des villages est inversement proportionnelle à celle des tracteurs que j'y croise, je suis dans une des zones les moins peuplées du pays.

 

Le lendemain je continue à relier les lacs par des pistes cyclables en forêt, souvent non revêtues mais roulantes, un régal. Mon vélo vert se comporte à merveille dans ce terrain, souple comme une anguille, il est aussi confortable qu'un VTT suspendu, je me régale. Une seule fois je me retrouve par terre, en voulant éviter la collision avec un chevreuil ! Certains lacs sont plus touristiques que d'autres et je traverse l'un d'eux en bateau pour éviter 30 km de contournement. Ces lacs sont en partie reliés entre eux par des canaux, et je crois que le tout permet d'aller rejoindre l'Elbe. Pour le troisième soir consécutif, je pose mon bivouac au bord de l'eau dans les moustiques, et je ne comprends pas comment je fais pour ramasser encore et toujours des tiques. La fermeture éclair de ma toile intérieure de tente a rendu l'âme, je pense définitivement, j'ai donc passé une partie de la journée à voir avec Vaude d'une part, et avec mon hôte à venir à Berlin pour la réception éventuelle d'un colis. L'affaire devra être résolue d'une manière ou d'une autre pendant ma présence dans la capitale allemande. Inch'allah !

 

La météo annoncée il y a quelques jours était une fois de plus trop alarmiste et finalement les journées sont ensoleillées et de moins en moins froides, je parviens maintenant à rouler en tee-shirt. Week-end de l'Ascension, horreur, des blaireaux et grandes gueules ont envahi par centaines des lieux charmants, les transformant tout à coup en endroits infréquentables. Les Berlinois sont lâchés et sont venus envahir le havre de paix qu'est cette région paisible dans une Allemagne surpeuplée. Je croise des groupes de jeunes à vélo dont l'un tire toujours une carriole avec la sono hurlante et les munitions liquides. Cette fois-ci pas question de poser ma tente sur une aire aménagée, je me noie en forêt, sans chemin ni sentier d'accès à un endroit où la piste cyclable s'éloigne de la route. Une clairière pleine de moustiques (comme partout) et dont le sol est tapissé de mousse bien sèche m'accueille pour la nuit. Je vois les cimes se balancer loin en haut et entends le vent dans les arbres, la température est idéale pour moi, c'est à dire chemise manches longues et pantalon (à cause des suceurs de sang). Le centre ville de Berlin où je suis attendue demain n'est plus qu'à 50 km.

 

J'avais colmaté comme j'avais pu les interstices dus à ma fermeture éclair défaillante mais dans la nuit ils ont fini par trouver le chemin et les minuscules insectes se sont rassasiés sur mon visage qui est tout bouffi au matin. Paupières gonflées, joues enflées, une tête à faire peur. Je serai bien contente d'avoir une nouvelle résidence secondaire dans quelques jours, je vous en ferai la présentation dans le prochain post. L'arrivée au centre-ville de Berlin est un jeu d'enfant, je suis accueillie par l'Ukrainien Ivan dans son magnifique appartement en cours d'aménagement à deux cents mètres du mur démonté en 1989 après 28 ans d'existence. Faire et défaire... Je me pose pour quelques jours. Mais en attendant mes impressions berlinoises, voici le nouveau dicton allemand : Pâques à Bois d'Amont, Berlin à l'Ascension.