Slovaquie.

 

C'est donc avec une main droite affaiblie, des doigts en partie inopérants, des cachetons à avaler et un gros doute que je quitte Bratislava où l'appartement de Peter et ses colocataires me fut bien précieux pour me reposer à l'abri de cette chaleur caniculaire. La première journée me mène jusqu'aux environs de Nitra, dans la plaine. Le soir, chez Jozef et Erika, je goûte au plat national : poulet fromage accompagné de légumes assez fortement assaisonnés. Le lendemain je rentre dans les montagnes et vais dormir en hauteur au lac Pocuvaldo. On pourrait croire à un lac naturel, comme pour ses petits voisins mais il n'en est rien. Pas très loin il y a Banska Stavnica. Banska signifie « mine ». On y trouvait de l'argent et de l'or. Et il fallait de l'eau. Pour se prémunir d'une éventuelle sécheresse, des réserves avaient été crées : ces lacs, petites flaques lovées dans un écrin de verdure. Le camping n'est pas encore ouvert, trop tôt pour la saison, donc je peux y planter ma tente gratuitement. J'y suis seule, en forêt, et passe la nuit à croire que j'entends des ours tout près alors que les gens n'arrêtent pas de me dire que ça ne risque rien.

 

Banska Stravnica, que je traverse le lendemain, est classée au patrimoine mondial de l'Unesco. En effet ces cités minières étaient fort riches et le patrimoine architectural bâti à cette époque a traversé les décennies. Je suis ensuite accueillie chez Jan, Evit et leurs trois garçons à Banska Bystrica. Nous visitons à pied le centre-ville et toutes les particularités me sont expliquées en détails par Evit qui est originaire d'ici. Je suis dans les montagnes et ce n'est que le début. Je passe des vrais cols, avec des vraies pentes, bénéficie de vraies descentes, et éponge de vrais orages. Je joue au chat et à la souris, ne gagne pas toujours. Dans un village où je m'abrite in-extremis sous un garage particulier, la dame qui me voit par la fenêtre me convie à entrer. Ce n'est pas de refus car les rafales sont tellement fortes que même sous le toit, j'étais trempée. À Martin, j'achète une nouvelle chaîne et remplace la vieille qui est complètement morte depuis un moment. Je m'enfonce dans le massif des Tatras qui fait frontière avec la Pologne et ai bien de la chance d'arriver chez Pavul et Suzana juste avant la pluie encore. Encore une belle soirée chez ces gens hors du commun, qui habitent loin de tout dans un petit coin de paradis dans une maison en bois au beau milieu de la forêt.

 

Les parcs nationaux se suivent et se touchent, de Mala Fatra je passe à celui de Tatransky (Tatras). Il y a les Basses Tatras et les Hautes Tatras, où subsistent quelques traces de neige sur les plus hauts sommets que je vois depuis la route et la vallée. Malheureusement, la météo continuant à être plus que capricieuse, je ne profite guère. En route je rejoins trois jeunes hommes polonais qui font le tour des Tatras. C'est un circuit classique en quatre jours. Ce sont de gais lurons qui ne se prennent pas la tête, improvisent beaucoup et sont là pour vivre l'inattendu. Ah ah, je fais partie de l'inattendu.. Je reste avec eux la journée. Bivouac au bord du lac de Lipovsky où le bain post-étape est vraiment le bienvenu. En bons Polonais deux d'entre eux ne rechignent pas à se rendre jusqu'au prochain village et revenir (17 km aller retour) juste pour aller acheter quelques bouteilles de vin dégueulasse pendant que le troisième tente de monter les tentes sous la pluie qui se repointe. Le lendemain, toujours avec eux, nous trouvons refuge à la mi-journée et après seulement 40 km, dans des chalets en construction pendant que tombe la pluie et que les éclairs fendent le ciel. Toute cette partie de mon itinéraire devrait être magnifique, les sommets sont entourés de nuages noirs en permanence.

 

Ma main reprend peu à peu ses fonctions mais après une semaine de traitement c'est encore loin d'être du 100%. J'ai décidé de rester avec mes joyeux compagnons jusqu'à ce que nos chemins se séparent, nous ne sommes pas du tout sur le même rythme, ni à vélo, ni de vie, mais il me plaît d'avoir leur compagnie. Les trois parlent anglais. Nous bivouaquons la nuit d'après sous le balcon d'un restaurant désaffecté et glauque à l'arrière d'un hôtel luxueux qui ne nous donne pas l'autorisation mais nous dit en quelques sortes qu'ils ne nous ont pas vus. C'est que nous sommes dans le PN des Tatras et normalement, toute tente est interdite (Est ce par précaution à cause des ours ??). Le lendemain un des trois loupe un croisement et part plein pot en descente. Le temps qu'il réponde au téléphone, les kilomètres ont défilé et nous l'attendons une heure avant de reprendre notre route. Peu après nos chemins se séparent, eux vont vers la Pologne et le Nord, je vais au sud.

A partir de ce point, il faut que je me méfie encore d'un autre danger, en plus des ours : les gipsis. Les Romanichels quoi, les manouches, qui vivent en camp, soit aux abords des villages soi carrément en grosse communauté. Il me faut éviter ces grosses communautés et ne pas m'arrêter ni aller traîner dans leurs quartiers, c'est du moins ce que les gens me disent. Ils sont reconnaissables de loin, bidonvilles. Ces gens ont le teint très foncé, les enfants sont en général assez sales, les femmes parfois aussi. Jusque là, quand j'ai eu à traverser leur quartier parce qu'il est sur la route principale, les gamins m'ont fait signe et saluée avec un grand sourire, pourvu que ça dure. Le risque est de me faire intimidée et dévalisée. Je me renseignerai au fur et à mesure mais en fait, plus j'avance plus on me dit que ces gens sont inoffensifs. Qui croire ?

 

Mes tours de pédale me mènent dans un autre parc national :: Slovenky Raj, ou « le paradis slovaque ». J'y arrive sous la pluie après un col en pleine forêt et la première maison est un restaurant/ranch. J'y demande un coin pour planter ma tente à l'abri de la pluie. On m'accorde cette faveur, j'ai même des toilettes, l'électricité, des sourires, bref, je suis bien et pense être en sécurité par rapport aux ours. Je dors donc sur mes deux oreilles et me rends toutefois compte le lendemain matin que le local à poubelles est solidement grillagé et fermé avec des targettes. Quand j'en demande la raison, on me dit « les ours ». Il y a des loups aussi, mais les petits agneaux et les chèvres restent dehors la nuit et à part un petit et vieux border, il n'y a pas de chien de garde. Dans le PN Slovenky Raj se trouve une énorme grotte glacière classée au patrimoine mondial de l'Unesco, je suis passée devant, ne suis pas entrée. J'ai traversé le parc par une minuscule route très agréable et ai posé mon vélo chez des particuliers à une des entrées du parc où il y a plein de départs de randos. Il faut payer pour aller marcher, 1,5 euros pour une journée, mais au moins ils distribuent une carte sommaire. En fait il y a des gorges à remonter, plusieurs, très étroites, très sombres, très humides, c'est quasi de la randonnée aquatique, et c'est très équipé : échelles, câbles... Très sauvage et aussi fréquenté par les plantigrades. J'ai passé la journée à marcher, monter et redescendre (les gorges sont toutes à sens unique, on ne peut que les monter, il faut redescendre par d'autres chemins). Et quand je suis passée récupérer mon vélo et mes affaires, relavée de ma journée, j'ai demandé à dormir dans le garage, puis ai finalement planté ma tente dehors quand le père est rentré et m'a assuré qu'il n'y a pas d'ours ici. Un peu plus haut oui, à quelques kilomètres oui aussi, mais pas là.

 

La Slovaquie regorge de sites classés par l'Unesco. Le lendemain je visite ainsi la petite ville de Levoca et passe par Spissky Podhradie et son château en ruines, spectaculaire et immense, perché sur une colline que l'on voit à des kilomètres à la ronde. Les Slovaques sont bien gentils en général, et relavée encore après une étape contre le vent, je trouve à planter ma tente sur la pelouse d'une famille. Je ne serai pas invitée ni douchée mais on m'amène de l'eau gazeuse, du gâteau maison, des fruits du jardin, du pain et de la confiture... Le lendemain après une étape sous le cagnard encore qui me voit passer par le joli bourg de Bardejov classé par l'Unesco, je réitère et plante ma tente sur la pelouse de particuliers dans un minuscule village. Plus je vais vers l'Est et plus les gens sont pauvres... et gentils. Ici j'aurai même une douche, donc rinçage de ma tenue de vélo.

 

Pour ma dernière étape en Slovaquie, je longe de plus ou moins loin la frontière polonaise, par une route blanche sur la carte, qui épouse bien le terrain dans de superbes paysages bien vallonnés et très verts, mélange de forêts et de champs que je m'étonne de voir non fauchés. Il faut dire que la densité de population dans le secteur est extrêmement faible, je croise un minuscule village tous les 8 km. C'est très tranquille. La journée est caniculaire encore, plus de 35°C, j'arrive dégoulinante de transpiration à Snina, dernière ville slovaque avant la frontière. Une route que je pensais surchargée de poids lourds et que j'appréhendais mais qui est tout à fait déserte me mène jusqu'à la frontière de l'Europe.

 

Frontière, la première de ce périple où je dois sortir mon passeport. Elle est matérialisée sur le terrain par un double grillage avec deux mètres de no man's land entre les deux. Les Slovaques sont détendus, l'Ukrainienne de service adorable. Elle parle un anglais parfait et s'intéresse plus à mon vélo et mes périples (qui apparaissent au fil des pages de mon livret grenat) qu'à la ligne qu'elle est sensée m'autoriser à passer. Elle m'indique la banque d'état, planquée un peu plus loin et que rien n'indique afin que je fasse du change à un taux avantageux, et m'apprends, à ma demande, les quelques mots de politesse à savoir obligatoirement dans tout pays où l'on met les pieds. Bref, super sympa. Le tampon donne droit à 90 jours. Le meilleur quand même c'est que j'avais peur de ne pas avoir assez de place sur mon passeport pour terminer mon séjour américain l'an dernier, et voilà qu'elle a abattu le tampon à moitié à cheval sur un vieux tampon à moitié effacé du Pérou en 2012, donc j'ai toujours mes deux pages libres... Je vais être obligée d'aller ailleurs encore pour finir de remplir ce passeport avant mai 2020...

 

J'ai bien aimé la Slovaquie, c'était tranquille et joli, avec des gens calmes, souriants, et des conducteurs respectueux pour la plupart.

 

Premiers constats ukrainiens : la route est défoncée, raccommodée, tape-cul de manière indécente et en fait infecte, les bagnoles sont déglinguées, claquent et gémissent et grincent et menacent de se disloquer dans les trous du macadam, fument noir et mauvais, les gens sont dehors et les chiens en liberté. Je crois que ce pays va me plaire. Je ne comprends plus rien, il faut que je me réhabitue au cyrillique et vite fait afin de pouvoir au moins faire la transcription. Les denrées alimentaires ne coûtent que dalle. J'ai acheté de l'amidon de pomme de terre en pensant que c'était de la purée déshydratée...

 

Je suis installée chez Alissa à Dubrynychi, elle n'est pas là et je ne la verrai pas. Elle est cyclo et surtout guide en cyclisme. Ce que je fais à pied ou en raquettes, elle le fait à vélo : accompagner des clients sur des séjours. Elle est en Roumanie. Une volontaire russe de Sochi tient son « bed and bike » en son absence. Une grange aménagée : en bas des tables, un coin cuisine et une salle de bain moderne. Dehors une douche froide au jet, une douche chaude ballon chauffé au soleil et cerisier à point dont les branches vont jusque dans la douche de sorte que je peux manger des cerises directement sur l'arbre à pleines dents tout en me rafraîchissant sous l'eau froide du jet. A l'étage supérieur des matelas disposés sur un plancher. Déco faite d'objets usuels et tenues vestimentaires traditionnelles brodées. Wifi à tous les étages. Alissa est Warm Shower et met un lit gratuit à dispo des cylos de passage. Je serai bien ici pour préparer la suite, me reposer, faire une lessive... et mettre ce site à jour !

 

D'ailleurs la suite est simple :rester quelques jours encore dans les montagnes en passant par les parcs nationaux quand c'est possible puis croiser le Dniestr et aller à Kiev. A l'heure où je vous écris, je sais que j'aurai un endroit connecté où dormir et me laver à Snyatin dans cinq ou six jours. De Kiev, je compte descendre le long du Dniepr, passer par Odessa pour aller rentrer en Transnitrie puis Moldavie.

 

Je retrouve peu à peu des forces dans les doigts de ma main droite mais certains gestes me sont encore impossibles. Mon annulaire et mon auriculaire ne peuvent toujours pas atteindre l'extension, de même que je ne peux écarter mes doigts comme à gauche. Le traitement pour le nerf continue et ma main fonctionne toutefois beaucoup mieux qu'à Bratislava... Affaire à suivre !