Faut-il aller à Tchernobyl ?

 

12 km que je suis en Ukraine et hop, un jour de repos. Est ce bien raisonnable ? Il faut dire que mes jours ne sont pas trop comptés, j'ai droit à 90 dans ce pays. Je repars fraîche et avec les idées claires pour la suite. Toute ma garde robe est propre, bref tout est en ordre pour continuer. Me voici donc partie le cœur léger sur ces routes défoncées où je me tape le cul sur la selle, où il faut faire attention en permanence, mais où les voitures sont rares. Je me régale sauf quand ça secoue vraiment de trop. Ca monte et ça descend, je passe des cols sans vraiment les sentir, les jambes tournent bien, la température est idéale, les paysages variés et très beaux. De la vraie campagne. Des champs avec des fleurs, des forêts, des épiceries aussi minuscules que les villages où tout le monde est dehors, des petits tracteurs et surtout beaucoup de charrettes tirées par des chevaux et des tas de foin faits à la main. Des collines vertes et arrondies, des stations thermales où tout à coup se dresse un hôtel de luxe pour les curistes, des sources au bord de la route ou des puits où les gens viennent remplir leurs bonbonnes, des petites stations de ski en altitude... Un régal. Je plante mon bivouac dans une pâture avec vue. Autour de moi il y a du thym serpolet, du trèfle, du lotier corniculé et dans la soirée viendront deux bergères avec huit vaches, histoire de les faire brouter une heure. Si le terrain était quasi partout privé en Slovaquie, je me prends à imaginer qu'ici il appartient peut-être encore à l'état... Peut-être. La bergère me baragouine je ne sais quoi pendant une demie heure, je ne comprends rien sauf qu'elle me trouve bien là et bien courageuse d'aller à Kiev à vélo toute seule !

 

Le lendemain un choix s'offre à moi : piste au plus court ou route mais avec quasi 40 km de plus. J'ai pris la seconde option qui n'était probablement pas la bonne car le macadam était si défoncé que j'ai du parfois mettre pied à terre. J'eus préféré de la piste, mais on me l'annonçait caillouteuse. Bref. Me voici à longer la frontière roumaine le long de la rivière Tysa sur quelques dizaines de kilomètres absolument infects tant ça secoue. L'employé d'une station-service me propose de camper derrière et de prendre une douche, mais je vais plus loin et m'écarte de la route. Le lendemain matin, le 30 juin, au km 2, tout mon chargement arrière tombe dans un trou du macadam. Plus de peur que de mal, ce sont juste deux tiges du porte bagages qui sont sorties de leur logement. Le routier qui se trouve là sort promptement sa caisse à outils et me trouve la clé Torx adéquate pour refixer le tout. Rien de perdu, rien de cassé, rien de tordu, ouf ! J'ai des sections de belle route tout de même, notamment aux abords de stations thermales ou de ski, bref, dans les endroits bondés de touristes. Peu avant mon bivouac ce jour là, je fais le plein d'eau a une source marquée sur mapsme mais en ouvrant le robinet pour prendre ma douche une fois un endroit de bivouac trouvé après bien assez de difficultés, je me rends compte qu'elle est soufrée... Super pour la cuisson des pâtes ! Je ne prends quasi pas de photos, juste pour alimenter ce site, mon smartphone ne me permet pas de zoomer et une image sur deux est à effacer. J'en ai pris mon parti, ce voyage n'aura pas d'image, je photographie avec mes yeux les scènes d'antan que je vois en abondance chaque jour. Mais d'antan, ici, c'est aujourd'hui. Dimanche, sortie de l'office, j'ai l'impression d'avoir fait un bond en arrière vers un temps que je n'ai même pas connu. La tenue stricte des femmes, petits talons, robe bien droite avec une ceinture, et fichu sur la tête. Certains hommes ont des tuniques brodées superbes. Les églises (orthodoxes) ont des bulbes tous plus reluisants les unes que les autres. J'en vois des bleues, des vertes, des dorées, des entièrement en bois. Que cette région est belle ! Pas de grisaille post soviétique pour le moment.

 

Après quatre jours à sillonner les Carpates ukrainiennes, je débarque à Sniatyn où les deux seuls WS m'ont acceptée les deux. Je me rends compte qu'ils sont cousins et Mikhail me dit que je serai beaucoup mieux installée chez Sergyi. En effet, après les kilomètres de trous et de goudron fondu, j'arrive dans une maison spacieuse chez une famille absolument adorable. Ils s'apprêtaient à partir au lac voisin, j'ai juste le temps de prendre une douche et une collation que nous voici repartis. Du coup, je reste un jour de plus car je n'ai rien eu le temps de faire et que j'ai besoin de ce jour de repos. Autant le prendre là où c'est confortable. La voisine, prof de français, viendra me rendre visite, m'offre un œuf en bois emblème du pays, et Katia, 6 ans, me tend un dessin en guise de cadeau au moment de mon départ.

 

Je pensais trouver des routes plates, droites et sans ombre comme me l'avais annoncé mon WS ukrainien de Berlin mais il faut bien avouer qu'après les Carpates, j'ai eu les casse-pattes. Le réseau routier ne s'arrange pas, les petites routes sont souvent meilleures que les axes plus importants car moins abîmées et plus récentes, mais ça reste infect. Quitte à choisir, je préfère de l'infect tranquille qu'à de l'infect avec du trafic. Je traverse le Dniestr, fleuve dont j'espère pouvoir reparler plus tard dans mon voyage, et cumule des dénivelées positives infernales, parfois plus de 1500 m à la journée sachant que je monte jamais plus de quelques dizaines de mètres à la fois. Je me demande où je vais trouver l'énergie, mais bon, elle est là et c'est une bonne chose. Je trouve sans difficulté des endroits de bivouac, pas une barrière dans ce pays, et les gens sont sympathiques. Motivée par une douche chaude et un lit à Vinnytsa, je me fends en quatre pour y arriver. Mon hôte me fait attendre plus d'une heure devant une épicerie, viens me chercher à vélo dans un short jaune année 1962 sur son beau vélo et je débarque dans ce qui n'est pas grand chose de plus qu'une cabane de jardin (une datcha) qui appartient à son ami Serge qui y vit toute l'année. Un réchaud pour cuisinière, l'eau du puits, la douche au broc dans la serre envahie par la friche, pas de connexion, un sofa pour dormir, et le dîner pris sous un appentis de tôles pendant que l'orage se déchaîne. Ceci dit Lovodimir et Serge se mettent en quatre pour moi et leur précipitation à devancer mes moindres souhaits fait plaisir, ils sont aux petits soins à en être comiques. Bordel, une cycliste française, une femme à la maison ! Il faut la soigner ! Ni l'un ni l'autre ne parlent anglais mais nous arrivons à communiquer tout de même. Cela restera je pense un grand moment de ce voyage. Le maillot et le tee-shirt que je rince reprennent une rincée alors qu'ils sont sensés sécher. Le même jour lors de ma pause déjeuner sur un banc devant une épicerie de village, un habitant bien pauvrement vêtu m'a offert une large tranche de pastèque bienvenue. Le lendemain matin, après un petit-déjeuner viande de porc, carottes et riz (ce qu'on pourrait appeler un Plov en Russie ou Asie centrale) Lovodimir revenu exprès m'accompagne un bout de chemin. Le tout se termine par une interview qu'il a soigneusement préparée pour sa chaîne Youtube.

 

Beaucoup de véhicules roulent au gaz (russe), et se divisent en deux catégories : ceux qui ont peu d'argent possèdent de vieilles Lada, et ceux qui ont de la tune ont des japonaises, des allemandes voire des françaises. Je vois beaucoup de Duster. Les arrêts de bus perdus dans la campagne sont superbement ornés de mosaïques, ils me procurent un peu de confort lors de mes pauses pique-nique. Les gens sont plutôt réservés et c'est à moi d'aller vers eux pour engager la conversation, mais dès lors, ils se montrent très sympathiques.

 

Les paysages traversés sont jolis, des haies d'arbres de haute tige assez larges donnent l'impression d'être dans la forêt mais juste de l'autre côté, ce ne sont que milliers d'hectares de cultures. Des champs blonds, l'or de l'Ukraine, le blé. Des champs verts de patates, betteraves, maïs, des champs verts et jaunes de tournesols. Des milliers d'hectares entrecoupés de ces haies qui donnent du contraste. J'ai de la chance avec la météo car alors qu'il serait normal d'avoir plus de 30, 35 voire 40 degrés, j'ai un 25 avec un vent aussi frais que les nuits. Les habitants ont tous de magnifiques jardins potager et les tomates et fruits achetés directement aux producteurs sur le bord de la route sont absolument délicieux. Côté organisme, je souffre grave du derrière sur ces routes de malheur malgré le cuissard plus le short par dessus. Nouveau revêtement en vogue : le bon gros pavé qui te transforme l'arrière-train en compote, qui te nique tout en fait, la mécanique de ton vélo et la tienne. J'ai du marcher parfois. Ou le pavé qui a été plus ou moins recouvert par du goudron mais auquel il manque 2 cm pour que les pierres ne dépassent plus, les trous, nids de poule, raccommodages à gogo et mal faits qui transforme la route en quelque chose de bien pire qu'une piste.

 

La terre appartient à l'état qui la loue aux énormes exploitants agricoles. A certains endroits je vois les grosses moissonneuses Klaas tourner dans les champs. Pas une barrière nulle part dans ce pays et cela me facilite grandement la tâche pour m'échapper de la route quand vient l'heure du bivouac, je peux me poser quasi partout. Les seules contraintes sont celles que je me fixe (abri des regards, écart de la route, en forêt pour la fraîcheur, l'ombre le matin et le soir, plat). J'arrive à Fastiv chez Sasha et suis là encore traitée comme une princesse. Une invitée ici, c'est pas rien. On me fait visiter le jardin, autour de la maison mais aussi celui qui est au bout de la rue, un peu comme ce qui était chez nous les jardins municipaux. Sasha, sa tante chez qui il vit et sa cousine travaillent les 3 à Kiev qui n'est plus qu'à 80 km. Ils se déplacent en train. Je suis la première cycliste qu'ils reçoivent, Sasha n'est lui-même ni cycliste ni voyageur. Comme la plupart du temps dans ce pays j'ai l'impression, ils ne sont pas riches, ils ne sont pas pauvres non plus, la maison est simple mais confortable et bien équipée. Pas de véhicule, un grand jardin, et finalement des vies probablement plus saines que les nôtres.

 

Arriver à vélo dans les grandes villes et à fortiori les capitales nécessite, avant de parvenir au centre, de traverser des banlieues qui donnent généralement de bonnes indications sur l'état de précarité d'une certaine partie de la population. En traversant la périphérie de Kiev, j'ai eu l'impression de me trouver dans un village. Toujours des maisons simples avec des jardins, des rues non revêtues et des gens au regard appelant la confiance. Alexi me confirme la chose : il n'y a pas vraiment de quartier malfamé à Kiev et la sécurité y est totale jour et nuit. Je pourrais installer ma tente dans un parc public me dit-il, sans pour autant être ennuyée, peut-être juste la police me demanderait-elle d'aller ailleurs, et encore... Je n'ai pas vu un seul mendiant ni un seul SDF à Kiev. Ce pays est étonnant et contre tous les préjugés qu'on pourrait en avoir. De plus et contre toute attente, Kiev est vraiment une capitale qui vaut le coup d'oeil, la nature environnante aussi offre des attraits. Pas de grisaille post soviétique, pas de friche industrielle fumante, je ne retrouve absolument pas le passage de l'URSS dans l'architecture de la ville. C'est coloré, les chauffeurs ne klaxonnent pas, c'est aéré, les avenues sont larges, certaines parties sont piétonnes, plusieurs édifices sont classés par l'Unesco et il y a des choses à voir à chaque coin de rue. Je ne m'attendais pas à autant d'atouts. D'ici, je pourrais faire une excursion à Tchernobyl qui est devenue une destination touristique prisée. On peut visiter l'ancien site repris par la végétation, et la ville fantôme de Pripyat etc... L'excursion coûte cher, 150 dollars, et à vélo ce ne sont pas moins de 390 km aller retour. Je ne suis pas certaine de vouloir visiter les ruines de cette arme de destruction massive. C'était en 1986, j'avais 16 ans et je m'en souviens. A Kiev je suis logée par Alexi, Géorgien d'origine venu s'installer en Ukraine par amour (pour sa femme Annia ah ah, pas pour le pays). Tout le monde a du travail me dit-il et ce pays est confortable. En trois ans sur leurs (gros) salaires, ils ont économisé assez pour se permettre d'acheter un appartement au 15ème étage d'un bâtiment moderne dans un quartier moderne dans l'Est de la ville. La ligne bleue du métro vient jusque là. Je suis là aussi chouchoutée et le premier soir, après déjà mes 80 km de vélo plus visite d'une partie de la ville l'après-midi, nous retournons passer la soirée dans le centre, prendre un dessert dans une pâtisserie renommée et faire un tour de grande roue au bord du fleuve. Le lendemain je poursuis ma visite et me déplace en métro. C'set fou le nombre d'églises qu'il y a dans cette ville ! J'ai voulu visiter un musée, celui qui se situe sous la jupe de l'immense statue de la Mère Patrie, musée qui retrace les incessants combats entre ce pays et la Russie. Rien en anglais, je suis ressortie.

 

Une partie du pays est toujours en guerre contre la Russie : le Donbass, à l'Est, et il est dangereux d'aller s'y balader en ce moment. La Russie continue à vouloir mettre la main sur des territoires qui ne lui appartiennent pas. La Crimée est occupée, l'Abhazie est occupée, l'Ossétie est occupée et à l'image de tous ces secteurs, le Donbass est occupé. Il y a un mur interminable ici à Kiev, où sont affichées les photos des Ukrainiens morts au combat depuis 2014. Des photos s'ajoutent sans cesse, par tranches de six mois. Les Ukrainiens n'aiment pas les Russes, et pour cause, alors j'évite de dégoiser les quelques mots que je connais en russe, préfère m'abstenir pour ne pas les froisser. Par contre, chez Alex et Annia, ils parlent russe car lui ne parle pas ukrainien. Beaucoup de gens parlent russe à Kiev.

 

Voila, j'ai arpenté cette ville pendant deux journées et soirées bien remplies. Je vais poursuivre un peu le long du Dniepr vers le sud jusque dans les environs de Krementchouk, puis je couperai je pense vers Mikholaiev pour aller à Odessa en espérant de pas trop mauvaises routes et des gens toujours aussi sympathiques.