D'une Ukraine à l'autre.

 

J'ai hésité vraiment à aller visiter Tchernobyl et Prypiat, la ville de 50 000 habitants aujourd'hui fantôme et envahie par la végétation car évacuée suite aux funestes événements d'avril 1986. Et puis il faut s'inscrire quatre jours à l'avance sinon le prix double. Il faut en fait l'autorisation du gouvernement. Je n'ai pas envie de payer cher, ni envie d'attendre encore quatre jours bien que mes hôtes m'y encouragent. Afin que je ne reste pas sur ma faim, Alexander me met le documentaire de 5 heures à la télé, tout en anglais et je le visionne le lendemain, tranquillement installée dans le canapé, sans frais ni fatigue ni risque ! Ah ah, parce qu'elles sont sympas les agences : au début elles te mettent toutes qu'il n'y a absolument aucun risque patati patata et ensuite elles te disent qu'il ne faut pas partir avec n'importe laquelle parce que certaines ne prennent pas toutes les précautions nécessaires, et tu vois aussi qu'avant de sortir de la zone tu dois passer au détecteur, que la visite doit être faite en pantalon, manches longues et bonnes chaussures... Bon, le document visionné est historique, c'est une reconstitution minutieuse de la catastrophe, avec le côté humain, le côté technique, le côté politique. Je suis restée scotchée 5 heures devant l'écran sans décoller, j'ai appris énormément, plus que lors d'une visite, j'ai vu mieux que si j'y étais et après avoir visionné le doc, je n'avais plus du tout envie d'aller sur le site : trop triste. C'est une histoire incroyable que celle de la plus grosse catastrophe nucléaire civile. Et encore, si des hommes, sachant qu'ils n'avaient aucune chance de survivre, n'étaient pas intervenus pour « limiter » la catastrophe a ce qu'elle a été, c'est la moitié de la planète qui aurait subi les conséquences. Impressionnée aussi par le fait de savoir que la faute incombe à un homme, carriériste et autoritaire..., interpellée par les moyens mis en œuvre dans les jours, semaines et mois suivants pour éviter toute sur-catastrophe. Et choquée par l'apparence et la vitesse à laquelle sont apparues les plaies sur les personnes directement soumises aux radiations. Horrible.

 

Après tout ça je reprends la route, je ne suis pas au mieux de ma forme, cela fait deux jours que j'ai un mal de tête tenace et quand la route me secoue, j'ai un plomb qui se déplace dans mon crâne et vient en percuter les parois. Ça fait mal. Petite étape (73 km tout de même) avant que je ne me pose en surplomb au bord du Dniepr à 13 heures. Le fleuve est très large, plusieurs kilomètres et ici ce n'est rien encore. Il est majestueux, sauvage, forme des îlots et abrite des roselières, il méandre, il se sépare et se retrouve. Il est impressionnant et je suis bien contente d'avoir pris la décision de le longer un moment. Des oiseaux élégants aux ailes comme un concorde mais multicolores, virevoltent et nichent dans les falaises de terre sur lesquelles je suis perchée. La météo est très mitigée, il faisait 13 ce matin à Kiev, j'ai roulé en manches longues. Éclaircies dans un ciel majoritairement nuageux, quelques minuscules averses. La sieste fait du bien. Je longe le fleuve de plus ou moins loin (aussi près que je puisse) jusqu'à Svitlovodsk un peu avant Kremenchouk. J'ai de la belle route et de la route pourrie, des pavés, des trous, bref l'habituel panachage ukrainien. Quand ce sont des sections pavées, souvent, les autos ont tracé dans les champs une route parallèle en terre battue qui est un soulagement. Je me suis posée aussi une fois au bord du Dniepr là où il est quasi le plus large. Il forme en effet un réservoir de 30 km de large par 72 de long et parfois il y a de petites plages. Une petite mer intérieure. De mon bivouac, je ne vois pas l'autre bord. Ils appellent ça « La mer de Kremenchouk »! À part ça je continue à me goinfrer de tomates et de cerises cueillies au bord de la route. Et je vois maintenant des abricots, pareil, à portée de main ! Depuis Kiev, les gens parlent russe.

 

Mon passage à Svitlovodsk est un enchantement. Je suis attendue par Mikhail à l'entrée de la ville. C'est un WS qui est en Pologne mais qui m'a donné les contacts de ses amis... Mikhail vit avec sa femme Diana et leur fils Andrey dans une barre qui fleure bon l'ambiance post soviétique dans cette ville quelque peu décrépie. Il y avait des industries. Avant. Mais tout a périclité ces dernières années et du coup c'est un peu limite glauque. La ville est située à l'extrémité sud du grand lac, qui est artificiel. L'eau est verte, chargée en algues fines, fléau pour l'environnement, due à la photosynthèse, en été, de toute la matière organique contenue dans le fleuve avec l'ajout (pollution) de substances azotées. On ne peut pas s'y baigner, et c'est bien dommage. Après installation rapide, petite douche et repas, nous partons visiter la ville où ce qui était un parc est devenu une friche et où les bâtiments administratifs menacent ruine. Nous en faisons un sujet de plaisanterie. Ils me font goûter la boisson nationale, le Kvas, à base de pain et de levure, le tout fermenté, ma foi, ça se boit bien, et nous marchons jusqu'à l'écluse et la centrale hydroélectrique qui clôturent le lac. C'est Staline qui avait décidé de créer six réservoirs sur le cours du Dniepr, il entendait ainsi pouvoir arrêter un éventuel envahisseur en faisant sauter les digues et en inondant toute la terre. Celui de Kremenchouk atteint au plus profond 16 mètres seulement, plus profond que la mer d'Azov me dit-on. Le grand-père de Diana, que je rencontrerai dans la soirée, habitait un des villages qui a été englouti. Nous poursuivons la soirée chez les parents de Diana où nous attendent barbecue, tomates et concombres du jardin, vin maison, vodka maison, sirop maison, gâteau maison, melon du jardin, bref, un régal. Ils me bombardent de questions, Mikhail traduit et le grand-père de 89 ans mais très alerte pousse la chansonnette que tout le monde reprend. Il faut que je connaisse, disent-ils, les traditions ukrainiennes ! Le lendemain au moment de partir, Diana me tend un sac avec des tomates, concombres, un poivron et une verrine de confiture exquise de la part de sa maman...

 

J'ai donc quitté le Dniepr, j'ai quitté aussi même les axes moyens, il faut zoomer fort sur la carte pour visualiser les chemins qui seront les miens jusqu'à Mikolaiv dans le sud du pays. Je crains les pavés, j'en ai, mais j'ai aussi de la terre battue, ce qui me réjouit. Je me limite à 90 kilomètres journaliers histoire de tenter comme je peux, et en plus de la pommade, de cicatriser les plaies que j'ai au derrière. De grande haies séparent toujours les parcelles de culture de dizaines d'hectares. Les tournesols qui ravagent les sols, soja, maïs, blé. La terre n'a aucun répit, jamais. Je ne vois pas une seule parcelle qui se repose. Les seuls arbres sont ces haies de chênes souvent qui m'offrent tout ce dont j'ai besoin pour camper. J'y plante mon bivouac en plein milieu, à l'ombre le soir et le matin, au frais. J'ai énormément de chance avec les températures, les Ukrainiens se plaignent que ce n'est pas l'été, pour moi c'est juste idéal, 20 à 25 la journée, 15 la nuit, c'est bonheur. Il devrait faire beaucoup plus chaud, ce qui est pris est pris.

 

Avant d'arriver à Mykolaiv, ville de 500 000 habitants, j'ai un tronçon de route absolument incroyable, des baignoires d'un mètre de profond, sans exagérer. À vélo ça ne passe pas trop mal, ça ne secoue pas, c'est ludique, je vais beaucoup plus vite que les autos et les camions, je suis sur une nationale. Mykolaiv, ville fondée au bord du Doug Méridional par Potemkine, était une des plus industrielles de l'Ukraine. Trois entreprises y construisaient des navires, la plus grosse employait directement 16 000 personnes et en faisait vivre 50 000. Tout a périclité avec l'éclatement du bloc soviétique, et c'est donc une ville un peu glauque aujourd'hui. Elle fut momentanément occupée par les Turcs, puis interdite aux étrangers longtemps. Site stratégique. Dans un méandre du fleuve, elle fut comme Odessa, le siège de massacres sur la population juive pendant la seconde guerre mondiale. Les Juifs de Pologne avaient été cantonnés ici, les Russes leur avait donné un toit et un lopin de terre, quelques animaux. Plus tard, ceux de Mykoaiv étaient transférés à Odessa afin d 'être massacrés.

 

Je suis logée chez Andrey et Natasha, à 7 km du centre-ville. Andrey a un atelier de réparation vélos où j'installe ma bâche et mon matelas, c'est son hobby, mais il télé-travaille avec les Américains en horaires US, donc la nuit devant son écran. Je nettoie mon vélo à fond, démonte et vérifie toute la transmission, les freins, démonte et regraisse les pédales qui ont souffert, coupe la partie des cornes de mon guidon que je n'utilise pas à la disqueuse afin de récupérer les grips ergonomiques que je mets sur la partie que j'utilise. Mon vélo brille à nouveau et la chaîne n'a pris aucun allongement depuis que je l'ai changée il y a bientôt 3000 km. J'ai passé il y a deux jours les 7000 km. J'ai de longues discussions avec Andrey sur l'histoire de son pays, le temps soviétique, les kolkhozes, quand tout le monde avait un travail, un toit et à manger en abondance, et tout était si peu cher. Tout le monde déplore aujourd'hui cette incommensurable corruption qui ruine le pays, vole les habitants et qui laisse tomber en ruine les infrastructures. Je reste une journée entière à Mykolaiv, Andrey me fait visiter à vélo les friches industrielles abandonnées et les parties portuaires délabrées. 35 km à tourner dans cette grande ville pour ne voir que des trous dans les murs, dans le macadam, des trottoirs éventrés, un tramway de seconde main récupéré en Slovaquie, de la poussière en été, de la boue en hiver, rien.

 

Je dois revenir un peu sur l'histoire de ce territoire. L'Ukraine actuelle était pour moitié territoire polonais et pour autre moitié territoire russe. C'est pour cette simple raison qu'avant Kiev j'entendais parler ukrainien, langue qui s'apparente au polonais et que depuis Kiev les gens parlent russe. Puis il y a eu des « arrangements » entre Russes et Polonais et c'est devenu une république soviétique. L'Ukraine en tant que telle n'existe que depuis la fin de l'Union Soviétique. Dans la partie russe, il y avait la Crimée et le Dombass, territoires en guerre. C'est pour cette raison également que je ne vois cette architecture communiste reconnaissable entre mille que depuis Kiev. Avant, j'étais en Pologne en quelque sorte. D'une Ukraine à l'autre... Ici, les marchés à même la rue où la personne qui a la chance de posséder trois vaches vient vendre le lait dans des bouteilles Coca Cola en plastique de deux litres pour subvenir à ses besoins. Andrey m'explique que dans les années noires, les années 90, il n'y avait pas de magasins, il n'y avait plus rien. Encore aujourd'hui, les gens vivent comme ils peuvent. Je retrouve les conduites de gaz qui longent les rues ou les traversent accrochées à un support dont on se demande qui tient l'autre et se déplacer que ce soit à vélo, en auto ou à pied demande une vigilance accrue, les pièges sont partout. Les plus gros bateaux du yacht club sont comme ceux des pécheurs du lac des Rousses. La zone au bord du port de plaisance où se regardent deux rafiots minables, où viennent se promener les familles, prendre un verre ou se faire un resto est désuète pour ne pas dire ridicule. De toute façon, les gens n'ont ici guère de temps à consacrer aux loisirs.

 

Je pars le lendemain pour une ville encore plus grande : Odessa, tristement célèbre pour ses massacres de Juifs, mais aussi pour le cuirassé Potemkine (du nom de celui qui est aussi le fondateur de Mikolaiv). Le macadam est correct mais le trafic est lourd, je m'échappe dès que je peux et file tout droit vers la Mer Noire. Avant de l'atteindre, je vois un salar de plusieurs kilomètres carrés, c'est un bras de mer « asséché », tout blanc étincelant. Puis très vite me voici sur une plage bondée et surchauffée. Je n'y suis pas restée deux minutes, ni une. J'ai fait demi-tour, je veux trouver un endroit tranquille pour poser mon bivouac. J'aime voir la mer mais n'aime pas les plages, même désertes, ni les foules. Je préfère les côtes rocheuses et déchiquetées, je préfère voir la mer d'en haut. Discrétion, calme, ombre matin et soir, vue sur la mer, terrain plat, pas de moustiques sont mes exigences, rien que ça. Et je trouve et c'est bonnard, je domine la mer d'une centaine de mètres, je suis au bord de la falaise, il y a des arbres et depuis ma tente je vois les super tankers qui glissent. Je suis au point le plus septentrional de cette mer, sur l'autre rive, au sud, se trouve la Turquie. Des bungalows abandonnés et ouverts à tous vents sont à moitié dans le vide. La falaise s'est érodée avec les années et de grosses fissures dans la terre indiquent que certaines parties ne demandent qu'à tomber. Je ne vois personne de la soirée, un vrai bel emplacement de bivouac. De jour je ne voyais pas grand chose mais de nuit, toute la mer s'est illuminée partout, c'est fou le nombre d'installations et de bateaux qui stationnant dans les parages.

 

Cela fait plusieurs jours que la température monte gentiment et cette fois ci, il fait chaud, alors j'ai un peu moins de ressort. Je fais mon possible pour éviter le grand axe, je fais des détours. A l'entrée d'Odessa, je passe par le chemin qui longe les plages bondées. Bondées. Je ne me baigne pas, il y a trop de monde, il fait trop chaud, je ne me sens pas à ma place. Je passe donc mon chemin et vais au centre d'Odessa, trouve facilement les fameux escaliers qui permettent de descendre directement du centre-ville au port. Le théâtre est probablement le monument le plus imposant de la ville, quelques statues, beaucoup de parcs et d'espaces verts. Le tout domine le port industriel où les grues s'agitent. Je traîne un moment puis me rends chez mon hôte, Ruslan, grand voyageur, à 8 km du centre. Odessa est un centre névralgique, c'est la troisième plus grande ville d'Ukraine.