Roumanie toujours.

 

D'ailleurs il n'y a que de la piste au programme le lendemain, et il pleut et je suis dans la montagne et ma pédale gauche bloque complètement et après un premier démontage sous la flotte ça recommence deux km plus loin. Je termine la montée de ce col à pied en poussant ma monture et fais une partie de la descente sur la piste boueuse sur une jambe. Je m'arrête aux premières maisons, c'est un château de chasse qui appartenait à la famille royale, les bâtiments sont superbes. Je n'ai pas le loisir de les prendre en photo car les gens n'y sont pas très sympathiques. Ils me laissent toutefois 5 minutes sous un avant-toit de toile pour regarder mieux ma pédale. Je repars et tombe sur le monastère du secteur. Et là, le padre m'ouvre son atelier ma foi plus que bien fourni, tracteur tondeuse, déneigeuse, tous les outils, huile, graisse et m'aide à démonter, regarde, tente en vain de démonter une pédale sur un vieux vélo qui ne sert plus pour que je puisse aller jusqu'à la ville suivante le lendemain. Essayez juste de m'imaginer en train de bricoler avec ce prêtre orthodoxe d'un mètre quatre vingt quinze en longue robe noire, avec sa barbe aussi longue que ses cheveux... après ma pédale de vélo ! Oui le lendemain parce qu'il me propose de rester dormir ici, et on m'offre une douche chaude, un lit dans une chambre où je peux brancher l'ordi sur les hauts-parleurs grâce à la petite prise jack qui traîne, yeh ! Musique, pas la même qu'à l'office dans la petite et très vieille église en bois, superbe. Blasphème, du Thiéfaine au monastère ! Et on me gave, liqueur de cerise, sanglier, pommes de terre, riz et légumes entourés d'une feuille de choux cuits à la vapeur, salade tomates du jardin et concombres, et assortiment de pâtisseries, eau de vie... Je refuse le vin et la bière qu'on me propose. Le lendemain est jour de célébration au monastère qui fête son protecteur d'été, saint Constantin. Il y a du monde à l'office le soir, toutes les femmes ont un foulard et les hommes prennent le temps de décrotter leurs souliers avant d'entrer. Le padre tourne le dos aux fidèles, l'intérieur est en boiseries peintes, noircies par le temps. Le padre Arsène vit seul dans cet immense monastère très récent (20 ans) qui a été construit autour et afin de préserver cette église de 1646 classée à l'Unesco. Les chambres y sont très confortables, fourneau, table, une salle de bain pour deux chambres. Je n'ai fait que 52 km et en ai bien bavé mais c'est une bien belle journée tout de même.

 

Bien, évidemment le lendemain au bout d'un kilomètre tout est bloqué à nouveau, à noter que les conditions n'ont pas changé, crachin et boue. Je démonte, desserre complètement les écrous et repars. Pas bien réfléchi sur ce coup là. 500 m plus loin je suis de nouveau en train de bricoler, cette fois-ci j'abandonne les billes d'un côté dans l'herbe ainsi qu'un écrou, laisse le contre écrou, je n'aurai plus de problème jusqu'à...

 

Reghin, pas de magasin de vélo. L'affaire est classée, j'ai fait 40 km, je vais bien encore en faire 30. J'arrive à Targu Mures. Pouah la blague, 16 août, tout est fermé, jour férié. Ma chance inouïe fait que je trouve sans vraiment chercher longtemps un atelier de réparation vélos. Ils ne vendent pas de neuf mais par contre c'est un vrai atelier « haut de gamme ». D'abord ils ont toutes les pièces qu'il me faut en stock, parce que j'en profite pour changer la transmission qui est morte. Donc cassette, chaîne, pédales, contrôle des plaquettes frein, nettoyage complet. Mon vélo sort de cet atelier moins de deux heures plus tard comme neuf, la classe, voici une bonne chose de faite. J'ai sorti la carte bancaire, mais avec plaisir. Pendant que mon vélo était dans la salle d'opération, j'ai trouvé de quoi me loger à Sibiu, à 120 km, donc demain soir. J'avance encore un bon bout avant de poser mon bivouac dans une forêt de chênes. La nuit est mauvaise, je ne sais pas ce qui m'arrive mais je vomis, chose qui ne m'arrive à peu près qu'une fois tous les 10 ans. Le lendemain matin je semble aller bien mais une fois sur le vélo c'est une autre paire de manches et j'arrive à Sibiu après 75 km et 600 m positifs avec soulagement. L'après-midi je vais toutefois visiter le centre ville, joli, et me couche tôt.

 

C'est que la suite s'annonce ardue. Je pars en effet pour la Transfagarasan, la seconde de mes routes mythiques de ce pays, je dois monter à plus de 2000 m en 25 km en gros, en partant de bas. Bonne pente. J'aurais préféré avoir les intestins en bon état pour cette journée. Je pose un premier bivouac à la limite de la forêt versant nord, où je ne devrais pas trop craindre les ours, un dimanche soir, avec toujours des bulles dans les intestins. Ceci me permet de monter un lundi matin donc sans trafic et à la fraîche. Euh, ça, c'était dans mes rêves, parce que c'est tellement touristique que tant que c'est les vacances, il y a du monde, certes moins qu'un week-end. La pente est plutôt régulière, je découvre les fameux lacets à la sortie de la forêt, le beau temps est là, les conditions sont bonnes. À 12 heures je suis en haut, ai fait le tour du petit lac à pied et suis montée au belvédère. L'endroit est blindé, noir de monde, des gros porcs qui balancent tout dans les talus, qui laissent les moteurs tourner, je n'ai absolument pas envie de camper là, et puis il est si tôt... 84 km avec quelques remontées me séparent de mon prochain logeur, je le contacte, il pense que c'est faisable, alors j'y fonce. Il m'annonce alors qu'il a rendez-vous chez le garagiste à 17 heures, donc soit j'arrive avant soit ce sera 18 h 30. J'ai appuyé sur les pédales, tout en gérant mon effort et en m'arrêtant manger, j'ai croisé un ours, et à 17 heures pétantes mon doigt se posait sur la sonnette à Curtea de Arges. 111 km, 1720 de positif, belle journée. Le lendemain demande encore des efforts avec des parties en piste où je dois marcher à côté de ma monture que ce soit en montée ou en descente, grosse caillasse et sable, hum... j'adore. La seconde partie de la journée est un régal à tous niveaux et je suis le soir à Voineasa.

 

Le jour suivant est encore une journée très montagneuse, je démarre de 650 m, monte à 1580, redescends à 1350, et termine ma journée à 2050 m, au premier col de la Transalpina, troisième route mythique.Mon compteur en profite un joli 10 000 tout rond, pile poil au ssommet. Il n'est pas tard mais l'endroit est rêvé pour camper, donc le reste se fera le jour suivant. Je suis bien au delà de la limite sylvestre donc n'ai normalement rien à craindre des ours, et quel calme, pour une fois... En effet j'ai posé ma tente loin des groupes électrogènes des bouis-bouis vendeurs de souvenirs et petite restauration du col, espèce de bidonville improvisé pour la saison, mon regard porte loin, je n'entends pas les motos non plus. La nuit est bien fraîche à cette altitude et ça fait carrément du bien. Le lendemain, je démarre en tee shirt et en short, c'est dire ce qui m'attend comme température 1800 mètres plus bas, dans la plaine à Targu Jiu, que j'atteins après de bien belles montagnes russes qui achèvent mes jambes. Heureusement j'ai ensuite 40 km de plat pour me reposer, sous le cagnard tout de même. Le programme montagne n'est pas terminé, à partir de Baia de Arama, il faut remonter avant de plonger vers la station thermale de Baila Herculane après de jolies gorges très encaissées. Je me disais bien que ça puait dans le coin... c'est l'odeur du soufre des sources ! Au bord de la route, avachis dans des pliants, des veaux de mer exhibent leur bedaine tandis que les gosses piaillent dans la rivière avec leur bouée et que les parents boivent de la bière et bouffent de la merde avec leur bouée aussi. Intégrée. Je ne m'arrête pas, ces endroits me font de plus en plus fuir, je vais prendre mon pique nique sur un banc du quai de la gare, c'est le seul endroit où il y a des bancs à l'ombre et au calme.

 

De là je dois rejoindre Resita par la dernière route « trans » de Roumanie, la Transemenic. Mais pour aller au pied de ce haut col, je dois suivre pendant 55 km un axe européen. Il faut savoir qu'en Roumanie il n'y a pas d'autoroutes, donc les nationales absorbent le trafic comme elles peuvent. Sauf qu'elles ne sont pas très larges et complètement dépourvues d'accotement ou voie d'arrêt d'urgence. J'ai été obligée de la prendre 15,3 km cette route et j'ai vite bifurqué dès que j'ai pu. Je n'irai pas à Resita par la Transemenic, tant pis, c'est la vie, la vie justement. Rester sur cet axe où les poids lourds se succèdent dans les deux sens aurait pu me la faire perdre. Je ne perds peut-être pas grand chose au change car je suis sur une route tranquille dans une très belle campagne roumaine. Je traverse des minuscules patelins où les gens font signe, les fontaines et sources au bord de la route me permettent de boire autant que je veux l'eau fraîche tout droit sortie de la terre. Les foins sont sur les piquets de 5 mètres, tout est prêt pour affronter l'hiver. Je vois les gens dans les champs vaquer à leur occupation de petite culture, petit élevage. Tout est petit, quelques vaches, quelques arpents, juste de quoi vivre. Je croise des carrioles tirées toujours par de superbes chevaux, les chiens errent comme dans tout le pays. Et le soleil cogne. Avec cette succession d'étapes montagneuses et longues, mes jambes commencent à me demander du repos.

 

J'en prends une journée à Resita, ancienne importante cité minière au passé glorieux. Il paraîtrait que des bouts de Tour Eiffel sortent des usines métallurgiques d'ici. Je suis logée par Adrian et sa maman Lydia. Adorables les deux. Je suis bichonnée. Depuis la fenêtre du cinquième étage de la tour du plus pur style Ceaucescu, je vois le convoyeur en ruines qui enjambe la ville et la vallée sur ses hauts piliers. Convoyeur de minerai. Il fonctionnait jusqu'à 23 heures me dit Lydia. Le jour de repos est occupé à préparer la suite du voyage après être allés se baigner, à vélo, dans un lac très profond, une ancienne mine à ciel ouvert dont un jour les ouvriers ont percé la nappe phréatique, ce qui a inondé la mine, remplit le trou. Adrian et Lydia sont des encyclopédies vivantes et des gens passionnés d'histoire. Ils me racontent la révolution de 1989, quand en dix jours, du 15 au 25 décembre 1989, le pays est passé du calme à l'exécution de son chef. J'ai le détail jour par jour mais aussi celui des années précédentes, pendant lesquelles peu à peu le peuple est affamé parce que tous les biens produits sont exportés dans l'unique but de supprimer la dette. Ceaucescu a tenu son pari, en 1989 la Roumanie n'a plus un leu de dette extérieure mais la population crève de faim, et est à cran. Lydia me montre des bons de rationnement. Par personne et par mois : 5 œufs, un litre d'huile, un kilo de sucre, un kilo de farine, 150 gr de beurre. Par personne et par mois ! Pour le reste il faut faire la queue pendant des heures et encore ne pas être certains d'avoir quelque chose au bout. De temps en temps une personne mieux vêtue double la file, entre et ressort avec des cabas bien remplis... Adrian me raconte comment, étant alors gamin, il parvenait à passer deux fois en plaidant coupable d'avoir oublié son carton... Des fois ça marchait. Ils me racontent la peur engendrée par la milice, les disparitions de personnes soupçonnées d'avoir fait un pas de côté ou mal répondu, pfttt, évaporées. Les années noires, les années de misère et de terreur. Ils me racontent le début des événements à Timisoara quand un groupuscule veut protéger un prêtre à qui s'en prend le régime, l'explosion tout à coup de ce peuple qui tout entier descend dans les rues dans toutes les villes du pays en brandissant des slogans et revendications qui ont changé en 24 heures, la prise du palais présidentiel, la fuite de Ceaucescu, vite rattrapé, le retournement de vestes des seconds couteaux du parti, le procès fantoche du 24 faits par eux à leur chef qui bien sûr était au courant de tout, donc dangereux pour eux, et finalement son exécution le jour de Noël. Ce fut la dernière exécution du pays, la peine de mort fut abolie dans la foulée. Ils me racontent l'après révolution, les trois mois qui ont suivi, puis les Roumains qui achètent à bas prix les appartements qui appartenaient avant au parti. Je suis dans l'un de ces appartements, la cage d'escalier n'a pas changé, l'ascenseur non plus. On monte par l'escalier. Pendant un jour et demi, je suis bombardée d'informations et chacune de mes questions provoque l'explication de tout un pan d'histoire, soit de la ville soit du pays. Lydia était professeur de chimie, son mari était professeur d'histoire. Adrian est kiné entre deux postes à l'étranger, il parle au moins 6 ou 7 langues de manière plus que correcte, dont le français. C'est d'ailleurs dans ma propre langue que j'ai droit à toutes ces explications passionnées.

 

Et puis je remonte sur mon vélo et m'en vais à Timisoara, siège de cette révolution éclair, mais aussi ville classée à l'Unesco pour son centre historique. J'y arrive en début d'après midi après 100 km très vite expédiés et après avoir pris mes quartiers chez Valerain et Alexandra, je pars visiter le centre, à deux pas. L'après-midi n'y suffit pas, je carressais l'espoir de repartir dès le lendemain matin mais un autre warm shower qui m'avait répondu positivement aussi m'invite à prendre un verre, puis deux. L'heure tourne et je n'ai vu que les choses accessibles mais rien de ce qui se cache au fond des cours. Je me vois obligée de rester une journée de plus, comme prévu initialement...

 

Je vais quitter cette Roumanie qui ne m'a réservé que des bonnes surprises. À part la conduite quelque peu insensée de certains chauffeurs et les tas d'ordures partout le long des routes mais aussi dans les bois, partout..., rien que du bon dans ce pays qui suivant les endroits vit encore comme il y a cinquante ans ou au contraire fait preuve d'une grande modernité. Ce pays où se côtoient les centres commerciaux dernier cri et les ruines d'une industrie communiste. Ce pays où les gens racontent avec le sourire les années noires, viennent au contact, en français, ou en allemand. Ce pays aux influences moldaves, hongroises, allemandes et autres suivant la région. Ce pays qui possède de beaux paysages variés, un patrimoine architectural et culturel riche. Pays aux mille monastères. Ce pays où on peut camper partout. J'ai beaucoup aimé la Roumanie, y ai été très bien accueillie et m'y suis sentie très en sécurité (même sur la route avec mon écarteur de danger improvisé). Il n'y a plus qu'à espérer que ce sera de même dans l'ex Yougoslavie où je me dirige maintenant...