Bosnie, Serbie, Kosovo.

 

Je repars de Mostar après le premier orage du matin. Situation encourageante, enfin... presque. Je ne me pose pas de question, je mets la veste de pluie à portée de main, la veste sac poubelle également, emballe le sac à dos et le sac de devant. Je suis parée... Après 6 km de plat descendant les choses sérieuses commencent : 30 km de montée. Je passe un col avec un gros vent de face à 1100 m.. Les paysages ont changé, sont dénudés, plus secs, le calcaire est roi et les herbes folles s'agitent entre les rochers blancs. Le regard porte loin, le vent me gêne et j'en bave mais le côté sauvage du paysage compense ma peine et la silhouette d'une forteresse se découpe sur l'éperon rocheux d'en face. Dans mon rétroviseur le ciel est très noir et les grondements emplissent la vallée de Mostar où manifestement ça dégringole. Le ciel au dessus et devant moi reste lumineux, plutôt ensoleillé, la température est idéale. Après une petite descente et Nevesinje je remonte une belle vallée où la circulation est anecdotique, jusqu'à Gacko. Depuis 10 km les nuages noirs ont envahi le ciel et les coups de tonnerre se rapprochent, j'appuie fort, prends de l'eau au passage dans la bourgade, sors alors que ça monte de nouveau et m'installe juste à la sortie dans un bois accueillant à 1115 m d'altitude. Je pose ma tente sur un minuscule promontoire à l'herbe rase tondue par les vaches, entouré de pins qui me protégeront du vent s'il faut. Et je ne suis pas inondable. Et je ne suis pas visible de la route, et pas accessible en auto. Le temps de monter mon camp et les premières gouttes arrivent. Rien de bien violent mais il est toujours meilleur d'être à l'abri. De toute façon, avec 91 km et 1280 m de positif pour seulement 300 de négatif, à 14 h 30 ma journée était faite. Je suis surtout contente d'avoir eu finalement une très belle journée, d'être passée complètement entre les gouttes (parfois la route était trempée) en ce jour annoncé très arrosé (25 mm sur 9 heures). Je ne suis qu'à quelques kilomètres de la frontière monténégrine, que je ne passerai pas.

 

Quand j'ouvre l'oeil le lendemain matin après une nuit sèche, le ciel n'est pas très beau mais c'est encore là où je vais que c'est le mieux, donc je ne traîne pas. Je passe une bosse, redescends, repasse une bosse, redescends, ça n'arrête pas, le relief est très tourmenté mais c'est très beau, ça va souvent de paire. Je passe à l'énorme Spomenik de Tjentiste dans le parc national de Sutjeska. Et encore une fois j'ai de la chance avec les orages, je me réfugie en fin d'après-midi dans une maison abandonnée complètement marquée par les éclats d'obus, séparée de la route par 50 mètres de friche. Les fenêtres et portes ont été ôtées soigneusement, le matériel électrique également. L'étage est cadenassé. Le rez fera mon affaire, je suis à l'abri pour voir passer l'orage, … et la nuit.

 

Je suis alors tout près de Sarajevo et y fais donc une entrée de bonne heure le jour suivant. Je pose mon vélo en sécurité, mets les baskets et pars visiter la vieille ville. Comme par un fait exprès, je suis à 10 heures pétantes devant la cathédrale et c'est de là précisément que part le « Free walking tour » donc je me joins à la visite, que j'abandonne en cours de route, lâchement, une fois les données historiques expliquées. La partie la plus vieille de la ville est celle qui occupe la partie la plus haute du fond de vallée. Pas les coteaux, mais bien le fond. C'est le caravansérail et la partie ottomane. Ensuite viennent les parties catholiques, orthodoxes, austro-hongroises, la ville nouvelle... plus on descend la vallée plus la ville est récente. Évidemment, ne pouvant s'étendre vers l'amont car bloquée par des gorges profondes, son expansion n'a pu se faire que vers l'aval. Les styles se mélangent ici autant que les cultures et les religions. Juifs, orthodoxes, musulmans, catholiques. On y trouve donc des mosquées à côté de synagogues et cela vaut d'être noté, et la cathédrale avec sur son esplanade la statue du pape Jipé 2 est à un pâté de maisons. C'est aussi ici qu'on trouve les musulmans les plus blancs de la terre ! Le guide, jeune, est encore un fervent fan de Tito qui, nous dit-il, n'a fait qu'une seule grosse erreur : celle de mourir. Comme beaucoup de monde décidément, il regrette le temps où tout le monde avait un travail, des soins et une éducation gratuites, où après 5 ans de travail, un logement était octroyé. Personne ici ne parle de dictateur ni de communisme, on parle de Tito comme d'un bienfaiteur et de socialisme... Aujourd'hui, les hommes que je vois attablés aux terrasses à siroter des cafés ou des bières en refaisant le monde avec leurs potes sont en fait des hommes sans emploi, le taux en est très élevé. La dictature c'est la Bosnie dans laquelle nous vivons aujourd'hui, nous dit notre guide. Je me perds quelques heures dans les ruelles, me croyant par moments à Istanbul, voire en Perse, ou dans une petite ville provinciale de France. Je quitte la ville en milieu d'après-midi pour aller camper avant le prochain col. C'est qu'aucun couch surfer ou warm shower n'a répondu et je ne veux pas casser mon petit défi de ne jamais payer pour dormir, d'où le bivouac d'hier juste avant la ville et celui qui vient juste après !

 

Le jour suivant est encore un enchantement par les paysages dans lesquels j'évolue. Cols élevés, campagnes très jolies, petits villages comme retirés de la marche du temps, et les gorges profondes et spectaculaires de la rivière Drina que je longe jusqu'à Visegrad. J'ai dû traverser plusieurs dizaines de tunnels, plus ou moins longs, plus ou moins éclairés, mais la circulation est éparse donc ce fut fort agréable. À Visegrad, sinistre lieu de la guerre civile 1992-1995, le pont à arches multiples constitue le principal point d'intérêt, il est classé au patrimoine mondial de l'Unesco. Pour moi c'est aussi un peu la porte de sortie de Bosnie puisque 20 km plus loin j'entre de nouveau en Serbie et bivouaque encore une fois en altitude au sommet d'un col. Et la Bosnie c'était bien.

 

Quelques vallonnements plus loin et je découvre le complexe mémorial de Kadinjaca dans une épingle formant col. Une petite visite s'impose avant de plonger à 250 mètres puis de remonter à plus de 1150, pour redescendre à 800 et remonter à 1150 encore. Mais c'est toujours aussi beau et la météo est juste parfaite, et annoncée comme telle pour plusieurs jours encore. Je campe alors dans une propriété privée, une toute petite maison secondaire entretenue mais pas occupée ce jour. Il y a une table et des bancs de pique-nique sous un bouquet de bouleaux, une cacabane, et ma vue est belle. Je suis vue et revue mais tout le monde s'en tape, les gens font signe, discutent éventuellement quelques minutes puis s'en vont.

 

12 septembre, je commence par une grande descente qui parfois remonte, passe en coup de vent à Valjevo et poursuis ma route jusqu'au Spomenik de Kosmaj, pour lequel j'ai fait ce détour. Il est au sommet d'un col encore. En cours de montée je prends de l'eau à un superbe petit monastère comme il y en a plein dans ce pays. Je visite le Spomenik, il faut grimper la colline dans la forêt à pied, encore du béton brut mais à la dimension impressionnante, puis je récupère mon vélo et chope une petite route en face, toujours au col. Il y a des tables et aires de pique-nique tout le long mais pas une n'est à plat, je poursuis donc un peu et parviens à des antennes de télécommunication puis à une colossale tour d'observation en bois, que bien sûr je gravis. De là-haut la vue s'étend très loin mais je vois surtout que de gros nuages noirs arrivent vitesse grand Vé. La base de la tour doit bien faire un are, abrité, mon bivouac est tout trouvé, je monte ma tente sur le béton à l'abri. Toute la nuit des visiteurs se succéderont, venant voir les lumières d'en haut. Tant qu'il faisait jour je n'ai vu personne et pensais être tranquille. Je pense que dans le noir, certains n'ont même pas vu ma tente. Personne ne m'a ennuyée.

 

Un passage chez Svetana et Andrej à Kragucevac me permet un lavage de cheveux, une lessive, une recharge de mon électronique et préparation de la suite. Évidemment toute discussion avec un habitant provoque des changements d'itinéraires et donc je revois mes plans avec bonheur et décide de passer voir les méandres de la rivière Uvac. J'avais bien vu des photos sur le net mais ne savais pas trop où était cette rivière, maintenant je sais. Ce détour va me coûter cher en dénivelée, pas trop en distance. J'accumule les grands cols, parfois deux dans la même journée, allant jusqu'à 2000 m de positif sur 75 km sans pour autant dormir plus haut que la veille. Ce sont des journées qui calment bien, pas besoin de berceuse une fois la nuit tombée, à 19 heures ! Ceci dit toute cette région de Serbie est très belle, à la fois montagneuse et campagnarde, les fonds sont à 250 ou 300 m et les cols à 1300-1400 m, de quoi sérieusement s'amuser. Pour accéder au belvédère des fameux méandres je devrai en plus me taper 6,5 km de piste infecte, à pousser le vélo jusqu'à trouver un coin où je pourrai camper au retour. Je cache alors mon véhicule et son chargement dans les taillis et poursuis en baskets. Ce n'est pas le canyon du Colorado mais ma foi ça vaut largement les bassins du Doubs.

 

Le jour suivant après un col et une descente bien pourrie où je ne peux même pas me laisser aller, j'arrive à Novi Pazar, dernière grosse bourgade avant la frontière avec le Kosovo. Eh bien cette ville pourrait s'appeler Novi Bazar parce que c'est un beau bordel. Les routes d'accès sont étroites et en piteux état, les rues dans la ville sont congestionnées, les femmes voilées de noir au volant de Bmw ou autres Mercdes (pas les petits modèles) rivalisent de hargne au klaxon et au volant avec leurs congénères masculins pas plus tolérants. Bref, j'ai pas vraiment aimé l'ambiance. Je suis tout de même allée au centre, ai arpenté la rue piétonne pour y découvrir des alignées de bars et restaurants, bref, rien de très original. La ville est au fond d'une cuvette, il fait chaud et je suis fatiguée. Il y a à quelques kilomètres des monastères classés par l'Unesco, je n'ai pas fait le détour. Et j'ai du passer à côté de la vieille ville sans la voir. Les minarets des mosquées sont ici très effilés et très hauts et tous les styles sont mélangés dans la rue, du jean's déchiré basket au grand manteau et foulard islamique. Je passe encore un col et bascule dans une vallée dont le fond est occupé par un lac, les coteaux sont raides mais je finis par trouver un chemin pas trop en pente qui part à l'équerre dans une épingle et vais planter ma tente dans une pâture à vaches non occupée avec un petit ruisseau qui la traverse. Il y a une ferme juste au dessus, les gamins m'ont fait signe en allant chercher les quatre vaches, je n'entends pas la route mais le bruit des cloches et les aboiements des bâtards de clébards. La frontière du Kosovo est à 8 km, j'ai changé mes derniers dinars serbes contre des Euros et ai bu le reliquat. Le Kosovo est à l'euro.

 

Je n'ai pas entendu le type arriver alors que j'étais en train de déjeuner. Marcher dans l'herbe rase ne fait pas de bruit. Quand je me suis retournée il était à quelques mètres, tous sourires, curieux. Un des paysans du coin. Plus tard alors que je chargeais mon vélo, un autre, plus jeune a traversé le champ avec ses vaches en les dirigeant du mieux qu'il pouvait pour qu'elles ne viennent pas vers moi.

 

Frontière. Je ne m'attendais pas à ce qu'il y ait un poste serbe mais si, sauf qu'elle n'a pas tamponné mon passeport. À l'entrée au Kosovo l'employé en a mis un. Un de plus. Me voici donc au Kosovo, partie ou non de la Serbie ? Je longe un lac de barrage pendant plusieurs kilomètres sans village puis arrive à Zubin potok. Il y a un hélico qui survole depuis la frontière, ça durera quasi toute la journée. Tous les prix sont indiqués en dinars serbes, je suis surprise, je peux cependant payer en euros et on me rend la monnaie en euros, le taux de change ne m'est guère avantageux mais il faut que je mange. On me dit que je peux aller faire du change à tel endroit. Mais le Kosovo n'est pas à l'euro ? Euh, si ! D'accord. Bon, en fait il faudra que je fasse encore quelques dizaines de kilomètres pour voir les prix en euros. Côté itinéraire, je me suis dégonflée, j'ai capitulé au pied du premier col quand j'ai vu la rampe à 20%. Depuis Kragucevac mes jambes me crient leur douleur tous les jours, j'accumule de la fatigue musculaire. La rampe a eu raison de ma motivation ! J'ai fait demi-tour et suis passée par la route principale quasi déserte qui file vers Pristina, la capitale.

 

Alors en terme de capitale il ne faudrait pas se méprendre, Pristina est une ville de taille moyenne qui est devenue capitale du Kosovo parce que c'en est la plus grosse bourgade, mais ce n'est qu'une petite ville de province sans grand chose à y faire ou y voir. Donc j'ai fait l'impasse, j'ai contourné, par les zones industrielles plus ou moins en activité, par les endroits poussiéreux qui jouxtent toujours les agglomérations, par les décharges, les centrales, les terminaux ferroviaires désaffectés. Parce que tout de même ça n'a pas l'air d'être la joie au Kosovo, les visages des gens me paraissent moins souriants de ce côté là de la frontière et je vois énormément de maisons en construction, jamais finies ou alors à moitié détruites. J'ai surtout l'impression qu'il y a beaucoup trop de maisons pour ce qu'il y a de gens à loger, comme s'il manquait une partie de la population... Une bonne partie du parc automobile est bien pourri, plus à la campagne qu'en ville, comme souvent, mais il y a quand même de grosses BMW et autres Mercedes. Beaucoup de poussière en ce jour trop chaud pour moi, l'été n'est pas terminé ici et l'eau de ma douche (au bidon de vélo) ce soir était bien brune. Les plaques d'immatriculation arborent un RKS au lieu du RSB en Serbie. Deux fois j'ai demandé à remplir ma gourde dans des restaurants chicos. La première fois on m'a mis des glaçons avec, la seconde fois c'était de l'eau très très froide. Cool. Et puis au moment de faire mes pleins dans une carrosserie/casse/ferraillerie où ça puait bien l'huile, la graisse et le cambouis, ils m'ont filé l'eau de la bonbonne. Je trouve que les gens à qui je m'adresse me regardent zarbi. Ils trouvent probablement étrange cette femme qui voyage toute seule, à vélo, au Kosovo. Que sais-je ? La barrière de la langue empêche d'en savoir plus, malheureusement. Ils sont intrigués c'est évident. Je pose ma tente à l'écart de la grande route, dans des champs entrecoupés de petits bois. En fait je me mets sous les arbres, c'est plus discret, je n'aurai pas de rosée, je suis plus au frais. Deux gamins à vélo m'ont vue et sont restés avec des yeux et la bouche bien en rond à me regarder de loin, et à s'interroger. Pour finir je leur ai fait signe de venir. Le plus grand s'est approché, il tremblait comme une feuille. Je lui ai expliqué ma raison d'être ici. Il m'a demandé si j'avais besoin d'aide. Plus tard dans la soirée alors qu'il fait déjà nuit depuis un moment, ils sont revenus me dire que je suis la bienvenue pour aller dormir à leur maison, que ce sont leurs parents qui les envoient. Je décline. Tout démonter, tout recharger sur le vélo et assurer la soirée alors que je n'aspire qu'à dormir au frais me rebute. J'aime camper comme ça sous les arbres, à la fraîche, les absides ouvertes. La lune est énorme en ce moment, les nuits sont claires. J'insiste bien pour qu'ils remercient leurs parents, que c'est très gentil... ils me demandent si j'ai tout ce dont j'ai besoin puis s'en vont, probablement déçus. C'est la première invitation spontanée de ce voyage comme de bien entendu à l'endroit le plus meurtri que je traverse.

 

Le Kosovo n'est pas bien grand et comme je file en ligne droite j'arrive bien vite à l'autre bout. Un jour et demi. C'est le même foutoir dans tous les bourgs que je traverse, l'Orient. Mais ici l'Orient et la décrépitude. Et je ne peux pas vraiment dire que je constate une activité débordante à reconstruire. Cependant je ne fais que passer et mes impressions sont peut-être fausses... Un coup de tampon à la sortie du Kosovo et rien à l'entrée en Macédoine, dernier des pays de l ex Yougoslavie, mais un des premiers à avoir obtenu son independance avec la Croatie et la Slovenie.