Quitter la France

 

Bois d'Amont, mardi 23 mai, 10 h 15. C'est parti. Gaz, électricité, eau, tout est coupé. Les reflets des nuages sur le lac de Joux ont rarement été aussi beaux. Ais-je jamais vraiment pris le temps de les contempler avec soin ? Les grèbes huppés aussi, que je n'avais jamais remarqués. Vallorbe, une heure d'attente, le TGV entre en gare. Quand il en repart, il reste un pneu sur le quai, c'est celui de rechange de ma petite roue. Et hop, première bourde ! Je suis attendue par Claire sur le quai gare de Lyon. Deux journées et trois nuits à Paris, des pique-niques sur les quais de Seine... déjà l'exotisme. Ben oui, de l'eau et des bateaux qui vont dessus. Et des gens qui crient et agitent les bras comme s'ils partaient pour de longs mois tels les marins de Loti. Non, ceux de Loti ne criaient pas.

 

Vendredi 26 mai 9 heures. Paris. Vélos lestés, nous partons légères, accompagnées de quelques amis de Claire, qui nous guideront jusqu'à Auvers sur Oise où la municipalité a osé ouvrir une « Maison de l'absinthe », comme si l'absinthe avait attendu Van Gogh pour exister. Depuis, nous sommes seules et à la campagne, enfin. Les kilomètres défilent sur les petites routes coincées entre les champs de colza et ceux d'orge barbue ou de blé vert. Dépaysement déjà dans ces paysages ponctués de clochers ici pointus. Nous passons la première nuit chez des warm shower de première classe. Agriculteurs éleveurs bio, François et Claire nous font goûter leurs productions maison et nous finissons la soirée à couper les tiges des fleurs de sureau destinées aux tisanes. Ils vont jusqu'à nous mettre en relation avec des amis à eux 10 km avant Dieppe, où nous pourrons dormir le jour suivant. La grand mère nous demandera, avant de nous donner accès à un point d'eau, si nous ne sommes pas des vagabondes.

 

Dimanche 28 mai 12 h 30. Dieppe. Le bateau quitte la France. D'un côté comme de l'autre, les falaises blanches que découpent les valeuses sont surmontées de verts pâturages. La France est belle, même quand on la quitte.

 

Après la traversée nous avons roulé une heure, jusqu'à Lewes, où nous avons dormi chez Robert, une connaissance à Claire. Le lendemain, nous arrivons à l'aéroport avec nos cartons de vélo récupérés à 1,5 km de là dans un magasin de cycles. Il est 13 h 30, l'avion ne décollera que demain matin. Démontage des montures, emballage, puis lecture, musique, manger, scrabble, violon, manger, installation pour dormir, dormir, enregistrement des bagages, manger, passage de la sécurité, embarquement. Comme vous pouvez le constater, nous n'oublions pas d'apporter du carburant à l'organisme même si on ne pédale guère. Claire court après les chariots abandonnés par leur propriétaire afin de récupérer les jetons dans le but de s'en servir pour prendre des douches dans les campings canadiens.

 

Quelques heures plus tard nous sommes dans le hall de l'aéroport de St John's en train de remonter nos vélos. Tout tourne rond, tout est arrivé intact. La température ici est plus jurassienne que parisienne, une petite laine est de rigueur et encore les habitants sont unanimes sur le fait que c'est la plus belle journée cette année. Il fait 13 degrés. Nous débarquons peu après chez Joy, qui nous accueille pour la nuit dans sa jolie maison. Elles sont ici sont en bois peint et St John's est une ville aérée qui s'étend sur plusieurs collines. La côte découpée est belle vue d'avion.

 

Voila, il ne reste qu'à pédaler. La traversée de Terre Neuve, c'est environ 900 bornes. Je n'ai guère parlé de Claire : tout va bien. Nous roulons au même rythme et nos manières d'appréhender le voyage concordent. Comme elle est fana de la lecture de carte, je la laisse faire, je me laisse guider, ça me fait des vacances...