Gaspésie

 

7 h 45 en ce 22 juin, je passe sur le pont de Campbellton. De l'autre côté, il n'est encore que 6 h 45. Décalage d'une heure entre les deux provinces. Me voici à 6 heures de différence avec Paris. Le vent me pousse gentiment, je laisse tourner les jambes sans forcer, je sais que je ferai long. La route 132 longe le littoral et me rappelle mon voyage entre Dunkerque et Gibraltar, au plus près de l'eau. Ici aussi, l'eau est à ma droite. De l'autre côté de la baie des Chaleurs, où j'étais avant, je vois la grande cheminée du port de Belledune. Je m'arrête à Caspédiac et suis logée chez Andréa et Z et bichonnée encore. Leur maison surplombe l'océan et le matin, devant mon bol de céréales, je vois les ballets des pêcheurs. Je décide, le lendemain, de foncer à Percé pour voir le rocher éponyme, avant l'arrivée des nuages. 104 km, vent légèrement défavorable, j'appuie sur les pédales et fais bien car à une demie-heure près, je n'avais plus le ciel bleu. Percé est très touristique, tout ça pour un bout de calcaire qui se dresse dans l'eau, certes très photogénique. La curiosité, le site phare de la Gaspésie. Ok je le concède, ça vaut le coup d'oeil. Par la fenêtre de la caravane où je dors, je vois les pêcheurs à la ligne par dizaines, postés stratégiquement là où se mélangent l'eau douce de la rivière à celle, salée, de la mer.

 

J'arrive à Gaspé trempée de pluie et profite d'une accalmie pour faire sécher un peu les sacoches et manger avant de continuer. Plus loin, la préposée à l'entrée du parc national de Forillon veut m'héberger mais il me faudrait refaire 10 km à l'envers, je décline et trouve à Cap aux Os un abri municipal ouvert au tout venant. Ce n'est pas encore ce soir que je monterai ma tente. Les journées sont belles. Je fais beaucoup de kilomètres mais tant que mes conditions de récupération sont ce qu'elles sont, ça ira. Pas de tente à monter, pas de bataille à livrer avec les maringouins, pas de position de contorsionniste, bref, un minimum de confort, je ne vais pas cracher dessus. Et puis des contacts avec la population locale... Depuis que je suis dans la province de Québec, le jour est levé à 4 h et se couche vers 21 h 30. Et aujourd'hui 24 juin, c'était la fête « nationale » du Québec, tout était fermé.

 

Forillon est le nom du parc national qui prend place tout au bout de la pointe de Gaspésie, l'endroit est beau et je pose le vélo un moment, chausse les baskets et monte à la tour d'observation panoramique qui se dresse en haut du Mont St Alban à 300 m d'altitude. De là, je vois le rocher Percé et Gaspé, mais même en scrutant bien, je ne vois pas le rivage de l'île Anticosti. Combien de détours à contourner des baies et des anses ai-je fait ? À partir de là, le terrain change vraiment, les bosses deviennent sévères et se suivent à un rythme effréné, et à partir du Cap des Rosiers, je prends le vent de face. Je longe le détroit d'Honguedo. La Gaspésie fait le dos rond, ce dos que je vois comme la rive sud de l'énorme fleuve Saint Laurent et je me demande si je serai capable de voir, dans les prochains jours, la rive nord, la côte du Labrador. À Cloridorme, je monte ma tente et bivouaque, ça faisait longtemps... Je longe les monts Chic-Chocs, densément boisés, verts. La route est exigeante, les villages de pêcheurs au fond des anses sont séparés par des falaises que la route gravit à chaque fois. Ce ne sont pas des côtes, ce sont des rampes, voire des murs qui m'obligent à mettre pied à terre et pousser ma monture. Je n'ai pas choisi l'itinéraire le plus facile, c'est le plus long, celui qui cumule le plus de dénivelée positive, mais le plus beau. Si par hasard la route fait une incursion un peu à l'intérieur, alors je vois des petits lacs dans chaque creux. La côte est relativement habitée et les villages se suivent d'assez près mais l'intérieur est une nature sauvage, entière. Rien ni personne. Le royaume des ours noirs, des lynx, des cougars, des coyotes, des orignaux ( un spécimen a déboulé du bois sur la petite route du parc trente mètres devant ma roue et a traversé la route après m'avoir regardée, je m'étais arrêtée immédiatement et ne bougeais pas, je n'étais pas très fière). A l'Anse Pleureuse, après une étape de 68 km qui en valaient au moins le double, je capitule et me repose quelques heures. Ces endroits sont charmants, les petits phares jalonnent le littoral, pas très hauts mais joliment posés sur les caps minuscules.

 

Le jour suivant, le vent est moins violent et le terrain plus conciliant. Après être passée hier à l'Anse du Griffon, Manche d'épée et Sainte Madeleine de la Rivière Madeleine, je traverse aujourd'hui Saint Maxime du Mont Louis, Mont Saint Pierre, Rivière à Claude, Ruisseau à Rebours, La Martre, Le cap au Renard, Tourelle, Sainte Anne des Monts, Cap-Chat, Capucins. Tous ces noms me font sourire et s'accordent parfaitement avec l'espèce de bonhomie que dégagent l'attitude et le parler des gens d'ici. Certains endroits de la montagne sont déboisés, je me renseigne : coupes à blanc non replantées suite à des épidémies de tordeuse. À part ça, la forêt nationale est exploitée par des entreprises privées, par concessions cédées pour le dollar symbolique, qui encaissent les bénéfices et touchent des subventions de la part de l'état pour replanter... Cherchez l'erreur ! Les agriculteurs ont quasi disparu de la région qui est principalement habitée par des retraités. Aucune industrie, population vieillissante, la morue a quasi disparu des eaux du fleuve. Reste le tourisme.

 

Depuis Sainte Anne des Monts, le nom des établissements en tous genres en bord de route a changé. Au lieu de voir « La réparation automobile gaspésienne », je vois le « Garage du Saint Laurent ». Au lieu de voir « la cantine de Gaspésie », je vois « la cantine du Saint-Laurent ». J'ai en quelque sorte changé de région, pourtant sur la carte, je suis encore en Gaspésie. Mais je suis le long du fleuve, l'eau est encore un salée, peut-être suivant les marées. La côte en face, que je ne vois toujours pas, est à 60 km. À Capucins, je suis dans le dernier village de Haute Gaspésie, demain dès les premiers kilomètres, je passerai dans la zone appelée « La côte ». Avant, il y a eu « La pointe » et « La baie des chaleurs ». Les couchers de soleil sont magnifiques ces jours. La Gaspésie est en fait l'extrémité des Appalaches.

 

Matane, Rimouski. Je suis sortie de la Gaspésie et retrouve ma coéquipière pour une petite journée. Nous pédalons ensemble jusqu'à Trois Pistoles et nos chemins se séparent à nouveau. Claire file vers Québec et Montréal comme prévu pour y être le 5 juillet au soir. Nous sommes le 1er juillet, jour de fête nationale du Canada, 150 ans. Ce matin, je devais prendre le traversier pour passer rive nord du Saint Laurent, dans le but de faire le tour du fjord de Saguenay et de rejoindre Québec par la petite région appelée « Charlevoix ». Le bateau est annulé. Le prochain sera demain matin. Jour de repos !