Saguenay-Québec

 

Le traversier est parti de Trois Pistoles le lendemain comme prévu. Dans la brume. Visibilité à 300 mètres. N'empêche que les marsouins étaient au rendez-vous quand même et les blancs bélugas aussi ! Arrivée sur l'autre rive du Saint-Laurent aux Escoumins, les bosses ne se font pas attendre, et comme à Paris, Sacré-Coeur est en haut d'une côte. La route qui longe le fjord sans jamais le laisser voir est magnifique, remonte la vallée de la rivière Sainte Marguerite, classée en zone de pêche pour les saumons. C'est la pleine saison et les taquineurs sont nombreux à lancer leur mouche. Je m'installe pour bivouaquer et me fais virer par un garde : toute la rivière est protégée, je suis bonne soit pour payer, soit pour refaire 20 bornes. J'ai du mal à comprendre la logique, si je paie je ne suis pas nuisible, ça doit être ça. Je remets tout sur le vélo et finalement, trouve un endroit mille fois mieux à la sortie de la zone.

 

À Saguenay, pour une raison inexplicable, je décide de faire le tour du lac St-Jean. Autant en profiter puisque je suis là et que j'ai du temps. C'est sûrement que j'avais envie de voir à quoi ressemble cette région agricole où poussent notamment des fraises, des patates et surtout des bleuets. Bleuet est ici le nom des myrtilles. Après avoir passé la rivière Mistassini à l'endroit de sa 9eme chute, je découvre enfin les champs entiers de bleuets. Les gros producteurs ont mangé les petits, les fruits sont ramassés mécaniquement avec des tracteurs équipés d'outils appropriés et sont transportés pour la plupart dans une grosse usine de tri et traitement à St-Bruno, où je dormirai une nuit. Les bleuets sont ensuite expédiés congelés pour être utilisés et vendus tels quels ou transformés. Mais là, ce n'est pas la saison du tout.

 

D'origine glaciaire, le lac St Jean fait 1000 km², soit quasi le double du Léman, mais il est peu profond et n'est pas entouré de hautes montagnes. Plusieurs rivières l'alimentent mais pour sortir et rejoindre le Saint-Laurent, l'eau doit passer par le fameux fjord de la rivière Saguenay, tandis que les routes d'accès sont toutes plus montagneuses les unes que les autres.

 

C'est un bien grand détour que j'ai fait là (600 km), pas tout à fait un aller-retour mais pas loin. Partout et encore j'ai trouvé des gens fort sympathiques qui m'ont laissé un coin de pelouse pour camper voire un lit parfois, et avec qui discuter un peu. La région Saguenay Saint-Jean (200 000 hab) est capable de quasi s'autosuffire. Il y a des industries, des cultures, les gens originaires d'ici ont une forte identité et il n'est pas besoin d'aller à Québec ou Montréal, tout se trouve sur place. Il faut dire que les accès ne sont pas forcément aisés.

 

De Saguenay, plusieurs itinéraires s'offrent à moi pour rejoindre le bord du fleuve et Québec. « L'autoroute » avec larges accotements mais aucun village, la route historique déserte et sans bordure dont les côtes font chauffer les moteurs des berlines, ou alors la route du fjord, longue, très vallonnée aussi, jolie, variée et jalonnée de villages. Il se trouve que la famille des amis d'une amie habitent à 15 km de La Baie, le long du fjord et j'y suis attendue. Jean Christophe et Guylaine habitent une maison incroyable dans un endroit tout aussi incroyable. Baies vitrées de ouf, on croit vivre dehors, pièces immenses, très hautes, un espace lumineux de verre et de béton brut qui donne droit sur la baie du Saguenay, la forêt et les montagnes en face. Pas de bruit de route, rien que le clapotis de l'eau et la pêche blanche l'hiver quand le fjord est pris par la glace. Cela doit être tellement beau l'hiver ou quand les éléments se déchaînent.Un havre de paix. Bientôt ils déménageront cependant pour intégrer l'éco-village juste à côté. M'arrêter là après toutes ces journées et nuits bruyantes me fait le plus grand bien. En face un peu en avant, il y a Sainte Rose du Nord où je suis passée il y a quatre jours.

 

Le lendemain, je me sauve du danger de m'installer là en partant tôt, alors que le brumisateur est en route sur la région. Petit Saguenay, je me déroute à peine, c'est de là qu'on voit le mieux le fjord, droit dans l'enfilade, et ça vaut le détour. On m'avait annoncé un régime de bosses infectes mais finalement le découpage de mes étapes (fruit du hasard) ne va pas mal. Oh, il ne faut pas se méprendre, j'ai régulièrement plus de 1000 m en positif pour finir le soir à la même altitude que le matin, mais ma foi les jambes se sont accoutumées à l'effort quotidien et en passant les reliefs et les rampes sans m'affoler, je me ménage.

 

Saint Siméon, je retrouve le Saint-Laurent comme je l'avais quitté, dans la brume, qui se limite à quelques centaines de mètres le long du fleuve. La Malbaie, Baie Saint Paul, Saint Féréol Les Neiges, entre chaque village, je passe à plus de 500 m d'altitude, … et redescends au niveau de l'eau. Orages et averses font partie du quotidien mais la température permet de ne mouiller rien d'autre que les habits courts et légers qui sèchent vite ensuite. Et les Tim Hortons, une espèce de McDo en pas pire avec wifi libre me permettent de me connecter régulièrement pour faire halte de temps en temps chez des « Warm showers » où je suis toujours très bien reçue.

 

Dernière petite étape avant Québec. Je quitte la jolie maison de Dominique, passe à la chute Montmorency et en reprenant mon vélo... mince, à plat à l'arrière. Démontage, rien de grave, mais là je me rends compte que ma cassette/pignons danse la carmagnole. En face le grand pont qui permet l'accès à l'île d'Orléans et ses cultures de fraises, patates et autres, s'élance par dessus un bras du Saint-Laurent. À partir de là, je crois qu'on peut parler de rivière même si à Québec, il y a encore un traversier pour rejoindre l'autre rive. À peine plus au sud, on trouve des ponts. À Québec, mon warm shower habite dans le quartier Limoilou, à deux pas du centre. Une coloc de jeunes dans un bâtiment « les pénates » qui est une coopérative. L'un d'eux est cocher et promène les touristes, un autre fait une thèse en sociologie, un autre encore travaille dans une radio locale engagée, une autre est à « l'école de la vie ». Que de richesses et de diversité, et ça fait un bien fou. Dès mon arrivée on me dit que je peux rester là autant que je veux. Simon m'accompagne et me fait découvrir sa ville et le repas commun est partagé dans la bonne humeur. Je vois un vélociste à deux pas qui resserre ma cassette, me voici soulagée.

 

Québec, les ruelles et les églises recyclées en bibliothèques, les petits endroits conviviaux mais aussi ce que tous les touristes ne peuvent manquer, la rue Saint-Jean, le château de Frontenac, la vue sur la ville et le Saint-Laurent depuis la citadelle, le bassin Louise... Et puis c'est le festival d'été, deux semaines de festivités, des spectacles la journée dans la ville haute et des concerts le soir. Je ne m'y installe pas pour autant, mes semelles sont de vent.

 

Dans quelques jours, Montréal...