Grand Lake – Mancos (Colorado)

Les gens.

 

J'avais commencé à préparer un post avec comme d'hab un peu mon itinéraire, mes ressentis, une ou deux anecdotes, un peu de culture et tout mais j'ai changé d'avis, j'ai tout effacé, je recommence pour juste dire en détail un peu l'accueil que j'ai sur ma route parce que j'ai chaud au cœur tous les jours.

 

Des paysages, oui bien sur, je les traverse, je suis dans les montagnes, ça fait mal aux jambes et j'accumule des dénivelées impressionnantes. Je monte à 3700 m pour redescendre à 2300/2400 et recommencer sans cesse. Depuis Grand Lake je n'ai fait que ça, des 1600 m par jour, des belles montées avec des jolis points de vue et des belles descentes dans des forêts où les feuillus commencent à changer de couleur et prendre des teintes si dorées que je ne peux les regarder sans mes lunettes de soleil. J'ai vu des lacs turquoises, des animaux, de belles rivières, des vallées ouvertes et larges, cultivées et des canyons si encaissés que le fond était insondable (Black Canyon of Gunnison). J'ai traversé des petits villages fantômes et des villes guère plus grosses. Bref, j'ai fait du chemin sous un ciel la plupart du temps bien agréable, quelques averses par ci par là, rien de très méchant. J'ai lutté contre le vent ou l'ai remercié quand il me poussait. J'ai roulé deux jours dans une atmosphère opaque due à la fumée de feux de forêts qui sont plus loin, ailleurs... J'ai traversé Rocky mountain national park, ai pédalé la peak to peak road, ai passé Guanella pass, Trout creek pass, Monarch pass, et la Great Divide (ligne de partage des eaux) plusieurs fois. Je mets des photos de tout ça dans la galerie.

 

Les gens.

 

Grand Lake : je m'installe devant un ordi à la bibliothèque municipale pour me connecter. À côté de moi il y a Richard. On commence à discuter, il m'invite chez lui et sa femme Maritza et ses amis. Il est originaire du Texas, là où l'hurricane a tout détruit. Il regrette d'ailleurs d'avoir tout loupé. Il est réparateur de bandits manchots. Je suis donc chez eux mais ils ont quelque chose de prévu dans la soirée et s'absentent, me laissant seule dans l'appartement... avec le frigo à dispo car ils s'en vont demain et tout doit disparaître si possible ailleurs qu'à la poubelle. Le lendemain, je décide de ne pas partir pour cause de météo insolente, mais eux repartent dans le Texas et l'appart est loué dès l'après midi. Ils me laissent les clefs du garage propre comme une chambre afin que je puisse dormir en sécurité dans la ville. Je reposerai la clef sous le paillasson de l'agence qui gère leur appartement. Merci.

 

Estes Park : je dépasse la ville car il me reste du temps mais me retrouve dans les bois, sans eau, dans une montée interminable... Une maison, je vais voir. Des gens sont en formation. Fin de journée. Une des stagiaires, la femme du pasteur, me dit de charger tout mon bazar dans sa voiture, elle m'emmène chez elle. Je redescends donc à Estes Park et le lendemain elle me remontera ici à 8 heures puisqu'elle revient. Douche, lit et tout le reste. Merci.

 

Idaho Springs : je comptais planter ma tente dans le city park de Black Hawk, mais la ville de casinos est blindée de junkies et ce n'est pas le bon endroit. Je passe encore une montagne et me retrouve dans ce fond de vallée tout à fait glauque qu'est Idaho Springs, avec entre les falaises l'autoroute interstates, la rivière et la route de service. Où dormir dans ces conditions ? Une odeur de barbecue m'attire, je pousse mon vélo dans le chemin en caillasses, voient ces gens et demande à planter ma tente sur leur terrain. Pas question : l'ours rode. Je dormirai dans la caravane grande comme mon appartement, suis conviée à manger. Bière, douche, repas et fin de soirée à la guitare en duo. Merci Todd et Gail. Le meilleur reste à venir : Todd habite à Montrose. Trois jours plus tard en rentrant chez lui, il me double sur la route mais ne peut s'arrêter. Sitôt arrivé chez lui, il enfourche sa Harley Davidson et vient à ma rencontre me proposer de loger chez lui et s'assurer que tout va bien, mais je vais à Black Canyon... et ne m'arrêterai pas à Montrose. Merci.

 

Une nuit de bivouac derrière l'église de Jefferson. Les villageois, peu nombreux, sont très sympas avec moi.

 

Maysville : je demande à une dame si je peux planter ma tente là, sur un terrain tondu apparemment inoccupé. Nancy insiste, je dis bien insiste pour que je loge chez elle, me dit que je lui tiendrai compagnie, qu'elle a beaucoup de place. Douche, repas, petit déj, la totale. Merci.

 

Gunnison : George et Joy. Je m'engage sur ce chemin où il est pourtant bien écrit en gros « propriété privée », je poursuis, m'enfonce dans les bois et arrive à ces deux maisons au bord de la rivière avec grand terrain. Personne. Je rebrousse chemin mais croise le proprio Georges. Demi tour. Je plante ma tente sur le terrain. Les ancêtres de George sont originaires de Vilette en Suisse. Je ne suis pas invitée mais comme l'ours rode régulièrement, j'ai le garage à dispo pour y mettre ma nourriture (ailleurs que dans la tente) et mon vélo. George, très âgé,viendra voir régulièrement si je n'ai besoin de rien et me faire un brin de causette très amicale. Merci.

 

Black Canyon of the Gunnison : la partie ne s'annonce pas facile, peu de maisons, un camping à l'entrée du parc. À mi hauteur de cette montée diabolique j'avise une maison habitée à l'écart. Je vais voir et demande à planter la tente sur le terrain chez Dawn et Dave qui ont des convives ce soir. Maison immense et luxueuse sur une propriété de ouf, baies vitrées sur l'espèce de maquis sauvage environnant très beau et vue sur les montagnes au loin. Ils ne manquent vraiment de rien. J'aurai douche, bière, repas avec eux, et impossible de partir sans emmener des provisions dont je n'ai pas besoin. Merci.

 

Ridgway : je loge en Warm shower. Je me sens bien chez John et Mallory dès la première minute et jusqu'à la fin. Accueil formidable. Merci.

 

Dans la cambrousse avant Rico : je passe un col, descends de l'autre côté, n'ai pas vraiment les jambes. Petite route sensée couper un peu et surtout me faire moins de dénivelée (1600 pour la journée tout de même). La route en question, j'ai du mal voir sur Google maps, après deux miles asphaltés, la piste. Je suis engagée, je poursuis, ça ne devrait pas être très long et c'est en bon état. Sauf qu'à la fin pour remonter sur la Highway, je me tape 2 miles (3,2 km) à pousser le vélo dans la pente très raide en petits cailloux sans adhérence. Un peu plus loin, je prends l'orage, me réfugie sous un abri vers une maison qui se trouve là comme par hasard. Lui arrive un peu plus tard et me trouve là, sous son abri, en train de casser la croûte. Dug et Stéfie, des phénomènes. Lui géologue à la retraite, 69 ans, avec ses bottes incroyables et son pantalon molletonné, elle, enseignante à Telluride (haut lieu de la jetset des États-Unis), bavaroise bien en chair, 52 ans. Il est passionné par les Indiens d'Amérique, l'histoire du chemin de fer et des mines. Tout un poème, soirée mémorable, des gens comme ça avec qui on se sent bien avant même d'avoir échangé une parole, juste au regard, sur le visage. Merci.

 

C'est l'enfer ce voyage, l'enfer vous dis-je. Je prends mes notes tard le soir, je n'ai jamais été aussi propre et aussi bien nourrie. Ils sont fous, ils me gavent et me gâtent.

 

Pourtant, la moitié d'entre aux au moins, si on rentre un peu dans la discussion, font la prière avant de passer à table, sont pour les armes à feu et conservateurs à fond, avortement etc... bien racistes aussi, très individualistes, famille travail patrie et fiers d'avoir dégommé un jour un ours ou un cougar (lion des montagnes). J'ai coupé court parfois à certaines conversations pour rester sur la bonne impression d'hospitalité reçue. La plupart des gens qui ont ouvert leur porte font attention à ce qu'ils mangent et je n'ai pas été gavée de séries télévisées absurdes. Bref, c'est très très mélangé tout ça dans ma tête. Mais ce qui est certain, c'est que l'hospitalité dont ils font part et le niveau de discussion est loin des clichés et de l'image que je pouvais avoir des États-Uniens. Je n'en vois qu'une partie certes, dans des États peu peuplés encore, mais ces portes ouvertes sans avoir à les pousser m'ont permis de dormir en sécurité dans les zones boisées, d'avoir de la compagnie très variée et agréable. La plupart d'entre eux m'ont remercié d'être passée par là et de m'être arrêtée chez eux...

 

Et tout ça c'est juste bon à recevoir, pour le mental, pour le voyage, pour cette idée qu'on se fait du monde et de l'humanité.

 

Demain, je descendrai des montagnes pour entrer dans le désert au niveau du parc national Mesa Verde, tout près de l'Utah. Je n'aurai normalement plus à y craindre l'ours mais ahaha, d'autres dangers me guetteront, comme le serpent à sonnette ou le scorpion...

 

L'ours, en cette période, est présent dans les villes et les villages. Il dévalise systématiquement les poubelles. Tout ça parce qu'en juin il y a eu une vague de froid qui a gelé toutes les baies. Pas de baies, pas de nourriture pour le plantigrade. Maintenant, c'est la période où il se goinfre avant l'hiver, sauf qu'il n'y a rien à goinfrer dans les forêts, donc il va chercher là où il y a...