Du désert.

Rico, Colorado – Moab, Utah

 

Bien, après un dernier col à plus de 3000 m, et une descente dans une très belle vallée, je sors des Rocky Moutains à temps. Devant moi, ciel bleu, derrière moi, ciel charbon. J'arrive à Dolores, il fait chaud, changements radicaux, températures, paysages... me voici un peu dans le désert. Les prévisions météo pour la semaine qui vient sont mauvaises dans les montagnes, bonnes là où je serai. Ouf ! À temps vous dis-je. J'ai rendez-vous à Mancos chez Paul et Sara, hôtes WS, le festival continue, le courant passe super bien. Paul est pilote et convoie des familles et riches hommes d'affaire, sur demande, pour une compagnie aérienne. Ils possèdent pour leurs loisirs un petit avion et rentrent juste de week-end. Grands voyageurs, leurs photos sont plus aériennes que les miennes. Paul m'emmène le lendemain visiter le parc national Mesa Verde tout proche. Alors je précise qu'ici, les PN n'ont rien à voir avec les nôtres, ils sont faits pour être visités en bagnole et celui-ci aurait été une véritable épreuve à vélo vu les reliefs et la longueur. Ce sont des ruines, des villages vieux de 1000 ans environs sous des voûtes dans les falaises des canyons de cette région étonnante, impressionnante. Quand on est sur le plateau, on ne devine pas les canyons, mais quand on est au bord, il ne faut pas tomber... Très beau. Mesa Verde c'est un peu une île qui émerge au dessus de la plaine. Paul a pris une visite guidée de l'un des sites majeurs et nous visitons seuls les autres sites. Nous nous arrêtons à tous les points de vue, marchons un peu aussi, bref j'ai fait un tour individuel complet et guidé de cette petite merveille. Dans l'après-midi je réenfourche ma bécane, Paul m'accompagne jusqu'à Cortez. Et ce soir là, je dors dans la salle de classe de la petite école vieille de 106 ans de Batle Rock dans la réserve indienne de Matuzema. Après les cow-boys, me voici chez les Indiens. C'est aussi appelé le Canyon of the ancients. Ce n'est pas un parc mais un monument national. Le fond du canyon est large et cultivé, j'y vois de la vigne et beaucoup de verdure, des fermes, tandis que les bords offrent autant de couleurs que de formes différentes. Je continue à en prendre plein les yeux et ce n'est que le début.

 

Le lendemain, je sors de ce canyon et me retrouve vraiment dans le désert. Ça y est, là, je me sens vraiment toute petite, il faut assurer, il faut gérer l'effort, il faut prendre un stock d'eau, les stations-service-épicerie-restaurant sont à 50 ou 80 bornes les unes des autres. Et le soleil cogne fort. Aneth, Montezuma Creek, Bluff (où je vois les Navajo Twin Rocks), Mexican Water. Je suis dans la réserve indienne Navajo, immense, écrasée de soleil, pas un arbre, du bush et de la caillasse de toutes les couleurs, des canyons. Je suis redescendue à 1800 m mais remonterai rapidement. Le paysage n'est pas dénué d'intérêt, c'est juste énorme. Quelques degrés de moins et ce serait parfait. Je ne transpire même pas, tout s'évapore au fur et à mesure tant l'air est sec. J'ai ressorti crème hydratante pour les jambes et baume pour les lèvres. Mon budget boisson est aussi élevé que mon budget nourriture, jus de fruits, lait frais, coca parfois.

 

Puis Kayenta au bout d'une longue ligne droite. Ravitaillement. J'ai l'intention d'aller camper avec vue sur Monument Valley mais le ciel est si noir derrière moi que je demande à planter ma tente vers une habitation à l'abri de bosquets. Je suis chez les Navajos mais n'aurai que peu de contacts avec eux, les laissant vaquer à leurs occupations. Pendant dix minutes c'est l'apocalypse, le sable rentre jusque dans ma tente intérieure et les arceaux ploient méchamment. Mes pâtes sont sablées.Trois gouttes et le calme revient.

 

Le jour suivant je descends jusqu'à l'entrée de Monument Valley, laisse mon vélo à l'entrée au Visitor Center et fais du stop pour visiter le site, d'autre part interdit aux vélos, aux voitures de tourisme trop basses, aux campings cars... Un Indien m'emmène un bout puis je tombe sur un couple de Français dont la nana est originaire de Villers-Le-Lac, et fais le tour complet avec eux. Le ciel très orageux nous offre des éclairages très étranges et les tours de roc prennent un caractère parfois très lugubre, sauvage. Nous sommes obligés de nous arrêter un moment pour laisser passer encore une tempête de sable. Enfourchant de nouveau mon vélo dans l'après-midi, je vois les voitures qui s'arrêtent toutes, je me retourne et effectivement le ciel est un spectacle. Des rideaux d'eau tombent entre les tours au loin. Mais comme ça vient contre moi, j'appuie sur les pédales comme une forcenée et arriverai sous le premier avant-toit de Mexican Hat alors que les premières gouttes s'écrasent. Encore une trombe ! Je repars cependant après une heure avec les pleins d'eau mais malheureusement n'irai pas bien loin. Les bourrasques m'obligent d'abord à descendre de vélo, j'avise un creux dans le terrain et m'y réfugie et commence à monter ma tente. Mais quand je plante une sardine, le temps d'aller à une seconde et le vent a fait voler la première. Je me bats, retient plusieurs fois la tente qui se contorsionne et voudrait bien s'enfuir, c'est vain, et je risque de casser du matériel. Je n'y arriverai pas. Je replie les arceaux à la hâte, à genoux dans la terre ocre, et entasse tout mon matériel sous ma bâche que je couvre de grosses pierres et me mets sous un petit abri dans le rocher. Ça flashe de partout et le vent hurle, je prends un sac d'eau et puis le calme revient et entre deux bourrasques et deux orages, je parviens à m'installer. Dans la soirée, une accalmie plus longue que les autres avec toujours ce ciel de suie quelque part me donne des lumières de fin du monde sur un relief spectaculaire et Valley of Gods, des arcs en ciel aussi, et je me régale avant de m'endormir.

 

Encore du spectacle le lendemain. Il semble que la route va droit dans le mur, enfin... la falaise. Des panneaux à répétition préviennent : 10 % de pente, route étroite et non asphaltée sur 3 miles. Je ne la devine même pas, mais elle est bien là et la vue plongeante sur le bas est de plus en plus impressionnante. Les lacets sont réguliers et la piste en bon état, un régal ! Début d'après midi, j'arrive à Natural Bridges. Comme d'hab dans ces parcs, je laisse mon vélo au Visitor Center et fais la visite avec des gens. Trois arches dans le rocher, de grande envergure, enjambent le canyon. La plus haute forme une voûte de 70 mètres, tout de même. Paysage alentour magnifique. Je fais les pleins d'eau car n'aurai rien avant Blanding à 65 km. Bivouac sous les genévriers.

 

Et puis je suis montée au nord en passant par Blanding et Monticello avant d'arriver à Moab. Dénivelées usantes, je plonge dans les canyons et remonte de l'autre côté, le vent me laisse tranquille ou m'aide, c'est déjà ça. Les températures sont fraîches la nuit (8 à 10 °C max) et très agréables la journée (25°C), c'est nickel. Je peux enfin m'arrêter n'importe où pour dormir, aviser un chemin, m'y engouffrer et m'éloigner de la route de quelques centaines de mètres avant de m'installer. La majorité des terres est publique, il n'y a pas d'ours ni autres dangers notoires. Je suis bien sur sortie du Colorado, pour entrer en Utah, faire un tout petit bout en Arizona avant d'être de nouveau en Utah. Je suis toujours à plus de 2000 m et dans le parc de Yellowstone au nord du Wyoming, il y a déjà eu des chutes de neige ! J'ai parfois monté les pentes à grands renforts de Brownie trempé dans le Yoplait à la vanille, enfin... quand j'en avais. Et bien sur je profite d'une demie-journée de repos pour... travailler, préparer la suite qui s'annonce belle toujours.

 

La suite ? Durant deux jours au moins, je vais rester dans les alentours de Moab. Le décor y est impressionnant, il y aurait à faire pendant un mois... Je me rendrai demain matin dans le Parc National Arches, puis ensuite dans celui de Canyonlands. Cela représente des kilomètres et des dénivelées importantes mais venir ici et passer à côté sans au moins voir ça me paraît ridicule. Et ensuite j'aurai au moins deux ou trois jours de route avant le prochain parc national : Capitol Reef. Ici à Moab, il y a des falaises rouges partout, la rivière Colorado a creusé dans le plateau, la Green River aussi, elles se rejoignent à peine au sud, et depuis Canyonlands PN je devrais avoir de jolis points de vue...

 

31 nouvelles photos dans la galerie. Je précise juste que je ne fais aucune retouche, j'ai d'autres chats à fouetter, je les mets telles qu'elles sont. À part ça j'ai passé depuis un moment les 10 000 bornes, suis même plus près des 11 000. Mes étapes sont moins longues car plus montagneuses, et puis dans ces grands espaces, je dois faire attention à moi, ben oui !