De Page à Baker (pied de la Vallée de la Mort)

 

En partant de Kanab, ma foi le paysage n'était pas plus appétissant que ça, par contre j'ai dégoté un super coin de bivouac avec vue sur les Vermillon Cliffs qui portent bien leur nom. Mais en approchant de Page, je me suis de nouveau trouvée dans des endroits qui font que tu te demandes si c'est toi qui est complètement euphorique même si t'as rien fumé. Très beau. Très minéral, très grand. Et puis l'arrivée sur Page avec la vue sur le lac Powell, que pour bien faire, il faudrait aller visiter en bateau (Glen Canyon), je ne peux pas TOUT faire ni voir. À Page, il y a aussi Antelope Canyon. Il est minuscule, il ne se voit pas à moins d'être dedans. Au sol, une minuscule fissure à laquelle on ne prêterait même pas attention, qu'on enjamberait sans même allonger le pas. Mais dessous, wouah ! Il y a Upper et Lower canyon, j'ai visité Lower, parce que c'était moins cher, plus long, que ce n'est pas un aller-retour et que les groupes sont sensés être plus petits. Oui parce que c'est obligatoirement guidé. C'est une vraie usine, 100 000 visiteurs par an pour la seule compagnie que j'ai prise. Lower canyon appartient à un type et sa sœur. Ils ont chacun leur entreprise. Le terrain appartenait à leur grand-mère quand la faille a été découverte. Ils ont la concession et nous sommes dans la réserve indienne Navajo à nouveau, qui est immense et compte 360 000 habitants (native people). Donc Lower Canyon, je n'ai jamais fait un 400 mètres aussi lentement je crois et jamais autant de photos en si peu de distance. C'est à voir, à chaque virage, c'est à dire tous les deux mètres, tu t'émerveilles. Un peu plus loin à la sortie de Page, il y a Horseshoe Bend. C'est un virage en forme de fer à cheval que forme la rivière Colorado d'un bleu profond. Très photogénique, un chouillas trop grand pour mon grand angle mais bon, ça va. Je ne sais quelle hauteur font les falaises mais il ne fallait pas tomber.

 

Puis j'ai définitivement tourné la page (oui je sais c'était facile, je sors) et contre un vent désagréable ai monté la colline au sud, direction Cameron et le grand Canyon du Colorado. La cerise sur le gâteau, enfin... on verra.

 

En passant en Arizona, j'ai encore changé d'heure mais pas d'habitudes. Il fait désormais jour à 6 h, alors j'émerge à 6 h 15, naturellement. S'il n'y a pas de rosée et rien à faire sécher, comme c'est toujours le cas depuis un certain temps, une heure et quart après être sortie de mon duvet, je suis sur mon vélo. Pendant que l'eau du petit-déjeuner chauffe je démonte et range la tente et la bâche, je ne perds pas de temps. Il fait bon rouler dans la fraîcheur relative et le calme du matin. Il y a souvent moins de circulation, et pas de vent. Et puis rien que l'idée d'avoir une belle et pleine journée devant moi me plaît. Mais le soir je m'arrête tôt, vers 18 h déjà la pénombre fait tomber la température d'un cran et le vent aussi. Une demie-heure plus tard il fait quasi nuit. Je m'arrête minimum 1 h 30, plutôt 2 heures avant la nuit. J'aime avoir le temps de regarder correctement ce qui entoure le lieu choisi pour le bivouac, souvent j'y passe une bonne vingtaine de minutes, à pied, et puis aussi avoir le temps de monter la maison et de manger, de me brosser les dents et de me laver avant la nuit noire. S'il y a des petits travaux de couture ou de menues réparations à faire, des choses à entretenir, c'est aussi à ce moment là. Si je n'ai pas eu le temps avant (pendant que les pâtes cuisent), je prends mes notes et stabylote l'étape de la journée sur la carte dans la tente à la lueur de la frontale.

 

Bien. Donc Grand Canyon. Il a déjà fallu que je remonte de 1000 m avant de l'atteindre. Mais franchement, je n'ai jamais eu l'ombre d'un regret parce que le Grand Canyon, c'est le Grand Canyon. Et c'est juste immense. Énorme. Le Grand Canyon, en tout, mesure 446 km de longueur, mais surtout un mile de profondeur, c'est à dire 1600 m. On a l 'impression que ce ruban bleu au fond est tout petit : il fait 100 mètres de large. Bref le Grand Canyon c'est un truc de dingue. J'ai fait une partie de la route qui le longe un après-midi, visitant tous les points de vue, même à l'écart. Ce n'est jamais la même chose et la lumière change suivant l'orientation et l'heure. J'ai visité le reste le lendemain, à vélo toujours. Plus de 70 km dans le parc où j'ai donc passé une nuit, je n'ai pas le droit de faire du camping sauvage ici mais guère le choix non plus. Et puis c'est tellement facile de sortir de la route et de s'enfoncer sous la pinède... Hop, disparition soudaine de la cycliste, elle n'est plus sur la route. Évaporée dans la nature.

 

Ok, je m'éloigne un peu de la route, appuie mon vélo contre un arbre et comme à mon habitude, pars à pied voir les alentours. Au bout de 250 m environ, je me dis que là, c'est pas une bonne idée, je fais demi-tour mais trop tard. Incapable de retrouver mon vélo. J'ai fouillé un moment mais tout se ressemble. Je ne peux pourtant pas être très loin. Je retourne à la route, retrouve l'endroit exact où je l'ai quittée et marche dans le cheminement le plus facile, le plus logique, mais ne vois pas mon vélo. La lumière baisse, je dérange un blaireau et des cerfs me font sursauter. Je reviens encore à la route, et décide de faire une battue, tous les cinquante mètres. Je me vois déjà en train de passer la nuit à 2300 m en short et en tee-shirt, à chercher ma bécane à la faveur de la pleine lune. Sous les pins aux troncs noircis, léchés par les flammes d'un ancien incendie, il y a ceux qui ont cramé, des souches carbonisées aux formes identiques à celles qu'on voit dans les thrillers quand tout se plonge dans la pénombre et qu'il va y avoir un crime. Des troncs calcinés, des bouts tordus, vrillés. Entre temps, le soleil a disparu ce qui fait changer les points de repère que je pourrais éventuellement avoir. J'ai fini par retrouver mon vélo, je crois que j'étais contente et soulagée, je lui ai promis de ne plus jamais le laisser seul dans les bois. Je n'étais quand même pas très fière sur ce coup là, petite frayeur ! À vue de pif comme ça, je pense que j'ai tourné une heure ! C'est parfois long une heure.

 

À Williams, je suis accueillie par Ann et Greg, ce qui permet une demie-journée de récupération complète, une vraie douche une lessive et autre chose que des pâtes au menu du soir ! Comme je pourrais être à Las Vegas en trois ou quatre jours mais que j'en ai encore une dizaine devant moi, je décide d'aller voir Death Valley, prends préalablement le soin de trouver des hébergeurs Warm Shower dans la grande ville pour les 2 nuits des 15 et 16 octobre, pour deux personnes. Une seule réponse positive, c'est suffisant. Ça, c'est fait. Nous serons attendus. Nous ? Ah... !

 

Williams, c'est de là que part le train qui va au Grand Canyon, tous les jours. C'est là aussi que je déboule sur la fameuse route 66. Qu'a t-elle donc de spécial cette route ? C'est juste l'une des premières à avoir été construite après la seconde guerre mondiale et qui traverse les US de Santa Monica sur la côte Ouest jusqu'à Chicago. Aujourd'hui, seuls quelques tronçons n'ont pas été gommés par une autoroute Interstate. Dans les villages traversés, tout est 66, de la station d'essence à l'épicerie, et on trouve plus facilement des tee-shirts, des tasses et des casquettes que du pain ou des pâtes. Pléthore de restaurants et fast-food pour les bus entiers de Japonais bruyants, devantures et enseignes comme à l'époque, la route 66 n'existe plus que dans un but commercial, le macadam est mauvais et pire encore sur les accotements. Elle est longée par la voie ferrée. Un train d'un kilomètre de long qui avance à 40 km/h, toutes les vingt minutes, et dont le chauffeur actionne le clapet trois fois avant le passage à niveau sans barrière ni clignotant qui n'est éloigné que de trois cents mètres de mon bivouac, ça laisse combien de temps pour s'endormir ? Pas assez, même le sol vibrait. La 66, je l'ai suivie jusqu'à Kingman.

 

Après un autre col, j'ai de nouveau traversé le Colorado, à moins de 200 m d'altitude. Sous les 1200/1500 m, c'est la fournaise. Bullhead, Laughlin. Je suis dans le Nevada, des casinos partout. Je suis entrée dans l'un d'entre eux pour demander de l'eau, un autre monde assurément, même si les joueurs sont en tenue très décontractée. Puis ce fut la Californie. Nipton, 15 habitants et un établissement en rénovation après changement de propriétaire. Les nouveaux m'ont doublée sur la route, je suis attendue, on m'apporte immédiatement eau et bière fraîche « Fat tire » (qui me torpillera), on me propose la nuitée gratuite et la douche. L'ouverture officielle se fera le 1er novembre et ce sera le premier « Canabis resort » des US... Mais je dois avancer. Je stoppe cependant 14 bornes plus loin, séchée, et suis logée dans la seconde qui suit dans une dépendance, avec la clim... Je ne sais pas trop ce que c'est , il y a un cimetière de bagnoles, trois types très agréables que je ne verrai toutefois que peu, je fais ma vie. Le climat est tel que l'hospitalité à un cycliste va de soi. Le vent brûle, la gorge est sèche cent mètres après avoir bu, baume sur les lèvres toutes les deux heures. Changement de câble de dérailleur sous le cagnard sur la bande d'arrêt d'urgence de la 4 voies obligatoire. Boire, boire. L'eau est chaude mais c'est de l'eau quand même. Tout est chaud, l'air, l'eau, et tout ce que je consomme. Envie de frais bien sur.Végétation avec plein de piquants, quand végétation il y a. Sinon, c'est la lune, ça fout le vertige et c'est presque angoissant par moments. Contente d'être sur la route, une sécurité. La pente des cols n'est pas très importante mais ils sont interminables, … et ce foutu vent toujours. Bref, je mets l'organisme un peu à l'épreuve même si j'essaie au mieux de me ménager, les dénivelées sont significatives, les lignes droites un truc de fou. Je mise sur 8 km, il y en a le triple, et pourtant je suis avertie. Et je vais à Death Valley, quatre jours de nourriture dans les sacoches, c'est la bonne saison me dit-on. Au pire, il y aura des pick-up pour me ramasser si ça ne le fait pas.

 

Je suis à Baker, ici démarrent les choses très sérieuses. J'attends que le vent se calme pour m'engager dans cette vallée terrible. Météo annoncée ma foi plutôt conciliante sauf cet après-midi, trop fort vent de face, d'où la mise à jour du site en attendant qu'Eole se couche.