De Baja California à Zacatecas par El Chepe et la Sierra Madre Occidentale.

 

Tuly, l'hôte Warm Shower de La Paz est absolument incroyable. Elle ne dit non à aucun cycliste. La dernière nuit des 5 que j'y aurai passé en tout, nous n'étions pas moins de 11. Des matelas partout, des vélos en tous genres, des conversations à tout rompre, des échanges, des bons plans... Tuly n'est jamais très loin mais elle vit sa vie, elle est cependant d'une disponibilité sans faille. Pour certains elle va jusqu'à faire taxi, couturière, office du tourisme que sais-je encore, réceptionniste de colis. J'ai eu la chance d'être dans une chambre à chaque fois, seule ou partagée. Ces 2 jours complets de repos ont permis de clarifier pas mal de choses dans ma tête sur la suite du voyage. Il faut des endroits comme ça de temps en temps pour se poser, pour remettre en état vélo et matériel, pour se connecter et préparer la suite, pour faire une lessive, pour cuisiner un peu, bref, pour faire tout ce qu'on ne peut pas faire quand les nuits de bivouacs s'enchaînent. Parce qu'on n'a pas des vies faciles quand même !

 

Voila, donc plus que je ne suis partie, je me suis arrachée de chez Tuly et Genesis, une de ses 4 filles. J'ai quitté Laurent et Christian les Français, Christina la Canadienne, Hilda la Belge, Manu le Suisse, Caroline la Jurassienne et les autres, Japonais, Hollandais... Je suis sortie de La Paz, 22 km pour aller au port. Embarquement direction Topolobampo, de l'autre côté du golfe de Californie. De Topolobampo, village construit en escaliers adossé aux collines verdoyantes, on ne sait pas si ce qu'on voit sont des îles ou si c'est la côte découpée, avec des baies et des caps. L'endroit est joli et d'autant plus surprenant que dès qu'on quitte le bord du golfe, derrière ces collines, c'est absolument plat jusqu'aux contreforts de la Sierra Madre, à une bonne centaine de kilomètres. Je suis dans l'état de Sinaloa, le seul du Mexique où l'eau est potable au robinet, celui aussi qui est totalement dédié à l'agriculture. Topolobampo c'est aussi un des seuls endroits du pays d'où l'on peut sortir au choix par quatre moyens de transport en commun différents : l'avion, le bateau, le bus et le train. Dans ce village qui ressemble presque à ceux des Cinque Terre en Italie, j'ai été la première personne que recevait Amairani, toute nouvelle couch-surfeuse, étudiante en médecine. Et c'était bien. Le lendemain, j'ai rejoint Los Mochis à vélo et ai demandé à la gare ce qu'il en serait de mon vélo pour prendre le train jusqu'à Creel depuis El Fuerte. Je vous passe les détails mais je me retrouve à prendre le train depuis là et à dormir la nuit qui précède dans le hall fermé et gardé de la gare, avec le soutien du gardien. Et j'embarquerai avec mon vélo, je crois que j'ai négocié un prix raisonnable. Encore une nuit qui sera courte, je dois être sur le quai à 5 h du matin et finalement nous serons 6 à squatter la gare, dont un bébé qui a beaucoup hurlé.

 

Cette voie ferrée est une prouesse. C'est spectaculaire tout le long. Pour ceux qui veulent un peu de détails, vraiment c'est intéressant et court (une page) : http://www.mexique-voyage.com/elchepe.html . Le voyage commence par traverser les cultures du Sinaloa puis peu à peu se fraie un chemin entre des collines avant de rentrer dans les canyons de la Sierra Madre occidentale. Dans le train il y avait deux gardes armés jusqu'aux dents mais plutôt détendus. Il y a des arrêts à des endroits improbables, quelques personnes montent ou descendent chargés de cabas, et dans les gares plus importantes, des gens cherchent à vendre fruits et en-cas. Au seul arrêt d'un quart d'heure, tout le monde descend du train, c'est que nous sommes au bord du canyon du cuivre, et c'est juste magique, en plein cœur de la réserve indienne Tamahumaras. Ce n'est pas un train pour touristes, c'est un véritable cordon ombilical qui traverse le massif là où il est impossible de construire une route. Des Mexicains viennent cependant juste pour prendre El Chepe, tant il est réputé. Ravins, ponts enjambant canyons et rivières, tunnels en veux-tu en voilà, le train se tortille à 26 km/h de moyenne.

 

Partie du niveau de la mer, je descends du train à Creel à 2500 m d'altitude. Passer en deux jours de la Basse Californie brûlée par le soleil à la Sierra Madre où je dois me méfier du verglas à l'ombre, est un choc thermique conséquent. Des nuits passées à transpirer à poil sur mon matelas, je me retrouve à avoir froid aux pieds, sors buff, gants, collant et manches longues.

 

La Sierra Madre est un lieu tourmenté du Mexique. Narcotrafiquants, bandes rivales armées planquées dans la forêt, les pistes de montagne et les villages complètement paumés et quasi inaccessibles sont le siège régulier de règlements de compte sanglants, les assassinats n'y sont pas rares même s'ils ne sont pas non plus quotidiens. Il ne faut pas vouloir voir ce que les trafiquants ne veulent pas qu'on voie. C'est tout. En restant sur les routes goudronnées, normalement ça va. La drogue transite de la Colombie aux US, les pauvres gens sont utilisés et les clans ne se font pas de pitié. La Sierra Madre est taillée à la hâche, le relief y est tellement rude que seulement deux routes la coupent par le travers, une plus au nord que j'aurais du prendre si le préposé derrière son guichet n'avait pas été conciliant, et qui m'aurait ajouté 750 km et 10 000 mètres de dénivelée positive, et une autre beaucoup plus au sud. Le massif coupe le pays en deux, dans le sens de la hauteur. C'est une véritable muraille de canyons, de forêts inextricables, de labyrinthes.

 

Une première étape depuis Creel et je plante mon bivouac, bien planquée dans la réserve indienne Tamahumaras (https://www.mexique-voyages.com/population/les-tarahumaras.php). Le jour suivant, avant Guachochi, la police municipale me double, et s'arrête, intriguée par mon engin. Nous faisons causette, je leur demande si je peux dormir au poste et c'est oui. Mais quand j'arrive sur place, ils jugent indécent de loger une femme à bicyclette qui vient de se cogner Creel-Guachochi en 2 jours (157 km, 2700 m de deniv pos) autrement qu'à l'hôtel (et pas des plus pourraves!), aux frais de la municipalité. En attendant la réponse du maire, les policiers ont lancé le concours quant au poids de mes bagages. Pour savoir qui est vainqueur, nous avons tout mis sur la grosse balance, il y avait 35 kilos. Vu l'eau et la nourriture que j'ai des fois en plus, j'en conclus que je trimballe parfois 40 kg + 16 kg de vélo + mes 60 kg à moi dans les pentes à plus de 10% à la seule force de les quadriceps ! Quand même !

 

Tout le long entre Creel et Parral, c'est très beau, très sauvage, les villages sont très espacés, il faut une fois de plus prévoir eau et nourriture. Les pins chauffés par le soleil dégagent cette bonne odeur de Sud. La nuit ça gèle, la journée c'est short et tee-shirt... Jolies vues sur les tourments de cette région. Si les Indiens sont froids et peu enclins à sourire ou à répondre à mes salutations, les Mexicains, eux, sont toujours aussi agréables et serviables. Les signes des automobilistes sont nombreux, et ils passent complètement à gauche pour me doubler, ne roulent pas très vite sur ces routes tortueuses. C'est bonheur. En arrivant sur les hauteurs de Balleza, le paysage change complètement, devient très ouvert. Les couleurs automnales des pâtures et des cultures parsemées de pins qui restent verts, avec un autre faisceau minéral de la Sierra Madre en arrière-plan, sont de toute beauté. J'adore ces couleurs et ces reliefs, je me fais vraiment plaisir à être là. Avant le village, la même auto me double trois fois et s'arrête pour que les gamins me prennent en photo. La troisième fois je m'arrête, je cause un peu avec ces gens, le courant passe bien, je leur dis que je cherche un endroit pour dormir en sécurité et au calme.

- Eh ben viens chez nous !

Je suis dans l'arrière-cour à côté des toilettes et du poulailler dans une pièce débarras avec un lit et un fauteuil. Je vais pouvoir une fois de plus dormir sur mes deux oreilles.

 

Je récupère nuit après nuit des fortes chaleurs californiennes et d'un état de fatigue générale accumulé sur plusieurs mois, et je suis en train de me dire jour après jour qu'il y a des choses beaucoup plus faciles quand on voyage en tant que femme seule, qu'à deux, en couple... Aurions-nous été logés à Creel, aurions-nous été logés à Guachochi, aurions-nous été logés ici à Balleza ? Les gens sont en confiance d'emblée, et sont protecteurs. Il y a vraiment des avantages à voyager seule. Bien sur, il faut de la vigilance, ça s'apprend, il ne faut jamais aller contre son feeling, mais une fois passée la peur primitive de ce qu'on ne connaît pas et donc de l'autre, c'est bonheur. Une femme seule en voyage sur un vélo (qui plus est vélo couché) avec ses bagages, force le respect et l'admiration, c'est ce que je ressens en tout cas pour le moment de la part des Mexicains. Pour preuve tous les signes amicaux et d'encouragement sur la route et le nombre de fois où mon vélo est pris en photo (euh oui, c'est pas moi qui les intéresse hein, je ne me méprends pas).

 

Hidalgo del Parral, je fais halte quelques heures dans la ville où Pancho Villa, hors-la-loi mexicain devenu chef de la División del Norte et général de l'armée fédérale au cours de la révolution mexicaine, a été assassiné . Son imposante statue gagnerait à être mise en valeur. Sans les conseils des habitants, jamais je ne l'aurais vue, mais ils en sont si fiers qu'ils m'y envoient tous. Pour l'internet, je demande à un hôtel son mot de passe et je passe plus d'une heure sur le confortable divan du hall d'entrée. Je ne suis pourtant pas cliente. En sortant de la ville, je croise un cycliste qui fait demi-tour pour m'accompagner un bout. Le soir du même jour, à Villa Matamoros, je demande où planter ma tente en sécurité si possible dans une propriété privée.

  • Tu veux venir à ma maison ?
  • Ben oui !

Je suis derrière la maisonnette, la femme s'est absentée mais en revenant, on m'a offert chocolat chaud et bon pain fait maison, je suis invitée pour le petit-déjeuner (œufs pochés avec tortillas, piment vert fourré au fromage et revenu à l'huile, smoothie, céréales et lait). Pendant que je monte ma tente, les gosses du quartier viennent discrètement jeter un œil et faire un petit coucou. Visages épanouis. Ils dansent dans la rue. La porte reste ouverte si j'ai besoin des toilettes, on me propose une douche et même un lit mais je suis déjà installée. La maison fait 25 m² à tout casser, il y a là une femme et ses deux filles, une case en béton brut, mais on m'aurait fait une place et tout ça me va droit au cœur. Il n'y a pas de chaises pour tout le monde, on improvise avec des caisses. Je suis dans une région orange, juste avant le rouge sur la carte du site « diplomatie.gouv.fr »...

 

Le lendemain je pars tard car le petit déjeuner s'est éternisé et j'ai profité d'être bien installée pour réparer encore une crevaison. Tous les matins depuis une semaine, je regonfle mon pneu avant et ça tient la journée, mais depuis deux matins c'est vraiment à plat. La journée est assez morne, le paysage a perdu de son attrait. Je campe dans la nature. Après Villa Matamoros, il n'y a que quelques villages un peu à l'écart de la route qui est très peu fréquentée, sur 400 bornes. Je ne m'attendais pas à ça pour une route rouge sur la carte. Avant et après Rodéo, le paysage offre de nouveaux quelque attrait mais la route qui me mène à Zacatecas par Rio Grande depuis Pedricena est une ligne droite chargée en poids-lourds, que je trouve bien longue et monotone. Je bivouaque dans des pâtures, dans des cultures, franchissant les clôtures à la va-vite. Une fois le paysan viendra et tout ce qu'il trouve à me dire alors que je suis sur son terrain est de me demander si j'ai à manger et à boire, pourquoi je voyage à vélo, et me préciser qu'il m'a vue passer à Paso Nacional... Une autre fois, j'ai la visite insistante d'un coyote alors que je prépare mon repas du soir.

 

Toutes les nuits il gèle, assez fort, puisque même dans la tente je passe en négatif. Mais la journée ça va même si le vent est frais. Je passe mon temps aux environs de 1500-2000 mètres dans des paysages très très grands où les distances sont trompeuses. Mais pour atteindre Zacatecas, il faut monter plus haut. La ville se situe à plus de 2200 m. J'y suis logée en Warm Shower. À suivre...

 

Nouvelles photos dans la galerie Mexique.