Nicaragua-Salmonella-Costa Rica

 

Nicaragua. Ce nom seul évoque pour moi une chanson de Lavilliers, la guerre. C'est de l'histoire très récente mais je n'ai pas vu trace de ce passé tourmenté (n'ai pas cherché non plus). La plus grande partie du territoire de ce pays est relativement inaccessible, ce sont les basses terres de la côte caraïbe. Plus à l'Ouest, il y a une barrière montagneuse importante, puis on plonge vers les basses terres de la côte Pacifique, garnies de volcans comme un alignement de piqûres de puces. Beaucoup fument ou crachent. Et toujours dans les basses terres côté Pacifique, il y a deux grands lacs. Celui nommé Nicaragua a pour particularité d'avoir une île composé de deux volcans dont l'un au cône parfait. L'île d'Ometepe.

 

Nous sommes arrivés par les montagnes, bien contents de laisser derrière nous ce Honduras dont on ne sait quoi penser mais qui semble quand même ne pas faire partie des pays les plus sains sur cette planète. Nous sommes contents de trouver un peu de fraîcheur même si nous sommes loin encore de sortir les duvets... Mais au moins les tentes ne se transforment pas en cabine de sauna quand nous nous y réfugions pour la nuit. Somoto, Esteli, plus nous avançons plus le trafic est important et nous serons contents de quitter la route principale pour obliquer vers Leon. Un vrai bivouac, camping sauvage au milieu du rien nous fait un bien fou, sans chien, sans coq, sans bagnole, sans insecte qui frottent leurs élytres jusqu'à point d'heure. La journée qui suit, le vent qui nous pousse nous permet d'arriver tôt à Leon pour visiter. Cette ville importante est classée à l'Unesco et a joué un rôle important dans la récente histoire du pays, par ses étudiants notamment.

 

À partir de Leon et jusqu'à la frontière avec le Costa Rica, nous essuierons un fort vent de face et subirons des températures encore bien assez élevées pour nous. Il faut dire que dans un mois maintenant la saison des pluies débutera, nous sommes donc aux périodes les plus chaudes... Le long du lac Managua, quelques trouées dans les arbres laissent voir le panache de fumée du parfait Momotombo. Nous ne nous arrêtons pas à Managua (sauf pour y dormir une nuit sur la pelouse des pompiers) et filons à Masaya. Ce n'est pas la ville qui nous intéresse mais le volcan. Il est très peu élevé, juste une taupinière, mais il est très actif, et très accessible. Une marmite, un chaudron géant, un énorme trou dont on ne sonde pas le fond (la cheminée), et des bruits terrifiants qui sortent de cette bouche de l'enfer ! Non non, je n'exagère pas. Les borborygmes de notre planète donne des sueurs froides, enfin... presque. De temps en temps un peu plus de fumée. Je voudrais bien voir ce qui se passe là-dedans. Des coulées de lave solidifiées garnissent les flancs de la colline. Remontés sur nos vélos, nous allons jusqu'à Granada, autre ville classée par l'Unesco et trouvons une auberge. Nous resterons deux nuits car avons un besoin impérieux de récupérer, alors autant le faire ici.

 

Granada, au bord du grand lac, est une petite ville avec un petit centre coquet, une belle place, une cathédrale jaune et photogénique qui fait sa renommée, son « malecon » sur le rivage du grand lac et un grand marché. Ah, le marché ! C'est là que tout a commencé, nous étions logés à deux pas. Michel y a acheté des œufs, entre autres... 6 pour être exacte. Il y en a un qui m'a regardé d'un mauvais œil quand je l'ai sorti du sac et il m'a presque craché dessus quand je l'ai mis à frire. N'empêche que je l'ai mangé un peu à reculons celui-ci. Deux heures plus tard je commençais à avoir mal au ventre en m'interrogeant sur la cause. Je résume, mal de bide qui empire au fil des heures. La journée de repos passe et rien ne s'arrange, la nuit passe, à me tordre. Je n'ai rien ingurgité d'autre et rien d'autre ne se passe. Nous repartons à vélo mais je ne suis capable de faire que 75 km contre le vent. Sans rien dans le bide depuis plusieurs dizaines d'heures, c'était à prévoir. Nous faisons néanmoins un superbe bivouac sur la rive du lac juste en face d'Ometepe, vers un village peuplé de gens forts sympathiques encore. Dans la nuit le vent redouble, mes douleurs aussi. J'entame un traitement antibio pour giardiase, dysenterie et consorts, bref infections intestinales. Au matin, je me sens super faible mais nous ne sommes qu'à 30 km de la frontière et si mon affaire doit mal tourner, il vaudra mieux être au Costa Rica qu'au Nicaragua, donc on monte sur les vélos. Je dois m'arrêter récupérer plusieurs fois même si la route est facile et arrive au poste de douane totalement accablée, avec peine à me tenir debout. Premier bureau, allez ma fille, fais bonne prestance, souris, tiens toi droite... Tampon. Bien sur il faut remonter sur les vélos, faire 100 mètres, s'arrêter à nouveau montrer le tampon, remonter sur les vélos, plein cagnard, faire un kilomètre, montrer les passeports, remonter sur les vélos, 50 mètres. Entrer dans le hall climatisé. CLIMATISE ! Oh que c'est bon tout d'un coup, mais quand même je ne fais pas la maligne. Pas de question, 4 dollars à lâcher (pour deux), je ne récupère même pas mon passeport, Michel est là et le fera pour moi, je vais m'asseoir contre un mur sur le carrelage presque froid. Mais il va falloir sortir de là à un moment... Hum, pas simple. Allez, les changeurs de monnaie nous attendent comme un essaim à l'extérieur. Première bourgade à 20 km. Je ne pourrai pas, je ne suis PAS capable de couvrir cette distance, pas plus que la moitié d'ailleurs. Je m'allonge à l'ombre, nous attendons un bus et filons à La Cruz, y trouvons une chambre climatisée dans un hôtel avec vue de ouf sur l'océan. Je me demande vraiment ce que j'ai car les signes ne sont pas comme « d'habitude », je fouille sur internet et soupçonne une salmonellose. L'oeuf qui m'a regardé de biais. Salaud ! Si c'est ça, ça passera tout seul au bout de cinq jours, donc après-demain. Je mange un peu, avec difficulté, et continue à me vider. Le lendemain ça va mieux, nous décidons d'avancer et de prendre un bus dans l'après-midi pour un petit trajet. Nous ne voulons pas raccourcir notre itinéraire au Costa Rica mais sommes conscients de ne pas avoir énormément de temps à « gâcher » d'où le tronçon motorisé, qui nous fait aussi du bien au moral car ce piétinement me tue. J'ai toujours besoin de faire quelque chose.

 

Les paysages sont superbes, la végétation de ouf, plein d'arbres à très grandes feuilles que si t'en prends une sur la tête à l'automne, elle t'assomme. Ambiance impersonnelle dans le bus, chauffeur très intéressé et content d'embarquer deux vélos (à prix fort)... La première impression laissée par les Costa-Ricains (oui, exprès !) sont qu'ils sont gentils, aimables, souriants mais que certains ont aussi le sens du commerce comme d'autres ont la bosse des maths. Arrivés à destination vers 18 h, nuit noire, nous trouvons une « cabina » à prix modique sur la rue passante mais pourvue de la clim.

 

Le lendemain matin il faut donc partir à vélo, je me sens beaucoup mieux mais il y a des résidus quand même et notamment un manque d'énergie notoire. Ça tombe bien car nous attaquons direct par 15 km de bosse sur une route empierrée, c'est à dire impraticable avec nos montures. 4 heures plus tard, après avoir lâché des litres de sueur et des centaines de kilocalories, nous basculons sur le lac d'Arenal, superbe au milieu de son écrin de verdure. Et de la verdure, il y en a sur trois ou quatre étages, de la vraie forêt tropicale humide. C'est magnifique. Ça fait mal aux jambes et nous n'avançons pas vite mais sommes contents de nous être donné tant de mal pour être ici. Au détour d'un virage, le volcan Arenal nous dévoile son cône parfait. Joli bivouac sur la pelouse rase derrière un bureau d'information touristique. Pour la première fois depuis Granada, je fais un repas quasi normal. 5 jours... Je continue mon traitement tout en diminuant les doses car du coup, je pense qu'il ne sert à rien.

 

Dans la nuit il se met à pleuvoir, fort, et nous devons retarder notre départ de quelques heures le lendemain. Une volonté de ne pas rester sur l'axe principal et de passer par les villages nous met les jambes en compote dans le relief. C'est certes très beau, mais par ce jour pluvieux, nous aspirons à être efficaces. Le soir, nous plantons les tentes sous un grand toit en tôle dans une propriété privée. C'est l'ado qui nous a donné l'autorisation de lui-même, ses parents n'étant pas là. Quand sa mère rentre, son premier geste fut de venir à nous avec des biscuits et du thé glacé.

 

Le réseau routier n'est pas du tout adapté au nombre et au gabarit des véhicules qui y circulent. Aucun accotement, routes étroites et sinueuses, fort trafic même sur les routes secondaires, poids-lourds... et à chaque entrée de village en lieu et place d'un panneau de bienvenue il y a celui qui indique que la carte American Express est acceptée... Sans rire ! Et depuis longtemps nous n'avions vu des indications de distance et quelques panneaux publicitaires !

 

La nuit a chassé les nuages, nous partons sereins pour une première journée très difficile de montagne. Et en effet, sur 50 bornes, je pense que j'en fais plus de 10 à pousser ma monture dans le trop pentu. Sur le macadam propre mais mouillé (le crachin et la pluie sont revenus en cours de journée), les petites berlines patinent dans les cordes des virages... Nous nous élevons lentement mais sûrement. Les paysages nous réjouissent et comme ce versant reçoit beaucoup de précipitations, même en saison sèche, la végétation est magique, les cascades impressionnantes. Nous tuons 50 km seulement en plus de 6 heures d'efforts mais 1900 m de positif. San José la capitale n'est pas loin. Dans le brouillard et le crachin, nous trouvons refuge sous un abri spacieux autour d'une église, disposons même de tables et chaises. Nous sommes à plus de 1700 m d'altitude, nous sommes trempés, il ne fait pas si chaud, je me change, me mets au sec et enfile la doudoune pour manger.

 

Et là, je me dis que l'organisme est quand même bien foutu parce qu'avec ce que je lui ai fait subir ces derniers jours, passer par la chaleur intense, par les efforts contre le vent ou dans les bosses, dans les cailloux, à pousser un chargement de 50 kg au total, par une salmonellose, de la pluie diluvienne hier, du froid aujourd'hui et des bivouacs,... il ne bronche pas tant que ça ! Michel a récupéré lui aussi et avance bien en ce moment.

 

Nous ne faisons que passer à San José, en milieu de journée et quittons bien vite la cuvette, par l'autoroute et Cartago. Et là, nous savons que de nouveau nous attendent 3000 m de positif sur un tronçon de 70 km environ... Sur la route taillée dans le coteau et chargée de poids-lourds, nous trouvons refuge pour la nuit sur le terrain d'un particulier qui nous offrira des biscuits, du Canada Dry et l'utilisation de sa salle de bain. La nuit suivante nous campons à plus de 3100 m d'altitude dans la forêt dense, et de manière illicite dans le parc national « los Quetzales », mais nous ne verrons pas l'oiseau. Quelques colibris tout de même. La route s'élève encore le lendemain, et après un court passage à 3400 sur la « Montagne de la morte », nous plongeons littéralement sur San Isidro. 45 km de descente ininterrompue, pente et macadam parfaits. Un arrêt au milieu s'impose pour laisser refroidir les jantes, à cause du frottement des patins de freins. En effet il y a deux jours, j'ai ainsi explosé une chambre à air qui n'avait pas une seule rustine.

 

À San Isidro de El General, petit tour chez le vélociste, qui change les billes de mon moyeu arrière, gaine et câble de frein arrière, règle mon voile. Nous repartons dans la bosse, bivouaquons un peu plus haut et plongeons le lendemain sur la côte pacifique écrasée de chaleur. Encore du très beau. Ce petit pays offre vraiment de multiples facettes, et j'imagine que la côte caraïbe est encore un autre monde. Côté contacts, les gens sont d'une désinvolture assez exquise. Tu veux poser ta tente là ? Ben oui poses là ici. Très aimables et bien cools. Nous avons beaucoup de signes sur la route et jusque là, ne nous sommes pas faits vraiment serrer malgré la densité du trafic. Ce pays est beaucoup plus "riche" que les précédents, c'est un peu la Suisse ou les US de l'Amérique centrale. Maintenant c'est la semaine sainte, tout est férié, ils sont tous en vacances. Donc nous aussi nous prenons un jour de repos. Nous sommes en Warm Shower, logés dans une coloc au bord d'une petite mangrove où nagent des crocodiles. L'océan est à 300 mètres, il y a une plage pour faire trempette. C'est une cabane, ouverte à tous les vents, une grande cabane branlante, avec des voiles de tissu sous les tôles du toit et contre les planches des « murs » pour faire joli. Pas de fenêtre, nous vivons dehors, jour et nuit, dormons avec le ventilo qui rafraîchit un peu et chasse les moustiques qui assez bizarrement, ne sont pas si nombreux.

 

Après ce jour de repos, nous reprendrons la route demain, non pas pour filer direct au Panama, ce serait trop facile. Il y a une route secondaire qui passe par la montagne... et il paraît que c'est joli alors on va aller voir, si toutefois les orages annoncés ne sont pas trop violents.