Du désert.

Rico, Colorado – Moab, Utah

 

Bien, après un dernier col à plus de 3000 m, et une descente dans une très belle vallée, je sors des Rocky Moutains à temps. Devant moi, ciel bleu, derrière moi, ciel charbon. J'arrive à Dolores, il fait chaud, changements radicaux, températures, paysages... me voici un peu dans le désert. Les prévisions météo pour la semaine qui vient sont mauvaises dans les montagnes, bonnes là où je serai. Ouf ! À temps vous dis-je. J'ai rendez-vous à Mancos chez Paul et Sara, hôtes WS, le festival continue, le courant passe super bien. Paul est pilote et convoie des familles et riches hommes d'affaire, sur demande, pour une compagnie aérienne. Ils possèdent pour leurs loisirs un petit avion et rentrent juste de week-end. Grands voyageurs, leurs photos sont plus aériennes que les miennes. Paul m'emmène le lendemain visiter le parc national Mesa Verde tout proche. Alors je précise qu'ici, les PN n'ont rien à voir avec les nôtres, ils sont faits pour être visités en bagnole et celui-ci aurait été une véritable épreuve à vélo vu les reliefs et la longueur. Ce sont des ruines, des villages vieux de 1000 ans environs sous des voûtes dans les falaises des canyons de cette région étonnante, impressionnante. Quand on est sur le plateau, on ne devine pas les canyons, mais quand on est au bord, il ne faut pas tomber... Très beau. Mesa Verde c'est un peu une île qui émerge au dessus de la plaine. Paul a pris une visite guidée de l'un des sites majeurs et nous visitons seuls les autres sites. Nous nous arrêtons à tous les points de vue, marchons un peu aussi, bref j'ai fait un tour individuel complet et guidé de cette petite merveille. Dans l'après-midi je réenfourche ma bécane, Paul m'accompagne jusqu'à Cortez. Et ce soir là, je dors dans la salle de classe de la petite école vieille de 106 ans de Batle Rock dans la réserve indienne de Matuzema. Après les cow-boys, me voici chez les Indiens. C'est aussi appelé le Canyon of the ancients. Ce n'est pas un parc mais un monument national. Le fond du canyon est large et cultivé, j'y vois de la vigne et beaucoup de verdure, des fermes, tandis que les bords offrent autant de couleurs que de formes différentes. Je continue à en prendre plein les yeux et ce n'est que le début.

 

Le lendemain, je sors de ce canyon et me retrouve vraiment dans le désert. Ça y est, là, je me sens vraiment toute petite, il faut assurer, il faut gérer l'effort, il faut prendre un stock d'eau, les stations-service-épicerie-restaurant sont à 50 ou 80 bornes les unes des autres. Et le soleil cogne fort. Aneth, Montezuma Creek, Bluff (où je vois les Navajo Twin Rocks), Mexican Water. Je suis dans la réserve indienne Navajo, immense, écrasée de soleil, pas un arbre, du bush et de la caillasse de toutes les couleurs, des canyons. Je suis redescendue à 1800 m mais remonterai rapidement. Le paysage n'est pas dénué d'intérêt, c'est juste énorme. Quelques degrés de moins et ce serait parfait. Je ne transpire même pas, tout s'évapore au fur et à mesure tant l'air est sec. J'ai ressorti crème hydratante pour les jambes et baume pour les lèvres. Mon budget boisson est aussi élevé que mon budget nourriture, jus de fruits, lait frais, coca parfois.

 

Puis Kayenta au bout d'une longue ligne droite. Ravitaillement. J'ai l'intention d'aller camper avec vue sur Monument Valley mais le ciel est si noir derrière moi que je demande à planter ma tente vers une habitation à l'abri de bosquets. Je suis chez les Navajos mais n'aurai que peu de contacts avec eux, les laissant vaquer à leurs occupations. Pendant dix minutes c'est l'apocalypse, le sable rentre jusque dans ma tente intérieure et les arceaux ploient méchamment. Mes pâtes sont sablées.Trois gouttes et le calme revient.

 

Le jour suivant je descends jusqu'à l'entrée de Monument Valley, laisse mon vélo à l'entrée au Visitor Center et fais du stop pour visiter le site, d'autre part interdit aux vélos, aux voitures de tourisme trop basses, aux campings cars... Un Indien m'emmène un bout puis je tombe sur un couple de Français dont la nana est originaire de Villers-Le-Lac, et fais le tour complet avec eux. Le ciel très orageux nous offre des éclairages très étranges et les tours de roc prennent un caractère parfois très lugubre, sauvage. Nous sommes obligés de nous arrêter un moment pour laisser passer encore une tempête de sable. Enfourchant de nouveau mon vélo dans l'après-midi, je vois les voitures qui s'arrêtent toutes, je me retourne et effectivement le ciel est un spectacle. Des rideaux d'eau tombent entre les tours au loin. Mais comme ça vient contre moi, j'appuie sur les pédales comme une forcenée et arriverai sous le premier avant-toit de Mexican Hat alors que les premières gouttes s'écrasent. Encore une trombe ! Je repars cependant après une heure avec les pleins d'eau mais malheureusement n'irai pas bien loin. Les bourrasques m'obligent d'abord à descendre de vélo, j'avise un creux dans le terrain et m'y réfugie et commence à monter ma tente. Mais quand je plante une sardine, le temps d'aller à une seconde et le vent a fait voler la première. Je me bats, retient plusieurs fois la tente qui se contorsionne et voudrait bien s'enfuir, c'est vain, et je risque de casser du matériel. Je n'y arriverai pas. Je replie les arceaux à la hâte, à genoux dans la terre ocre, et entasse tout mon matériel sous ma bâche que je couvre de grosses pierres et me mets sous un petit abri dans le rocher. Ça flashe de partout et le vent hurle, je prends un sac d'eau et puis le calme revient et entre deux bourrasques et deux orages, je parviens à m'installer. Dans la soirée, une accalmie plus longue que les autres avec toujours ce ciel de suie quelque part me donne des lumières de fin du monde sur un relief spectaculaire et Valley of Gods, des arcs en ciel aussi, et je me régale avant de m'endormir.

 

Encore du spectacle le lendemain. Il semble que la route va droit dans le mur, enfin... la falaise. Des panneaux à répétition préviennent : 10 % de pente, route étroite et non asphaltée sur 3 miles. Je ne la devine même pas, mais elle est bien là et la vue plongeante sur le bas est de plus en plus impressionnante. Les lacets sont réguliers et la piste en bon état, un régal ! Début d'après midi, j'arrive à Natural Bridges. Comme d'hab dans ces parcs, je laisse mon vélo au Visitor Center et fais la visite avec des gens. Trois arches dans le rocher, de grande envergure, enjambent le canyon. La plus haute forme une voûte de 70 mètres, tout de même. Paysage alentour magnifique. Je fais les pleins d'eau car n'aurai rien avant Blanding à 65 km. Bivouac sous les genévriers.

 

Et puis je suis montée au nord en passant par Blanding et Monticello avant d'arriver à Moab. Dénivelées usantes, je plonge dans les canyons et remonte de l'autre côté, le vent me laisse tranquille ou m'aide, c'est déjà ça. Les températures sont fraîches la nuit (8 à 10 °C max) et très agréables la journée (25°C), c'est nickel. Je peux enfin m'arrêter n'importe où pour dormir, aviser un chemin, m'y engouffrer et m'éloigner de la route de quelques centaines de mètres avant de m'installer. La majorité des terres est publique, il n'y a pas d'ours ni autres dangers notoires. Je suis bien sur sortie du Colorado, pour entrer en Utah, faire un tout petit bout en Arizona avant d'être de nouveau en Utah. Je suis toujours à plus de 2000 m et dans le parc de Yellowstone au nord du Wyoming, il y a déjà eu des chutes de neige ! J'ai parfois monté les pentes à grands renforts de Brownie trempé dans le Yoplait à la vanille, enfin... quand j'en avais. Et bien sur je profite d'une demie-journée de repos pour... travailler, préparer la suite qui s'annonce belle toujours.

 

La suite ? Durant deux jours au moins, je vais rester dans les alentours de Moab. Le décor y est impressionnant, il y aurait à faire pendant un mois... Je me rendrai demain matin dans le Parc National Arches, puis ensuite dans celui de Canyonlands. Cela représente des kilomètres et des dénivelées importantes mais venir ici et passer à côté sans au moins voir ça me paraît ridicule. Et ensuite j'aurai au moins deux ou trois jours de route avant le prochain parc national : Capitol Reef. Ici à Moab, il y a des falaises rouges partout, la rivière Colorado a creusé dans le plateau, la Green River aussi, elles se rejoignent à peine au sud, et depuis Canyonlands PN je devrais avoir de jolis points de vue...

 

31 nouvelles photos dans la galerie. Je précise juste que je ne fais aucune retouche, j'ai d'autres chats à fouetter, je les mets telles qu'elles sont. À part ça j'ai passé depuis un moment les 10 000 bornes, suis même plus près des 11 000. Mes étapes sont moins longues car plus montagneuses, et puis dans ces grands espaces, je dois faire attention à moi, ben oui !

Grand Lake – Mancos (Colorado)

Les gens.

 

J'avais commencé à préparer un post avec comme d'hab un peu mon itinéraire, mes ressentis, une ou deux anecdotes, un peu de culture et tout mais j'ai changé d'avis, j'ai tout effacé, je recommence pour juste dire en détail un peu l'accueil que j'ai sur ma route parce que j'ai chaud au cœur tous les jours.

 

Des paysages, oui bien sur, je les traverse, je suis dans les montagnes, ça fait mal aux jambes et j'accumule des dénivelées impressionnantes. Je monte à 3700 m pour redescendre à 2300/2400 et recommencer sans cesse. Depuis Grand Lake je n'ai fait que ça, des 1600 m par jour, des belles montées avec des jolis points de vue et des belles descentes dans des forêts où les feuillus commencent à changer de couleur et prendre des teintes si dorées que je ne peux les regarder sans mes lunettes de soleil. J'ai vu des lacs turquoises, des animaux, de belles rivières, des vallées ouvertes et larges, cultivées et des canyons si encaissés que le fond était insondable (Black Canyon of Gunnison). J'ai traversé des petits villages fantômes et des villes guère plus grosses. Bref, j'ai fait du chemin sous un ciel la plupart du temps bien agréable, quelques averses par ci par là, rien de très méchant. J'ai lutté contre le vent ou l'ai remercié quand il me poussait. J'ai roulé deux jours dans une atmosphère opaque due à la fumée de feux de forêts qui sont plus loin, ailleurs... J'ai traversé Rocky mountain national park, ai pédalé la peak to peak road, ai passé Guanella pass, Trout creek pass, Monarch pass, et la Great Divide (ligne de partage des eaux) plusieurs fois. Je mets des photos de tout ça dans la galerie.

 

Les gens.

 

Grand Lake : je m'installe devant un ordi à la bibliothèque municipale pour me connecter. À côté de moi il y a Richard. On commence à discuter, il m'invite chez lui et sa femme Maritza et ses amis. Il est originaire du Texas, là où l'hurricane a tout détruit. Il regrette d'ailleurs d'avoir tout loupé. Il est réparateur de bandits manchots. Je suis donc chez eux mais ils ont quelque chose de prévu dans la soirée et s'absentent, me laissant seule dans l'appartement... avec le frigo à dispo car ils s'en vont demain et tout doit disparaître si possible ailleurs qu'à la poubelle. Le lendemain, je décide de ne pas partir pour cause de météo insolente, mais eux repartent dans le Texas et l'appart est loué dès l'après midi. Ils me laissent les clefs du garage propre comme une chambre afin que je puisse dormir en sécurité dans la ville. Je reposerai la clef sous le paillasson de l'agence qui gère leur appartement. Merci.

 

Estes Park : je dépasse la ville car il me reste du temps mais me retrouve dans les bois, sans eau, dans une montée interminable... Une maison, je vais voir. Des gens sont en formation. Fin de journée. Une des stagiaires, la femme du pasteur, me dit de charger tout mon bazar dans sa voiture, elle m'emmène chez elle. Je redescends donc à Estes Park et le lendemain elle me remontera ici à 8 heures puisqu'elle revient. Douche, lit et tout le reste. Merci.

 

Idaho Springs : je comptais planter ma tente dans le city park de Black Hawk, mais la ville de casinos est blindée de junkies et ce n'est pas le bon endroit. Je passe encore une montagne et me retrouve dans ce fond de vallée tout à fait glauque qu'est Idaho Springs, avec entre les falaises l'autoroute interstates, la rivière et la route de service. Où dormir dans ces conditions ? Une odeur de barbecue m'attire, je pousse mon vélo dans le chemin en caillasses, voient ces gens et demande à planter ma tente sur leur terrain. Pas question : l'ours rode. Je dormirai dans la caravane grande comme mon appartement, suis conviée à manger. Bière, douche, repas et fin de soirée à la guitare en duo. Merci Todd et Gail. Le meilleur reste à venir : Todd habite à Montrose. Trois jours plus tard en rentrant chez lui, il me double sur la route mais ne peut s'arrêter. Sitôt arrivé chez lui, il enfourche sa Harley Davidson et vient à ma rencontre me proposer de loger chez lui et s'assurer que tout va bien, mais je vais à Black Canyon... et ne m'arrêterai pas à Montrose. Merci.

 

Une nuit de bivouac derrière l'église de Jefferson. Les villageois, peu nombreux, sont très sympas avec moi.

 

Maysville : je demande à une dame si je peux planter ma tente là, sur un terrain tondu apparemment inoccupé. Nancy insiste, je dis bien insiste pour que je loge chez elle, me dit que je lui tiendrai compagnie, qu'elle a beaucoup de place. Douche, repas, petit déj, la totale. Merci.

 

Gunnison : George et Joy. Je m'engage sur ce chemin où il est pourtant bien écrit en gros « propriété privée », je poursuis, m'enfonce dans les bois et arrive à ces deux maisons au bord de la rivière avec grand terrain. Personne. Je rebrousse chemin mais croise le proprio Georges. Demi tour. Je plante ma tente sur le terrain. Les ancêtres de George sont originaires de Vilette en Suisse. Je ne suis pas invitée mais comme l'ours rode régulièrement, j'ai le garage à dispo pour y mettre ma nourriture (ailleurs que dans la tente) et mon vélo. George, très âgé,viendra voir régulièrement si je n'ai besoin de rien et me faire un brin de causette très amicale. Merci.

 

Black Canyon of the Gunnison : la partie ne s'annonce pas facile, peu de maisons, un camping à l'entrée du parc. À mi hauteur de cette montée diabolique j'avise une maison habitée à l'écart. Je vais voir et demande à planter la tente sur le terrain chez Dawn et Dave qui ont des convives ce soir. Maison immense et luxueuse sur une propriété de ouf, baies vitrées sur l'espèce de maquis sauvage environnant très beau et vue sur les montagnes au loin. Ils ne manquent vraiment de rien. J'aurai douche, bière, repas avec eux, et impossible de partir sans emmener des provisions dont je n'ai pas besoin. Merci.

 

Ridgway : je loge en Warm shower. Je me sens bien chez John et Mallory dès la première minute et jusqu'à la fin. Accueil formidable. Merci.

 

Dans la cambrousse avant Rico : je passe un col, descends de l'autre côté, n'ai pas vraiment les jambes. Petite route sensée couper un peu et surtout me faire moins de dénivelée (1600 pour la journée tout de même). La route en question, j'ai du mal voir sur Google maps, après deux miles asphaltés, la piste. Je suis engagée, je poursuis, ça ne devrait pas être très long et c'est en bon état. Sauf qu'à la fin pour remonter sur la Highway, je me tape 2 miles (3,2 km) à pousser le vélo dans la pente très raide en petits cailloux sans adhérence. Un peu plus loin, je prends l'orage, me réfugie sous un abri vers une maison qui se trouve là comme par hasard. Lui arrive un peu plus tard et me trouve là, sous son abri, en train de casser la croûte. Dug et Stéfie, des phénomènes. Lui géologue à la retraite, 69 ans, avec ses bottes incroyables et son pantalon molletonné, elle, enseignante à Telluride (haut lieu de la jetset des États-Unis), bavaroise bien en chair, 52 ans. Il est passionné par les Indiens d'Amérique, l'histoire du chemin de fer et des mines. Tout un poème, soirée mémorable, des gens comme ça avec qui on se sent bien avant même d'avoir échangé une parole, juste au regard, sur le visage. Merci.

 

C'est l'enfer ce voyage, l'enfer vous dis-je. Je prends mes notes tard le soir, je n'ai jamais été aussi propre et aussi bien nourrie. Ils sont fous, ils me gavent et me gâtent.

 

Pourtant, la moitié d'entre aux au moins, si on rentre un peu dans la discussion, font la prière avant de passer à table, sont pour les armes à feu et conservateurs à fond, avortement etc... bien racistes aussi, très individualistes, famille travail patrie et fiers d'avoir dégommé un jour un ours ou un cougar (lion des montagnes). J'ai coupé court parfois à certaines conversations pour rester sur la bonne impression d'hospitalité reçue. La plupart des gens qui ont ouvert leur porte font attention à ce qu'ils mangent et je n'ai pas été gavée de séries télévisées absurdes. Bref, c'est très très mélangé tout ça dans ma tête. Mais ce qui est certain, c'est que l'hospitalité dont ils font part et le niveau de discussion est loin des clichés et de l'image que je pouvais avoir des États-Uniens. Je n'en vois qu'une partie certes, dans des États peu peuplés encore, mais ces portes ouvertes sans avoir à les pousser m'ont permis de dormir en sécurité dans les zones boisées, d'avoir de la compagnie très variée et agréable. La plupart d'entre eux m'ont remercié d'être passée par là et de m'être arrêtée chez eux...

 

Et tout ça c'est juste bon à recevoir, pour le mental, pour le voyage, pour cette idée qu'on se fait du monde et de l'humanité.

 

Demain, je descendrai des montagnes pour entrer dans le désert au niveau du parc national Mesa Verde, tout près de l'Utah. Je n'aurai normalement plus à y craindre l'ours mais ahaha, d'autres dangers me guetteront, comme le serpent à sonnette ou le scorpion...

 

L'ours, en cette période, est présent dans les villes et les villages. Il dévalise systématiquement les poubelles. Tout ça parce qu'en juin il y a eu une vague de froid qui a gelé toutes les baies. Pas de baies, pas de nourriture pour le plantigrade. Maintenant, c'est la période où il se goinfre avant l'hiver, sauf qu'il n'y a rien à goinfrer dans les forêts, donc il va chercher là où il y a...

Black hills - Wyoming - Grand Lake (Colorado)

 

Rapid City. Dix bornes avant je suis dans les prairies jaunes avec une vue à perte de vue justement, et soudain je me retrouve dans des pentes boisées avec des montagnes partout autour. Montagnes à vaches sans vache mais du vert, des belles pinèdes et des odeurs etc... Bref, changement radical. Les Black Hills sont un îlot surgi des plaines, une tache probablement sur les photos satellites, un massif surprenant qui culmine à plus de 2400 m et qui abrite une faune abondante et des écosystèmes variés. Pendant deux à trois jours je sillonnerai sa partie sud un peu dans tous les sens, avide de découvrir ses spécificités. Pour commencer, le Mont Rushmore et les têtes des quatre présidents (Jefferson, Washington, Lincoln et Roosevelt) sculptées dans la montagne. 17 ans de travaux entre 1927 et 1941. Et puis il y eut la route très exigeante appelée Iron Mountain, avec deux particularités : elle se boucle sur elle-même trois fois de manière à absorber la dénivelée et les tunnels creusés sont tous dans l'axe du Mont Rushmore et des 4 têtes de l'autre côté de la vallée... Ensuite j'ai suivi Needles highway, qui est une toute petite route dans le Custer State park (comme un parc nat. mais géré par l'État, pas par la conf.) et qui m'a projetée à 1980 m d'altitude, serpentant au milieu de roches aux formes incroyables, des tours, des dents, des cathédrales, des trous... Chaussant alors les baskets, j'ai gravi le point culminant du massif, le Mt Harney 2414 m d'où la vue panoramique était superbe. Et après un bivouac à un emplacement de rêve, je suis passée au mémorial de Crazy Horse. La montagne là aussi est sculptée. Crazy Horse et sa chevelure dans le vent, bras tendu devant, montre la direction à sa monture qu'il chevauche. Bon... la sculpture promet d'être monumentale, mais ne sera terminée que dans … cent ans. Pour l'instant, seul le visage de l'Indien émerge du rocher et le centre touristique accueille un beau musée sur les Indiens d'Amérique.

 

Bien. Tout près il y a Wind Cave National Park, avec comme son nom l'indique, des grottes. Un des premiers parcs nationaux des États Unis et le premier à protéger une grotte. Il se trouve que le jour où je me pointe c'est l'anniversaire du système de parcs nationaux et les visites guidées sont gratuites. Donc je prends la plus complète, 450 marches à gravir dans un dédale horizontal autant que vertical, et des plafonds en boxwork (voir galerie photo), ce qui en fait la spécificité. Pendant ce temps l'orage passait. Quand je suis sortie de la grotte les éclairages sur la plaine étaient très contrastés, grandioses, bleu foncé et noir sur le jaune des plaines éclairées par le soleil qui revenait. De là, je suis retournée dans les plaines qui sont plutôt des plateaux vu l'altitude. En effet, entre Hot Springs et Cheyenne, l'altitude est comprise entre 1400 et 1800 m. Paysages de rolling hills où, comme en Patagonie, en Mongolie et encore ailleurs, l'expression de vertige horizontal prend toute sa signification. De temps à autres, des troupeaux de vaches noires paissent dans les pâtures jaunes.

 

L'accueil est toujours bon. Un soir que je monte ma tente dans le parc municipal d'un petit village, la voisine vient me dire qu'il faut aller sur sa pelouse car là où je suis, l'arrosage automatique se lancera dans la nuit... et m'offre des concombres. Le lendemain, c'est sur une aire de repos que je me pose. Juste une maison en fonctionnement autonome avec rien à 37 km dans un sens et rien dans l'autre à 60. Mais il y a de l'eau et quelques arbres, un peu d'herbe et deux tables de pique nique. Pendant que je suis aux toilettes en train de me laver et de rincer mon maillot, un inconnu a posé un paquet de M&M's dans mon casque. Plus tard, la femme venue de je ne sais où pour vider les poubelles m'offre des fraises et une pâtisserie... Sur la route, les accotements généreux me rendent les journées très agréables, les voitures passent loin, d'autant plus que souvent, les conducteurs se déportent quand même sur la voie de gauche. Les gens ne ferment pas leur maison, même en ville, et les automobilistes sont très courtois. Bref ici, c'est loin d'être des enragés, ça va doucement.

 

Wyoming. Nous y voici. Cet État totalement rectangulaire est le moins peuplé de tous les États-Unis avec une densité de 2,2 hab/km², ça ne fait pas bezef. Un tiers de grandes plaines à une altitude moyenne de 2040 m, les deux autres tiers sont montagneux et le point culminant à 4207 m. C'est une contrée rude balayée par le vent. Sur plus d'un tiers de France en superficie, seulement 99 municipalités dont 17 de plus de 5000 habitants. C'est juste pour planter un peu le décor. Mais quand même, Cheyenne, capitale d'État, n'est pas la plus petite des capitales, c'était Pierre en plein milieu du Sud Dakota avec 13 000 hab. Cheyenne en compte 60 000 et doit son existence à la création de la voie ferrée, l'Union Pacific Railroad. À l'époque de la construction, les villes émergeaient des plaines puis disparaissaient, se déplaçaient avec les travaux. Villes sans shérif, saloon, alcool, prostitution, coups de feu et meurtres faisaient partie du quotidien. Cheyenne aujourd'hui est paisible, les trains longs comme des jours sans pain, chargés de minerai, traversent en klaxonnant, le jour comme la nuit, et c'est ici, dans un jardin public, qu'est exposée la plus grosse locomotive à vapeur jamais construite au monde : Big Boy. Le Wyoming est le premier État à donner le droit de vote aux femmes en 1869 et une femme est gouverneur d'État dès 1925. À part ça, le parc du Yellowstone, situé dans cet État mais que je n'irai pas voir car trop éloigné, est le premier parc national au monde, 1872. C'était le chapitre culturel.

 

Bon, c'est encore le pays des cowboys, chapeaux comme il se doit, Jean's, bottes en cuir, grosse boucle au ceinturon, chemise épaisse en tissu solide, mains caleuses et teint buriné, Dodge et Chevrolet. Et ils sont attachés à leur grandes plaines et à leur paysages sans fin. C'est vrai qu'il y a une beauté toute particulière dans cette espèce d'austérité. J'aime beaucoup, enfin... quand j'ai le vent dans le dos.

 

De Cheyenne, j'ai rejoint Laramie, encore plus haute, puis Walden, encore plus haute. Me voici dans l'État du Colorado. Après être passée par la Medicine Bow National Forest et un col à 2900 m je retrouve des lignes droites et un paysage sans arbre à 2700 m mais avec des nuances incroyables dans les verts et les jaunes et des sommets au loin où restent des névés. Puis de nouveau un col dans la forêt domaniale d'Arapaho et me voici sur le versant Pacifique, je viens de passer la Great Divide, à 3200 m. À Grand Lake, où Richard, rencontré à la bibliothèque municipale (pour connexion) me met à l'abri de la pluie pour la nuit, je suis à 500 m de l'entrée du Rocky Mountains National Park et de sa fameuse route : la Trail Ridge Road, qui monte à plus de 3700 m. J'ai changé de monde, ici, tout est voué à la cause touristique, été comme hiver. Les enseignes clignotent, les bars branchés affichent des tarifs en proportion avec l'altitude, il y a des resorts, des lodges et des pancartes propriété privée partout. J'ai comme l'impression d'avoir perdu de l'authenticité... ici, il faut faire de l'argent. Je ne fais que passer. Enfin... j' y resterai tout de même une journée car la météo annoncée n'est pas assez bonne pour m'engager dans les montagnes, c'était très bas et noir ce matin, finalement ça s'est dégagé mais il est trop tard maintenant. À 26 dollars pour planter une tente et l'interdiction de me mettre où je veux, je dois traverser le parc national d'une traite. Une journée de repos bien méritée avant l'étape de montagne... et il y a pire comme endroit. Dans la nuit, un ours est venu défoncer le container à poubelle de la copropriété... en pleine ville.

 

 

Des lignes droites.

Wisconsin, Minnesota, Dakota Sud.

 

Ah ben non, je n'ai pas revu le lac supérieur. Parce que quand je suis passée à Ashland, j'étais dans la tourmente. Donc un œil sur la route, ses trous ses flaques et ses pièges, et l'autre sur les directions à prendre. Je l'ai aperçu quand même, il était gris et il avait des vagues, que j'entendais aussi sous mon casque et ma capuche.

 

J'ai encore pris une heure de décalage horaire à l'entrée du Wisconsin qui est vite traversé. C'est un petit État qui est plus haut que large, comme le Michigan. Crac, deux jours et je me retrouve dans le Minnesota. Ce qui change par rapport à avant c'est que j'ai pu sortir des axes principaux et prendre des petites routes, celles qui épousent bien le relief et dont le macadam est parfois en triste état. Mais quelle tranquillité. Des dizaines de kilomètres, des bagnoles qui se comptent sur les doigts de la main et qui vont doucement. De la piste même parfois ! Côté paysage, toujours des lacs et des forêts. C'est un peu plus ouvert par endroits, et peut-être plus feuillus que résineux. Il y a des fermes mais les vaches ne sortent jamais, ni l'hiver ni l'été ! Dans ces contrées très peu peuplées, les gens sont sympas et je n'ai pas encore vu de flingue, juste quelques magasins. Une fois quand même on m'envoie ailleurs alors que je demande à planter ma tente quelque part sur les trois hectares de terrain tondu, en me trouvant comme excuse que ça va déranger le chien. Oups ! Mais le voisin était sympa, ça compense.

 

Puis chemin faisant, le paysage a changé, les forêts se sont faites riquiqui et la place laissée au bocage plus grande. Des champs avec de l'herbe inexploitée et toujours des étangs en pagaille. Quand je regarde la carte de cet État, je ne vois que ça d'ailleurs : des étangs et des lacs. Des taches bleues partout. À Little Falls, j'arrive sous une pluie battante mais je suis attendue. Derrière la maison il y a le fleuve magique. Je guette, à travers la pluie drue depuis la terrasse fermée et une bière à la main, si je vois apparaître Tom Sawyer et Huckleberry Finn mais non, c'était beaucoup plus au sud. Sous mon nez coule le Mississipi. Mes hôtes ne comprennent pas mon enthousiasme, mais dans ma tête je vois des bateaux à aubes. Je ne suis pas très loin de la source ici. Le fleuve est sauvage, bordé de joncs et d'arbres majestueux, pas plus large qu'une grande rivière qui gèle en hiver. C'est aussi ici que Charles Lindberg vivait. Kelly me fait visiter la ville en vitesse, en auto (il pleut toujours).

 

Entre Little Falls et Alexandria, sur la route 10, un objet contondant est venu se ficher dans mon pneu arrière. J'ai du m'arrêter dans une ferme pour l'extraire à l'aide d'une pince. Quelle ne fut pas ma surprise, en débarquant, de voir la coupe de cheveux et tenue vestimentaire réglementaires, les enfants sont beaux. Le papa porte la barbe taillée comme il se doit, et la maman arrive dans la carriole tirée par le cheval. Je suis chez des « Amish », un peu des cousins des Mennonites, en tout cas comme eux anabaptistes. J'ai vraiment eu l'impression d'atterrir dans un autre monde et me suis trouvée à la limite du ridicule avec mon casque fluo, mes lunettes et mon short moulant. Nous avons échangé quelques mots sympathiques. Les enfants vont à l'école à pied, par tous les temps quelle que soit la saison, ils vivent simplement, quasi en autarcie, ne se mélangent pas aux Américains. Comment pourraient-ils ? Deux mondes diamétralement opposés, deux manières de vivre radicalement différentes. Ensuite j'ai commencé à voir des champs de maïs et de soja, mais il y avait encore de la forêt et des étangs, très beaux, sauvages.

 

Après Alexandria, le paysage a évolué encore. Les bois riquiqui se sont transformés en haies, les étangs en champs de maïs ou de soja et il n'y eu bientôt que ça : haies, maïs, soja. Mais j'ai encore des arbres. À Sisseton, je suis au cœur d'une réserve indienne. Ils ont leurs routes, qu'ils entretiennent, ils ont leur lois, leur tribunal, leurs écoles, ouvertes à tout le monde, leur police, leur hôpital, et beaucoup de soucis de drogue et d'alcoolisme. Ils sont exonérés de pas mal de taxes. Si les deux communautés ne sont pas ouvertement adverses, elles ne se fréquentent pas. Faudrait pas mélanger les torchons et les serviettes. Ici, ils disent « Native Americans », appellation qui me plaît bien, mais le shérif que je rencontre au « Subway » alors que je tente en vain une connexion, me déconseille de planter ma tente dans le parc et m'envoie à l'église luthérienne (où je resterai deux nuits) tout en m'offrant ma consommation en guise de bienvenue ! La pluie s'invite à nouveau et le lendemain sera jour de repos pour les jambes. Pas pour la tête ! Squattant la bibliothèque municipale (connexion), je prépare avec soin la suite de l'itinéraire aux US, vérifie la cohérence entre kilométrage prévu et temps imparti, bref, trace une ligne à peine plus précise que ce qu'il y avait jusqu'alors.

 

Je suis dans le Dakota du Sud. Et je n'ai jamais eu autant de signes amicaux que depuis que je suis passée aux US ! Et chez les gens, en ville ou à la campagne, rien n'est clôturé, les portes sont ouvertes jour et nuit, les autos aussi et tout ça, c'est plutôt cool et inverse à une certaine image que je me faisais des US. La religion tient une place importante, comme la famille, le travail, la patrie... Les routes du Dakota forment un quadrillage quasi parfait, tout est parallèle ou perpendiculaire, aucune place à la fantaisie, des rues dans un sens et des avenues dans l'autre, numérotées. Rien n'a été laissé à l'imaginaire ni aux hommes (et femmes) célèbres. Des «State road » et des « County road » (oh non pas les routes du comté, faut pas rêver!). Pas d'itinéraire plus long ou plus court, ça revient toujours au même. Marre du vent de face, hop, allez, un petit coup en latéral alors... Je dégringole sur les marches irrégulières de l'escalier du Dakota tiré au cordeau. Le long des routes, quelques panneaux contre l'avortement et d'autres qui disent que les enfants sont des cadeaux de Dieu... Tout le monde se défend d'apprécier Trump, mais le Dakota du Sud est à 80% conservateur...

 

De Sisseton, j'ai mis la gomme. Il faut dire que j'ai bénéficié d'un vent parfois conciliant et heureusement car l'inverse pourrait vite transformer les journées en véritable enfer. Toujours du soja, toujours du maïs, un peu de tournesol, des silos éparpillés, de grosses exploitations disséminées. Dès que je prends un peu de hauteur, les grassland, c'est à dire des pâturages jaunes. Et des lignes droites de folie, ne pas s'affoler, faire au bout, les kilomètres finissent par s'accumuler. De Sisseton, je suis passée un peu à l'Est d'Eden, il y avait des hommes mais pas de souris, Buffalo lakes, Aberdeen, Pierre (où je traverse le Missouri et change encore d'heure), Midland, Philip. Des immensités, des solitudes, des villages fantômes où la station-service quand il y a une, fait office d'épicerie (ne pas compter trouver des pâtes ou de pain, mais un Coca, des biscuits, des chips, et de l'eau surtout). Il y a des mecs hâlés et burinés, usés avant l'heure, avec des chapeaux, des ceintures et des bottes en cuir : des cowboys comme dans les films.

 

Et puis après avoir traversé la Buffalo Gap National Grassland où j'ai vu mes premiers bisons, j'ai visité mon premier grand parc national : Badlands. Ça veut dire ce que ça veut dire : les mauvaises terres. Un chaos de roches érodées en matériau instable, des canyons, pas d'arbre, des anfractuosités partout, un labyrinthe. Au dessus, le plateau recouvert de prairies où les touffes d'herbes jaunes et pas bien épaisses ploient sous le vent qui se déchaîne. Comme moi ! Très beau, impressionnant. Partout des pancartes mettent en garde contre les rattlesnake ou crotales (serpents à sonnette très venimeux) et je vois des espèces de bouquetins au cul blanc dont les cornes ressemblent à celles des mouflons. Tout est dans la galerie photos, ça vaut mieux qu'un long discours. Une piste en tôle ondulée m'a ramenée ensuite sur la route que j'ai suivie jusqu'à Rapid City. Même si je serai encore dans le Dakota du Sud les prochains jours, mon post s'arrête là. C'était le post des lignes droites.

 

Le jour où j'étais dans le parc national des Badlands, c'était le 21 août. Et le 21 août, c'était l'éclipse de soleil. J'étais bien sur la ligne et à l'entrée du parc, les rangers distribuaient des lunettes pour voir le phénomène. Nickel. Éclipse quasi totale, quelle chance de me trouver là précisément, et avec le matériel nécessaire ! Ça a fait beaucoup de choses pour une seule et même journée ! Le soir, j'ai posé mes sacoches à Scenic, cinq habitants permanents, une station service et des bâtiments abandonnés, en bois, avec des enseignes bancales ou qui menacent ruine. Encore un air de far west. Par la porte à battant du saloon, je m'attends à voir sortir un cowboy avec des éperons à ses bottes, et à le voir filer au triple galop euh... sauf que là, les cowboys sortent de l'épicerie avec red  bull et chips et les chevaux sont sous les capots !

 

J'avoue qu'il m'a fallu un peu de mental pour les épuiser ces lignes droites. Que j'ai du piocher un peu parfois et me dire que j'ai déjà fait des choses ô combien plus difficiles et que ce n'est pas ça qui va me faire flancher. J'ai mis quelques échantillons dans la galerie, il faut juste imaginer le vent en plus, de face, latéral ou dans le dos, qui hurle dans le casque du matin au soir, jamais dans la même direction, c'est déjà ça, ça laisse espoir toujours... Je suis passée dans des paysages où il n'y avait plus un arbre, où les bagnoles semblent en lévitation au dessus d'une flaque d'argent dans des ondes de chaleur qui dansent au dessus de la route qui se perd plus loin que le regard ne peut porter, qui s'évapore à l'horizon. J'ai abattu près de 1500 km en 13 jours (et encore, avec un jour et une demie journée de repos pour cause de météo insolente), parce qu'il ne faut pas traîner dans ces contrées sous peine de devenir folle, aussi parce que les jambes tournent bien et parce qu'il n'y a que ça à faire : avancer. Ces paysages ne peuvent qu'être traversés. Il n'y a rien pour s'arrêter et le soleil cogne et le vent souffle. Et il y a quelques ranchs, plus au Sud, ça s'appelle des « estancias ». Je me suis crue parfois en Patagonie. Mon compteur affiche 8380 km.

 

J'ai aimé les traverser ces grands espaces. En une semaine, je suis passée d'un corridor taillé dans la forêt où l'eau était omniprésente, à un paysage sans limite où tu vois arriver les tempêtes, les tornades et les perturbations une journée à l'avance. Je me souviens avoir lu deux livres : « Tueur de bisons » et « Le vent » aux éditions Phébus. Je ne sais plus où ça se passait mais j'ai cru être à cet endroit là par l'ambiance ressentie. Dans les derniers kilomètres avant d'arriver dans Rapid City, ma patte de dérailleur casse, je remplace... et surtout je vois se dessiner les Blacks Hills, montagnes où je me dirige, la verdure et les arbres réapparaissent.

 

49 nouvelles photos dans la galerie.

 

 

 

 

 

Les Grands Lacs

 

Le premier traversier me pose sur l'île canadienne de Wolfe au milieu du Saint-Laurent à l'endroit d'où il sort du lac Ontario, un des cinq grands. D'ailleurs il est impressionnant de voir jusqu'où les porte-containeurs et supertankers peuvent remonter à l'intérieur des US, loin encore après les grands lacs. Une fois le goulet Québec-Montréal franchi, la voie est libre... Donc, je traverse l'île et prends le second ferry qui me pose à Kingston dans la province d'Ontario. Comme ses voisines Québec et Manitoba, elle va jusqu'à la baie James. Territoires immenses qui contiennent à eux seuls je ne sais combien de fois la France.

 

Mon but est de filer à Sault-Sainte-Marie, entre le lac Supérieur et Huron (Michigan n'est pas très loin), pour y franchir de nouveau la frontière. Les paysages ont radicalement changé et si je suis plus au Nord que le Nord de l'État de New York, j'ai l'impression d'être plus au Sud. Prairies de fauche, vaches dans les champs, cultures (maïs, patates, haricots verts...), forêts de feuillus, petits villages, jolies rivières navigables, écluses... Période de moissons. Des champs jaunes et des champs verts.

 

Cela ne dure toutefois pas, et je me retrouve de nouveaux dans des paysages boréaux de tourbières, bouleaux, marais, arbres gris les pieds dans des eaux rousses ou noires. Je suis alors au nord de la péninsule de Bruce, qui sépare le lac Huron de la vaste baie georgienne. Si vaste que je n'en devine pas l'autre bord. Ces lacs (Huron, Erié, Ontario, Michigan et Supérieur) sont de véritables mers intérieures par leur superficie. Et les plus grands d'entre eux (Erié, Michigan et Supérieur) communiquent entre eux. À Tobermory j'ai pris un traversier jusqu'à l'île Manitoulin. Sur la carte c'est minuscule mais le bateau met une heure trois quarts et pourtant il fend l'écume à vitesse honorable. Manitoulin Island est relativement peu habitée, quelques villages et communautés indiennes, le ciel est gris. Après Little Current, il s'épanche... Je passe sur Great La Cloche Island, que je trouve très belle même sous la flotte. Des petits lacs par dizaines, sauvages, entourés de conifères, de myrtilles et de framboises sauvages, des rochers rouge couverts de mousses, et pas grand monde. La traversée de Birch Island et de la réserve indienne de Whitefish River me permet de reprendre roue sur le continent.

 

Ne reste plus qu'à suivre la route 17 jusqu'à Sault-Sainte-Marie. À Walford, un couple de francophones de l'Ontario m'accueille. Je demandais à planter ma tente sur le terrain, ils ont décrété que je serais mieux à l'intérieur. Tous deux sont issus de familles originaires de France, il y a X générations. Ils ont gardé la langue française et la défendent contre vents et marées. Lui a passé une partie de sa vie en Europe et a appris le métier d'horloger en Suisse, à Neuchatel. Voici de quoi alimenter la conversation un moment. Longtemps ils ont habité à Elliott Lake, un peu plus loin, là où il y avait des mines d'uranium de quoi faire vivre la ville. Puis la mine a fermé. Aujourd'hui, des retraités y vivent l'été, tandis qu'ils possèdent une autre maison en Floride pour l'hiver. Chez mes hôtes, quand on parle de vélo, on dit un « bicycle à pédales ». Délicieux. Sur 8 millions d'habitants que compte l'Ontario, 842 000 parlent français. Au moment d'aller dormir, Paul et Diane réalisent soudain que leur maison est un tel capharnaüm d'objets hétéroclites entassés partout et encore ailleurs qu'il est délicat de trouver un coin où je peux gonfler mon matelas... Il y a des rencontres qui marquent. Ces gens étaient d'une simplicité, d'une spontanéité, d'une générosité impressionnantes, allant jusqu'à me remercier de m'être arrêtée chez eux...

 

Le lendemain, à ma plus grande surprise, je double quelques charrettes tirées par des chevaux sur le bord de la route. Ce sont des Ménnonites, nombreux dans le secteur. Ils ont défrichées des terres pour les cultiver. Je passe à Spanish, puis dans la réserve indienne de Serpent Lake, à Blind River, à Thessalon avant d'arriver à Bruce Mines. De temps en temps je vois le lac (Huron). À Bruce Mines aussi il y avait des mines, parmi les plus vieilles du pays, de cuivre. Actuellement fermées. Après le village, dans la campagne, je demande à planter ma tente. On me dit qu'il va pleuvoir. Je ne le sais que trop. Me voici invitée chez Ruth et sa famille. Et là, tout en mangeant du brownie accompagné de framboises fraîches, sirop d'érable maison et crème glacée, je me délecte du bruit de la pluie qui dégringole en la regardant passer derrière les carreaux ! La prière a été faite avant le repas, quinze secondes où les paroles prononcées étaient pour moi, mon voyage, ma santé, ma sécurité. Je n'ai jamais cru à rien mais cette attention me touche.

 

Je suis alors à 62 km de Sault-Sainte-Marie, mes deux précédentes étapes ont été longues (155, 135) et celles d'avant leur ressemblaient, j'ai en partie profité d'un vent favorable et le relief était peu marqué. Sur la route, de grands panneaux invitent les automobilistes à se méfier des ours, à ne pas les approcher, ne pas les nourrir... et stipulent que ces animaux peuvent être dangereux. Ruth me confirme qu'il est facile d'en voir, dans les décharges... Le lendemain, une averse matinale, une météo annoncée pluvieuse pour tout le jour et l'insistance de Ruth pour que je me repose une journée auront raison de ma motivation. Jour de repos, j'en avais besoin. Cependant il ne tombera pas une goutte et c'eut été un jour parfait pour avancer. Ballade à pied au bord du lac avec Ruth, je me suis détendue et je crois que c'était indispensable. Le soir, 10 personnes à table, Ruth m'a préparé un gâteau d'anniversaire... On est loin de la date mais comme j'étais déjà en voyage je n'avais pas eu de gâteau. Non mais sans dec ! Brownie tapissé de crème et framboises fraîches représentant la feuille d'érable canadienne. C'était ma dernière nuit dans ce pays, enfin... j'espère que demain verra mon soulagement par rapport à la durée de mon séjour aux US.

 

Sault Sainte Marie. Je m'engage sur le pont international qui enjambe la rivière Sainte Marie, très courte, entre le lac Supérieur et le lac Huron. Écluse monumentale, pont monumental, poste de douane monumental. Le premier douanier ne me parle pas, il aboie ! Ça commence fort. Je tends mon passeport et laisse faire. Il cherche le carton vert, feuillette... Pas de carton vert, je l'ai dégrafé et planqué ailleurs (s'il me refuse carrément l'entrée aux US, je retenterai ma chance avec plus tard). Il vérifie sur son ordi, il constate que j'ai été enregistrée sortie et barre d'un trait rageur le tampon précédent. J'ai espoir. À la radio, il indique qu'il m'envoie au bureau pour un I94. C'est bien ce que je veux, super. L'employé qui me reçoit alors est souriant, cherche le carton vert, me demande ce que j'en ai fait (mensonge mais mensonge cohérent) et qui a barré le tampon... euh, votre collègue. Il me pose des questions logiques, me demande combien de temps il me faudra pour rejoindre la frontière mexicaine. Je lui demande le maximum, 90 jours. Aucun souci. Je repaie les 6 dollars, et j'ai jusqu'au 2 novembre pour sortir. Ça, c'est fait !

 

Je peux rouler le cœur léger. Et les jambes aussi. Parce que du coup, j'ai du temps devant moi, pas le feu au lac. À Sault côté US, j'achète un pneu, le marchand intéressé par mon voyage me fait une ristourne sans que je ne lui demande rien. C'est bon pour un premier contact. Je récupère une carte du Michigan et me voici lancée sur la route M28, rive sud du lac Supérieur. Il me faudra cependant rouler deux jours avant de le voir, à Minusing. Avant, j'ai eu entre autre une ligne droite, parfaitement droite, de 40 km de long. Exactement. Sans rien d'autre de chaque côté que de la forêt. Et surtout sans absolument aucun relief. Pas la moindre déclivité dans un sens ni dans l'autre. Je ne sais pas si j'avais déjà expérimenté ça ! Le Michigan se décompose en deux parties, la « upper » et la « lower » péninsule. La première se situe entre le sud du lac supérieur et le nord de Huron et Michigan, tandis que la seconde sépare les lacs Huron et Michigan et ressemble à une moufle.

 

Minusing donc, bord du lac, jusqu'à Marquette. Bien sur je ne vois pas l'autre rive. 82 000 km² d'eau douce, le plus grand. Profondeur moyenne : 149 m. Le rivage est beau, plage et forêt, il me faisait penser à notre côte atlantique par endroits, pinède, sable, sans les vagues toutefois. Je me baigne en vitesse, la température est bonne. À Marquette, il y a une énorme infrastructure dans le port. C'est l'ancien quai de chargement du minerai. Il y avait des mines pas bien loin, le train montait sur cet immense truc et le minerai de fer se déversait directement dans les bateaux. Il reste un tel quai en activité 2 miles plus au nord. Les bâtiments anciens de la ville sont comme partout, en briques. Et le reste est comme partout aussi : des avenues et des rues en quadrillage, pas de hauts bâtiments, des maisons en bois. On cherche les centre-bourgs mais ils n'existent pas vraiment. Dans la coloc de warm showers qui m'accueille ici, il y a une carte des US épinglée au mur. Je peux me rendre compte du chemin parcouru même s'il en manque un bout, et je vois surtout qu'en faisant le même nombre de kilomètres encore et sans vraiment de détours, je passerai par les parcs nationaux qui m'intéressent et serai sur la côte Ouest si je veux. Mais que ce pays est grand quand même.

 

Je n'avais pas du tout imaginé que la « upper peninsule » puisse être aussi boisée et aussi peu peuplée. C'est quasi un désert humain. Les étendues de forêts sont impressionnantes et il ne faut pas laisser passer les épiceries en se disant qu'on trouvera plus loin. Je fais étape à Kenton, 20 habitants permanents. Mes hôtes m'emmènent voir une cascade et nous marchons jusqu'à un point de vue perdu dans la forêt au bout d'un chemin boueux. Autour, je ne vois que de la forêt, de la forêt et encore de la forêt. Et une chance inouïe qu'ils m'aient conviée à dormir à l'intérieur, la pluie qui tombe pendant des heures est épaisse et serrée. Ici encore, on ne ferme ni les portes des maisons ni les voitures ni rien, rien n'est clôturé et les vies sont simples.

 

Je suis à la limite du Wisconsin et ne reverrai le lac supérieur que brièvement à Ashland. La suite ? Toujours vers l'Ouest pour l'instant, un chouillas sud, mais vraiment un chouillas.