Tropique du Cancer

 

Brève mise à jour pour la fin de la Californie. Je suis donc partie de La Paz pour faire le « tour des Caps » à l'extrême sud de cette péninsule décidément bien montagneuse. Bon, jusqu'à Todos Santos cependant, c'était plat. J'ai bien aimé cette petite bourgade charmante abritée sous les palmiers à quelques encablures du Pacifique. J'y croise déjà quelques Américains, glaces à la main mais l'ambiance est quand même bien mexicaine, vendeurs ambulants de jus de fruits, petites échoppes et écoliers en uniforme impeccable. Plus loin je croise le tropique du Cancer. Et je me rends compte que ma définition du tropique n'est pas vraiment claire dans ma tête. Ce sont les parallèles (23,26 degrés nord ou sud) entre lesquels le soleil passe au zénith au moins une fois dans l'année. Voila. Et là, en l'occurrence, il cogne bien assez fort. Plus loin encore je traverse le village de El Pescadero, adossé aux collines verdoyantes. Les palmiers ont décidément remplacé les cactus pour un temps. C'est peut-être ça aussi le tropique...

 

Je longe ensuite le littoral qui est sauvage. Il me fait penser à nos côtes atlantiques dans les Landes, plages sans fin et gros rouleaux qui se fracassent sur la grève dans un vacarme assourdissant. Et plus je vais vers le sud plus les énormes maisons d'Américains retraités sont nombreuses. L'endroit est prisé. Je monte ma tente dans une de ces propriétés. Pas antipathique du tout mais dans un autre monde, le couple sirotera des cocktails avec ses amis au bord de la piscine sur des chaises longues tandis qu'à quelques mètres seulement je fais cuire mes pâtes sur mon réchaud, assise sur une de mes sacoches. Ils me mettront toutefois une douche et des toilettes à dispo.

 

Le lendemain commencent les montagnes russes avec de belles échappées sur l'océan. Puis je débarque à Cabo San Luca et me crois soudainement presque revenue à Las Vegas. Touristique à mort et surpeuplée car demain arrivent ici 200 bateaux qui ont participé à la Baja ah ah. Ils sont partis de San Diego, ce n'est pas une course, juste un rassemblement, ils naviguent toute la Californie. Cabo San Luca est la fin. De plus un Iron man aura lieu dimanche, je croise quelques cyclistes très profilés et d'autres m'enrhument en me doublant.

 

De Cabo San Luca à San José Cabo, c'est une suite d'hôtels démesurés qui occupe la côte. Les plages sont belles mais pas très accessibles. Je trouve cependant à planter ma tente sur l'une d'elle, gardée, dans un quartier résidentiel TRES haut de gamme. Le gardien qui m'autorise à rester là (ouf, merci à lui) passe toutes les demies heures, toute la nuit. Je ne m'attarde pas à San José Cabo, je file, traverse toute la ville, huppée en bas, populaire voir défavorisée en haut. Je ne prends pas la piste sableuse de tôle ondulée qui passe par Cabo Pulmo. Los Barilles, même topo, gros hôtels et jet set. Par contre, les petits villages qui jalonnent la route de montagne pour revenir à San Pedro sont magnifiques, authentiques et très agréables. Le paysage est beau, montagnes boisées de palmiers... Je repasse le tropique du cancer. Dans la même heure précédent mon bivouac, j'explose littéralement le yaourt d'un kilo dans mon sac à dos, hum, c'est con pour le yaourt, et je vois deux serpents à sonnette écrasés sur la route. Je peux vous dire que j'ai fait très attention où je posais les pieds quand je me suis écartée de la route pour dormir. Je traverse le petit village de El Triumfo à l'heure de la sortie de la messe, les habitants sont sur leur trente et un.

 

 

J'arrive à la casa à La Paz, chez Tuly, bienheureuse, et y reste deux jours. La maison est toujours pleine de cyclistes et il sera difficile de s'arracher d'ici.

J'ai vu un peu de la Californie, demain mercredi je partirai par le bateau pour rejoindre Los Mochis et de là pédalerai jusqu'à El Fuerte pour prendre le fameux train « El Chepe » jusqu'à Creel. Du joli à venir !

Autre nouvelle : un petit tour sur Cuba sera au programme, j'ai bloqué un aller retour Cancun-La Havane pour le 17 janvier - 8 février...

Basse-Californie, Mexique

 

La frontière. Je la passe jour pour jour 5 mois après avoir quitté mon village jurassien. Elle arrive assez subitement et le changement est une grande claque. Elle est physique d'abord, les deux pays sont séparés par un mur métallique de 4 mètres de haut avec une espèce de no man's land de quelques mètres derrière. D'un côté les States avec des rangées de maisons bien proprettes sur des terrains tondus et arrosés, de l'autre le Mexique avec des empilements de tôles, parpaings et cartons, des ruelles défoncées et étroites jonchées de détritus. La vue satellite de la zone par Google Maps est impressionnante. Changement radical de monde comme ça l'avait été entre le Kirgizistan et la Chine à Ishkachim, et par cette journée où le thermomètre flirte avec les 100°F (38° C), tout m'explose à la tête. La circulation, la vie dans les rues, la chaleur, les trous dans le macadam qui secoue. Me voici de nouveau dans un pays où on trouve des gargotes à tous les coins de rue, des ateliers en tous genres ouverts sur la rue et juste recouverts d'une tôle, des vieilles bagnoles menaçant ruine, des vendeurs ambulants, des mendiants, des jus de fruits frais et des plats trop épicés. Ici, on mange pour deux euros dans la rue, mais le choix est restreint : tacos, tacos ou tacos. Je m'étais habituée aux US et c'est en en sortant que je me rends compte à quel point tout y était aseptisé, réglementé, presque mort. Oui, c'était très confortable, tout était très facile, les rues étaient bien identifiées, larges, aérées. Ici, tout est un peu plus aléatoire et surtout plus serré tout d'un coup. Je me sens à l'étroit. Ça ne durera pas, les prochains jours me verront de nouveau dans des espaces très ouverts. Les gens ont l'air plus actifs ici, c'est à dire qu'il faut se débrouiller pour gagner sa croûte, des petits boulots à profusion, et puis des estropiés.

 

À la douane, j'ai acquitté le prix du visa qui me permettra de rester jusqu'à six mois sur le territoire. Puis les choses habituelles quand on arrive dans un nouveau pays, faire du change, s'orienter, ouvrir grands les yeux et les oreilles, prendre quelques repères, regarder les prix, croiser les regards des gens. Ici, il y a des gens qui se déplacent sur un vélo, autrement qu'en cuissard et maillot fluo.

 

À Mexicali, nous logeons dans une clinique privée, deux nuits. Roberto, le warm shower qui nous accueille en est le propriétaire. Tout son personnel nous bichonne et les petit-déjeuners offerts dans une gargote un peu plus loin sont copieux et très appréciés ! Une courte discussion avec Roberto et voici mon conducteur de train de coéquipier qui se fait aiguiller par l'acupuncteur vers la Basse Californie plutôt que vers « l'intérieur » du Mexique où nous avions prévu d'aller... Soit disant que c'est beaucoup plus joli. Soit. Les changements de plans font partie du voyage, nous reviendrons dans les montagnes par la suite.

 

 

La Basse Californie, cette étroite bande de terre longue d'environ 1700 km attire l'oeil sur les cartes. Je ne savais pas du tout quoi y trouver. J'y ai découvert une variété de paysages et d'écosystèmes impressionnante. C'est vrai que 1700 km, ce n'est pas une paille. Alors j'y ai eu du désert, du vrai, avec pas un arbre et même des petites dunes avec des montagnes nues en toile de fond. Des lignes droites à perte de vue. Plus loin j'ai vu à gauche le golfe de Californie qui se dessinait, désert de sel. À partir de San Felipe et surtout de Puertecitos, la route longe plus ou moins les eaux d'un bleu profond du Golfe. Elle est quasi déserte et vallonnée. Puis elle s'arrête nette et une piste en très mauvais état la remplace, 40 km, dont une partie à pousser les montures dans la caillasse et le sable.

 

Après une jolie bagarre avec le terrain nous atteignons Coco's Corner, maison isolée au bord de la piste où tous les chauffeurs et motards s'arrêtent, le temps d'une bière ou d'un soda. Quand j'arrive on m'offre d'emblée bière et eau fraîche. Coco, le proprio, a les deux jambes coupées au niveau des genoux, c'est un personnage, tout le monde le connaît et le plafond de sa masure est orné de dizaines de petites culottes féminines avec date et prénom. Toute femme passant par là est obligée d'en laisser une, je me défile en disant que ce n'est pas possible, que je n'ai que celle que je porte...

 

Plus loin encore, la Basse Californie nous a offert une forêt de cactus. Il y en a de toutes sortes, des grands de 5 à 6 m, épais et imposants, des plus malingres qui ressemblent à un bouquet d'écouvillons, des râblés et costauds, des qui forment des arabesques mais dont les grands piquants serrés ne donnent pas envie d'aller s'y frotter. Paysage... dépaysant. Cette route 1 n'est pas large mais c'est l'unique de la péninsule, on se demande comment les poids lourds arrivent à se croiser. Pas d'accotement, mais elle est si étroite que les chauffeurs sont vigilants et nous ne nous faisons pas serrer. Depuis Mexicali, nous devons acheter de l'eau en bouteille, par bidons d'un galon, de 5 ou 6 litres tant nous consommons. Pas ou peu de villages, nous devons nous charger. En approchant de Rosalito, nous devinons le Pacifique... sous les nuages. Le taux d'humidité est soudain beaucoup plus élevé, les affaires laissées dehors le temps du dîner se sont imbibées d'eau et les tentes sont mouillées. Il fait aussi plus frais... ça faisait si longtemps !

 

30 Octobre, journée monotone à crever, mon compteur passe les 14 000 km et nous arrivons le soir à Guerrero Negro. Ville poussiéreuse, rues en sable, chiens SDF, petits commerces, et rien à voir. La lagune et les salines n'ont pas d'attrait. Plus loin, au bout d'une longue piste infecte, peut-être pourrait-on voir des baleines, c'est la saison. Nous logeons en warm shower, sous nos tentes dans l'arrière-cour d'une famille de cinq enfants. Douche froide, lessive à la main et seulement deux chambres pour tous les occupants, l'un des garçons dort sur le canapé.

 

Guerrero Negro est à la limite de Baja California Sur, séparée de celle du nord par le 28 ème parallèle. Nous avons déjà eu trois contrôles militaires sur la route, ils ne nous demandent rien, nous font parfois la causette trente secondes, sont tout sourire et nous laissent passer.

 

Traversée du désert de Vizcaïno, qui est aussi une réserve de biosphère. Au début, du désert, ligne droite monotone, puis plus loin, des cactus à nouveau et des reliefs au loin de chaque côté. Des paysages verts. J'ai déjà dormi dans la forêt tropicale, dans la forêt boréale, dans la forêt d'épicéas, de feuillus, sur le sable, les cailloux, le sel, la neige et la glace, que sais-je encore. Mais jamais je n'avais planté ma tente comme ça au milieu des cactus. Rien qu'autour de moi, j'en compte 6 espèces différentes. C'est on ne peut plus exotique. Les cônes des volcans recouverts de végétation se découpent en silhouette. L'arrivée par la zone industrielle de Santa Rosalia est glauque, le « centre-ville » est un peu plus avenant mais toujours pas de quoi s'attarder. C'est à partir d'ici qu'avec Nicolas, nous ferons route à part, je ne veux pas passer le temps qu'il me reste à vivre (quelques décennies j'espère) avec des gens qui me pourrissent la vie, même au Mexique.

 

Je rejoins par hasard deux Français, père et fils, et reste avec eux deux nuits. Bivouacs idylliques sur les grandes plages dont certaines sont désertes, baignade... Nous traînons et profitons. C'est à partir de là que je me suis dit que la Basse Californie méritait quand même bien un détour. Après ces bons moments passés avec Laurent et Christian, je reste sur le macadam tandis qu'eux s'en vont sur les pistes.

 

Le littoral casse les jambes, le taux d'humidité et la température sont bientôt dignes d'un hammam, mais ce tronçon entre Mulegé et jusque après Loreto est vraiment très beau. Loreto, enfin une jolie bourgade. Coincé entre la mer et les montagnes, le petit centre-ville historique est avenant, d'architecture coloniale. J' y passe une partie de l'après-midi. Les gens y sont très sympathiques. J'y fais mes courses et les pleins d'eau (7,5 litres) pour mon bivouac et la journée du lendemain. Et je trouve encore une plage à l'écart de la route mais dans la soirée un pick-up amène une famille de dix personnes. Ils dormiront emballés dans des couvertures sur la plage. De Loreto, ils viennent simplement passer le week-end ici, à se baigner et pêcher. Belle soirée en leur compagnie.

 

Puis il a fallu repasser des montagnes taillées à la hache et densément boisées qui semblent impénétrables pour retourner à proximité de la côte Pacifique, où je trouve contre toute attente un air beaucoup plus sec cette fois-ci. Ciudad Insurgentes n'offre rien à voir, sa voisine plus importante, Ciudad Constitucion, lui fait de l'ombre. Il semblerait que plus je vais au sud, plus les villes sont jolies... et riches. Je suis de nouveau sur du terrain plat dans de longues lignes droites, des cultures irriguées bordent parfois la route, parfois quelques vaches broutent l'herbe maigre entre les cactus.

 

Qu'il soit clair, entre Ciudad Insurgentes et La Paz, il n'y a rien à voir, juste des kilomètres à avaler. Les lignes droites sont monotones et écrasées de chaleur, je dois couper mes journées en deux. Je ne peux pas rouler pendant les heures chaudes, c'est à tomber. Le vent trop chaud me brûle littéralement. Je me liquéfie jour et soir (la nuit la température tombe quand même), j'ingurgite des litres de liquide pour compenser et n'y parviens qu'avec difficulté. Je trimballe jusqu'à 7,5 litres sur mon vélo pour assurer le bivouac, ma consommation nocturne et ne pas repartir le lendemain à sec. Ce ne sont pas des endroits où traîner. Mes bivouacs sont jolis, surtout ceux dans les cactus. J'y apprendrai deux choses. La première c'est que même les grands échalas tout raides et tout droits de 6 mètres de haut ne fournissent pas d'ombre et la seconde, c'est que quand tu installes ton bivouac dans les cactus, l'important est ne pas se faire piquer, ni le vélo ni rien d'autre. Je sais c'est facile, je sors. Les couchers de soleil rivalisent de soir en soir, les ciels nocturnes sont impressionnants.

 

Le 7 novembre, j'arrive à La Paz, ville déjà importante. J'y suis logée en warm shower dans une maison où quatre autres voyageurs font escale dont Caroline Moireaux, la Jurassienne que je connais et qui est en voyage depuis de longues années. Réparation de mon matelas au diluant et silicone, couture sur les sacoches, préparation de la suite... Mon jour de repos sera bien occupé. Cette maison c'est comme une auberge mais en mieux, c'est grand confort, calme, disponibilité de Tuly, bref, une étape qui requinque et qui permet de tout remettre en ordre.

 

Je vais laisser des affaires ici (doudoune, veste et pantalon de pluie, polaire...) et partir faire le « tour des caps », tout au sud. Puis je repasserai ici en tentant de ne pas y prendre racine avant de prendre le bateau pour traverser le golfe de Californie.

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