Dépasser les Bornes.

 

J'en étais donc au Chatelard, au coeur des Bauges, coincée à attendre un matelas envoyé en poste restante. Celui-ci n'arrivant pas le jour espèré, j'ai contacté Marion et Samuel, membres du réseau Warm Shower, à La Compote et suis allée attendre chez eux. Une journée de repos supplémentaire pour mon dos, une journée bienvenue. Comme d'habitude, la rencontre est profitable, de bons moments passés avec mes hôtes. J'y suis restée deux nuits, retournant chercher mon matelas enfin arrivé en stop. 

 

Le lendemain je reprends les chemins en direction du mont Trélod. Malheureusement, un crachin persistant et désagréable me fait faire demi-tour avant d'atteindre le sommet. Un peu plus bas je retrouve de la visibilité, les nuages se déchirent pour faire place au soleil et je suis quasi seule sur la Montagne du Charbon. 

 

C'est ensuite la dégringolade vers Doussard, à l'extrémité du lac d'Annecy. Je dévalise la boulangerie, quitte les Bauges et entre dans le massif des Bornes qui regroupe la Tournette et le Bargy. Monter à la Tournette sur un week-end n'est pas forcément une bonne idée à cause de la surfréquentation du site. Une véritable procession de gens souvent sous équipés et aux comportements inadaptés, mais je ne peux pas toujours choisir mes jours, je trace mon chemin indifférente à ce genre de considérations. La seule chose qui me préoccupe est de ne pas passer sur les lieux de ravitaillement un dimanche après-midi, le reste n'a guère d'importance. Je plante ma tente au niveau du refuge fermé et attends la fin du cortège pour partir à l'assaut du sommet, légère et en soirée, au seul moment de la journée où les nuages lâcheront la montagne. Nous sommes 3 sur le piton rocheux, pas d'embouteillage dans les passages câblés ou les échelles, nickel, je profite du paysage et du silence, de la vue sur le lac d'Annecy, le Mont Blanc, entre autres. Le coucher de soleil aux couleurs éclatantes viendra clore cette belle journée.

C'est ensuite la descente jusque dans la vallée de Thones. J'y arrive au niveau du cimetière militaire de Morette et Eva, une amie, vient m'y chercher en auto. Je passe une nuit chez elle, lessive, ravitaillement et bonne surprise : son compagnon est kiné/osteo et s'occupe de mon dos de manière efficace. Ma prochaine "étape" se situe au Grand Bornand, 12 km par la route, enviton 100 par mon itinéraire sauvage. 

Passage câblé de La Bourse, vallon d'Ablon, Croix du Bénitier, vallon de Perthuis, Tête du Parmelan et son extraordinaire et gigantesque lapiaz, plateau des Glières et son monument à la mémoire des Résistants décimés, la Montagne et la Tête de Sous Dine, un rapide passage au Petit Bornand avant d'aller arpenter le plateau de Solaison, les rochers de Leschaux, le plateau de Cenise. De là, la vue sur le petit chaînon du Bargy est impressionnante. Des cols raides en éboulis calcaire entre des sommets comme des forteresses. C'est pourtant là que je me dirige. Montée au Petit Bargy ( vue d'en haut sur la chartreuse du Reposoir) par le lac Bénit et le col d'Encrenaz entre deux chutes de pierres, Tête des Bécus, lac de Peyre et Pointe de Balafrasse, Aiguille Verte, lac de Leyssi, col de la Forclaz, descente sur le Grand Bornand chez Claire, Batiste et leurs filles. Claire est une accompagnatrice en montagne que j'ai connue quand elle travaillait dans le Jura avant de s'installer ici.

 

Le Bargy est un petit secteur en triangle délimité au sud par le Grand Bornand, au nord ouest par Saint Pierre de Faucigny et au nord est par Scionzier. Si dans les Bauges je ne voyais quasi que des vaches, ici, c'est un joyeux mélange de chèvres, vaches et moutons. On y fabrique entre autres du Reblochon et les sommets s'appellent des Têtes, les bergeries des chalets. 

 

Au chalet de la Colombière j'ai connu Emeric et Viviane, les bergers. Rencontre extraordinaire et fortuite. J'étais adossée à l'ombre contre le.mur de leur chalet quand ils sont arrivés. Considérant mon statut différent de celui des centaines de promeneurs qui montent au lac de Peyre, je me retrouve rapidement devant une bière, attablée au frais devant une assiette bien remplie. Ils sont nomades, se déplacent, suivent le troupeau de moutons, vont là où il y a de l'herbe. Donc l'été ils sont là, et l'hiver ils vivent dans une caravane. L'après-midi midi est passé trop vite, je monte au lac et à la pointe de Balafrasse une fois la cohue redescendue, légère. Quand je repasse prendre mon sac, ils m'indiquent un endroit où passer la nuit tranquille et me font faire connaissance avec leurs deux patous. Les gros chiens dormiront à quelques mètres de ma tente et je vois leurs yeux briller dans la nuit lorsque je me relève assouvir une envie naturelle. Je suis bien gardée !

 

Dans le Bargy, les sources sont rares et les ruisseaux quasi inexistants. Entre ou sur les sommets rocheux parfois difficilement accessibles au tout-venant, sur les crêtes effilées, j'ai vu des bouquetins qui avaient l'air en parfaite santé… et des rapaces que je pense être des gypaètes.

 

Ces derniers 10 jours, certains ont proposé de m'offrir le café en passant, d'autres se sont arrêtés spontanément en auto pour m'éviter 3 km de macadam, on m'a offert une bière, un repas, des connaissances, des bons moments… Et puis et puis… depuis les sommets je voyais ceux du Jura comme s'ils étaient à portée de main. C'est qu'en fait, ils sont à moins de 40 km à vol d'oiseau. 40 km de mon lit et mon chez moi. Je vois très bien le radome de la Dole, et même le Mont Sala. 40 km à vol d'oiseau, j'en ai fait assurément plus de 1000… et ce n'est que le début !

 

Aujourd'hui samedi 11 juillet, jour de repos complet chez mes amis. Il pleut, les brumes se transportent au gré des courants d'air et dansent sur le flanc des montagnes. Je repartirai demain pour découvrir ce que j'appelle l'envers des Aravis, c'est à dire le versant Est. Dans une autre vie j'avais skié les pentes des différentes combes du Toblerone géant !

 

Arvi pa !