Albertville - Chamrousse

 

Salut, 

 

J'ai repris mon chemin solitaire depuis Albertville après avoir passé quasi une semaine en bonne compagnie dans le Beaufortain. D'abord avec mes parents, puis avec Stéphanie chez qui je suis ensuite restée une journée complète pour préparer la suite et me mettre à jour. J'ai apprécié la compagnie mais je dois avouer que c'est également avec plaisir que je retrouve mon rythme, ma liberté, mon mode de vie et ma solitude. 

 

Droit dans le pentu. De 368 à 2484 m.

 

Sur les hauteurs d'Albertville face aux Bauges, se trouvent deux chaînons méconnus qui font partie de la Vanoise : Grand Arc et Lauzière. C'est par là que je suis passée. Sur le Grand Arc on peut suivre la crête tout le long, plusieurs kilomètres avec quelques passages nécessitant les mains ou bien aériens, mais la Lauzière est trop escarpée, à part le mont Bellacha dont le sommet est facile. Pour la suite j'en ai suivi le flanc Est jusqu'à Saint François Longchamp. Espaces très peu habités, sauvages, j'y fis quelques jolis bivouacs sur fond de Mont Blanc et Vanoise avant de plonger par le col de Sarvatan dans la vallée de l'Arc, que je traverse à Épierre. Comme l'autoroute.

 

Belledonne. 

 

Nouveau massif, totalement inconnu de moi. Il me tardait d'y être. 

M'y voilà. 

La partie nord est là aussi très peu peuplée, même les alpages y sont rares en comparaison avec le Beaufortain où la vie était partout. Il faut dire qu'ici, on passe très rapidement de la forêt à la caillasse et les pentes sont abruptes. Peu de place pour les troupeaux, sauf ceux de bouquetins, verts pâturages quasi absents du paysage. J'en verrai toutefois quelques jolis, de part et d'autre du col de Merlet. Ici, pas d'élevage pour le lait, ce serait trop compliqué à cause du relief et des accès, alors on n'y fait que du nourrissage pour la viande. On ne fabrique pas de fromage sur Belledonne.

 

Des pierriers de gros blocs beaucoup, des sentiers très peu roulants, une muraille, des névés, de l'eau, une multitude de lacs, des rhododendrons, des myrtilles. Au nord, pas bien des randonneurs, à fortiori quand je sors du GR qui traverse le massif en 9 jours. Pour cause le peu de refuges gardés ouverts, le terrain accidenté, les accès parfois un peu éloignés qui rebutent les touristes glacière à la main. Pour moi c'est bonheur ! La moitié sud est beaucoup plus fréquentée, c'est la cour de récréation des Grenoblois.

 

Quelques rencontres. Franck, membre de l'équipe organisatrice de l'Échappée Belle, qui me prend en photo et trouve mon projet "dingue". Simon, un jeune avec qui j'ai partagé une cabane et une demie journée de marche. La dame du refuge du Pré Carré qui trouve mon entreprise si folle qu'elle m'offre le thé, et qu'elle en parle à d'autres randonneurs qui du coup, me reconnaissent avant de me connaître, dont un avec qui je trotte quelques heures. Les vendeuses de l'épicerie associative de Saint Colomban m'offrent une part de tarte aux fruits, maison. Bref, ils me donnent l'impression d'être en expédition, d'être une extra-terrestre, de faire un truc hors norme. Certains me disent que je suis sortie du système, je les rassure, il n'en est rien, je suis rattrapée par les impôts qui depuis 15 jours et par un incessant échange de mails me réclament ma 2035, faite par précaution le 23 avril sur le net mais qu'apparemment je n'aurais pas signée… L'enregistrement que j'en avais fait ne leur suffit pas, iI me faut tout refaire. Re bonheur !

 

Bref, je rappelle que je ne fais que marcher, jour après jour, j'ai toujours une carte vitale, une carte bancaire et il me faut gérer la paperasse en cours de route avec mon seul téléphone. Je fais partie du "système", on ne peut s'en défaire, je mets un masque pour entrer dans les épiceries que je place sur ma route. Et je suis probablement beaucoup moins dingue ou méritante que tous ces gens que je vois aujourd'hui passer devant ma porte, le dos courbé sous leur poncho, transis de froid, trempés de pluie, marchant depuis plusieurs heures sans ne rien voir puisque la visibilité est réduite à quelques dizaines de mètres, et me demandant si le refuge est loin encore. Où est le plaisir ? 

 

C'est que le ciel est un peu capricieux depuis deux ou trois jours. Les endroits de bivouac doivent être choisis avec attention, non pas en fonction de la vue ou du soleil mais de la sécurité. Pas de creux, pas de pied de falaise ni de gros bloc rocheux, pas trop près d'étendues d'eau, pas sur les crêtes, à l'abri des possibles bourrasques, accès à l'eau, attention aux ruissellements… Je me suis demandée un soir alors que le son et lumière battait son plein jusqu'à quelle taille de grêlons une toile de tente pouvait résister. À des gros grains de maïs sans problème pour la mienne ! Rebelote deux jours plus tard aux Sept Laux.

 

Je suis en ce moment dans un espace très sommaire, depuis hier soir, la première cabane de berger du secteur. Un des murs est constitué du rocher de la montagne, elle est en pierres, le sol en béton, aucune ouverture à part la porte qui baille, une palette pour poser mon derrière, une armature bancale en guise de bas-flanc. C'est que le ciel était annoncé méchant, j'avais fait ma réserve de nourriture en conséquence, pris 2 jours de rab, et étudié longuement la carte pour savoir où m'arrêter quand viendraient les nuages. Plan A, plan B, plan C. Il faut aussi de l'eau pour un bivouac, et beaucoup d'eau si on pense se trouver coincé un jour ou deux. J'ai constitué ma réserve avant le déluge. J'ai de l'essence assez pour manger et boire chaud plusieurs jours. 

Je me suis arrêtée avant la pluie, vers 15 heures.

Je suis au sec. 

Je suis à l'abri du vent.

Je pisse dans ma gamelle pour ne pas sortir sous le déluge dans la tempête et la rince ensuite.

Il ne fait pas bien chaud mais j'ai ce qu'il faut.

Les souris me tiennent compagnie, j'hésite à en faire rôtir quelques unes et suspends mon sac à un clou pour la nuit.

En arrivant, juste avant la pluie, je voyais Grenoble, le sud de la Chartreuse et le nord du Vercors où j'étais il y a plusieurs semaines. La vue depuis cet endroit quand tout est dégagé doit être spectaculaire. Troisième passage aux alentours de Grenoble.

Par la porte ouverte, je vois passer des gens qui sont "obligés" d'avancer. Parce qu'ils n'ont qu'une semaine de congés, parce que tout est minuté, programmé, parce qu'ils ont réservé tous leurs hébergements, parce qu'ils n'ont pas de tente, parce qu'il faut rentabiliser jusqu'au temps "libre", parce qu'ils ont de l'argent mais que ni le temps ni la liberté ne s'achètent. Ils vont se chercher avec les dents, se gagnent. Si confort et liberté vont rarement de paire et que nous ne les marierons point, aujourd'hui ma liberté et mon temps me permettent de rester au sec. Confort par ce temps de chien. Mon sac pèse 17 kilos, parfois plus quand je sors de l'épicerie, mais aujourd'hui je suis au sec, je ne marche pas dans le brouillard, le vent, le froid et sous la pluie pour rejoindre par obligation un refuge réservé qui sera plein et bruyant. Certes chauffé ! Je verrai le paysage quand le soleil reviendra. Ce n'est pas moi la courageuse, la dingue…, ce sont eux, à s'imposer ces terribles conditions.

 

Certes, la liberté n'existe pas. Ce qui existe, c'est le degré de contrainte qu'on accepte. Dans un article sur la survie en milieu naturel, l'auteur disait trois secondes, trois minutes, trois jours, trois semaines, trois mois. Trois secondes sans faire attention, trois minutes sans respirer, trois jours sans boire, trois semaines sans manger, trois mois sans se laver. Des contraintes indépassables. Enfin si tu veux vivre. Au delà, la limite à ta liberté, c'est la contrainte que tu acceptes.

 

La liberté n'existe pas. Ce qui existe, c'est le degré de contrainte qu'on accepte ou qu'on s'impose. (Merci Olivier)

 

Je lis, j'écris, je me repose. Demain sera un autre jour, peut-être le même, j'attendrai encore. J'ai une source à moins de 5 minutes. Le luxe du temps.

 

Le berger qui habite à côté de la source marquée sur la carte mais non visible du sentier, est passé hier soir. J'avais vu sa compagne en allant chercher de l'eau. Ancien accompagnateur en moyenne montagne fatigué des évolutions de la clientèle et du métier, qui lui apportaient plus de déceptions et dépit que de plaisir, il garde chèvres et moutons qui lui appartiennent, sur ce terrain communal qu'il loue l'été, bail de 6 ans. 300 têtes, 4 patous et plusieurs autres chiens. Le loup est bien présent, une attaque quotidienne en moyenne sur l'ensemble du massif. De jour. Car le loup a compris que la nuit les moutons sont en enclos et gardés étroitement par les chiens. Ce berger là arpente le terrain avec son troupeau tous les jours, et aujourd'hui, c'est loin d'être idyllique ! Un autre me disait que les alpagistes ont du mal à trouver des éleveurs, que ceux-ci n'ont pas envie de donner leurs agneaux et brebis en pâture aux prédateurs, que le terrain n'est plus entretenu, que la forêt est "sale" et les pentes herbeuses avalancheuses faute d'être "tondues".

 

Deux fois déjà dans ma cabane, des marcheurs se sont engouffrés, paniqués, croyant se faire attaquer et poursuivre par les 4 gros patous. Pourtant, partout sur les sentiers, des panneaux indiquent la conduite à tenir avec les chiens de travail… Ces gens savent-ils lire ? Ils se mettent à courir, et les chiens derrière eux aboient encore plus fort et gambadent à leurs trousses. La surfréquentation de certains secteurs est un réel problème pour les bergers, des gens viennent se promener avec des chiens, non tenus en laisse… à proximité des troupeaux.

 

À dix minutes peut-être, en contrebas de mon antre, il y a un refuge gardé. J'aurais pu y aller, enfin non… hier soir il était plein, j'ai écopé du surplus de clients sans tente, qui pensaient pouvoir dormir à la belle… avec la météo pourrie annoncée. Doit-on continuer à faire en sorte qu'un maximum de gens aient accès à la montagne, à coups de clics et de paiements paypal ? Je ne le pense pas, la montagne, comme la plongée sous-marine ou le parapente, il faut apprendre, progressivement. Je vois décidément trop d'aberrations sur les sentiers, surtout les week-ends. Ce matin je n'avais pas envie de descendre au refuge, pas envie de porter un masque toute la journée, pas envie de retourner dans la société, j'y aurais à coup sûr engouffré plusieurs dizaines d'euros en crumble et autres gourmandises. Dans ma tanière, il y avait un kilo de spaghettis, j'ai tapé dedans, ça change des coquillettes. Sauf que manger des spaghettis à la petite cuillère n'est pas simple. Je n'ai pas de fourchette par économie de poids. Tout se mange à la cuillère, … sauf les spaghettis ! 

 

Je suis à une petite journée de marche de Chamrousse, qui marquera la fin du massif de Belledonne. Je suis quasi sous le Grand Pic de Belledonne, point culminant du massif et sous lequel subsiste l'unique glacier du chaînon. Pour combien de temps encore ? J'ai sillonné pas mal, dessinant de jolies arabesques en 3D sur la carte en 2D. La ligne droite ou les sentiers trop bien balisés ne suffisant toujours pas à me satisfaire, il faut toujours que j'aille voir de l'autre côté. Le poids du sac empêche les parcours hors sentiers en mode sanglier et me cantonne sur des sentes. Les dénivelées positives allant de 1600 à 2300 m par jour, tous les jours depuis Albertville, pour une vingtaine de km, j'ai mérité mon jour de repos. Pas plus ici qu'ailleurs la Terre n'est plate.

 

Mon itinéraire depuis Albertville est passé par la Thuile, le Grand Arc, le Petit Arc, Bellacha où un magnifique spoutnik explosé marque le sommet, col de la Madeleine, St François Lonchamp pour ravitaillement, le col de Sarvatan, le col de la Perche, la pointe de Rognier, le col de prè Rèmy, le col du Fort, le col de la Frêche, les Grands Moulins, Ferice, Pré carré, col de Merlet, lac et col des Balmettes, col de Bellard, Glandon, lac et col de la Croix, col de la Vieille, les Sept Laux, col de la Vache, Pas de la Coche, lac de Crop, col de la Mine de Fer, le col de la Sitre et celui de la Pra avant de rejoindre Chamrousse par des lacs encore.

 

J'ai fini par décoller de mon antre, une éclaircie m'a fait sortir du duvet le lendemain vers 9 heures. Je me suis mise en route, les intestins en vrac, sans manger. L'éclaircie était prometteuse mais j'ai fait l'étape avec une visibilité limitée et n'ai pas vu les sommets blanchis par la neige de la nuit ni les lacs sous le soleil. Vent, froid, mais pas de pluie. En descendant sur Chamrousse, je vois le Mont Aiguille entre deux nuages. Je me paie le luxe d'un lit dans un gîte, première fois que je paie pour dormir depuis le début de ce périple. Et j'ai trop d'administratif et de bricoles à faire (ma 2035 entre autres choses) pour envisager repartir le lendemain matin, je reste donc deux nuits, salutaires pour mes intestins. Une fois toutes ces tâches terminées, je suis allée me promener quelques heures vers le lac Achard et la Croix de Chamrousse histoire de voir une montagne complètement défigurée par les remontées mécaniques moches et les travaux en tous sens, entendre le bruit des installations et des pelleteuses, me noyer anonyme dans la foule. Je vois tout le Vercors et la Chartreuse, je vois les Grandes Rousses, la Meije et la barre des Écrins, je vois aussi la suite de mon parcours : le Taillefer et l'Obiou.

 

Des montagnes à perte de vue...