La Grande Tête de l'Obiou se paie la mienne. De Chamrousse (Belledonne) à Vallouise (Écrins).

 

Bon ce matin, cool, je prends mon temps pour aller à Corps sans crier, je prends mon temps pour faire des courses, me restaurer, recharger mes batteries un peu, oublier mes bâtons à l'épicerie, y retourner, cueillir des framboises en chemin. Grosse chaleur, après le pont au dessus du barrage du Sautet, je monte tranquille jusqu'au col de Samblue où je prends de l'eau, déjà, à seulement 1470 m. Il va falloir porter lourd et longtemps. J'atteins le col des Faïsses au pied de la Grande Tête de l'Obiou. Et là je vois qu'il n'est finalement que 14 h 30 donc vu que demain est annoncé nuageux le matin puis orageux l'après-midi, je me dis que je peux tenter le sommet aujourd'hui. 1000 m de dénivelé en plus des 1000 déjà faits seront vite avalés sans mon gros sac. Je le pose donc à 1950 m. à un endroit où je pourrai bivouaquer au retour. Je prends juste ma chemise, ma petite doudoune, un chouillas à manger, mon fric, mes papiers, mon téléphone, mon appareil photo, un buff, ma frontale sait-on jamais, mes bâtons et c'est parti. Je monte dare-dare. C'est tout de même bien technique, je comprends pourquoi certains passages assez longs sont en pointillés sur la carte, il faut avoir le pied sûr mais je suis en forme et j'avance très fort. Le col est vite atteint, vue superbe et assez impressionnante, belles lumières. Je croise les dernières personnes qui redescendent, me voilà seule dans la montagne, en tête-à-tête avec elle. Des vires, de la varappe beaucoup, il faut mettre les mains, les deux, et il y a parfois du gaz, il ne faut pas se louper mais les prises sont bonnes et nombreuses, un gros escalier… Je suis les points rouges qui indiquent le cheminement. Des petites descentes et remontées, du vide à gauche, des passages sous voûtes spectaculaires, j'avance bien, l'alti grimpe lui aussi. Je ne suis plus très loin. Tout va bien, sauf qu'au détour d'un virage, un changement de direction, le dernier avant le sommet, une autre vue, un autre coin de ciel s'offre à ma vue, mais celui-là n'est pas bleu, il est gris foncé, bien en enclume. Carrément. Un beau nuage noir, le seul du ciel, et le vent qui vient dans ma direction. S'il y a un endroit où ne pas se faire prendre par la pluie ou l'orage, c'est bien ici ! Je me tâte, je suis si près du sommet, c'est vraiment la dernière ligne droite et pas la plus difficile, il ne me reste que très peu de pointillés, la fin est débonnaire. Mais il faudra redescendre. Je regarde encore ce nuage noir, je suis seule, il est 16 h 45, tout le monde est redescendu, je ne peux pas prendre le risque, je ne peux pas attendre non plus de voir la suite, pas ici, où tout n'est que falaise et rocher délité. La prudence me dit de descendre, et vite. C'est ce que je fais, à regrets, crever si près du but alors que j'étais en top forme, il n'y avait pas d'orage annoncé. Je jette un coup d'oeil à Iphigénie, mon appli de cartographie embarquée, je suis 120 m sous le sommet, je suis à 2660m, je suis à la crête qui mène au sommet voisin. Non, je ne peux pas me mettre en danger, même ou surtout pour 120 m de cailloux empilés, je fais demi-tour et descends dare-dare. C'est con, ça laisse un petit goût amer. Bien sûr il n'est rien tombé, ce nuage noir s'est étalé puis dissipé. Je suis verte. Je ne sais pas ce qui s'est passé mais cet épisode météorologique soudain et bizarre m'a fait manquer le sommet de la Grande Tête de l'Obiou, ou est-ce le temps perdu à retourner chercher mes bâtons à l'épicerie... Je ne remonterai pas demain, je resterai sur ma faim. Crever à la porte. À 17 h 45, je suis à mon sac, des heures de jour devant moi encore. J'ai cavalé comme jamais. J'ai monté ma tente dans les bourrasques, le vent est partout, pas d'endroit à l'abri même dans les creux, je me suis lavée dans ma tente, j'ai mangé deux barres de chocolat fondu, j'ai pris mes présentes notes, ça aurait été tellement beau de tout faire le même jour : passer les 1500 km et les 100 000 m de dénivelé positif et gravir la Grande Tête de l'Obiou ! Ce sommet est si esthétique vu d'en bas, une forteresse. Ainsi va la vie ! Pas de bol sur ce coup là ! Les nuages annoncés le lendemain matin sont venus vers 14 heures, mais je suis ailleurs déjà, loin…

 

Bon, mais nous n'allons pas rester là dessus hein ! Et puis avant, depuis Chamrousse, il y a eu le plateau des lacs et le sommet du Taillefer, beaux, il y a eu le Coiro avec son sentier taillé dans la falaise dans des temps anciens. Et puis après la Grande Tête de l'Obiou, il y a eu tout le flanc de ce côté Ouest du Dévoluy, qui n'est pas sauvagement massacré par les stations de sports d'hiver, pas de remontée, pas de pylône, rien que des alpages et une cabane de berger de temps en temps. Et puis des Chourums. Chourum ? Oui chourum. Ce sont des gouffres. Le Dévoluy est calcaire, karstique, sans eau, et il est tout troué comme un Emmental, et il y a donc des gouffres appelés ici des chourums, mais il y a aussi des avens, et des baumes. Ils figurent sur la carte. En tout cas entre le col des Faïsses et le col du Charnier je n'ai croisé personne, ni eau. À ce dernier col j'ai eu la surprise de constater que j'entrais de nouveau dans la réserve du Vercors, oui oui, au dessus de la Jarjatte, mais je suis bien toujours géologiquement dans le Dévoluy, vous suivez ? Et j'y ai pris un orage qui a duré 5 heures, coincé dans ce cul de sac. Il est tombé des sacs d'eau sur ma tente.

 

Bon, à force de tournicoter et de tricoter, col des Aiguilles, col du Festre et crac, La Joue du Loup. Seulement le nom fait rêver, l'endroit beaucoup moins. En plein dans les remontées de la montagne de Bure, que j'avais idéalisée. Entre ça et Supermochedévoluy, il y a de la ferraille au mètre carré dans la montagne ! Bon, j'ai débarqué sur le plateau de Bure où il y a de grandes paraboles qui regardent le ciel. J'aurais aimé des explications, je suis allée voir sur le net. Là haut, même si l'endroit est touristique à mort : rien, pas un petit panneau sur l'activité et la présence de ces appareils. Pic de Bure, et descente sur Gap en passant par Matachare, Conode, la Barre des Baux et les Baux où je suis invitée spontanément par Patrick et Nadine. Je plante ma tente dans la pelouse toute jaune mais profite d'une vraie douche, d'une petite lessive, d'un super bon repas, bref, des bonnes gens comme je les aime. Il y avait aussi David et Virginie et les enfants, des cousins. Convivialité au menu. Le lendemain j'arrive à Gap sous les nuages noirs et suis logée dans l'hypercentre chez Isabelle en WS. Son fils habite en vallée de Joux à 15 km de chez moi et elle en revient aujourd'hui même. Me voici prête à remonter au nord vers les Écrins par le sud du Champsaur...

 

Nan parce qu'ici, c'est vraiment le Sud. Il y a l'accent qui commence à chanter, il y a de la lavande un peu dans les côteaux, les tuiles sont plates, les insectes frottent leurs élytres à n'en plus finir, il y a beaucoup plus de piquants dans la végétation, l'herbe est jaune et ça sent fort la bonne odeur des pins et des mélèzes quand le soleil cogne. Et il cogne fort. J'ai aimé rencontrer Cyrille, un accompagnateur en montagne sympathique avec qui j'ai partagé un (son) pique-nique et des infos en Retrouvance.

 

Le Dévoluy, si on enlève la partie station, est un territoire très peu peuplé qui était beaucoup plus vivant il y a 140 ans et était aussi et d'ailleurs beaucoup moins boisé. La montagne était occupée, elle ne l'est plus, c'est relativement sauvage, la Retrouvance, le Buech. Hameaux oubliés, voire en ruines. Mais encore une fois un bel endroit. 

 

À partir de Gap, je suis dans le Champsaur, le Sud des Écrins en quelques sortes. Je commence par m'extirper de la ville en bus gratos avec mon masque et ma casquette, incognito, puis tends le pouce encore pour 5 km. Ensuite j'ai foulé la pointe Saint Philippe et le Piolit, superbe vue sur le lac de Serre Ponçon, puis le col de la Coupa, les Gourniers, le col de la Règue à deux pas du Mourre Froid, puis le col des Tourettes qui porte bien son nom. Je ne vois personne, le silence est impressionnant, carrément, à part le glissement d'un planeur de temps en temps, rien. Des kilomètres sans croiser âme qui vive, la montagne pour moi. En ce 15 août, qui est aussi un samedi, la fin des vacances pour beaucoup, les Français sont sur les routes. À moins qu'on ne soit reconfinés et que je ne sois pas au courant… À l'étage sous les sommets schisteux, il y a des pelouses nickelles et des sources à profusion, c'est facile. Bivouacs de rêve entre 2000 et 2500 mètres d'altitude, au frais. Col des Terres Blanches, lacs de Faravel et Palluel, c'est bien joli, l'accès routier n'est pas très loin, je recroise des randonneurs. Je vais planter mon bivouac vers le Clôt Chichin mais n'y ai pas vu Fred. Encore une soirée avec un gigantesque son et lumière, j'y prends goût. Toute petite sous ma toile de tente dont je viens de resiliconer toutes les coutures, je suis bien, au milieu des éléments déchaînés, je me sens tellement vivante. Une dernière journée, longue comme un jour sans pain à cause d'un sentier inexistant qui m'oblige à un long détour, et me voici à l'Argentière la Bessée où je me ravitaille pour les 6 prochains jours. Mon ami Julian me récupère sur la route et je suis chez lui et Carine sa coloc, à Vallouise pour un jour complet de repos. Je repasserai ici dans 300 km...