De Vallouise à … Vallouise. 

Tournerais-je en rond ?

 

De Vallouise, pour mon jour de repos, je n'ai pu m'empêcher tout de même d'aller jusqu'au Pré de Mme Carle au dessus d'Ailefroide. En stop. Là haut, on peut voir des restants de glaciers qui descendent des grandes montagnes que sont le Pelvoux et la Barre des Écrins. Et puis Ailefroide est un spot mondial d'escalade en tous genres, les gens se promènent baudriers autour de la taille et crashpad sur le dos. D'autres font les via ferrata. Bref, ça grouille de partout. 

 

Bien, j'ai repris les sentes par la crête des prés des Bans, avant de passer au Col du Bal puis au pas de la Cavale. Ahah, vous les mettrez dans l'ordre que vous voudrez ! Je ne vais pas vous détailler tout l'itinéraire, j'ai passé, entre Vallouise et Vénosc, deux à trois voire 4 cols quotidiennement. Les Écrins, massif de hautes montagnes, ne me permettant pas de trotter sur les sommets, je me contente de tourner autour et d'emprunter les cols. Il ne reste pas grand chose des glaciers mentionnés sur ma carte et certains ruisseaux de fonte ont par conséquent disparu. IGN, Michelin et consorts devraient rapidement gommer pas mal de bleu sur leurs cartes. Car si le massif est encore généreux en eau grâce à ces quelques tâches de glace qui résistent comme elles peuvent, si les bergers s'enorgueillissent d'avoir des alpages traversés par de tumultueux ruisseaux, cela ne saurait durer bien des années encore. Pour le reste, c'est de la caillasse. Et des petits villages où on trouve une épicerie saisonnière seulement s'il y a plus de deux campings. 

 

J'ai eu droit encore à des bivouacs somptueux en tenant compte de la législation du parc national (entre 19 et 9 heures à plus d'une heure de marche des limites du parc), en face du Vieux Chaillol, ou avec la Grande Tête de l'Obiou dans le lointain ou encore le scintillement des paraboles du plateau de Bure au sud. Et une fois, depuis le col du Vallon, vue depuis mon lit à 2530 m sur le Rateau, la Meije, l'aiguille du Plat de la Selle, la Barre des Écrins fermant l'horizon. J'ai croisé du monde, ils font tous le GR54 du tour des Écrins, j'en suis sortie plusieurs fois pour des variantes et des rallonges. Champsaur, Valgaudemar, Oisans. J'ai mis plein de lacs aussi sur mon itinéraire. J'ai croisé et discuté longuement avec un jeune berger qui travaille sans patou sans avoir plus d'ennuis que les autres. Ces histoires de loups me paraissent au final bien compliquées à comprendre mais il me paraît évident après toutes ces discussions que les "petits" troupeaux qui sont moins dispersés sont tout de même moins touchés...

 

De Vénosc en Oisans, village faussement traditionnel regorgeant de galeries d'artistes et artisans dans le plus pur style bobo à mort, où ne subsistent des temps anciens que quelques outils suspendus aux façades de vieux chalets et le cadran solaire, où les cartes sont en double langue et les prix en triple tarif, il y a un télécabine qui monte jusqu'aux 2 Alpes, 700 mètres plus haut. J'ai pris le sentier, suis montée pendant plus d'une heure quinze sous les grincements, tremblotements métalliques et autres jérémiades de cet engin mal graissé. En haut, on vous propose de vous transporter par moyens mécaniques toujours jusqu'au glacier de la Girose à 3300 m, histoire probablement d'en accélérer la fonte. L'hiver les remontées vont jusqu'au pic de la Grave à 3600 m. Ceci dit, le petit télésiège très lent, couinant lui aussi, 2 places et non débrayable fonctionne pour descendre gratuitement les piétons des 2 Alpes jusqu'à Mont de Lans. Il est communal et fait partie du réseau de transport en commun gratuit pour relier les différentes parties de la station. J'en ai profité, je dois l'avouer, pour économiser 400 m de dénivelée négative à mes genoux. Prendre une remontée pour descendre, en short, et avec la muselière obligatoire sur le bec : digne des Bronzés. 

 

De là, j'ai pris le maquis, quittant les GR et même les chemins balisés pour tracer sur les sentes ancestrales qui sont un plaisir à suivre, voire à chercher sur le terrain entre les piquants. En effet, elles étaient faites pour des gens chargés souvent et des animaux, elles sont parfois bordées de jolis murets pour les séparer des champs, elles sont soutenues par des murs dans les endroits délicats, la pente en est régulière… Ayant quitté les hautes montagnes, j'ai renoué avec les lignes de crêtes à suivre sur des kilomètres dans les herbes folles, et les sommets accessibles. J'ai ainsi gambadé toute une journée sans voir un chat avec à ma gauche le massif des Grandes Rousses ou survivent là aussi quelques reliquats de glaciers et à ma droite le massif d'Arves et ses fameuses aiguilles. Depuis les sommets jurassiens, elles apparaissent comme deux oreilles de chat, reconnaissables sans erreur possible entre tous ces pics. Elles sont en fait 3. 

 

Après un bref passage à St Jean d'Arves, commune composée de 22 hameaux je suis montée pour traverser ce chaînon d'Arves au niveau du col d'Emy par une sente non balisée d'un côté et une descente en freeride sur l'autre versant. J'atterris alors à Valloire où la muselière est obligatoire dans la rue. Pour ne pas avoir à la porter, je me débrouille pour toujours être en train de manger quelque chose !

 

Quittant le massif d'Arves, j'entre dans celui de Thabor-Cerces. Je suis quasi à la frontière italienne. Ici aussi les marmottons s'aventurent à l'extérieur des terriers et apprennent à donner l'alerte. Ils s'époumonent tant qu'ils peuvent mais ne sortent de leur petit corps que de petits couinements qui me font mourir de rire. 

 

Ce n'est pas la première fois que je viens traîner dans ce secteur du Thabor. En 2003, sur le GR5, nous étions passés au pied, dans la Vallée Étroite, dont la partie amont a la particularité d'être en France mais dont tous les accès sont italiens. Et puis une autre année, j'étais venue en raid à ski de rando dans le coin mais la mauvaise météo avait limité les sorties. Je tiens donc ma revanche sauf que.... depuis deux jours je sais qu'une forte perturbation se pointe et que la seule solution pour gravir le Thabor (3178 m) est d'y aller en direct sans faire les détours prévus par le lac de la Bissorte notamment. Soit. Je fonce, faisant quelques très grosses étapes, et je parviens au sommet sans un nuage à l'horizon, avec une vue superbe sur les alentours immédiats aux roches colorées ainsi que sur les grands sommets des Écrins et beaucoup plus loin encore. Enfin !

 

Pendant une journée et demie encore je bénéficie d'un temps correct et en profite pour sillonner les Cerces, voir de haut ou de près ses très nombreux lacs et tourbières magnifiques au pied d'aiguilles et de pics bien pointus. Je vois aussi à plusieurs reprises des vestiges de mines de fer dont une, à 2700, était suffisamment importante pour qu'on y monte l'électricité, en témoignent l'alignée de restes de poteaux en bois. Depuis Vallouise, mes bivouacs se situent entre 2000 et 2700 m, presque tous dans d'excellentes conditions et offrant des vues somptueuses, le dernier au bord du lac des Cerces ne déroge pas à la règle. Les nuits sont fraîches, pas froides encore. 

 

Puis la perturbation annoncée déboule en quelques heures, je passe un dernier col à 2700 m sous les premières gouttes et dégringole à Le Monetier les Bains. Un coup de stop jusqu'à Briançon où Carine me récupère et me rapatrie à Vallouise le temps de laisser passer le déluge. Oui, parce que l'aventurière se met au sec car n'aime pas l'eau, surtout froide. En fait, de très fortes précipitations sont prévues avec un gros rafraîchissement et une limite pluie-neige vers 2000 m. Passer 2 jours pleins sous ma tente sans bouger à me peler et surveiller les possibles infiltrations me paraît stupide quand j'ai la possibilité de rejoindre facilement et passer de bons moments avec mes amis Carine et Julian, au sec. Je ferai le tronçon manquant dès que le soleil réapparaîtra pour en terminer avec ce tour des Écrins augmenté. Un colis m'attend à Vallouise, avec des légumes déshydratés préparés pendant le confinement en avril, de nouvelles semelles intérieures, et des gants. 

 

Début septembre, la rentrée scolaire dans deux jours, prémices d'automne, la population sur les sentiers devrait considérablement diminuer, les commerces saisonniers ferment leurs portes, je ne pourrai plus compter sur les épiceries de stations pour me ravitailler, les jours diminuent, mes étapes se feront probablement plus courtes (et c'est bien ainsi). Après le petit bout qu'il me manque dans les Écrins, je continuerai vers le Queyras puis l'Ubaye. En ces temps difficiles où porter la muselière devient une obligation de plus en plus répandue, plus je pourrai rester longtemps marcher dans les montagnes sans infos et connexions réelles mieux je me porterai… Tant que la météo sera favorable et les températures supportables, je continuerai à descendre peu à peu vers le sud. Quelques belles régions encore en perspective...

 

Et aujourd'hui l'eau tombe drue et sans interruption. Quel délice que d'être au sec, au chaud, le frigo plein, une bonne compagnie et un pot de cancoillotte à portée de bouche ! Je devrais faire mes Vallouise lundi.